‹ Napoléon III, sa vie, ses œuvres et ses opinionsChapitre 6 sur 41 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Napoléon III (Charles-Louis), présentement empereur des Français, est né le 20 avril 1808.

Sa mère, Hortense-Eugénie de Beauharnais , était femme de Louis Bonaparte, roi de Hollande ; mais l'enfant ne naquit pas sous les yeux de ce roi. Après de violents débats entre les deux époux, la reine, enceinte, avait quitté Amsterdam : elle fit ses couches à Paris.

Les mésintelligences domestiques , fréquentes dans toutes les classes, le sont plus encore dans cette partie de la société qui se nomme elle-même le monde et même le grand monde.

Là, elles ont souvent pour correctifs la licence des époux, leur indifférence mutuelle et le besoin de demeurer

d'accord sur le terrain des intérêts communs : on ne s'aime pas, mais on s'avance appuyés l'un sur l'autre. Se quitter le bras, ce serait rompre un pacte dont la fortune est l'objet.

Louis de Hollande se sépara, néanmoins, de sa femme avec une telle impatience de colère que les gens les moins désireux de s'informer des querelles d'intérieur furent furcés d'être attentifs à celle-ci. Toutefois nous n'en parlerions pas, si cette querelle n'avait une importance considérable pour l'étude que nous avons entreprise ici. « On est toujours le fils de quelqu'un, » dit le principal personnage d'une de nos comédies ; mais dans les ménages mal assortis, il arrive une de ces trois choses : les enfants se détachent absolument de la famille ; ou ils y sont comme les otages de trêves successives; ou ils s'attachent à l'un des époux par préférence et reçoivent sa direction exclusivement. Ce dernier cas fut celui de Louis Bonaparte : sa mère ne l'a seulement pas conçu et mis au jour; elle lui a donné d'elle-même tout ce qu'elle a pu lui transmettre et lui a imprimé, au moral, des traits ineffaçables. On n'en peut dire autant de Louis de Hollande : rien, chez l'empereur actuel, ne rappelle le tempérament ni le caractère de ce prince, qui, en conséquence, ne figurera ici qu'au second plan.

Mais il est indispensable, pour connaître la nature du fils, d'étudier la mère. L'une expliquera l'autre en des points délicats.

Hortense de Beauharnais, à son tour, ne peut être bien connue que si l'on a une idée de sa famille. Cependant pour ne pas remonter ainsi jusqu'au déluge, je me tiendrai à ce qui est essentiel, dussé-je donner un air de sécheresse à ce travail. Cette froideur s'augmentera en-

core de celle qui résulte de l'ordre clironologiquc, mais le soin de la clarté passe avant tout.

Veut-on empêcher l'imagination de substituer définitivement la légende à Thistoire véritable? Il faut avoir le courage de préciser à leur date les faits biographiques qui marquent la génération naturelle des idées, des sentiments et des motifs de conduite chez les individus dont on entreprend la description morale.

Aux faits qui concernent spécialement Hortensc seront jointes quelques particularités historiques , nécessaires aussi, pour servir d'explication à diverses paroles et à plusieurs prétentions de Napoléon III.

1763, 23 juin. — Naissance aux Antilles, dans les îles du Vent, de Marie-Rose-Joséphine Tascher delà Pagerie, d'origine suisse (1). Son père était officier de dragons.

1778. — Par l'adresse de sa tante, M™^ Renaudin, femme de l'intendant des domaines de la riche et aristocratique famille des Beauharnais, Joséphine, très-pauvre et de petite noblesse, épouse le vicomte Alexandre. Il était major en second d'un régiment d'infanterie, âgé de dix-huit ans, fiancé depuis peu avec une cousine à lui. Cette alliance inattend,ae est considérée par l'oncle et le frère aîné du vicomte comme le résultat d'une intrigue déloyale; elle met la désunion dans la famille où Joséphine vient d'être introduite à l'improviste : Alexandre se voit sur les bras un procès que lui suscitent son oncle et sou frère aîné. Après la première ivresse, il s'aperçoit

(1) Des biographes reportent cette naissance à l'année 17G1. L'acte de son mariage avec Napoléon la rajeunit, au contraire : complaisant et galant, il la fait naître en 1767, Voir A. Jal, Diclionnaire critique de biographie et dliisloire, p. 553 et 899.

que sa femme est bien jeanc, bien frivole, bien coquette, d'ailleurs née pour l'amour et le caprice.

1780. — Le 3 septembre, M°^*^ de Beauharnais met au monde, à Paris, rue Thévenot, un fils nommé Eugène- Rose (celui qui fut plus tard le prince Eugène).

1782. — Le vicomte, désespéré de l'humeur légère de sa femme, plaide au Parlement pour obtenir une séparation judiciaire. On l'amène à une réconciliation. 11 s'embarque bientôt après pour l'Amérique et fait partie de l'expédition de Rochambeau contre les Anglais.

1783. 10 avril. — Joséphine accouche d'une fille, Hortense-Eugénie.

1784. — M. de Beauharnais revient d'Amérique. Les époux habitent en commun leur maison de campagne de Croissy, où M'^e ^q Beauharnais est surveillée étroitement. Son mari se voit pourtant obligé de la conduire assez souvent à la Cour ; elle y est distinguée, assure-t-on , par Marie-Antoinette. Le mari passe pour un fâcheux et un pédant.

1787. — A la suite de nouvelles discordes intestines, Eugène est mis en pension à Paris; Joséphine emmène Hortense et se retire près de sa mère à la Martinique.

1790. — Dans un moment de troubles, au milieu d'une lutte qui éclate entre les blancs et les hommes de couleur, Joséphine prend peur, et se réfugie, sans un denier vaillant, avec sa fille, à bord d'un navire en rade.

Du moins c'est ainsi que l'on a raconté son départ de la Martinique. D'après les mêmes récits, le capitaine la recueille par humanité et l'amène en France. Arrivée à

Paris, elle loge non pas chezM.de Beauharnais, son époux, mais à l'hôtel des Asturies, rue d'Anjou-Saint-Honoré.

1789-1791. — Le vicomte, hostile à la Cour, est député aux Etats-Généraux, par la noblesse de Blois. Un des premiers de son ordre, il fait cause commune avec le Tiers-État. Son frère, le marquis François de Beauharnais, entre quelques mois plus tard à l'Assemblée nationale ; il siège au côté droit et combat à la tribune la proposition, faite par le vicomte, de retirer au chef du pouvoir exécutif le commandement des armées. Alexandre présidait l'Assemblée nationale le 21 juin 1791, le jour où l'on apprit la fuite du roi.

1791. — Le 31 juillet, il est nommé, par l'influence du parti militaire et fayettiste, adjudant général à l'armée du Nord, sous les ordres de Custines.

1792. — Alexandre, après le 10 août, adhère à la nouvelle révolution et devient général en chef de l'armée du Rhin. François, au contraire, entre dans un complot pour faire évader Louis XVI, prisonnier au Temple. L'entreprise échoue; il se réfugie à l'armée de Condé.

1793. — Accusé d'avoir faiblement manœuvré aux abords de Mayence, Alexandre donne sa démission et se retire à la Ferté-Imbault, dans sa terre de Beauharnais. Sa femme reste à Paris, toujours jolie, toujours courtisée même par des Conventionnels et surtout par des employés

- supérieurs de différents ministères.

1794. — Alexandre est arrêté, conduit à la prison du Luxembourg, condamné par le tribunal révolutionnaire, exécuté (23 juillet). En un pareil temps de crise, ce de-

vait être une faute d'avoir pris la Piévolution pour une Fronde et d'avoir été devant rennemi un général aussi

peu décidé que s'il s'était agi de conduire une troupe de partisans contre les troupes d'un Mazarin. Les officiers gentilshommes, au service de la République, avaient trop d'attaches dans le camp des émigrés pour n'être pas en relations secrètes avec leurs adversaires. D'une armée à l'autre il y avait continuellement un va-et-vient d'émissaires qui entretenaient la trahison des généraux de la nation. Le propre des nobles était de former en Europe une caste pour laquelle l'idée de patrie n'était jamais que secondaire et subordonnée à des sentiments de confraternité aristocratique.

Une épuration républicaine opérée au ministère de la guerre avait amené l'incarcération de plusieurs amis de Joséphine, qui elle-mêiiie fut enfermée à Sainte-Pélagie, comme femme d'imrigue et parasite assidue des fournisseurs aux armées. Eugène et Hortense se virent recueillis par une amie de leur mère, M'^s Hostein, demeurant rue Saint-Dominique. M^^^ Hostein fit admettre Hortense dans les rangs des jeunes filles de son quartier, pour les processions patriotiques qui avaient lieu chaque décadi en l'honneur de la République. A la même époque Eugène entre, comme apprenti, chez un menuisier, rue de l'Echelle-Saint-Honoré.

