‹ Napoléon III, sa vie, ses œuvres et ses opinionsChapitre 7 sur 41 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

l'éducation d'un prince — LE JEUNE CARBONARO

La chute de l'Empire dispersa les membres de la famille impériale qui s'étaient réunis autour de leur chef.

M™^ Letizia, Elise, le cardinal Fesch, reprirent le chemin de l'Italie. Pie VII les accueillit à Rome.

Dans un conseil de famille tenu au palais de l'Elysée, le 23 juin, il avait été décidé, entre Napoléon lui-même, Joseph, Lucien et Jérôme, que l'Empereur se retirerait aux Etats-Unis, où ses trois frères promirent de le rejoindre.

Un seul de ces quatre personnages, Joseph, exécuta le plan convenu.

L'indécision de Napoléon à Rochefort, sa manie de traîner partout avec lui un personnel encombrant, l'idée chimérique que l'Angleterre, s'il se rendait à elle, irait se payer de mots et lui pardonnerait d'avoir trahi la foi jurée en 1814. au traité de Fontainebeau; peut-être aussi les ruses de Fouché, empêchèrent qu'il n'essayât de se dérober à la croisière anglaise. Une fois qu'on le tint, on le garda. Qui pourrait s'en étonner? Ce qui surprend, c'est de voir qu'il se soit trouvé de bonnes gens pour admirer

sa letlrc au régent d'Angleterre. Elle est un chef-d'œuvre d'impudence :

« Altesse Royale, disait-il, — en butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai couronné ma carrière politique, et je viens, comme Thémistocle, m'asseoir au foyer du peuple britannique; je me mets sous la protection de ses lois »

L^en tendez-vous? « Il est en butte aux factions qui divisent son pays. » Qui donc avait été plus que lui un factieux et un artisan de discorde? « Il a couronné sa carrière politique. » Et par quoi? Par ce retour de l'île d'Elbe, chef-d'œuvre d'intrigue et de parjure, forfait commis envers la France, qu'il livrait, encore blême d'épuisement, à tous les fléaux d'une guerre insoutenable; cette France où tout le monde, excepté lui, avait le droit de conspirer la chute des Bourbons. Il se compare à Thémistocle! Mais le vainqueur de Salamine n'avait pas attiré deux fois l'invasion étrangère à Athènes, il n'avait pas renversé les lois de son pays. Et, d'ailleurs, à quelles conditions Thémistocle s'était-il fait recevoir chez le roi de Perse? En promettant qu'avant une année il rangerait la Grèce sous la domination du grand roi. Napoléon offrait donc implicitement de donner un jour la France pour vassale à l'Angleterre. Il demandait à être traité en émigré et en client Ou plutôt, il ne savait qu'une chose,

c'est qu'il voulait vivre et pouvoir se reconnaître après son désastre : le temps et l'occasion seraient ensuite ses conseillers.

L'Angleterre usa envers lui d'une modération qu'il n'avait jamais montrée envers ses propres ennemis; elle se contenta de le détenir dans une île lointaine, où son

secî'et châtiment fut de se trouver captif sous cette même latitude où, quinze années auparavant, il avait déporté sans jugement légal, contre tout droit, les adversaires les plus courageux de son attentat de brumaire. S'attendrisse encore qui voudra sur le martyr de Sainte-Hélène; je n'y vois que la revanche du sort contre l'odieux enlèvement des citoyens qu'il avait envoyés périr aux Séchelles, sur la côte brûlante du Sénégal et dans les marais infects de la Guyane. Le 6 août, on l'embarquait sur le Northiunberland.

Le 16 octobre 1815, il débarquait à Sainte-Hélène, trois jours après que Murât venait de payer de sa vie, sur le rivage de la Calabre, une tentative folle pour reprendre le royaume de Naples. Au moins Murât était mort en soldat.

Le hasard des révolutions a mis entre les mains de M. E. Pelletan une curieuse page d'histoire contemporaine, dont personne n'a démenti l'authenticité. C'est la relation écrite par Louis-Philippe de paroles à lui dites par le prince-régent d'Angleterre. L'autographe de Louis- Philippe est daté de Twickenham, le 9 octobre 1816. La Tribune en a publié le 2i mars 1869 le fac-similé autographié. Nous reproduisons ce document dans sa teneur.

