G6 NAPOLÉON III
jour, dans une lettre qui se retrouvera, dans un fragment de note, dans un document quelconque, émané de lui, on le verra expliquant quelles mesures il prit pour que le Sac de Rome, de 1527, ne fût pas la figure anticipée, une sorte de vision apocalyptique de la conquête du Paris républicain de 1851?
Ce qu'il faudrait maintenant, ce serait, moins de raconter l'histoire du coup d'État dans les événements tragiques qu'il a produits (cette histoire est déjà faite par d'autres qui l'ont rendue notoire), que de m'introduira, s'il se pouvait, dans la conscience même du prince. J'aurais besoin, pour mon étude, de retrouver une image des mouvements de son âme à ces heures, où Paris maté laissait libre l'avenue des Tuileries.
Mais cette résurrection psychologique, que j'avais tentée, je l'avoue, et qui paraissait vraisemblable, je renonce à la présenter aux yeux du lecteur. Afin de rester dans le domaine de la réalité incontestable, il me faudrait au moins une page écrite par Louis-Napoléon et dans laquelle se trouverait quelque indice de l'état vrai de ses sentiments d'alors. Lui-même aujourd'hui les ignore peut-être. Mettons, en conséquence, que c'est une chambre fermée, dont la clef est provisoirement perdue.
On voudra bien m'excuser si robservation aboutit en ce*t endroit à une sorte d'impasse obscure. Le jour s'y fera sans doute plus tard, soit que le prince ouvre luimême une entrée à la lumière d'une façon inopinée, soit qu'un des familiers admis auprès de lui en ce temps-là doive communiquer au public des clartés suffisantes. Quant aux divers propos qui auraient été tenus dans le salon de l'Elysée, on en cite plusieurs qui ne manquent pas de cachet, mais nous n'avons pu vérifier s'ils sont
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authentiques. Le seul dédommagement, ce sont donc les proclamations de cette époque, les textes connus, que des publications récentes ont remis sous les yeux de tout le monde. Nous sommes dispensé par là d'en rien citer. L'interprétation morale y est très-facile pour quiconque ailra l'habitude de lire entre les lignes d'un document napoléonien; au lieu d'insister sur des points déjà congrûment établis pour l'histoire, cherchons plutôt si quelque observateur sérieux n'aurait pas consigné par écrit des remarques sur ces laits de politique et de guerre civile, dont l'événement de décembre 1851 est un échantillon plus ou moins particulier.
Il existe du savant Gabriel Naudé, trois volumes, da'és de 1639 et intitulés : « Science des Princes... Considérations politiques sur les Coups d'Etat. »
Faute d'un mémoire offert par Louis-Napoléon à notre curiosité, contentons-nous de l'analyse du livre de Naudé. 'Chacun sera libre de voir jusqu'à quel point les théories de l'auteur conviennent ou non au jugement du Coup d'État de 1851. Naudé était, je l'avoue, partisan de la monarchie absolue. Cette partialité le rendrait peut-être suspect, s'il ne protestait qu'il veut parler en contemplatif, en observateur placide. Comme il était, d'ailleurs, un homme d'esprit, on aura toujours plaisir à voir le résultat de ses réflexions, même si elles ne s'appliquent point spécialement au sujet propre et déterminé que nous aurions à peindre. Faute d'offrir une utilité plus positive, ce sera toujours un document qui servira de point de comparaison conjecturale entre la politique abstraite et les réalités morales dont les murs du palais de l'Elysée ont gardé jusqu'à présent le secret.
L'avis de Naudé est d'abord qu'il y a des coups d'État
légitimes; ceux qui ont pour objet le bien et le repos de la nation. Un mandataire, dirions-nous en langage moderne, est infidèle à sa mission, il trahit évidemment : la nécessité jointe à la raison veut qu'on lui ôte le pouvoir de nuire. Voilà les coups d'Etat légitimes, et les exemples n'en sont pas rares dans les pays monarchiques; les républiques en présentent aussi quelques-uns; mais, en général, elles peuvent s'en passer, si le peuple exerce régulièrement le droit d'éUre ses chefs. Au contraire, c'est ui^e ressource indispensable à tout prince qui, né pour les grandes choses, mais ruiné, ne possédant plus ni sou ni maille, n'a d'autre perspective que l'abaissement et l'indigence, s'il demeure dans l'entrave des lois.