Le 10 thermidor, M^e de Beauharnais est rendue à la liberté par les soins de Tallien et de Barras, ses amis. Elle emprunte à M^^^ de Montmorin, veuve d'un ministre de Louis XVI, l'argent nécessaire pour ses premières toilettes, devient Tintime amie de 31™^ Récamier et de Notre-Dame de Thermidor, M^^ TalUen. Un soir, Tallien lui fait cadeau de la voiture dans laquelle il vient de la

ramener d'Auteuil et lui remet en outre un mandat considérable sur le Trésor. La voiture était bonne, sinon de bonne prise, car elle provenait d'un séquestre violé, dit-on, par Tallien, mais personne n'en vint disputer la possession à M^° de Beauharnais ; quant au mandat, il fut refusé par le payeur du Trésor. Joséphine, après ce mécompte, reçut heureusement un petit envoi d'argent que lui adressèrent les parents de son mari ; les libéralités de quelques amis lui arrivèrent aussi en aide.

1795, 5 octobre (13 vendémiaire). — Napoléon Bonaparte, ex-jacobin, ci-devant protégé par Robespierre jeune, ex-commandant d'artillerie, rayé des cadres de l'armée avec défense de porter la qualification de général qu'on l'accuse de s'être donnée sans droit, s'offre à Barras pour défendre celui-ci et ses amis contre l'insurrection armée de plusieurs sections parisiennes de la garde nationale. Il devient l'homme de main et d'exécution des Conventionnels thermidoriens, se fait connaître pour la première fois aux Parisiens en leur tuant cinq ou six cents hommes dans un guet-apens, désarme la garde nationale et procède à la dissolution des assemblées électorales do Paris.

1796. — Barras, le principal personnage du Directoire, et l'un des amis de Joséphine, la donne pour épouse, un soir, le 9 mars, à Bonaparte, maintenant général authentique, et qui obtient, en considération de ce mariage, le commandement de l'armée d'ïtahe. Le jeune mari laisse sa femme à Paris dans un hôtel qu'il vient d'acheter, à crédit sans doute, car en octobre 1795 il était réduit aux expédients pour vivre, et dans l'espace de cinq mois où aurait-il économisé le prix d'un hôtel? Le 30 mars il

arrivait à Nice. D'Italie, il écrivit quelquefois à Joséphine des lettres tantôt fort sèches, tantôt emphatiques : elle y répondait avec la négligence d'une femme à la mode et vivant libre dans le tourbillon des plaisirs.

..-1797. — Eugène avait suivi Bonaparte ; Hortense était placée dans un pensionnat ouvert à Saint-Germainen-Laye par une ancienne femme de chambre de idarie- Antoinette, la citoyenne Campan, née Genêt, une des plus rusées pédantes qui aient jamais mal élevé des jeunes filles. Cette habile personne ' enseignait à peine l'orthographe à ses élèves, mais elle adulait toutes les vanités des parents et ne négligeait aucun des moyens de charlatanisme qui pouvaient procurer de la vogue à sa maison. « Il y avait chez elle des bals, des concerts, des réunions brillantes, où l'on donnait en spectacle celles des jeunes pensionnaires qui étaient les plus jolies ou qui possédaient le plus de talents agréables. On jouait également la comédie à Saint-Germain ; des étrangers étaient introduits aux représentations. De là, déjeunes cœurs mis en présence de toutes les passions. Et cependant tout le monde trouvait cela bien (1). » C'est à cette école peu sévère qu'étaient formées, en même temps qu'Hortense, sa cousine Stéphanie de Beauharnais (née en 1789) et la plus jeune des trois sœurs de son beaupère, Marie-Anuonciade-Caroline (née en 1782J.

1798-1799. — Joséphine, qui, dans le temps où son mari guerroie en Egypte, passe lasaison dans les Vosges, à Plombières, est obligée, par une chute qu'elle fait du haut d'un balcon, de vivre un peu chez elle. Ennuyée, elle

(1) Van Scheelten, I, 57.

dépêche à Saint-Germain une mulâtresse (sa compagne ordinaire, qui lui faisait les cartes et la coiffait) pour lui ramener Hortense. Dès que la mère peut quitter la chambre, toutes deux se divertissent à faire des promenades dans les vallées voisines, « oii elles rencontrent à toute, heure du jour le Russe avec l'Espagnol, et le Napopitain avec le Polonais, cheminant ensemble dans de petites charrettes attelées de bœufs. Elles aimaient beaucoup ce genre de promenade qui avait quelque chose de pittoresque ; et lorsque, dans la suite, elles retournèrent à Plombières, elles n'oublièrent jamais de se livrer à cet exercice (1). » Bientôt, après la .saison de Plombières, la mère et la fille, de retour à Paris, y reçurent le vainqueur de l'Egypte, enchanté de s'en être enfui et d'avoir laissé à d'autres le soin de tirer l'armée de cette impasse. Général déserteur et qui aurait dû être /usillé, il venait tenter de saisir l'autorité suprême avec le secours de l'un de ses frères, Lucien, qui masquait leur commune ambition sous des phrases d'un patriotisme intraitable (2).

(1) Van Scheelten, 1, 82.

(2) Deux mois avant le coup de brumaire, farouche orateur, il disait du haut de la tribune du Conseil des Cin^ Cents où, par parenthèse,' il était entré en violation de la loi, par une falsification de son acte de naissance : « Je répète, avec Augereau, que si une main sacrilège voulait se porter sur les représentants du peuple, il faudrait leur donner à tous la mort. Mais il existe une loi que vous devez rappeler : c'est celle qui met hors la loi quiconque porterait atteinte à la sûreté de la représentation nationale. Cette loi, n'en doutez pas, si un attentat se machinait, serait exécutée. » C'est par ce discours, dont les représentants crédules ordonnèrent l'impression , qu'il endormit les yeux ouverts sur sa conspiration.

iO NAPOLEON m.

Le 19 brumaire, an VIII (10 novembre 1799), Bonaparte vient s'établir ou plutôt camper au Petit-Luxembourg, où il est rejoint par Joséphine et Hortense.

Le 22 frimaire (13 décembre), on promulgue la Constitution consulaire, dont les préliminaires avaient été ces mêmes mesures de bannissement ou d'internement de patriotes que nous avons vues reprises après le Coup d'Etat de 1852. Bonaparte avait introduit dans cette constitution le même principe que son compatriote Paoli, le dictateur de la Corse, avait pris pour base d'un pouvoir dictatorial : un chef supérieur assisté de deux assemblées comme conseils; du reste indépendant et communiquant aux exécuteurs de ses ordres une inviolabilité de fait analogue à la sienne.

Un article de la Constitution proposait au peuple la nomination du général Bonaparte aux fonctions de premier Consul pour dix ans.

Le scrutin fat dirigé par Lucien, nommé ministre de l'intérieur; excellente garantie pour la sincérité du résultat : sur 3,012,569 votants, 3,011,004 signatures répondirent oui; 1,565 non. Du moins ce fut Lucien qui l'affirmait triomphalement.

1800. — Dès le mois de février, Bonaparte, trop à l'étroit au Luxembourg, vient habiter les Tuileries. « Le cortège, auquel cette cérémonie donna lieu, partit du Luxembourg à dix heures du matin, en voiture, avec une escorte ayant en tête un corps de musique. Il n'était pas très-brillant, quoique tous ceux qui en faisaient partie fussent en grand costume. Ce n'était encore que l'héritage des valets et de la défroque laissée par le Directoire. Il y avait peu d'équipages ; presque toutes les voitures

étaient de louage. La queue de ce cortège se terminait par une longue file de fiacres, dont les numéros avaient été recouverts de papier ; on n'avait même pas eu la précaution de l'assortir, quant à la nuance, avec la couleur de la caisse. La plupart des cochers, leur fouet d'une main, un gros bouquet de l'autre, paraissaient ivres sur leur siège : c'était de joie sans doute (1). » A la cour de madame Bonaparte^ aux Tuileries, commencent à se rassembler des femmes de hauts fonctionnaires civils, de généraux, de colonels. « Pour complaire à son mari, .Toséphine fut forcée, en quelque sorte, à rompre des baisons d'amitié avec d'anciennes connaissances. De ce nombre furent celles de MM. Ouvrard et Dorat-Cubières, de mesdames Tallien, de Château-Randon, etc. La première, assure-t-on, avait tenu quelques propos inconsidérés sur Napoléon peu de temps après son mariage; celui-ci en avait eu connaissance à son retour d'Italie, et ne les avait pas oubliés (2). »

La Malmaison est la résidence d'été où ces dames vont se reposer des fatigues de l'hiver. Inutile de rechercher sur quelles économies le citoyen consul avait acheté cette bagatelle pour sa femme. Là, il lui permettait encore, par exception, de voir une élite de quelques anciens amis à elle, galantins, artistes ou gens de lettres, et quelques anciennes camarades; mais tout à coup, par caprice, il tombait au milieu de ces réunions intimes, comme un ogre mal élevé.