Le R. R. J'ai vu ces jours-ci un Officier Anglais le colonel Kealing qui arrive de Sainte-Hélène, et il m'a conté surBuonaparte des détails fort curieux. Il a eu deux conversations fort longues avec Buonaparte qui lui a dit des choses fort extraordinaires et que je veux vous raconter. — Buonaparte lui a dit : « Vous verres le Prince Régent en Angleterre ; je vous « prie de vouloir bien lui faire mes compliments, et de l'as- « surer que quoique je sois fort mal ici, que j'y sois traité « d'une manière à laquelle je ne devais pas m'attendre,

« qu'on m'y ait soumis à des restrictions qu'on n'aurait pas « ilù m'imposcr, cependant la considération de l'avenir me M fait supporter mon sort actuel par la certitude que d'une « manière ou de l'autre il changera bientôt, et c'est l'Angle- « terre qui le changera. »

« — L'Angleterre? » reprit le Col. K. avec étonnement.

« — Oui, oui, PAnglelerre, » reprit B. affirmativement, « mon cher Colonel, tout cela se brouille en Europe et PAn- « gleterre aura bientôt besoin de moi, c'est elle qui va me « tirer d'ici. » — Vous vous faites illusion, vous ne savés « donc pas qu'on vous déteste en Angleterre. »

« — Cela ne fait rien à la chose, qu'on m'aime ou qu'on « me déteste, on aura besoin de moi, est-ce que vous croyés « que tous ces Bourbons peuvent tenir en France? C'est im- (( possible, et il est infaillible que cela me revienne à moi ou « à mon fils, et dans l'un ou Tautre cas, il faudra bien qu'on « vienne me chercher ici. »

« — Mais d'abord le gouvernement des Bourbons subsiste « encore, et ensuite s'il tombait > je doute qu'il soit aussi « certain que vous le croyés, que votre famille fut rappelée. »

« Oh, pour ma famille, je vous la livre, cela ne vaut rien. Si « mon frère Joseph n'avait pas été un benêt, il aurait éclairé « l'Espagne, comme j'ai éclairé la France, et alors les Bour- « bons n'auraient pas eu plus beau jeu en Espagne qu'en « France; mais il n'est plus question de mon frère; c'est « de mon fils dont il s'agit , c'est celui qu'il faut à la « France, et la France l'aura, car on ne peut pas s'en passer. « On ne veut pas.de votre sottise de la légitimité. Tous ces « souverains sont des foux avec leur légitimité, cela n'a pas « le sen^ commuji. Les peuples ne veulent plus de tout cela. « Ecoutés, mon cher colonel, il faudrait que je puisse parler « à votre Prince-Régent, il a de Pesprit, il m'entendrait, et « son esprit lui ferait comprendre ce qu'il ne comprendra « pas si je ne le lui apprends.

« — Vous voulés que je dise cela au Prince-Régenl? » — « Sans doute, je vous le demande; diies-lui que je lui en « demande pardon, mais qu'il ne saura tout ce qu'il faut « qu'il sache que quand il aura causé avec moi. L'Europe et a surtout laFrance sont trop éclairées pour se laisser prendre « à toutes les sottises que tous ces vieux souverains et leurs « cours s'amusent à débiter sur leur légitimité, sur le droit « divin, le thrône et Tau tel, il faut mettre de côté tout ce « fatras là qui ne sert qu'à écarter de la route, et qu'à vous « susciter tous les embarras où vous vous enfournés de jour « en jour davantage. Moins ils veulent accorder de liberté « à leurs peuples; et plus il faut leur en parler. Je n'en veux « pas plus qu'eux; soyés tranquille, je sais bien qu'aujour- « d'hui. il faut une verge de fer pour mener les hommes, c mais il faut la dorer cette verge, il faut en les frappant, « leur faire croire que c'est eux qui se frappent, il faut toute jours parler de la liberté, de l'égalité, de la justice et du « désintéressement et ne jamais accorder aucune liberté « quelconque. J'avais établi en France une base de système « qui aurait servi de modèle à tous les souverains, s'ils n'a- « vaient pas été si bêtes. Ils auraient été beaucoup plus ab- « solus, et leurs peuples beaucoup plus esclaves, et après « tout, qu'est-ce que cela leur faisait de régner en vertu de « cette légitimité ou de toute autre chose ? Ce sont des en- « fantillages. J'ai prouvé par mon gouvernement en France, « combien il était facile d'en imposer aux-peuples en les flat- « tant. En les insultant, on les révolte, et c'est ce qui arrive « aujourd'hui. Toutes les nations sont humiliées de la doc- « trine de la légitimité et du droit divin, et il en résultera « nécessairement des convulsions qui me ramèneront. Tandis « qu'il serait si facile d'arranger tout cela. II n'est pas même « nécessaire de changer de système, il suffit de changer de « language, et pourvu qu'on parle aux peuples de liberté et « d'égalité, je vous réponds qu'on peut les opprimer tout à « l'aise, et leur faire payer jusqu'à leur dernier sol, sans qu'ils