Du moment qu'il a conçu l'idée de s'affranchir, il n'est pas tenu en conscience de résister à son ambition. Eût-il prêté les serments les plus solennels et les plus épouvantables, il peut en rire et les violer hardiment. La morale, vulgaire n'est point faite pour lui. Naudé, à ce propos, répète les paroles de Charron : « Il faut savoir que la justice, vertu et probité du souverain, chemine un peu autrement que celle des particuliers. Elle a ses allures plus larges et plus libres à cause de la grande, pesante et dangereuse charge qu'il porte; c'est pourquoi il lui convient de marcher d'un pas qui peut sembler aux autres détraqué et déréglé, mais qui lui est nécessaire, loyal et légitime. Il lui faut quelquefois esquiver et gauchir, w
Représentant d'un droit divin, il doit l'imposer à ceux qui le contestent, et pour y arriver tous les moyens sont bons. Naudé invoque comme preuve l'autorité explicite de saint Thomas, à laquelle il conviendrait de joindre celle de Machiavel, de Cardan et de Chapmarius, l'auteur
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grave qui a traité des mystères du gouvernement (De arrniiis iiuperii).
\a\ coup d'Etat n'est presque jamiis dommaf^eable au prince qui l'exécute, pour peu qu'il ail la prudence de jeter des sujets de division parmi ses adversaires et de s'assurer des agents dévoues à sa fortune. Les hommes ordinaires se figurent volontiers qu'il faut une espèce de grandeur û'àme chez un prince qui tente de changer la constitution du pays où il a clé placé comme chef, et, pour ainsi dire, comme magistrat. On imagine qu'il y court des risques personnels à se faire conspirateur. Pur préjugé I
Ni avant, ni pendant, ni après le coup, un prince n'est en péril extraordinaire. Avant, il peut machiner tranquillement; si on le surprend à l'heure de ses préparatifs, il a toujours moyen de les nier ; et comme le peuple est habituellement simple et de bonne foi, on donne aux choses qui se seraient découvertes le tour et la couleur que l'on veut pour évaporer les soupçons. Pendant, on a ses gardes; après, la séduction du succès si l'on a réussi; l'impudence ou la retraite, si l'on a échoué.
La réussite est la chance la plus probable; au titre de prince est ajouté un prestige qui, de soi-même, conquiert des amitiés ardentes, des dévouements empressés. Les coureurs d'aventures sont nécessairement favorables au prince; n'ayant pas plus de scrupules que lui-même, ils ne mollissent pas au moment décisif.
La masse des citoyens qui, en tout temps, aspire surtout à voir régner l'ordre matériel, sera d'autant plus disposée à laisser le coup d'Etat s'accomplir qu'il s'annonce comme la panacée des maux politiques ; c'est son approche; ce sont ses préparatifs qui troublent tout, et
cependant on en attend le salut et la pacification universelle.
Quant aux ennemis, leur résistance n'est jamais unanime, jamais prête à l'heure, jamais organisée sérieusement d'avance. Les hommes qui font obstacle au coup d'Etat sont presque toujours retenus dans une certaine modération qui les empêche de pousser leurs avantages, quand ils en obtiennent, et de prendre des précautions en cas de revers; a-t-on jamais vu, par exemple, les opposants concentrer leurs efforts sur un quartier de la ville, s'y saisir des amis du prince et prendre ceux-ci pour otages? Non, les citoyens résisteront peut-être bravement, mais sans se couvrir par des stratagèmes dont la combinaison suppose moins d'emportement que le simple et loyal usage des armes. Or, si le prince a des troupes bien pourvues, bien aguerries, bien payées, il triomphera vraisemblablement par elles d'un soulèvement tumultuaire, où la vaillance ne saurait remplacer la discipline et l'unité de plan.