Son grand plaisir était, à Paris, de présider à de longues parades, auxquelles il faisait assister sa femme et sa belle-fille, assises ou debout à une fenêtre du rez-

(1) Van Scheelten, I, 101.

12 NAPOLÉON m.

de-chaussée des Tuileries. Toutes deux supportaient héroïquement cette fatigue et les regards.

1800-1801. — « Joséphine était si bonne qu'il lui arrivait de payer les dettes des autres et de ne pas s'occuper des siennes, bien que ses créanciers murmurassent tout haut, ce qui devait faire un très-mauvais effet dans Paris (1). » C'était sa fille Hortense, beaucoup plus puissante qu'elle auprès de Bonaparte, qui se chargeait, avec Talleyrand, — un bien étonnant compagnon pour une jeune fille, — de cajoler « le grand homme » et d'obtenir périodiquement de lui quelques centaines de mille francs pour payer les mémoires en souffrance. « Sur l'un d'eux figuraient trente-quatre chapeaux neufs fournis le même mois ; il y avait des hérons de 2,000 francs, des esprits de 800 francs, des marabouts de 400 francs (2). )>

24 décembre (1800). — Une machine infernale fait explosion, rue Saint-Mcaise, derrière la voiture du premier consul se rendant à l'Opéra, et en avant de celle de Mme Bonaparte : Hortense est légèrement blessée au bras par un éclat de vitre. Cette machine était l'œuvre de quelques royalistes ; on l'attribue d'abord aux Jacobins, que l'on déporte au nombre de 132, quitte à reconnaître ensuite l'erreur de la police. Ce qui est fait est fait : les Jacobins embarqués partent pour le lieu de leur destination, les îles Séchelles (près de Madagascar), et ils y meurent presque tous.

Pour consoler un peu Bonaparte de la haine de ses ennemis, les habitants de la commune de Saint -Cloud

(1) Van Scheelten, I, lU.

(2) Ib., 1, 119.

présentent au Tribunat une pétition tendant à caque la nation oflrc au premier consul le château de cette ancienne résidence royale. Bonaparte l'accepte. Il se trouvait si agréablement à Saint-Cloud qu'il y passait, nonseulement l'été, mais l'automne et une partie de l'hiver, jusqu'à ce que le séjour en devînt insupportable; il se décidait alors seulement à revenir aux Tuileries.

L'étiquette, aux réceptions de Saint-Cloud, commença de devenir sévère et le costume de se régler selon la tradition de la vieille cour. D'abord avec les bottes et le sabre, on porta l'habit à la française; mais peu à peu l'épée et les bas de soie remplacèrent le sabre et les bottes. Le premier consul, lui, s'habillait comme un fifre des gardes suisses de Louis XVI : sabre, cravate noire, habit rouge. Joséphine et Hortense l'en plaisantèrent : « Bah ! leur répliqua-t-il, dans ce costume il y a quelque chose de moitié civil et de moitié militaire ; c'est ce qu'il faut. » Du reste, tous les courtisans revenaient aux anciens usages avec plus de zèle que de goût. « Ce fut pendant quelque temps, — a raconté Hortense elle-même, — une véritable mascarade. L'un avait une cravate avec un habit habillé; l'autre un col avec un frac; celui-ci portait une bourse, celui-là une queue; quelques-uns avaient les cheveux poudrés. Le plus grand nombre était sans poudre. Je ne vis pas une seule perruque; mais avec l'Empire elles arrivèrent en masse. » Toutes ces petites choses étaient devenues de grandes affaires à Saint-Cloud. Chaque matin on regardait la tête du premier consul ; si on l'eût vu une seule fois avec de la poudre, dit le baron van Scheelten, a c'en était fait d'une des réformes les plus commodes que nous devons à la Révolution. »

U NAPOLÉON m.

José^ine était naturellement gagnée à la cause des us et coutumes de sa jeunesse; et, circonvenue en secret par une foule de nobles, elle s'efforçait de faire créer pour eux des charges dites honorifiques qui leur permissent de retrouver leur influence et leur oisiveté. Un d'eux lui dicta cette phrase, qu'elle répéta doctement, un soir que devant elle son mari faisait déjà entendre qu'il allait rappeler les émigrés : « Il n'y a pas de Cour là où on ne connaît pas de toute antiquité les noms de ceux qui approchent le souverain. »

De hautes considérations de ce genre décidèrent Bonaparte à rappeler les émigrés : cela s'appela, dans le langage des flatteurs, une mesure réparatrice, de même que le rétablissement officiel du culte catholique. Au fond il s'agissait, non de réparer quelque chose, mais de se préparer des cabales favorables au futur établissement de l'Empire. En amnistiant les nobles émigrés, qui allaient rentrer besogneux, avec l'appétit, engendré par l'indigence, de commodes emplois que le gouvernement seul pouvait leur offrir, on passait, il est vrai, l'éponge sur une inexpiable trahison, mais on trouvait une armée toute prête de fonctionnaires décidés, avant tout, à garder la place qui allait les faire vivre. En pactisant avecle pape, on ne faisait point cesser une prétendue persécution religieuse, qui n'avait jamais existé comme telle, et qui, en tout cas, n'avait jamais empêché personne d'aller à la messe ; mais on recommençait la vieille association de l'Eglise et de l'Etat dans une alliance qui pouvait compromettre également la liberté des consciences et la sécurité de la nation. Pourquoi? C'est que Bonaparte espérait soutenir les prêtres et les contenir, employer leur crédit à ses fins, parfumer de leur encensoir sa

propre grandeur et la vertu de Joséphine. Aussi la bonne dame alla gaiement à Notre-Dame, le jour où Bonaparte crut devoir y assister à l'office, en cérémonie (18 avril 1801).

« Ce fut à cette occasion, nous dit le baron Van Scheelton, que le premier consul prit une livrée, — vert et or*

« Le soir, aux Tuileries, Bonaparte, interpellant le général Delmas, lui dit :

« Eh bien ! général, comment avez-vous trouvé notre cérémonie ?

« — Mais, citoyen consul, c'était une belle capucinade; il n'y manquait que le demi-million d'hommes qui s'est fait tuer pour détruire ce que vous avez rétabli ce matin. »

Delmas fut payé de son inflexible bon sens par une disgrâce qui le tint dix années en exil.

1802. — Le 2 janvier, Hortense est mariée assez brus^ quement au troisième frère de Bonaparte, Louis, soidisant colonel d'un régiment qu'il n'avait jamais vu, un petit jeune homme, noir, frêle, faible, toujours souffrant, casanier, mélancolique, qui n'aimait pas du tout la fille de M"^® de Beauharnais : elle n'était pas non plus éprise de lui, et s'était attendue, à épouser le général Duroc, un des aides de camp du premier consul.

Duroc revenait d'une mission à Saint-Pétersbourg ; mais on lui voyait peu d'empressement à paraître auprès d'Hortense,dont il avait été, avant son voyage de Piussie, un des chevaliers les plus galants et que Bonaparte voulait d'abord lui donner pour femme.

Un soir, le premier consul fait appeler son secrétaire et lui dit : a Tout à l'beure, quand Duroc entrera

16 NAPOLÉON m,

aux Tuileries, dites-lui que je veux qu'il épouse Horteuse et qu'il l'épousera... dans deux jours au plus tard. Je lui dounerai cent mille francs de dot et le commandement d'une division militaire. »

Duroc refusa net. Deux jours après Hortense élait pourvue. Son beau-père n'avait pas voulu, disait-il, que cette affaire traînât en longueur (1).

Il courut à ce sujet d'assez mauvais bruits. Sans doute ils étaient faux, puisque .Joséphine en présence de plusieurs personnes supplia sa fille d'accepter cette union, en dépit des propos scandaleux qui l'outrageaient ellemême comme épouse et comme mère. D'ailleurs, on peut rapprocher deux dates qui coupent court à tout soupçon : le mariage eut lieu au commencement de janvier, et, suivant ce qui fut imprimé partout en France, Hortense n'accoucha que le 10 octobre d'un fils, ^'apoléon-Charles. Le délai de la gestation est plus que satisfaisant.

Le premier bal qui avait eu lieu à l'occasion du mariage d'Hortense, fut donné par une amie de sa mère, par la vieille 31™*^ de Montesson, qui acquitta pour ainsi dire la dette de la noblesse envers M. et VJ^^ Bonaparte par cette fête en l'honneur de la nouvelle épousée. Cependant, au milieu de six cents invités qui la regardaient, madame Louis, couverte de diamants et de fleurs, semblait étrangère à tout, excepté aux regrets. « Dès ce jour on put prévoir que son mariage ne serait heureux ni pour elle ni pour son époux. Louis lui parlait peu ; elle fuyait ses regards. Cette indifférence ne fit que s'accroître chaque jour davantage. Joséphine es-

{\) Van Sch8elt en, I, 169.

saya vainement plusieurs fois de ramener le calme dans le cœur de sa fille (1).»

