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mille impériale. ïl est visible que si les Bonaparte l'avaient emporté, leur plus ardent désir n'aurait pas eu pour objet de conserver respectueusement les Bourbons en France. C'est la loi naturelle entre princes qu'ils s'excluent à tour de rôle du pays où ils prétendent régner. Les peuples n'ont rien à voir dans ces ostracismes, dont les bénéficiaires auraient pu être les victimes. Le jour qui rend la liberté à une nation, un problème bien différent se pose aussitôt, celui de savoir si l'on doit lever ou maintenir les lois de bannissement contre les princes. A cet égard, les opinions des républicains se sont plusieurs fois trouvées en désaccord.
Les uns, généreux, ont dit : « Nous sommes assez forts; ôtons de nos codes les lois de rigueur. »
Les autres, plus prudents, ont fait remarquer que la loi de salut domine tout; qu'un prince est un ennemi public de la démocratie, et que personne n'est tenu, fût-ce au nom de rbumanité, de prêter des armes contre soimême.
Ceux-ci ont raison pratiquement, ceux-là n'ont pas tort théoriquement; ou, pour mieux dire, si l'idée démocratique était arrivée dans le monde à la plénitude qu'elle y doit obtenir un jour, si elle s'imposait avec son autorité légitime, si les peuples étaient parvenus à ce degré de facile bon sens oii le principe de l'égalité paraît la loi suprême de la vie sociale, les princes seraient trop heureux de se perdre dans la foule et d'obtenir l'oubli du passé. Nous n'en sommes pas là; dans l'état d'enfance et de rusticité où se trouve encore le plus grand nombre des esprits, quiconque paraît un être singulier, exceptionnel, est puissant. Ensuite, les maximes qui se conservent parmi les princes leur communiquent
im esprit analogue à celai des sectaires. Ces derniers supposent ingénuement que la toute-vérité est descendue en eux; les premiers admettent de même qu'ils possèdent un caractère sacro-saint, et, malgré leurs discords, leurs rivalités jalouses, leurs compétitions, ils restent mutuellement convaincus de leur participation directe à l'essence divine. C'est une caste extra-humaine, un groupe d'une nature sui generis^ où l'on peut entrer de mille manières, même par intrusion violente ; mais une fois qu'on en fait partie, on n'est ni pour soi, ni pour ses pareils, ni même pour le gros des autres hommes, exactement pétri du même limon que nous tous. Non, un prince est un homme, encore bien qu'il ne soit pas un héros : espèce bizarre, qui serait d'une puissance effrayante, si la philosophie, qui a su déterminer tous les règnes de la nature, n'était pas capable de constater également les causes d'où s'engendrent les êtres anomaux.
Les caractères typiques dans les princes résultent avant tout du milieu artificiel dans lequel ils vivent, et s'entretiennent par l'éducation.
Même dans l'exil, même primé par les droits de Napoléon ÎI cl d'un frère ahié, Louis -Napoléon s'élevait dans une atmosphère morale où tout devait fomenter sa foi dans sa destinée particulière. Et je ne parle pas seulement de prédictions flatteuses qui lui furent faites à diverses reprises par des prophétesses, — comme sont souvent les nourrices ou les. servantes devenues imbéciles et fatidiques par la longue domestication et la contemplation unique d'un enfant de maître; — non, cette instruction privée que donne un précepteur de famille fait sur un jeune cerveau une ineffaçable impression. Habitué à se voir l'objet unique des soins d'un homme à moitié maître,
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à moitié domestique, quelquefois favori de la mère ou familier du père, en tout cas oscillant de la servitude à la domination, habitué, dis-je, à cette présence d'un homme qui ne semble exister que pour lui, l'enfant, avec sa logique mystérieuse, ne tarde pas à comprendre qu'il est un bijou rare, une plante singulière, d'une culture délicate et d'une forme insolite mais curieuse, un être, enfin, qui ne ressemble pas à tout et qui vaut mieux que tout. A cet égard, Louis-Napoléon eut fortuitement lieu de prendre de bonne heure cette haute opinion de sa propre nature. En etfet, s'il fui élève d'un collège public, c'était encore dans des conditions de privilège et d'exception qui favorisent l'orgueil. Tout jeune, il avait reçu les soins d'un vieillard débonnaire et simple, l'abbé Bertrand, qui l'environna d'une de ces affections molles et séniles, qui dégénèrent en manie d'adoration. Plus tard, on aperçoit près de lui, à Augsbourg même, et après les quatre années de si'jour dans cette ville, un directeur plus énergique et plus ferme, un homme de race républicaine, non pas dégénéré, mais dévié, qui, précepteur par nécessité, demeura toujours au fond de l'àme un réfractaire, mais comprimé par la dépendance oîi il vivait, fut l'instrument résigné, subalterne, utile néanmoins, d'une éducation dont il apercevait avec chagrin la tendance désastreuse. Philippe Lebas était fils de ce jeune conventionnel, dévoué à la fortune de Robespierre et de Saint-Just, et qui aima mieux se brûler la cervelle que de porter sa tête sur l'échafaud thermidorien. M. Lebas, marin à seize ans, passa ensuite dans l'armée de terre, où il devint maréchal-des-logis de la garde impériale. 