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« soient (entés de se soulever, et même sans qu'ils soient « réellement mécontents. »

Si ces propos ont été tenus, le véritable Napoléon de Sainte-ïïélène ressemble peu à celui du Mémorial.

Joseph, avons-nous dit, fut seul à gagner l'Amérique. Il fit bien de s'éloigner : quoique son rôle eût été trèssecondaire dans les événements des Cent-Jours, on n'ignorait pas que, dans les derniers mois du séjom* de l'Empereur à l'île d'Elbe, beaucoup de lettres, adressées ou reçues par Napoléon, l'avaient été par l'intermédiaire de l'ex-roi de Naples et d'Espagne. Parti de Nanteuil, où sa sœur Pauline avait une maison de campagne, il avait gagné Tours, Poitiers, Niort, et s'était heureusement embarqué à La Rochelle, le 15 juillet, sur un brick de commerce, qui le conduisit à New-York. Joseph habita pendant seize ans les Etats-Unis, sous le nom de comte de Survilliers; il séjourna alternativement à New-York, Philadelphie et Poënte-Brezc,près de Bordentown, sur la Delaware, où il acquit des propriétés considérables.

Jérôme, blessé au bras à Waterloo, était revenu rapidement à Paris, qu'il avait quitté secrètement le 27 juin. Il atteignit la Suisse, puis le Wurtemberg, où son beaupère lui accorda l'autorisation de fixer son séjour au château d'Elvangen, sous la condition de ne pas quitter cette résidence et de ne conserver aucun Français à son service. Mais au mois de juillet de l'année suivante, il obtint de la cour de Vienne la permission de se rendre, sous le nom de comte de Montfort, avec sa femme, l'ex-reine Catherine, au château de Bambourg, qu'habitait déjà sa sœur Caroline, l'ex-reine de Naples. Plus tard, on le vit ii résider alternativement près de Vienne, où il avait une \

belle terre, et à Trieste, où il avait uu palais. C'est dans cette ville qu'est né, le 9 septembre 1822, Napoléon-Josepb-Charles-Paul Bonaparte , ancien représentant du peuple, aujourd'hui prince français, général de division, sénateur. Le 27 mai 1820 était née, aussi à Trieste, Mathilde-Lœtitia- Wilhelmine Bonaparte, aujourd'hui (( princesse Matbilde, » ci-devant comtesse de Montforl, puis princesse Demidoff.

Lucien, après la seconde abdication, avait quitté le Palais-Royal, dont il s'était emparé sans façon après le retour de l'île d'Elbe. Il se rendit d'abord à Neuilly, dans le joli château, inhabité à ce moment, que possédait sa sœur Pauline; le 29 juin il en partait et se mettait en route pour ITtalie , sous le nom de comte de Casali. Piepoussé des frontières de Savoie sur Lyon, où commandait le général autrichien Bubna, il sollicita de cet officier un passe-port pour franchir les Alpes. Bubna le fit conduire sous escorte à Turin, où il arriva le 12 juillet. Interné là pendant deux mois, libre ensuite le 15 septembre , grâce aux sollicitations du pape, de se rendre à Rome, il alla s'établir dans sa terre de Villa- Ruffinella, voisine de Frascati, et, reprenant son titre de prince de Canino, vécut avec plus de splendeur que de prudence et de ménagement pour sa fortune.