Qui dut jouir du spectacle de ce mauvais accord entre Hortense et Louis? Les autres Bonaparte, ennemis des Beauliarnais et jaloux de l'ascendant que la fille de Joséphine exerçait visiblement sur le cœur de Napoléon. La belle-fille avait dépossédé les sœurs. Il résultait de ces discords les scènes les plus étranges, dont le tumulte, mal étouffé par les murs du palais, était augmenté par la voix glapissante de la mère du premier consul. M"^^ Letizia Bonaparte, dans un jargon moitié corse, moitié français, gourmandait les uns et les autres et son glorieux fils lui-même, qui à la fin se réduisait au silence, ne pouvant lutter contre tout ce clabaudage domestique et les tempêtes maternelles.

Ce serait ici le moment de tracer le portrait de chacun des personnages subitement élevés par la fortune du premier consul à une hauteur qui aurait dû les ébahir tous.

On eût bien étonné Charles Bonaparte, — très-pauvre assesseur de justice, se disant avocat parce qu'il avait un peu hanté l'Université de Pise et le cabinet d'un praticien à Piome, lorsqu'il épousait vers 1764, à Ajaccio, une non moins pauvre jeune fille, la belle Lelizia Ramolino, — si quelqu'un lui eût prédit les grandes destinées de sa famille. Il était mort en 1785, à MontpeUier, laissant, malgré les bienfaits de M. de Marbeuf, sa veuve dans un état voisin du déaûment. D'ailleurs le marquis protecteur mourut un an après, aussi à Montpellier, et M'"° Bonaparte était allée vivre (Dieu sait de quels durs expé-

(1) Van Scheelten, I, 170. .

dients!) à Marseille, qui en a conservé longtemps le

souvenir. Ses enfants étaient :

NapoléO';

Joseph ;

Llxie>- ;

Elisa (ci-devant MARiAroiA), épouse, depuis 1797, d'un capitaine corse nommé Félix Bacciochi;

Louis ;

Paulhe-Marie (plus familièrement Carletfa), épouse du général Leclerc;

Caroline (3Iarie-Annonciade), épouse de Murât ;

Jérôme.

Dès l'époque où nous sommes pars'enus, cette nombreuse progéniture, plus un frère utérin de M'^^ Letizia, l'oncle Fesch, ci-devant abbé, puis garde-magasin, puis fournisseur des vivres à l'armés d'Italie, et prochainement cardinal (en 1803), était sortie de la misère; disons mieux, elle était riche depuis que l'Italie avait été ravagée par la guerre (1).

Tous et toutes ces Bonaparte eurent ensuite un avancement inouï, et cette famille a tant provigné dans toute l'Europe que l'on commence à ne plus se retrouver dans sa brillante nomenclature actuelle.

« Race d'Agamemnon, qui ne finit jamais... »

Tout en allant, nous aurons occasion de revoir l'un ou l'autre des personnages qui viennent d'être mentionnés. Constatons seulement ici qu'ils étaient la terreur de Joséphine et de sa fille. Déjcà leur jalousie semait partout

(1) Miot Je Mêlito (Mcmoh'es I, 161) constate déjà, en 1797, leur miraculeux changement de fortune.

la rumeur du prochain divorce de Napoléon. Lucien, devenu ambassadeur de Franco en Espagne, avait ébauche et presque réussi un mariage entre Napoléon et une infante.

Joséphine et M'"<5 Louis Bonaparte, à ce moment, souhaitaient peu de voir attribuer à Napoléon un pouvoir héréditaire. Elles craignaient que, s'il en était investi, il ne répudiât bientôt une femme qui ne pouvait plus lui donner d'enfants. Les entretiens intimes de Bonaparte n'étaient pas, du reste, tous rassurants. Un jour que Joséphine, pendant la grossesse de M^"^ Louis, faisait quelque allusion aux sarcasmes du public sur cet événement de famille : « Tout cela prouve seulement que le vœu de la France, reprit-il négligemment, est que j'aie un fils. »

Pour lutter contre ses ennemis, Joséphine songea plus d'une fois à se mettre en rapports avec les journaux. « II n'y a que cela, disait-elle à sa fille, qui puisse tempérer Bonaparte : il est très-sensible aux railleries des feuilles anglaises. Aussi déclame-t-il toujours contre les avocats et les journalistes, et cependant son père était une manière d'homme de loi et d'écrivain. » On n'avait pas encore découvert que les Bonaparte appartenaient à la plus antique noblesse d'Europe ou même d'Asie.

Mais Bonaparte avait ses ruses pour combattre la presse. La première était de soumettre celle de France à une inquisition rigoureuse; la seconde, de lui imposer des Insertions d'office. En août 1802, les journaux anglais annoncèrent qu'Hortense venait d'accoucher; les feuilles françaises, sans mentionner cette nouvelle propagée hors de France, y répondirent implicitement. Elles insérèrent aussitôt, avec une benoîte unanimité, des vers

composés par Esménard (sur l'ordre de Bonaparte), où l'on vantait la grâce qu'avait déployée ^i^^ Louis dans une contredanse « au dernier bal du premier consul. » Suivant une version, Hortense n'avait point paru à ce bal; d'après Van Scheelten, elle y était; mais « le bal n'avait été donné que pour les vers. »

Après la délivrance de sa femme, Louis refusa de se montrer dans la chambre de raccouciiée.

Peu après, ce fut le tour de Lucien Bonaparte de fournir occasion aux discours accusateurs. « Il possédait une belle habitation près de Neuilly. Un jour il invita toute sa famille à une représentation qu'il devait donner dans une fort jolie salle de spectacle qu'il avait fait construire tout exprès. On représenta A^rtVe; sa sœurElisa (Mme Bacciochi) jouait Alzire, et lui Zamore. La chaleur des déclarations, l'énergique expression des gestes, la vérité trop nue des costumes révoltèrent tous les assistants (1). »

Les Beauharnais ne manquèrent pas d'aigrir la mauvaise humeur que >'apoléon ressentit de cette représentation à laquelle on l'avait convié. Mais Lucien, qui avait sauvé le général à Saint-Cloud, dans la journée de brumaire, se croyait encore le droit d'agir à sa guise. Il reçut mal les remontrances, et, rendant coup pour coup, demanda si Hortense ne venait pas de jouer elle-même à la Malmaison une comédie fort leste d'Etienne, le Pacha de Suresnes. 11 ne se borna point à cette récrimination, demandant oii avait été la récompense de ses services et s'il en avait eu le prix suffisant.

Napoléon commença sans doute à regretter d'avoir fait de lui un sénateur et de lui avoir donné, comme au titu-

(1) y au Scheelien, 1,-211.

lairc (le la sénatorerie de Clèves, le riche domaine de Poppelsdorf, maison de plaisance des électeurs de Trêves, située près de Bonn.

Le 3 août 1802, le Sénat avait porlc aux Tuileries le résultat d'un nouveau vote populaire sur registres : Napoléon Bonaparte était nommé consul à vie.

1803. — Lucien, de moins en moins disposé à subir l'ascendant de son frère, épouse, à l'insu de celui-ci, Alexandrine de Blescamp, veuve d'un changeur nommé Joubertheau. Quand la nouvelle de cette alliance fut portée à Napoléon, au commencement de l'année suivante, il se fâcha si sérieusement que Lucien finit par prendre l'alarme et ne tarda pas à quitter le territoire français (1). Il séjourna d'abord à Milan, puis à Pesaro, puis à Rome, où Pie VII raccueillit avec bienveillance, en souvenir de quelques services par lui rendus au clergé catholique de France, à l'époque du Concordat. Sa fortune était, au surplus, très-suffisante pour un exilé : on assurait que la Banque de Londres avait reçu de lui, en dépôt, plusieurs millions.

1804. — Le duc d'Enghien est exécuté, le 21 mars. Des royalistes, anciens amis de Joséphine, l'avaient, la veille, sollicitée d'intervenir, ce qu'elle avait promis. Mais l'idée lui en passa.

6 avril. — Pichegru s'étrangle (s'est-il vraiment étranglé?) dans sa prison. On enlève sur son cadavre les papiers

(i) En mai 1804. Sur tous les démêlés intérieurs de la famille Bonaparte à cette époque, les Mémoires de Miot (t. II, p. 3 et s.) abondent en révélations d'un témoin naïf.

qui lui avaient été remis, dit-on, par les princes émigrés. C'étaient, s'il fallait en croire un bruit d'alors, les preuves attestant que Bonaparte était entré beaucoup plus intimement que Pichegru en relations mystérieuses avec Louis XVIII, et qu'il avait réclamé, pour prix^'une révolution bourbonuienne, des avantages exorbitants. Joséphine et Hortense se décident à employer leur influence auprès de Bonaparte pour obtenir de lui qu'il laisse la vie à plusieurs royalistes : MM, de Polignac, de Rivière et de Lajolais.

