‹ Napoléon journalisteChapitre 10 sur 50 · OU DOMESTIQUÉE · texte numérisé non relu

OU DOMESTIQUÉE

Le « Printemps du Consulat », comme on a si gracieusement et si justement appelé cette époque riche de tant de promesses, vint brusquement anéantir dans sa fleur le journalisme fraîchement éclos de la Révolution.

Depuis 89, tout le monde avait écrit et parlé librement.

Depuis Brumaire, par la volonté de Bonaparte, personne n'écrira plus qu'avec sa permission.

Sous des titres divers, il n'y aura plus en France qu'un seul journal, le Moniteur. C'est lui qui donnera le ton aux rares satellites qu'on laisse vivre auprès de lui.

De même, il n'y aura plus en France qu'un seul journaliste libre, et ce sera le Premier Consul.

11 n'est point novice dans le métier. On sait qu'il avait déjà fait du journalisme en Italie et en Egypte, malgré les entraves que lui imposaient ses fonctions de général en chef.

Maintenant, il a les coudées franches. Aussi, va-t-il accaparer à son profit et à son usage personnels toute

la publicité, de telle sorte que lui seul parlera au public par la voie de la presse.

Le spectacle de ce chef d'État journaliste n'est pas le côté le moins curieux de son extraordinaire carrière.

Son système se résume en quelques mots : après avoir rétabli l'ordre, il a résolu d'imposer le silence. Il se réserve, à lui seul, le droit de parler et d'écrire.

Il convient d'ajouter que cette opération se fit aux applaudissements de l'immense majorité de la nation.

Quant à Bonaparte, la nature, l'instinct, l'expérience, autant que la nécessité du moment, en ont fait l'ennemi personnel de la liberté de la presse.

Simple officier, il avait assisté à l'orgie des journaux révolutionnaires et royalistes, avant et après Thermidor. Il en avait conçu un profond dégoût.

Puis, il avedt vu le Directoire assiégé du matin au soir par vingt, trente, cinquante journaux. Comment faire pour les réduire au silence? Et si on n'y parvient pas, comment vivre? Aussi le Directoire en est-il mort.

Enân, personnellement, au milieu même de ses triomphes militaires, il avait été blessé au vif par les insultes et les railleries des journaux de Paris. Pour un ou deux qui disaient du bien de lui, cent autres le couvraient de sarcasmes et de calomnies.

Il n'eut donc qu'à suivre son penchant naturel, mpatient de toute contradiction, rebelle à la plus égère critique.

Il n^a pas un instant d^hésitation. Dès la première heure, au lendemain du 18 Brumaire, il dit à ses confidents, à ses affidés, à ses complices :

a Si je lâche la bride à la presse, je ne resterai pas trois mois au pouvoir. »

Aussi, quelques semaines après le coup d'État, ayant eu à peine le temps de s'installer matériellement au pouvoir, il prit le célèbre arrêté du 17 janvier 1800 qui ne laissait vivre que treize journaux et qui ne leur permettait de vivre que dans la servitude et même dans la domesticité de la police.

Quoiqu'il n'éprouvât aucune hésitation à prendre une si grave mesure, il feignit, comme s'il était un débutant dans l'art du gouvernement, de consulter ses collègues. La veille du 17 janvier, dans la soirée, après la séance du Conseil de gouvernement, il convoqua un conseil secret et spécial. Il y appela, avec voix consultative seulement, deux conseillers d'État : l'un, Rœderer, journaliste de race, esprit supérieur, écrivain distingué, complice actif du 18 Brumaire et directeur de l'oflBcieux Journal de Paris; l'autre était Emmery, également conseiller d'État, ancien constituant, ancien député aux Cinq-Cents, plus tard sénateur, le type de ces lâches législateurs qui après avoir adulé bassement Napoléon, accepté ses faveurs, ses titres et ses dotations, votèrent sa déchéance en 1814.

Le procès-verbal de cette importante réunion nous est connu. Il s'agissait de régler une fois pour toutes le sort de la presse. La récente Constitution de l'an VIII était muette à ce sujet. Ce silence voulu était déjà de mauvais augure.