Louis n'avait pas bougé de Florence, pendant que son frère se retrouvait en France. Vers le mois de juillet, il se rendit à Rome, s'y établit, et, s'armant de ses droits reconnus, envoya réclamer l'aîné des enfants, Napoléon- Louis, à Hortense, qui se trouvait alors àAix, en Savoie; il lui laissait le second.

C'est ainsi que Louis-Napoléon, resté seul près de sa

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mère, devait par elle recevoir si spécialement la tradition bonapartiste.

L'ex-reine avait eu, pendant quelques mois, un rôle des plus actifs et qui l'avait mise en pleine lumière dans l'impérialisme. Le 20 mars, elle s'était rendue aux Tuileries et avait conduit ses deux fils à l'Empereur. L'entrevue avait été fort cordiale. Napoléon à File d'Elbe avait d'abord jugé sévèrement toutes les intrigues du château de Saint-Leu, tant de singulières complaisances que Joséphine, Hortense et Eugène avaient fait voir pour les princes ennemis. Il savait que Joséphine avait contracté la maladie dont elle était morte en assistant à une partie de plaisir où la nouvelle duchesse de Saint-Leu fêtait l'empereur de Russie, bienfaiteur galant. Mais ensuite sa mauvaise humeur s'était calmée lorsqu'il avait vu, du fond de sa retraite, les adroites manœuvres pratiquées par sa belle-fille pour lui regagner des amis. Assurément elle avait contribué pour beaucoup à la conjuration qui venait de le ramener à Paris. Tant qu'il se flatta de l'idée que Marie-Louise allait rentrer, il conserva néanmoins avec la reine une^sorte de réserve; mais bientôt il ne put se méprendre sur la résolution de l'empereur d'Autriche de garder sa fille et le roi de Rome. Marie-Louise témoignait d'ailleurs de sentiments plus que froids, pour son époux. L'Empereur alors se retourna vers Hortense avec une espèce de tendresse furieuse; il l'admettait à toute heure près de sa personne, faisait venir ses deux neveux aux Tuileries, les laissait jouer dans son cabinet de travail, les montrait au peuple presque comme ses héritiers. I Enfin par un caprice d'une bizarrerie inexplicable, il voulut qu'Hortense elle-même, qui tenait près de lui, au palais, la place de Marie-Louise absente, écrivît à cette

princesse une véritable soiiimatioa de reparaître en France. En attendant, la reine de Hollande jouait un peu à la souveraine, se mêlait d'une foule de ûégociations, et même, par un coup de partie assez peu digne, trouvait moyen de se lier avec Il^s duchesses douairières d'Orléans et de Bourbon, restées toutes deux en France après la fuite du roi. La première, veuve de Philippe-Egalité, mère d'un prince du sang, arrivait à signer une humble requête à la dame intérimaire des Tuileries et se faisait assurer ainsi quatre cent mille francs de pension ; la seconde, mère du duc d'Enghien, vendait aux Bonaparte l'oubli du meurtre, contre la promesse d'une rente de deux cent mille francs. Retenons ces deux scandales; ils auront plus tard leurs conséquences naturelles.

Au moment du départ de Napoléon pour la campagne de Belgique, le soir, à minuit, Hor.tense était là. At retour elle se retrouva dans son cabinet à l'Elysée. N'ayant pu empêcher la seconde abdication, qui lui semblait une faute comme la première, elle vit sans plaisir la proclamation de Napoléon II, le 23 juin, par la Chambre des députés; elle apprit le lendemain, avec peu de regrets. que la Chambre des pairs n'avait pas confirmé l'acte de reconnaissance admis par la première assemblée. Comme Lucien, elle aurait incliné à faire reprendre par Napoléon le désistement qu'il avait consenti le 22; elle supposait que l'armée et le peuple approuveraient Napoléon s'il s'emparait hardiment de la dictature. De l'Elysée elle l'entraîna à la Malraaison, toujours l'excitant à cette résolution qu'il n'osa pas adopter ; par les soins qu'elle prit, une foule d'officiers se réunirent autour de lui pour le défendre si on voulait l'enlever, pour le soutenir s'il essayait de ressaisir le pouvoir. Tout fut inutile; l'Empereur

décida de partir pour Rocliefort. Comme viatique de ressources, elle lui donna ses propres diamants; mais en personne prudente, elle se fit écrire par lui une délégation d'une valeur égale sur les bois réservés de la liste civile. Ce fut alors seulement qu'elle revint à Paris.