18 mai (28 floréal an XII). — Bonaparte promulgue le sénatus-consulte organique qui l'investit de l'Empire. Son premier acte est de nommer son frère Joseph à la dignité de grand-électeur, et son frère Louis (Lucien était, comme on a vu, en disgrâce) à celle de connétable. Tous deux devenaient Altesses Impériales. Les usages monarchiques sont rétablis. M^^^ Campan a de longs entretiens avec l'Impératrice; Joséphine prend des leçons, auprès de cette ancienne femme de chambre, pour le maintien et l'étiquette.

Le sénatus-consulte de floréal est remarquable à bien des titres ; nous nous bornerons à y constater deux ordres de dispositions :

Les premières portent qu'à défaut d'héritier naturel et légitime ou d'héritier adoptif de Napoléon Bonaparte, la dignité impériale est dévolue à Joseph Bonaparte ou ses hoirs mâles; à leur défaut, elle l'est à Louis Bonaparte et à ses descendants mâles naturels et légitimes, par ordre de priniogéniture.

D'après les secondes, les membres de la famille impériale, « dans l'ordre de l'hérédité, » portent le titre de

« princes français. » Ils ne peuvent se marier sans l'autorisalion de l'Empereur. Le mariage d'un prince français, fait sans l'autorisation de l'Empereur, emporte privation de tout droit à l'hérédité, tant pour celui qui l'a contracté que pour ses descendants. Néanmoins, s'il n'existe point d'enfants de ce mariage, et s'il arrive qu'il vienne à se dissoudre, le prince qui l'aurait contracté recouvre ses droits à l'hérédité.

De là résulte qu'une porte restait ouverte pour le retour de Lucien à la qualité d'héritier de l'Empire, et qu'on laissait également en perspective les droits de Jérôme, marié en 1803 à miss Paterson, de New-York.

Lucien, pour des raisons inutiles à dire, ne réclama point les avantages qu'il aurait pu obtenir en se soumettant (cf. 1807) ; Joseph n'eut que des filles ; le prince Eugène, adopté en 1807, et dont le droit primait ainsi celui de tous les collatéraux, mourut en 1 824 ; Napoléon II, en 1832. C'est ainsi qu'un fils survivant de Louis Bonaparte devait un jour se trouver, en vertu de l'acte de floréal, chef de la famille napoléonienne.

1804, 11 octobre. — Un fils naît des œuvres- de Louis et d'Hortense; il est appelé Napoléon-Louis (cf. 1831).

2 décembre. — Pie VII sacre Napoléon et Joséphine à Notre-Dame. On voit pour la première fois des pages juchés aux portières et jusque sur l'impériale de la voiture qui traînait l'Empereur et l'Impératrice.

1805, 17 mars. — Napoléon se fait proposer et accepte la couronne de roi d'Italie, qu'il destinait d'abord à Joseph. Mais Joseph voulut réserver qu'il conserverait ses droits éventuels au trône de France, tandis qu'il entrait

n NAPOLÉON III.

à ce moment dans les vues de Napoléon de favoriser les enfants d'Hortense. Le refus du frère de l'Empereur fut cause delà guerre que l'Autriche déclara en 1806 : cette puissance admettait que les provinces lombardes formassent un royaume indépendant; mais elle ne pouvait supporter que Napoléon se trouvât sans intermédiaire aux frontières des Etats autrichiens.

18 mars. — Napoléon attribue à sa sœur Élisa la principauté de Piombino. Ce don sera complété, le 21 juin, par celui de la principauté de Lucques.

Le petit Napoléon-Louis est baptisé par le pape à Saint-Cloud (24 mars). Son père est nommé gouverneur du Piémont; il part; Hortense ne le suit pas; elle se retire à Saint-Leu-Taverny, ancien et charmant domaine des princes d'Orléans.

La résidence de Louis à Turin dure peu; il est nomme général de l'armée de réserve, mais sa mauvaise santé le force d'aller prendre les eaux de Saint-Amand, tandis que sa femme vient, avec son fils, présider aux fêtes que Napoléon donne à l'armée de Boulogne. A son retour des eaux, Louis est nommé gouverneur de Paris par intérim, en remplacement de Murât, créé grand-duc de Berg.

Vers le même temps, Pauhne Bonaparte, veuve consolée du général Leclerc, et remariée avec un pelit prince italien, Camille Borghèse, donne au monde de la cour, en son château de Neuilly, une fête si coûteuse, qu'on en murmure dans Paris. Pour apaiser cette mauvaise humeur des Parisiens, Napoléon ordonne à sa sœur d'offrir, deux jours après, une autre fête pour le haut commerce. La princesse obéit, mais fait traiter fort maigrement ses invités et ne daigne pas se montrer au milieu d'eux.

ORIGINE ET PREMIÈRE ENFANCE. 2è>

180G, 19 février. — Un décret impérial institue la fête de saint Napoléon, et la fixe au 15 août, jour officiel de la naissance de l'Empereur. Une seconde fôte nationale est établie pour, le 2 décembre, en commémoration de la bataille d'Austerlitz et du couronnement.

4 mars. — L'Empereur adopte Stéphanie de Beauliarnais, nièce de l'impératrice Joséphine, qu'il marie bientôt après au prince Charles-Frédéric-Louis, fils du grandduc de Bade.

30 mars. — Création de divers duchés (Dalmatie, Istrie, Cadore, Bellune, Rovigo, etc.), érigés en grands fiefs de l'Empire (cf. 11 mars 1808}.

— Napoléon appelle son frère Joseph au royaume de Naples ; augmente par l'annexion des pays de Massa- Carrara et de Carfaguano, le territoire de la principauté de Lacques et de Piombino, qu'il a précédemment donnée à sa sœur Elisa; confère la principauté de Guastalla à Pauline, avec le titre de princesse et archiduchesse.

— Un statut constitutionnel règle les devoirs des membres de la famille impériale (cf. 18 mai 1804) envers Napoléon, les formalités pour les naissances, mariages, etc. Napoléon s'y déclare le souverain arbitre de sa race.

1806, 24 mai. —Par un traité conclu à Paris, la république batave accepte pour roi héréditaire et constitutionnel, Louis, répoux d'Hortense. Les avantages assurés au nouveau prince sont : un domaine royal comprenant un palais à La Haye, plus le palais du Bois, le domaine de Soestdyck; un revenu en biens fonds de 500,000 florins; une somme annuelle de 1,500,000 florins. En cas de minorité, la régence appartenait de droit à la

reine, avec une somme annuelle de 230,000 florins pour douaire.

5 juin. — Louis Bonaparte fait d'abord des difficultés pour consentir à son « expatriation, » mais finit par accepter et forme immédiatement le projet de « contribuer au bonheur de ses peuples. » L'amiral Yerhuel, président de la dépulation hollandaise, a l'honneur de saluer le premier Hortense « reine de Hollande. »

18 juin. — Le roi et la reine de Hollande font leur entrée à La Haye. Hortense est désagréablement surprise de Yoir que son palais n'est « qu'un amas de vieilles maisons sans goût, ofTrant à la vue un contraste choquant avec la somptuosité des hôtels magnifiques de la principale rue de la résidence royale. » Elle essaie de se consoler en donnant chaque semaine des fêtes, des bals ou des concerts; elle s'efforce de transporter à sa cour le bel air des Tuileries et veille à ce que les uniformes des fonctionnaires et ceux des officiers civils et militaires de sa maison aient le plus d'élégance possible. ZSéanmoins les brouillards perpétuels du pays, la parcimonie et la tournure mélancolique des habitants, les façons « grotesques « des dames, leur peu de respect pour elle, et quelques autres désagréments, ne tardent pas à lui faire regarder sa royauté comme un exil. « C'est seulement lorsqu'elle y est forcée qu'elle séjourne en Hollande, ne laissant jamais échapper l'occasion de revenir auprès de sa mère lorsqu'elle lui est ofTerte (1). »

Décembre. — Louis nomme l'amiral Yerhuel son am- (1) Van Scheelten^ pas^im.

bassadeur à Saint-Pétersbourg; mais la reine préfère qu'il soit nommé ambassadeur à Paris, « parce qu'elle le sait dévoué à la France. » Elle fait partager cette con- "viclion h l'Empereur, qui réclame de son frère l'envoi de l'amiral à Paris.

Louis n'assiste presque plus aux concerts de la reine et cesse de se montrer avec elle au spectacle,

1807. — Louis avait créé un Ordre de l'Union, à l'imitation de l'Ordre de la Légion d'honneur. L'installation des chevaliers a lieu au mois de février, et la reine Hortence envoie à Napoléon le modèle de la décoration, où l'on a placé le blason des anciennes Provinces-Unies. Comme l'écusson est un peu chargé de figures d'animaux, l'Empereur se prend à dire :

« Mais c'est toute une ménagerie î

« Au fait, réplique Joséphine, je ne vois que des bêtes dans cet ordre-là. »

Le propos est rapporté auroiLouis qui n'est pas content, et, par représailles, cxphquc à ses intimes Hollandais cette plaisanterie malhonnête qui courait à Paris l'année précédenlc : « L'Impératrice, disait-on, ne veut plus qu'on lui présente de miroirs; savez-vous pourquoi? — Non. — C'est qu'elle ne peut plus se voir dedans (de dents). »

Joséphine, avertie, contribue peu à rétablir la bonne harmonie entre son gendre et sa fille.