Bonaparte prit le premier la parole, en qualité de président, et dit :

« Qu'est-ce qu'un journal? Un club diffus. Un journal agit sur ses abonnés à la manière d'un harangueur de club sur son auditoire.

« Vous voulez que j'interdise des discours qui peuvent être entendus de quatre cents ou cinq cents personnes et que j'en permette qui le soient de plusieurs milliers I »

Par une sorte de timidité que lui imposait peutêtre la nouveauté de son gouvernement, il proposa de faire intervenir le Sénat, nouveau-né, déjà mûr pour la servitude. La complaisance de ce corps lui était acquise dès ce moment : elle demeura inépuisable jusqu'à la fin, comme on sait.

Il proposa donc qu'aucun écrit périodique ne pourrait désormais paraître sans l'autorisation du Sénat.

Mais, autour de lui, on parla d'une mesure plus radicale. Puisqu'il n'existait aucune disposition constitutionnelle ou légale, l'affaire pourrait être tranchée par simple règlement de police. Deux hommes particulièrement poussèrent à cette mesure, deux anciens jacobins, terroristes et clubistes forcenés ; l'un, Fouché, ministre de la police ; l'autre, le propre frère de Bonaparte, Lucien, celui de qui il écrivait à Carnot : « Il joint à quelque esprit une très mauvaise tête. »

Bonaparte se laissa aisément convaincre. Par une sorte de pudeur qui étonne chez lui, il préféra supprimer la pensée par des mesures de police, modi-

fiables à son gré, plutôt que de la soumettre à un système légal, fixe et régulier.

11 est remarquable que ce grand homme, qui légiféra sur tant de choses, ne voulut jamais faire une loi sur la presse.

Assurément, il était plus commode de la placer sous la coupe der son chef de police.

Le 17 janvier 1800, parut donc le fameux décret dont voici le texte intégral :

« Les conseils de la République, considérant qu'une partie des journaux qui s'impriment dans le département de la Seine sont des instruments dans les mains des ennemis de la République, que le gouvernement est chargé spécialement par le peuple français de veiller à sa sûreté, arrêtent ce qui suit :

a lo Le ministre de la police ne laissera, pendant toute la durée de la guerre, imprimer, publier et distribuer que les journaux ci-après désignés :

Le Moniteur universel^

Le Journal des Débats^

Le Journal de Paris,

Le Bien informé.

Le Publiciste,

UAmi des lois,

La Clef du cabinet,

Le Citoyen français,

La Gazette de France,

Le Journal des hommes libres.

Le Journal du soir.

Le Journal des défenseurs de la Patrie^

La Décade philosophique.

iOO NAPOLÉON JOURNALISTE

Et les journaux s^occupant exclusivement des sciences, arts, littérature, commerce, annonces et avis;

« 2^ Le ministre de la police fera incessamment un rapport sur tous les journaux qui s'impriment dans les autres départements ;

« 3° Le ministre de la police veillera à ce qu'il ne s'imprime aucun nouveau journal, tant dans le département de la Seine que dans les autres départements de la République ;

a 4° Les propriétaires et rédacteurs des journaux conservés par le présent arrêté se présenteront au ministre de la police pour justifier de leur qualité de citoyen français, de leur domicile et de leur signature et promettront fidélité à la Constitution ;

« 5® Seront supprimés sur-le-champ les journaux qui inséreraient des articles contraires au respect dû au pacte social, à la souveraineté du peuple et à la gloire des armées, ou qui publieraient des invectives contre les gouvernements et les nations amis ou alliés de la République, lors même que ces articles seraient extraits des feuilles périodiques étrangères.

« Par le Premier Consul^ Le Premier Consul,

« H.-B. Maret. Bonaparte.

« Le Ministre de la Justice^

<( Abri AL. »

Cet arrêté se passe de commentaires. Il est net comme le couperet de la guillotine, mais plus humiliant, car il soumettait l'expression de la pensée

PENDANT LE CONSULAT' iOi

humaine à la police et ravalait la presse à ce bas niveau.

Du temps de la Terreur, Téchafaud ne déshonorait pas sa victhne.

Étrange ironie des événements I Si l'on remonte de deux ou trois années dans le passé, on constate que les trois principaux auteurs de ce décret despotique, Bonaparte, Lucien, Fouché, étaient alors, tous les trois, d'ardents républicains, de furieux jacobins, de farouches amis de la liberté.