Déjà ses enfants étaient cachés; c'était une précaution qu'elle avait prise aussi en 1814. Elle ne jugea pas opportun de les remettre cette fois à M"^° Riouff, qui tenait un certain état de maison. Jugeant qu'ils étaient maintenant en quelque sorte plus précieux, Hortense leur choisit un asile plus obscur ; ce fut chez son bonnetier qu'elle les fit conduire. Ils ne sortirent de cette cachette, pendant quelques heures, que pour aller embrasserl'Empereur au départ de la Malmaison. Elle-même disparut en dérobant sa trace par un véritable tour de comédie. Son hôtel situé rue Cérutti, avait un jardin et une sortie rue Taitbout; accompagnée de sa lectrice, M^'*^ Cochelet, qui lui avait loué sous un faux nom un appartement de l'autre côté de la rue Taitbout, justement en face et dans la maison d'un bourbonien avéré, elle opéra si bien son déménagement qu'elle se trouva installée sans que personne devinât oii elle était allée. Bientôt elle jugea qu'elle pouvait, sans inconvénient, faire ramener ses enfants près d'elle. '

Elle avait en se dissimulant deux raisons particulières: d'abord il y avait eu contre elle quelques démonstrations hostiles des gardes du corps du roi, promptement réprimées par la garde nationale; puis elle voulait, sous un déguisement, parcourir les quartiers populeux et juger de l'état des esprits.

Qui peut savoir comment elle employa le temps de ses pérégrinations à travers Paris? Toujours est-il qu'au

bout de huit jours elle avait déjà noué une espèce d'alliance avec Fouché redevenu ministre de la police, s'était assuré la protection du prince Guillaume de Prusse, avait presque reconquis l'empereur de Russie; il fallut une véritable supplication de Louis XVIÎI pour qu'Alexandre renonçât au dessein de la voir.

Le 3 juillet on la voit rentrer tranquillement à son hôtel. Deux semaines plus tard, uue foule de gens, obéissant à un mot d'ordre, perlaient à leur boutonnière un œillet rouge, symbole nouveau succédant à la violette bonapartiste d'avant les Cent Jours. Pour le coup c'était trop. Louis XVIII lui avait déjà fait donner en termes courtois et tristes le conseil de s'éloigner pour quelques mois; mais le commandant militaire de Paris, le baron prussien de Miiffliug, lui intima, au nom des puissances, l'ordre « de quitter la capitale dans deux heures. » Il fallait s'éloigner. Cette disgrâce l'eût prise tout à fait au dépourvu si Talleyrand ne lui avait acheté (singulier moment pour ce traCc) un de ses tableaux moyennant une somme comptant de seize mille francs.

En partant elle donna l'ordre de vendre son hôiel et la galerie de peinture qu'elle avait à la Malmaison. Pour ce second point il s'élevait une difficulté : ces tableaux qu'elle possédait ne lui avaient rien- coûté ; c'était un présent de Napoléon qui les avait pris à l'électeur de Hesse-Cassel. Ce prince faisait ses diligences pour les recouvrer. On les enleva subtilement pour les porter ... où? A l'hôtel d'Alexandre, qui, par une connivence étrange, consentit à ce recel au détriment d'un des princes ses alliés.

Hortense quitta donc Paris le 17 ouïe 18 juillet, sous la protection d'un commissaire autrichien, M. de Voyua, qui

la défondit très-vaillamment à Dijon contre une algarade d'officiers royalistes. En revanche, il lui dut de pouvoir sortir d'un mauvais pas à Dole, qui était une ville bonapartiste et voulait écharper l'officier ennemi.