Ainsi, les braves qui résistent seront dispersés, tués ou pris. Ces derniers, il est vrai, peuvent encombrer le camp du prince. Lorsque le nom.bre en est si grand « qu'on ne les peut facilement garder, nourrir et mettre en lieu de sûreté, il est permis de les mettre tous bas, — par maxime, — d'autant qu'ils pourraient affamer une armée, la tenir ^n défiance, favoriser les entreprises de leurs compagnons et causer mille autres difficultés. S'il s'agissait de captifs comme on en a en son pouvoir dans une guerre étrangère, cette conduite serait une offense à la coutume usitée entre nations ; mais un coup d'Etat, c'est la conquête à l'intérieur, et celle-ci n'est pas soumise aux règles strictes de la guerre extérieure.
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\vcc un peu (rentrèrent le prince et ses amis arriveiDUl à leurs fins; ils termineront en quelques jours la lutte lient ils auront choisi le terrain et l'heure.
A ce sujet, Nautlé se demande s'il faut que le prince agisse par lui-même ou qu'il se tienne à distance du combat, s'en remettant à ses amis du soin de faire triompher sa cause. Il cherche en outre s'il est besoin qu'il s'ouvre préalablement de ses desseins à un seul ou à plusieurs. Sur ces questions et sur beaucoup d'autres on ne peut donner aucune réponse absolue. Si le prince, par exemple, était courageux et d'esprit ouvert, il pourrait conduire seul tout le drame et se montrer soudainement et audacicusement lui-même à ses ennemis, comme par un coup de théâtre. S'il est un peu contraint au milieu des alarmes gucrières, s'il est gauche de sa personne, il fera bien de s'en rapporter pour l'exécution à de plus décidés que lui, mais en choisissant ses plus intimes confidents parmi les hommes dont la fidélité à son dessein est l'unique chance de salut et de fortune.
Après le succès obtenu, ne pas oublier de remercier publiquement la Providence du concours qu'elle a prêté à la bonne cause; ne pas oublier non plus de récompenser largement tous les complices de l'opération; gagner enfin quelques apologistes bien disants ou capables d'écrire. « Je tiens, dit Naudé, que le discours est tout-puissant, » et si un prince, d'après lui, pouvait réunir douze hommes assez habiles pour le défendre et pour le louer avec assurance, leur aide lui vaudrait autant que deux grandes armées. Par malheur, il est plus facile de trouver des soldats que des orateurs et des écrivains, de bons s'entend, car de mauvais, il en est assez à vendre.
Une fois l'affaire terminée et parachevée, il est expé-
dient d'interdire pendant plusieurs années la faculté d'en discourir, sinon par manière d'éloge. « On peut, ajoutet-il, établir un beau parallèle entre le fleuve du Nil et les coups d'Etat, car tout ainsi qu^ les peuples les plus voisins de sa source en tiraient mille commodités, sans avoir aucune connaissance de son origine; ainsi faut-il que le peuple admire ces coups de maître, sans pourtant rien connaître de leurs causes et divers ressorts. » Avec le temps tout se sait, « par le moyen de tant de relations, mémoires, discours, libelles, manifestes, pasquins et semblables pièces secrètes » qu'il est impossible d'arrêter indéfiniment. On doit se résigner alors à laisser naître une sorte de liberté d'écrire, qui, en s'exerçant sous les yeux du prince, n'outre-passe point les bornes convenables Ainsi mitigées par la peur du châtiment, les relations données publiquement peuvent bien « déniaiser et dégourdir un peu les esprits, » mais sans leur communiquer ce feu violent qui cause les incendies et les ravages dans les âmes.
Voilà en bref les observations de Gabriel Naudé. Il est fâcheux qu'un auteur aussi pénétrant ait arrêté son tra-< vail à mi-chemin; mais peut-être a-t-il dédaigné de redire en français ce que Juste-Lipse, un tiers de siècle avant lui, avait écrit en très-bon latin. C'est dans le quatrième livre des Politicorum lihri sex (1605) que celui-ci traite des moyens de gouvernement à employer après le coup d'Etat. Le premier de tous ces moyens est d'agir sans pitié au moyen de tribunaux fidèles et d'un vaste corps de police. Mais Juste-Lipse, pas plus que Naudé, ne nous enseigne les conséquences finales des coups d'État.
Monarchistes tous deux, ils ont supposé peut-être qu'elles devaient être assurément favorables.