L'un d'eux, Fouché, haïssait la presse, pour le moins, autant que Bonaparte ; il la méprisait davantage.

Il s'était déjà fait la main, quelques jours à peine après le 18 Brumaire, par un coup ruineux pour la presse.

Le 22 novembre 1799, en qualité de ministre de la police, il avait pris l'arrêté suivant :

« Le ministre de la police générale arrête qu'il ne sera plus communiqué aux journalistes ni bulletins, ni notes provenant des bureaux de la police.

a Fouché. »

Cette mesure, d'aspect purement administratif, coupait les vivres aux journaux, car, le service de reportage n'existant pas, il fallait absolument, pour se documenter, aller dans les bureaux de la police où étaient concentrés les renseignements de toute nature. Si la porte leur était fermée, ils ne savaient plus quoi dire.

Fouché continua bien à distribuer quelques maigres

iOi'*' NAPOLÉON JOURNALISTE

informations, soigneusement triées, mais ce fut seu* lement aux amis et aux favoris. Les autres, ne sachant rien, étaient réduits à ne rien dire. Et puisqu'il n'y avait plus aucun intérêt à les acheter et à les lire, ils perdaient leurs lecteurs.

Or, on lisait encore avidement les journaux, bien que l'on fût, depuis la Révolution, saturé de gazettes et de pamphlets.

En 1800, lors de la première réduction opérée par le décret du 17 janvier, il y avait \me masse de soixante mille abonnés répartis entre les journaux de diverses nuances. Cinq ans après, au début de l'Empire, il n'y en avait plus que trente-deux mille, dont le tiers revenait au Journal des Débats.

Bonaparte et Fouché avaient donc réussi à raréfier d'un seul coup journaux et lecteurs.

Comment fut accueillie par l'opinion publique la suppression totale et brutale de la liberté de la presse ?

L'illustre historien du Consulat et de l'Empire a décrit cette impression dans une page éloquente, autant que véridique, car elle concorde avec tous les témoignages contemporains.

« Un peu avant la clôture de la session législative (commencement de 1800), le Premier Consul prit à l'égard de la presse périodique une mesure qui aujourd'hui ne serait rien moins qu'un phénomène impossible, mais qui, alors, grâce au silence de la Constitution, était une mesure tout à fait légale, et, grâce à l'esprit du temps, à peu près insignifiante.

a La Constitution, en effet, ne disait rien à Fégard de la presse périodique, et il paraîtra étonnant qu'une liberté aussi importante que celle d'écrire n'eût pas même obtenu une mention spéciale dans la loi fondamentale de l'État. Mais alors la tribune, tant celle des assemblées que celle des clubs, avait été pour les passions révolutionnaires le moyen préféré de se produire et on avait tant usé du droit de parler qu'on avait tenu peu de compte du droit d'écrire. A l'époque du 18 Fructidor, la presse fut un peu plus employée, mais particulièrement par les royalistes, et elle excita contre elle un tel soulèvement chez les révolutionnaires, qu'elle leur inspira depuis un médiocre intérêt. On souffrit donc qu'elle fût proscrite au 18 Fructidor et que, dans la rédaction de la Constitution de l'an VIII, elle fût omise et livrée dès lors à l'arbitraire du gouvernement.

a Le Premier Consul, qui déjà avait supporté avec peu de patience les attaques des journaux royalistes lorsqu'il était simple général de l'armée d'Italie, com* mençait à s'inquiéter aujourd'hui des indiscrétions que la presse commettait à l'égard des opérations militaires et des attaques virulentes qu'elle se permettait contre les gouvernements étrangers. S' appliquant d'une manière toute particulière à réconcilier la République avec l'Europe, il craignait que les feuilles républicaines, fort déchaînées contre les cabinets surtout depuis le refus des offres de la France, ne rendissent vains tous ses efforts de rapprochement. Le roi de Prusse, notamment, avait eu à se plaindre de quelques journaux français et en avait exprimé son déplaisir. Le Premier Consul, qui voulait effacer partout les

traces de la violence et qui n'était pas retenu, d'ailleurs, à l'égard de la liberté de la presse, par une opinion publique ferme et arrêtée, telle que celle qui existe aujourd'hui, prit une décision par laquelle il supprima une grande quantité de journaux et désigna ceux qui auraient le privilège de continuer à paraître. Ces dispositions devaient demeurer en vigueur jusqu'à la paix générale. Les journaux maintenus étaient au nombre de treize...