L'ex-reine possédait un château à Prégny, près de Genève. Elle comptait s'y rendre, Mais les autorités de cette ville alléguèrent divers motifs politiques pour ne point la recevoir. Il fallut qu'elle se rendît provisoirement à Aix en Savoie où elle avait pour amies les religieuses d'un hôpital, qui lui firent un excellent accueil et l'aidèrent à s'installer provisoirement dans la ville.

Au commencement de septembre on lui envoya l'autorisation de se fixer dans celui des cantons suisses qui voudrait la recevoir. Forte de cet avis, elle se rendit... hors de Suisse, à Constance, dans le grand-duché de Bade. Qui fut étonné? Le grand-duc, dont la femme était, comme on le sait, la parente d'Hortense, mais qui se souvenait de la déclaration des alliés défendant à tous les Bonaparte de s'établir ailleurs qu'en Prusse, Autriche ou Russie. Le pauvre prince s'alarmait de donner refuge sur son territoire à l'ex-reine, que l'opinion publique lui signalait comme infiniment dangereuse et compromettante; mais elle le rassura en lui montrant l'avis officiel de la décision prise par les puissances le 27 août et qui lui permettait de résider en Suisse; elle annonça d'ailleurs qu'elle ne resterait à Constance que le temps d'obtenir l'agrément des autorités de Saint-Gall pour se fixer dans leur canton. Le séjour provisoire à Constance lui fut donc accordé. Elle se hâta d'acheter une maison.

1816-1830. — Pendant que la reine s'installait chez elle aussi bien que le comportaient alors les ressources d'une

petite ville, elle apprit que par une loi rendue le 12 janvier 1816, les membres de la famille Bonaparte étaient officiellement exclus de France à toujours, et de plus que tous les conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XYI devaient quitter sans retard le territoire français.

Hortense considéra cette mesure commune, englobant dans une même proscription souverains et régicides, comme un acte de mauvais goût de la part des Bourbons ; il lui semblait que l'exercice du pouvoir suprême, quelle qu'en soit l'origine, établit entre tous les porteurs de couronne une sorte de compagnonnage qu'il est impolitique, presque immoral, de briser, même après une lutte violente. Tous les princes se doivent, pensait-elle, une sorte de déférence. L'obstination avec laquelle Hortense d'abord et sur son exemple tous les Bonaparte ont affirmé, soutenu cette solidarité, leur longue persistance à se regarder comme des souverains infortunés, mais légitimes quoique parvenus, a fini par avoir raison de l'orgueil de leurs cousinsy les monarques d'Europe.

11 existe un témoignage frappant de cette incorporation des Bonaparte dans la famille des princes réguliers. Au moment de la première chute de l'Empereur, le Trésor n'avait pu solder encore une somme de 7,618,667 francs 1 centime, qui se décomposait ainsi. Liste civile et apanages, du l^'' janvier au l^^" avril 1814 : A l'empereur, 6,250,000 fr.; à Joséphine, 501, 666 fr. 67 c; à M^^e Letizia, 40,333 fr. 67c.; au roi Joseph, 366,666 fr. 67 c; à la reine Hortense et à ses enfants, 440,000 fr. En outre le traité de Fontainebleau avait stipulé, pour .tous les Bonaparte des allocations pour compenser en argent la déchéance politique de leur famille; ce qu'ils acceptèrent

cn présentant chacun sa requête au Trésor de France pour être payés; mais au 20 mars 1815, le ministre des finances, obéré par l'invasion, n'avait pas trouvé encore le temps de les satisfaire. De ce chef il leur était dû en tout 5,0?7,9ll fr. 17 c.

C'était donc au 20 mars 1815 une somme totale de douze millions six cent quarante-six mille cinq cent soixante-dix-huit francs et di:t-huit centimes qu'ils prétendaient sur le Trésor.

Par un décret du 3 mai 1815, Napoléon régla ce compte en délégations sur de prochaines ventes de bois appartenant au Domaine et par quelque autre opération de trésorerie. La somme entière devait être soldée, d'après son calcul, dans le délai de peu de mois. Six semaines après il abdiquait.