11 fit les campagnes de 1813 et de 1814, occupa un emploi dans les bureaux de la Préfecture de la Seine, et fut appelé, en 1820, au-
près de Louis-Napoléon ; il ne rentra en France qu'en 1828. Entraîné par une ardeur démocratique tout à coup exaltée, il prit une part active à la révolution de juillet. Mais alors, comme s'il avait épuisé, quoique jeune encore, la somme d'activité militante qui était en lui, il se voua aux études savantes et s'absorba dans des travaux, les uns de simple pédagogie, les autres d'érudition curieuse, d'épigraphie surtout. Esprit net, suffisamment ouvert, imbu de la meilleure littérature latine, il avait su communiquer à son élève le goût de l'histoire et quelque adresse à prendre dans les anciens certains mouvements de style, qui, chez un imitateur, peuvent faire illusion et dissimuler la faiblesse ou l'embrouillement de la pensée.
Philippe Lebas eut pour successeur M. Narcisse Vieillard, que nous avons vu, en 18 i2, député de la gauche, en 18i8 et dans les années suivantes, républicain de nom aux Assemblées constituante et législative, sénateur après le 2 décembre. 11 avait été officier d'artillerie; après avoir achevé l'éducation de Napoléon-Louis, il devint le précepteur de Louis-Napoléon, et probablement c'est lui qui donna au prince ces notions techniques relatives aux armes spéciales, dont Napoléon ÏÎI aime à faire montre. C'est aussi, sans doute, dans ses entretiens d'ancien élève de l'École polytechnique, que M. Vieillard inspirait au futur empereur cette habitude d'employer des comparaisons de géométrie élémentaire, dont la présence dans quelques écrits de Louis-Napoléon a fait croire qu'il était entré dans la partie abstruse des mathématiques.
Outre les leçons de ces maîtres, Louis-Napoléon, avons-nous dit ailleurs, entendit celles d'un collège; il
suivit pendant trois années, avec peu d'éclat (il était le 24e de sa classe], les cours de Sainte-Anne d'Augsbourg.
Au total, son éducation fut supérieure à celle que reçoivent la plupart des Français : évidemment il avait à vaincre la nature, qui lui avait donné la lenteur de l'esprit ; mais il n'était pas incapable d'application. De plus, sa mère, avec beaucoup de prévoyance, le força d'être attentif à deux études extrêmement avantageuses dans la vie moderne.
Elle voulut, sur le conseil de M. de la Valette, qu'il se rendît habile dans tous les exercices du corps; un prince court de jambes peut encore, se juchant à cheval, montrer un air de dignité. D'ailleurs, les exercices violents donnent la santé.
Hortense exigea, en outre, qu'il apprît plusieurs langues étrangères, dont l'une entre autres, l'allemand, devait lui coûter peu de peine, puisqu'il vivait ordinairement en x\llemagne.
En Italie où, avant 1830, il séjournait de temps à autre, on lui enseigna également la langue originaire des Bonaparte. C'est là, évidemment, qu'il prit une sorte de goût pour les études archéologiques : beaucoup de savants italiens de cette époque étaient des hommes d'esprit, aimant les relations mondaines et sachant se lier avec tous les princes, régnants ou non. Leur courtoisie obséquieuse les faisait regarder comme des gens aimables, dont les compliments sont flatteurs, quoique prodigués, et dont la fréquentation donne au dehors un certain renom d'ouverture d'esprit. Du reste, inolTensifs, ils con^ naissaient du passé lointain beaucoup de minuties et se gardaient d'étudier l'esprit de cette civilisation ancienne dont ils lisaient couramment les textes et déchiffraient les
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pierres monumentales. Avec ces sortes d'hommes, on apprend à aimer les galeries d'antiques, les musées en bon ordre, la numismatique, la glyptique, i'épigraphie, la sigillographie, le bric-à-brac. On se forme aux élégances distinguées de la science vide.
11 est probable qu'Hortense de tout temps férue, comme Tétaient, du reste également, Louis Bonaparte, son époux, et Lucien, son beau-frère, de la passion des vers, fit lire quelques poètes français à son fils. On peut le conjecturer par cette anecdote.