1807, 6 mai. — Le petit prince Napoléon-Charles meurt en Hollande, à l'âge de cinq ans. Napoléon témoigne un vif dépit de cette perte. Napoléon-Louis devient prince royal. Louis le père va prendre les eaux dans les Pyrénées et la reine se rend à Saint-Cloud. Elle y arrive le 20 mai. On la voit quelque temps après à Toulouse

28 NAPOLÉON lîl.

réunie pendant plusieurs jours avec son mari. Ils se quittent, de plus en plus mécontents l'un de l'autre.

Vers le i" juillet, Louis revient des Pyrénées en Hollande ; il passe par Paris et y a mauvais accueil de son frère, à cause de certaines liaisons des Hollandais avec l'Angleterre.

A la fin du même mois, Hortense regagne également la Hollande. Louis devient le plus fantasque des époux; il emmène sa femme de La Haye à Utrecbt.

Octobre. — Il la fait revenir d'Utrecht à La Haye. Hortense se lasse de ces pérégrinations et se rend à Paris.

23 août. — Le prince Jérôme, appelé au trône deWestphalie, épouse Frédérique-Catherine-Sophie-Dorothée , fille du roi Frédéric de ^Yurtembe^g. Son mariage avec miss Paterson avait été, « pour cause de minorité, » cassé par Napoléon.

13 décembre. — Napoléon, après la paix de Tilsitt, va visiter ses nouveaux États d'Italie, A Mantoue, il revoit Lucien. Les deux frères ont une longue et orageuse conversation qui finit mal : Lucien est obligé de se retirer dans sa terre de Canino (près de Viterbe), que le pape avait érigée pour lui en principauté. Mais plus tard (janvier ou février 1808), lorsque Napoléon fit occuper Rome, Lucien quitta l'Italie pour se rendre aux Etats- Unis. Tombé aux mains d'une croisière britannique, il fut conduit en Angleterre et interné sur parole. Aux environs de Ludlow, il acheta une habitation belle et commode où il passa trois années. On voulut bien oublier, le traitant avec si peu de rigueur, qu'à l'époque de son am-

bassado d'Espagne, il s'était fait adjuger dans le port do Malaga, les précieux objets d'art de lord Saint- Helens, — objets pris par des corsaires sur le bâtiment auquel ce lord avait confié ses licbesses en quittant l'ambassade de Constantinople. Les événements de 1814 rendirent à Lucien sa liberté dont il profita pour repasser en Italie. Mais au retour de l'île d'Elbe on le verra reparaître à Paris auprès de son frère.

20 décembre. — A Milan, l'empereur adopte Eugène de Beaubarnais et le désigne pour son successeur à la couronne d'Italie.

1808, 1er février. — Une nièce de Murai, créée princesse par l'Empereur, épouse le prince de Hobenzollen- Sigmaringen.

2 mars. — Élisa devient grande-duchesse de Toscane (cf. 1806).

11 mars. — La hiérarchie nobiliaire de l'Empire est définitivement organisée.

20 avril. — A Paris, naissance de Charles-Louis-Napoléon (Napoléon II!), qui, sauf erreur, n'a jamais été présenté à la Cour de La Haye ni môme durant toute son enfance, au roi de Hollande. Il est baptisé à Fontainebleau.

6 juin. — Napoléon fait proclamer roi d'Espagne son frère Joseph, dont la royauté napolitaine est transférée bientôt après (15 juillet) à Murât.

Août. — Hortense se rend aux eaux d'Aix.

1809, 3 mars. — L'Empereur, rentré en possession du grand-duché de Bergh, qu'il avait créé en faveur de Mu-

rat, le 15 mars 1806, et qu'il lui avait repris en appelant son beau- frère au trône de ><'aples, attribue ce grandduché, le 15 juillet 1808, à son neveu le prince royal de Hollande, iSapoléon-Louis.

Juillet. — Louis va faire un voyage en Zélauuc.

l^r août. — lîortense profite de L'élnignement de son mari pour venir à Paris ; sans cesse elle faisait ainsi la navette entre la résidence de son époux et celle de sa mère. Cette fois, elle ramenait son fils aîné.

4 août. — Arrivée àParis,elle en repart immédiatement pour Fontainebleau oij elle trouve J.oséphine fort dolente et déjà convaincue de l'imminence d'une répudiation. « Sous le péristyle, la reine rencontre la prophétesse Lenormand, dont Joséphine payait les avis mystérieux au poids de l'or. A cette époque, Joséphine passait une partie de sa vie à se faire tirer les cartes et à chercher son avenir dans du marc de café ou dans des blancs d'œufs (l). )) Hortense, moins puérile, ne croit pas à ces moyens d'interroger le sort ; mais elle attache une certaine valeur mystique aux pressentiments que sa mère lui fait connaître. Dès ce moment, la mère et la fille, d'accord avec Piegnault de Saint-Jean d'Angély, font tous leurs efforts pour conduire Napoléon à désigner Eugène comme son futur successeur. Ce projet échoue : au contraire, l'Empereur charge les deux enfants de Joséphine de la préparer t l'idée du divorce.

Le 30 novembre, toute la famille impériale est réunie à Paris, moins Joseph, retenu en Espagne, et Lucien. On y remarque entre autres le roi et la reine de Hol-

(iî Vaii Sclieeiteu, II, 35.

lande, le prince Eugène. Louis n'y vient que comme con- Irainl et forcé, sans aucun appareil; il loge non à l'hôtel de sa femme, rue Cérutti, mais chez M'"'^ Letizia. Bientôt après le roi de Hollande forme une demande en séparation de corps, qu'il adresse à Napoléon, le priant instamment de la prononcer, ainsi qu'il en avait le droit comme chef de la famille impériale.

15 décembre. — Un grand conseil de famille est tenu aux Tuileries. Joséphine consent au divorce que lui impose Napoléon; son douaire est fixé à une rente annuelle de deux millions de francs sur le Trésor de l'Etat. Malgré la retraite de Joséphine à la Malmaison, « l'hiver se passa assez gaiement aux Tuileries, en bals masqués, en spectacles et en concerts (1). )> Hortense y préside.

25 décembre. — Autre conseil de famille. Louis y comparaît, donne ses raisons pour se séparer. Hortense fait défaut à cette réunion. L'Empereur prononce que les deux époux doivent encore essayer de vaincre leur éloignement mutuel ; il ordonne qu'Hortense se rendra en Hollande et fera effort pour vivre avec son mari. Conformément à cette volonté, Hortense part pour les Pays-Bas ; elle en revient quelques semaines après, déclarant que le climat de la Hollande lui serait mortel et que définitivement tout accord est impossible avec son mari. Louis ne met aucun obstacle à cette retraite sans esprit de retour, il dépose même aux Archives de son royaume une déclaration qui exclut avec injure tout raccommodement.

1810, 7 février. — Le duc de Gadore et le prince de Schwartzenberg signent une convention pour le ma-

(I) Yan Scheelten II, p. 60.

riage de Napoléon avec rarchiduchesse Marie-Louise, fille aînée de l'empereur d'Aulriche, François I".

28 mars. — Marie-Louise arrive à Compiégne.

l^r avriL — Le mariage civil est célébré au château de Saint-Cloud. Le roi Louis de Hollande et Hortense figurent à cette cérémonie, et le lendemain au mariage religieux, dans la grande galerie du Louvre, k L'Empereur avait fait savoir à ses sœurs, et à la reine de Hollande particulièrement, qu'à la cérémonie du mariage, elles porteraient à tour de rôle la queue de la robe de la nouvelle impératrice. Cette décision, à laquelle les tantes de la reine étaient loin de s'attendre, les avaient mises de fort mauvaise humeur. Il y eut même des paroles assez vives échangées entre elles et leur frère, mais elles durent se décider à obéir. Quant à la reine de Hollande, il y avait longtemps qu'elle avait pris son parti (1;. »

1" juillet. — Louis abdique la couronne de Hollande en faveur de son fils Napoléon-Louis, et quitte Harlem; le 3, il est à Osnabruck; le 9, à Tœplitz, dans les Etats de l'empereur d'Autriche.

13 décembre. — Napoléon réunit la Hollande à l'Empire français, et assigne à l'ex-roi, pour lui et les siens, un apanage. Infidèle à l'esprit de sa famille, Louis Bonaparte repousse cette dotation.

1811, 20 mars. — Naissance de François-Charles- Joseph-Napoléon, fils de l'empereur. Il reçoit le litre de roi de Rome (les Etats de l'Eglise avaient été annexés à l'Empire français par décret du 17 mai 1809).