S'il est une chose évidente, c'est que le retour de l'île d'Elbe avait implicitement annulé le traité de Fontainebleau, et que les Bonaparte, après 1815, ne pouvaient plus à aucun titre réclamer une somme quelconque d'après un acte que le chef de leur maison avait lai-même violemment déchiré.

Mais Hortepse, invitée d'ailleurs par ses parents, n'en sollicita pas moins du gouvernement de Louis XVIll le paiement des deniers que lui promettait le décret impérial du 3 mai 1815. Chose incroyable, Louis XVIJ1, réservant la question pour les purs Bonaparte, la résolut en faveur d'Hortense Bonaparte, qui obtint en 1818 un remboursement intégral! Non-seulement elle eut ce qui lui revenait directement, mais encore elle toucha la moitié de la part de sa mère : l'autre moitié fut envoyée à Eugène.

L'exil n'était donc pas pour elle la misère ; il offrait

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plus de rigueurs aux conventionnels chassés dç France, à ceux da moins qui avaient toujours refusé de devenir les fonclionnaires de l'Empire. Quelques-uns furent amenés par les hasards de leur triste pérégrination dans cette même ville de Constance, d'où Hortense renouait déjà le fil de ses intrigues : ils étaient, ces fugitifs, des vieillards, presque des indigents. Elle leur envoya offrir de l'or ; ils refusèrent, aimant mieux mourir de faim sur la route de l'exil que de recevoir l'aumône de la pitié bonapartiste.

Bientôt après, la duchesse de Saint-Leu achetait, à proximité de Constance, « une petite maison de paysans, au bord du grand lac et au bas d'un petit enclos, sur le penchant d'une colline, dans un site pour lequel elle s'était passionnée. » Mais selon ses plans, la maison devait servir d'écurie, on bâtirait à côté un modeste petit château, auquel on adjoindrait des bois formant perspective qui appartenaient au grand-duc de Bade. Parce qu'il ne se souciait pas de les vendre, Hortense s'en plaignit comme d'une persécution. « Laissez-lui prendre un pied chez vous , » a dit le poëte; on sait le reste.

A Constance même, elle acheta ensuite une autre maison plus commode el que visitèrent peu à peu bien des gens qu'on ne se serait guère attendu à voir sous ce toit, tels que Léopold de Saxe-Gotha, ce courageux soldat de AYellington à Waterloo, que l'on a vu depuis roi des Belges, et Fouché, qui était décidément évincé par les Bourbons. Le frère d'Hortense, Eugène, vint aussi la visiter. Quelques semaines plus tard, elle alla elle-même le voir en Bavière et remit sous sa surveillance le jeune Louis-Napoléon, qui fut placé à proximité de son oncle, au gymnase d'Augsbourg. L'enfant suivit, pendant trois

années, les cours de ce collège. C'est là qu'il apprit l'allemand, mais contracta l'habilude de cette prononciation tudesque, à la fois chuintante et gutturale, que vingt années et plus de résidence continue à Paris n'ont pu encore lui faire perdre.

Ce voyage d'Augsbourg sembla, on ne sait pourquoi, un peu suspect, et le grand-duc de Bade invita Hortense à se souvenir delà promesse qu'elle avait donnée en arrivant à Constance de faire choix d'une demeure en Suisse.

Or, il y avait à vendre dans le canton de Thurgovie, sur la rive gauche du Rhin, entre Schaffouse et Constance, près du village de Marnenbach, un petit manoir autrefois nommé Narrenberg (la montagne des Fous), et par altération Arenenberg. Les bâtiments étaient assez tristes, mais l'exposition était charmante. Hortense l'acheta, le 10 février 1819, au prix de 30,000 florins, et s'occupa aussitôt de rendre ce séjour habitable. Dans le même temps un petit château voisin, celui de Sandegg, fut acheté par une amie de l'ex-reine, M'^'' Cochelet, sa lectrice, qui, plus tard, devint l'épouse d'un ancien officier de la garde impériale, M. Parquin, et la châtelaine du Wolfberg.