A l'ermitage du mont Eieenalp, dans le canton d'Appenzell, un touriste a retrouvé sur le livre des étrangers le quatrain suivant, accompagné d'une signature complexe :
Septembre 1824.
Je ne veux jooint d'un monde, où tout change, où tout passe. Où, jusqu'au souvenir, tout s'use et tout s'efface, Où tout est fugitif, périssable, incertain, Où le jour de bonheur n'a pas de lendemain,
HoRTENSE^ Stéphanie, Louis-Napoléon.
A première vue, on avait pensé que ces lignes mélancoliques étaient l'œuvre commune du prince, de sa tante et de sa mère qui les avaient signées ensemble ; mais des fureteurs qui découvrent, tout prétendent avoir rencontré ces vers dans les Mcdilaiions poétiques, de Lamartine, qui parurent en 1820. Tout se borne donc à une de ces innocentes appropriations, dont Hortense passe pour avoir été coutumière, à l'exemple de sa tante Fanny de Beauharnais, visée jadis par cette vieille épigramme :
Chioé, belle et poète, a deux petits travers ; Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.
Napoléon îll paraît ctre en poésie un des derniers adeptes de la liltératare froidement élégante et discrètement prétentieuse, chère aux salons sous le premier Empire qui correspond à une école d'artistes du genre dit troubadour.
Laissons ce propos pour remarquer le choix des vers empruntés à Lamartine. îls respirent une espèce d'amertume et de résignation, tout ensemble, qui devait être souvent le caractère des pensées d'Hortense et de son fils vers 1821. Leurs espérances semblaient bien réduites: rEpjpereur mort [o mai 1821), Napoléon II à Vienne et dédaigné, l'impérialisme palissant en France et forcé de se rallier au libéralisme, les princes de la famille impériale toujours en exil.
A d'autres heures pourtant la foi dans l'avenir descendait de nouveau dans ces âmes ambitieuses ; elle en reprenait possession, et par les lettres d'amis, les lectures, par les longues conversations intimes, comme par les paroles fugitives qui d'un trait éclairent tout un monde d'idées, le jeune homme pouvait, peu à peu, entrevoir, reconstituer dans son cerveau un système dont le retour était le flatteur mirage de son intelligence et le rêve d'Hortense.
Entourée de ses amis, visitée par des hommes qui venaient sans cesse lui apporter l'hommage des bonapartistes de France et lui confier le secret de mille complots contre les Bourbons, l'ex-reine rappelait continuellement à ses fils la fortune passée de leur famille. Le plus jeune surtout était l'élève qu'elle instruisait avec complaisance et à tout événement dans l'art de corriger les mauvais destins, d'en préparer de meilleurs. L'aîné réclamé judiciairement et obtenu par le père, par i'ex-roi, n'était pas
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néanmoins tout à fait perdu pour Hortense, qui pouvait souvent l'avoir près d'elle; mais au cadet, qui lui appartenait plus exclusivement, elle dévoilait davantage les leçons d'expérience qu'elle avait acquise dans tant d'aventures diverses.
Elle l'aurait voulu plus vif, plus français, mais elle se consolait de le voir un peu hésitant de caractère et d'allure, un peu tardif, et, par instants, d'une indolence presque féminine. Un mot célèbre lui revenait en mémoire ; elle .se rappelait que Catherine de Médicis citait souvent ce proverbe italien : « Le monde appartient aux lymphatiques. » Sans être une savante, elle n'ignorait pas que cette constitution modifiée par le régime et par râg,e devient à la longue une prédisposition favorable pour la réflexion et l'opiniâtreté. Le type parfait d'un tel tempérament, s'il est équihbré, c'est Guillaume, l'indomptable Taciturne.
Chez les h-ommes doués ainsi par la nature les impressions n'entrent que une à une, mais elles sont durables ; avec des idées peu nombreuses ils vont devant eux impassiblement en apparence. Si un obstacle se présente, ils essaient de le tourner, et, comme ils sont tenaces, presque crochus des doigts, ils finissent par se cramponner si bien que cet obstacle même leur devient un point d'appui. Le peu de résistance qu'ils semblent d'abord offrir empêche leurs ennemis de s'acharner contre eux ; on en a compassion ou on les dédaigne, mais ils avancent à raison même de la néghgence que l'on met à les arrêter. Un jour on est tout surpris de l'espace qu'ils ont gagné; peut-être est-il déjà trop tard pour les déposséder ; il faut compter avec eux. A ce moment même, ils fatiguent encore par leurs tortuosités les esprits prompts et mobiles, qu'ils achèvent