(i) Van Scheelten, II, 03.

23 octol)re. — Naissance à Paris de Gharles-Auguste- Louis-Joseph de iMorny, qui est élevé par M'"« de Souza, mère du général Augustc-Charles-Josepli de Flaliaut, épouse en secondes noces d'un ambassadeur de Portugal.

1812, 23 octobre. — Conspiration du général Mallet. Il est jugé par un Conseil de guerre. Le jour de l'exécution, le comte Dejean, sénateur, président de ce Conseil, demande au général de faire connaître ses complices. « Qui sont-ils? lui dit Dejean. — Vous, tout le premier, si j'eusse réussi, répondit Mallet. »

18 décembre, minuit. — Napoléon rentre aux Tuileries, au retour de sa campagne de Moscou. Il avait été précédé par la publication de ce vingt-neuvième bulletin de la ci-devant Grande Armée, qui avait avoué à peu près l'immensité du désastre et se terminait froidement par ces mots célèbres : « La santé de Sa Majesté n'a jamais été meilleure. »

La reine Hortense, cette même année, accepte la démission de son harpiste, Pierre d'Alvimare, qui se retire de la Cour et des honneurs. C'est à lui que le public attribuait la pensée musicale et le tour de cette romance de Dunois, Partant pour la Syrie, que redisent aujourd'hui toutes les musiques militaires de l'Empire; mais il paraît que Méhul était pour quelque chose dans la composition. Les paroles furent écrites par Delaborde. Trois hommes d'esprit avaient donc collaboré avec la reine Hortense pour cette œuvre; mais ils lui en laissèrent tout l'honneur, qui n'est pas grand. Voilà comment cette composition douceâtre et fade, imprégnée des senteurs de la pommade du boudoir, est devenue un chant

3t NAPOLÉON III.

national, accompagnement obligé du défilé des régiments.

{( Amour à la plus belle,

« Honneur au plus vaillant ! »

Soit, mais la Révolution avait eu d'autres accents pour entraîner les cœurs.

1813, 2ô octobre. — Quelques Cosaques se montrent aux environs de Cassel. Le peuple se soulève contre Jérôme, qui est, avec tout son monde, reconduit à coups de fourche aux confins de son royaume de Westphalie.

Décembre. — Les alliés envahissent le grand-duché de Bergh, apanage du fils aîné d'Hortense.

L'ex-roi de Hollande est forcé par l'Autriche de quitter la Styrie; il rentre en France.

1814, l*'^ janvier. — Les ennemis coalisés mettent le pied sur le territoire français.

29 mars. — Hortense avait eu pour tactique de rester dans Paris avec ses enfants, alors que 3Iarie-Louise et le roi de Rome se rendaient à Blois. Elle se décide à partir, au moment où Tennemi va ouvrir le feu contre la capitale. Ses enfants la suivent. Elle s'arrête au château de Navarre.

30 mars. — Bataille de Paris.

2 avril. — Le Sénat déclare déchus du trùne Napoléon et sa famille.

4 avril. — Napoléon abdique à Fontainebleau. Le 11, il signe le traité de Fontainebleau. On y trouve ces dispositions :

« Art. I. — S. M. rEmperciir Napoléon renonce pour lui et son successeur et ses descendants, ainsi que pour chacun des membres de sa famille, à tout droit de sou- Ycrairieté et de domination, tant sur l'Empire français et le royaume d'Italie, que sur tout autre pays.

Art. VI. — Il sera réservé au roi Louis, deux cent

mille francs de rente; à la reine Hortense et à ses enfants quatre cent mille francs.

« Les princes et princesses de la famille de l'Empereur Napoléon conserveront en outre tous les biens meubles et immeubles, de quelque nature que ce soit, qu'ils possèdent à titre particulier. »

Louis refuse d'abord la somme fixée pour lui, et interdit à Hortense l'acceptation de l'indemnité qu'elle s'était fait allouer. L'ex-roi avait accompagné, avec Jérôme et Joseph, la fuite de Marie-Louise vers la Loire. A Orléans, après le départ de sa belle-sœur qui retournait en Autriche, on le vit assister à la messe, dans l'église de Saint-Louis, en grand uniforme de général de division : son air de piété édifia tout le monde.

Lorsque Tlmpératrice, à Rambouillet, prend congé de toutes les personnes qui l'avaient accompagnée, Hortense lui demande de la suivre hors de France. Marie- Louise, assez spirituellement, lui offre d'être sa dame d'honneur. L'ex-reine ne croit pas devoir pousser jusqu'à l'acceptation de cet office de domesticité le désir de veiller sur la femme de son beau-père et beau-frère. Elle revient donc à Paris. M'^-»^ Lelizia et le cardinal Fesch étaient déjà en route pour l'Italie.

Le 18 avril, Hortense, Joséphine et Eugène reçoivent à la Malmaison la visite de l'empereur de Russie, Alexan-

dre, qui devient subitement le prolecteur de Tex-reine. Celle-ci donne bientôt aux souverains, dans son cbâteau de Saint-Leu, un grand dîner, auquel Joséphine assiste.

Cependant les frères et sœurs de Napoléon se dispersent.

Joseph s'établit en Suisse et y achète le château de Prangins (canton de Vaud), qu'il habite jusqu'au mois de mars 1815.

Louis se retire à Lausanne, puis à Florence. Il se décide à y accepter le bénéfice du traité de Fontainebleau et joint même à ses deux cent mille francs de rente une dotation que lui avait conservée la Hollande.

Mais toujours exaspéré contre sa femme, il continue contre elle, par procureurs, devant le Tribunal civil de Paris, l'action judiciaire que les mêmes juges avaient aïollernent admise avant la chute de Napoléon.

Jérôme se rend en Suisse, puis en Styrie, enfin à Trieste, où il restera jusqu'au retour de l'île d'Elbe,

Lucien, après le traité de Fontainebleau, quitte l'Angleterre et revient à Rome.

Pauline ne tarde pas à rejoindre Napoléon à l'île d'Elbe.

1814, 3 mal. — Napoléon débarque à l'île d'Elbe. 11 commence son installation dans sa résidence en prenant d'autorité la mairie de Porto-Ferrajo pour son palais. Là il se met à jouer au petit roi. « Il se figure qu'on peut l'y assiéger, et il prend des mesures sérieuses. Il ne dit plus mes armées et ??? es peuples ; il dit encore mes canots, mes voitures, mon palais, mes bâtiments, mon archilecte... Afin de s'amuser un peu, il construit trois

forts; il s'entretient la main; il met deux canons à droite, deux canons à gauche. C'est tellement inoffensif qu'on se sentirait porté à l'indulgence et conquis à la pitié (L. Laureot-Pichât). » Ne vous y fiez pas cependant. Du milieu de cette chute, il organise un plan pour se replacer sur le trône de France, et il réussira.

Le même jour où Napoléon prenait pied dans son refuge, Louis XVUl entre à Paris. Eugène se fait présenter à lui par l'empereur Alexandre. Un mois après, le beau-fils de l'Empereur, parfaitement lié avec les Bourbons et les princes coahsés, allait en Allemagne rejoindre son beau-père, le roi de Bavière, qui lui avait donné le duché de Leuchtenberg et le rang de prince de sa maison.

29 mai 1814. — Mort de Joséphine. — Quelques jours après Alexandre apporte à Hortense le brevet de duchesse de Saint-Leu et celui d'une pension de quatre cent mille francs, dons gracieux de Louis XVÏII, concédés, en date du 30 mai, à la prière instante de l'empereur de Russie et sur lesquels Louis n'avait rien à voir. Celuici prend le titre, non de duc, mais de comte de Saint-Leu.

Juillet. — Hortense va rendre visite à Louis XVIIL Le vieux roi se met en frais de coquetterie réglée avec elle; mais on se hâte de couper court à ce commerce aimable en apportant au roi la preuve que la duchesse de Saint-Leu, rentrant chez elle au milieu de ses amis, n'y tenait pas les discours les plus respectueux pour son bienfaiteur. Encore la police de Louis XVIII ne savait pas tout. Hortense s'était mise en correspondance secrète avec Napoléon par l'intermédiaire de Joseph, qui correspondait lui-même avec Murât, et par celui-ci avec l'île

d'Elbe, et conspirait pour son retour. Elle prépare, entre autres, la défection du colonel Labédoyère, et travaille parallèlement avec Fouché, intimement avec Regnault et 3ni. Maret de Bassano, Caidaincourt, Real, Berlier, Thibaudeau, M"^^ Hamelin, quelques banquiers, le fournisseur Ouvrard, plusieurs officiers généraux, tels que MM. de Flahaut, Lefebvre-Desnouettes et Lallemand. On essaya vainement d'enrôler Ney, mécontent des Bourbons, mais qui se retira dans sa terre de Cendreux.

a Les bonapartistes voulaient, avant tout, renverser les nouveaux venus ; et attendu qu'ils étaient plus habiles que ceux-ci, ils tâchaient de les combattre de toutes les manières, et profitaient surtout de leur faute avec un art infini. Ils reconnurent dès les premiers instants, que pour intéresser la France à leur cause, il fallait ne plus songer aux maximes du pouvoir absolu, dont l'Empereur avait abusé. Ils se firent partisans de la liberté, ne jurant plus que par elle, montrant aux citoyens un ardent amour de leur bonheur fondé sur les lois : c'était du fruit nouveau. A l'ombre de nos nobles couleurs, ils se mirent en mesure de combattre la Charte, mais ce fut en lui faisant la révérence et en feignant de ne s'armer que pour elle. »

Tel fut le plan d'Hortense et de ses amis, suivant la propre révélation qu'ils en ont faite (1).