Dès lors, Hortense eut un domicile apparent, un principal établissement. Elle passait les hivers ou à Genève ou en Italie; les étés et une partie de l'automne, à Arenenberg. Quand elle était de loisir, l'ex-reine s'occupait de rédiger ses mémoires pour la postérité ; mais souvent elle était interrompue par des visites. La situation de son château avait, en effet, cet avantage que l'on pouvait y être apparemment conduit par la seule curiosité du touriste, et sous un prétexte plausible, communiquer oure-

cevoir un avis. Nul ne dira jamais maintenant ce qui s'est préparé là de conspirations de toute espèce contre la Restauration, et non pas contre celle-ci exclusivement. Hortense, cette douce, obstinée, comme l'appelait Eugène, a été l'àme de la plupart des complots qui se formèrent en France de 1816 à 1822.

Au mois de février de cette dernière année, on crut saisir sa main dans la conspiration de Saumur, qui coûta la vie au général Berton.

Le 21 septembre 1822, Bories, Pommier, Goubin et Raoulx, les quatre sergents de la Rochelle, furent exé-cutés en place de Grève. Assurément ce n'étaient pas des bonapartistes, mais ùes>carbo)iari. Toutefois, eu ces temps d'agitation, les partis se mêlaient dans une haine commune contre le gouvernement royal. D'un groupe à l'autre on se prêtait secours. Ce fut ainsi qu'un avocat du barreau de Paris, M. Mocquard, ami secret des Bonaparte, fut le défenseur de Pommier devant la Cour d'assises de Paris. On le voit bientôt après l'hôte, le familier d'Arenenberg, ami constant de la reine; il devait être un jour le secrétaire du fils, l'empereur d'à-présent. C'est à ce poste que la mort le surprit, en 1864.

Le prisonnier de Sainte-Hélène avait achevé ses jours le 5 mai 1821. Une de ses dernières recommandations écrites fut pour Eugène, ou, si l'on aime mieux, pour Hortense, qui menait son frère. Il ressort des faits qu'elle représentait aux yeux de Napoléon mourant, une gardienne du bonapartisme opiniâtre. Elle-même se préférait à Marie-Louise et ne considérait depuis longtemps l'ex-impératrice et Napoléon II que comme des obstacles à la fortune de ses propres enfants. En 1811 ou 1812, elle avait bien pu se résigner à un rôle secondaire, mais

elle profitait néanmoins de son ascendant sur l'Empereur pour réclamer sans cesse des marques d'une faveur qui la rapprochait du niveau de Marle-Louis-e. Ainsilorsqu'on eut form» le premier dessein de la construction d'un palais pour le roi de Rome, au bord de la Seine, en face du Champ de Mars, elle avait presque arraché à son beaupère la promesse qu'il ferait bâtir en môme temps un autre palais pour ses deux neveux, dans le quartier de la Madeleine. C'était là un projet habilement conçu, puisque si le temps en eût permis la réalisation, les fils d'Hortense auraient été toujours présents sous les yeux des Parisiens, toujours à proximité de l'Empereur, tandis qu'il reléguait, en quelque sorte, son propre fils loin des Tuileries, dans la banlieue de la capitale.

Les plus beaux rêves s'évanauissent; à la mort de Napoléon, Hortense et ses amis paraissent avoir compris queleurs espérances souffraient une forte atteinte et qu'il fallait changer leurs plans. Ce fut alors que le bonapartisme fit décidément alliance avec le hbéralisme, assez ingénu en ce temps-là," et même depuis, pour accepter une telle alliance. Tel est le point de départ d'une évolution qui rapprochait, comme on disait, •- l'autel de la Victoire et celui de la Liberté. « Les bonapartistes seuls profilaient à ce contrat d'amitié, qui nous aura valu un demi-siècle d'égarements et de fautes en politique. Ils y trouvaient pour premier avantage de doubler le nombre des combattants décidés à empêcher la royauté des Bourbons de s'établir définitivement sur le sol français et de laisser toujours en suspens la question du retour de l'Empire, avec ou sans le roi de Rome.

La Restauration usa de son droit de défense en exilant, parla loi du 12 janvier 1816, tous les membres de la fa-

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