Tandis que l'on chauffait à blanc l'esprit des casernes, en parlant sans cesse aux militaires de Jean de VEpée^ du Petit Caporal, du Père la Violette; tandis que dans les conciliabules de toute sorte on rejetait les torts de l'Empereur sur ses ministres et ses entours, ses revers sur la trahison ; tandis qu'on inventait les ordres ironiques

(1) Van Scheelten, Mémoires sur la reine Hortense, II, 236.

de la Girouette et de VEteîgnoir^ pour dénigrer les agents de l'autorité, — « ce qui fut un bon coup de partie, » — un journal, appelé le Nain jaune, vint compléter ce système de déconsidération. Dès son début, cette feuille obtint un succès de vogue ; elle était rédigée par les écrivains bonapartistes les plus spirituels de l'époque. A la vérité, ce n'a jamais été beaucoup dire, en aucun temps. Cliacun eut son rôle ; tous les ressorts furent disposés. <( On affilia un certain nombre de femmes ; car, en France, les femmes doivent nécessairement prendre part à tout ce qui arrive. D.es baronnes, des comtesses, des duchesses, ne craignirent pas de s'enrôler dans le complot. On les chargea de préférence de diriger l'esprit de la jeunesse ; c'était les employer oii elles pouvaient être utiles et où le dévouement ne laissait pas que d'être agréable (1). »

Quelques amis d'Hortense firent en Italie plusieurs voyages ; on entretint des intelligences avec le Piémont, la Lombardie, Gênes, la Toscane, et même avec Vienne. Le petit roi de Rome était couvé des yeux par des agents bonapartistes, qui se promettaient de l'enlever. Napoléon, de son côté, nouait des intrigues partout en France, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en Autriche et jusqu'en Espagne. Un jeune négociant de l'île d'Elbe, fin comme l'ambre, fut même chargé de visiter en qualité d'agent secret et cVéclairer par avance le chemin que Napoléon allait bientôt suivre de Cannes à Paris. Lucien, morose, mais réconcilié, eut des conférences avec le général Bertrand et Thibaudeau, puis avec de nombreux conspirateurs de France et d'Italie.

(1) Van Scheelten, II, 283

40 NAPOLÉON m.

Dans le temps où avaient lieu ces conciliabules et ces préparatifs, l'ex-roi Louis poursuivait son iostance contre sa femme devant la Cour royale de Paris, et concluait à ce que le jeune Napoléon-Louis fût rem.is entre ses mains. Les avocats d'Hortense inventaient, pour résister à cette demande, des incidents d'audience et des moyens dilatoires.

L'ex-reine, comme l'a remarqué un historien, avait pris la précaution d'invoquer l'appui des quatre avocats les plus royalistes de Paris : Bellart, Chauveau-Lagarde, Roux-Laborie et Lounet. Celui-ci, à l'audience du 19 janvier 1815, rappelant les lettres patentes accordées par Louis XVIII à Hortense, s'en autorisa pour dire : « Tout est terminé par cet insigne bienfait qui a trouvé des cœurs'reconnaissants. Que penser de cette indiscrète réclamation (élevée par le mari) qui tend à faire un étranger du jeune duc de Saint-Leu! peut-on l'enlever à sa mère, à sa patrie, à son roi?... » M. Jules Bonnet a retrouvé dans les papiers de son père et il a publié {Mes Souvenirs du Barreau depuis 1804) une note que la duchesse de Saint-Leu avait rédigée pour son avocat; elle s'y dépeint naturellement sous le jour le plus favorable, se représentant comme une personne qui aurait préféré à l'éclat d'une condition illustre « une vie douce et paisible, au sein de l'amitié et de la culture des arts qu'elle a portée très-loin. C'est cet heureux naturel, ce sont ces goûts marqués par l'esprit et la raison qui lui ont fait chercher (ajoute-t-elle), dans tous les moments qu'elle croyait pouvoir dérober aux devoirs de son rang, cette douce solitude où son cœur se formait par les lectures les plus saines et l'étude des arts qui embellissaient sa vie et qui la consolent maintenant, w Mais vraiment voilà

une Minerve, à son compte, da moins. La Cour, sur. les conclusions de l'avocat adverse, M. Tripier, n'ordonna pas moins, en dépit des soins qu'elle se flattait de prendre à toute heure pour ses enfants, que dans trois mois, à dater de ce jour (19 janvier), le fils aîné du comte de Saint-Leu et de la duchesse de Saint-Leu serait remis au comte de Saint-Leu ou à son fondé de pouvoirs spécial. Les événements politiques empêchèrent l'exécution à point nommé de l'arrêt rendu par la Cour. Il ne devait avoir son efTet qu'un peu plus tard.

1815, l^r mars. — Napoléon débarque au golfe Juan.

20 mars. — Il rentre à Paris. C'est le commencement des Cent-Jours.

On lit dans le journal le Temps, du 28 mars 1869 : « Il y a quelques jours l'Empereur est allé voir dans les salons du maréchal Vaillant les reliques napoléoniennes léguées au prince impérial par la princesse Bacchiocci. Parmi ces reliques figurent de nombreuses tabatières, une entre autres qui a appartenu au roi Louis XVIII.

(c On sait que lors des Cent-Jours, dit à ce propos le Temps, Louis XVIII, surpris aux Tuileries par la brusque arrivée de Napoléon I^'', s'enfuit à la hâte, laissant sur son bureau sa tabatière, où prisa Napoléon par distraction et dont il se servit toujours depuis.

« Est-ce là un de ces souvenirs glorieux que la Cour de Paris défendra à l'occasion contre les insultes des écrivains? Je l'ignore; mais ce que je sais bien, c'est que s'il arrivait à un simple mortel, entrant dans un appartement abandonné, de prendre une tabatière oubliée par le précédent locataire, de la mettre dans sa poche et de

s'en servir toujours depuis, la Cour de Paris la trouverait mauvaise. » — (X. Feyrnet.)

Joseph, Lucien, Jérôme, M'^e Letizia, Elisa, Hortense et le cardinal Fesch, parurent seuls aux Tuileries pendant les Cent-Jours.

Marie-Louise et le roi de Rome restèrent à Vienne.

Julie et ses enfants étaient en Suisse.

La princesse deCanino et ses enfants se tinrent àRome, ainsi que le prince et la princesse Borghèse.Mais Pauline se montra bonne sœur en contribuant de son mieux aux besoins d'argent de ^'apoléon. Elle lui envoya ses diamants qui se trouvaient, on ne sait pourquoi, dans la berline de voyage de Napoléon et qui furent pris à Gharleroi, le 19 juin, par une troupe de pillards.

Le prince Félix Bacciochi résidait à Bologne ; l'ancienne reine de Westphalie était retournée près de son père à Stuttgard; la reine Caroline Murât, avec ses quatre enfants, était au château de Bambourg, près de Vienne ; le prince Eugène, à Munich, à la cour du roi de Bavière; la princesse Stéphanie, à Bade; enfin Murât, chassé de Naples, se trouvait à Aubagne, près de Toulon, attendant des ordres de son beau-frère pour agir en Italie et tâcher de reconquérir son trône.

22 avril. — Acte additionnel aux Constitutions de l'Empire. On promet à la France, sur ce papier, identiquement les choses que promettkitla Charte de 1814; mais on y faisait d'égales réserves en faveur du souverain, on y ouvrait les mêmes chausse-trappes sous les pas de la liberté. L'article 64 reconnaissait aux citoyens le droit d'imprimer et de publier leurs pensées : dans le même temps, Fouché, ministre de la police, persécutait

M. Comte, le courageux écrivain du Censeur, et menaçait de le perdre après l'avoir reconnu incorruptible. Il est vrai qu'au moment où Bonaparte s'avançait à grands pas sur Paris, M. Comte avait publié son excellente brochure : « De V impossibilité d'établir une monarchie constitutionnelle sons lin chef militaire, et parliculièremmt sous Napoléon. »

18 juin. — Défaite de AVaterloo.

22 juin. — Abdication, Les Chambres nomment un gouvernement provisoire.

8 juillet, — Louis XVIII rentre à Paris.

15 juillet. — Napoléon monte à bord du vaisseau anglais le Bellérophon.

Page 1