« Ces journaux favorisés étaient en outre avertis que ceux qui publieraient des articles contre la Constitution, contre les armées, leur gloire ou leur intérêt, qui publieraient des invectives contre les gouvernements étrangers, amis ou alliés de la France, seraient immédiatement supprimés. Cette mesure, qui paraitrait si extraordinaire aujourd'hui, fut accueillie sans murmure et sans étonnement, car les choses n'ont de valeur que par l'esprit qui règne.

a Sans doute, le pays était affamé de paix, de tranquillité, d'ordre ; il était fatigué des criailleries de la presse et de la tribune, et il avait un gouvernement actif et brillant dont il était fier et satisfait, et qui offrait au peuple des nouveautés fécondes et glorieuses.

a Thiers. »

Si telle fut l'impression sur le public, on peut supposer qu'elle fut bien différente chez les intéressés, chez ceux qui exerçaient la profession de journaliste, soit pour en vivre, soit pour exprimer publiquement leur pensée.

Quelques-uns d'entre eux, plus spécialement les

imprimeurs et les typographes, que le décret jetait sur le pavé, eurent la naïveté de porter leurs respectueuses doléances aux pieds du ministre de la police. Fouché avait pour principe de rejeter sur Bonaparte la responsabilité des mesures de rigueur ; il renvoya donc les plaignants au Premier Consul, en leur disant textuellement :

a Si je lui parlais de réclamation, il m^enverrait faire fiche ! »

Nul n'y alla, comme on pense.

Un seul, un audacieux, osa résister. Il s'appelait TAnge Gabriel. Il essaya de reparaître sous une autre forme. Il fut instantanément brisé.

Dès le lendemain du décret, l'asservissement total de la presse fut organisé par Bonaparte et Fouché avec méthode et persévérance. La surveillance de la police s'exerçait sans relâche, avec une sorte de férocité tranquille, sur de malheureuses victimes qui ne songeaient guère à regimber.

Fouché devait s'assurer que les rédacteurs étaient d'une moralité à l'abri de tout soupçon ; cela voulait dire qu'ils acceptaient docilement le joug. L'un d'entre eux avait-il laissé échapper \m mot peu respectueux pour le gouvernement? Aussitôt il était mandé dans les bureaux de la police. Menaces ou promesses, il avait à choisir entre les deux, et l'on savait que les premières n'étaient jamais vaines.

Le châtiment était immédiat : suspension ou suppression du journal, parfois aussi l'emprisonnement ou le bannissement de l'éditeur 1

L'hostilité de Bonaparte contre les journaux s'explique par le fait qu'il appréhendait avec une véritable anxiété leur effet sur l'esprit public. C'était une sorte de défiance maladive. Chaque matin il interrogeait avec une curiosité inquiète l'analyse des journaux que lui faisait un bibliothécaire particulier, Ripault, et qu'il trouvait sur sa table, en entrant dans son cabinet de travail.

Pour lui, le journaliste devait être une sorte de fonctionnaire, esclave de la consigne comme les grenadiers de son armée.

Il écrit un jour à Fouché :

« Je voudrais que les rédacteurs des journaux conservés fussent des hommes attachés. »

C'est le mot juste : la chaîne au cou 1 Et Fouché ne se faisait point prier pour la tirer à la moindre velléité d'indépendance !

Sans doute, il est juste de le reconnaître, la liberté absolue de la presse était incompatible avec le programme de pacification et de réparation que s'était donné Bonaparte.

Il voulait supprimer le bruit de l'opinion publique autour de la France malade, comme on supprime le bruit autour du lit d'un moribond.

S'il n'avait étranglé sur l'heure la parole et l'écriture, aurait-il pu se dégager des périls de toute sorte dont la France était menacée, aussi bien de la part de l'étranger que du côté des partis politiques?

Il est permis d'en douter.

On peut simplement regretter qu'il n'ait pas con-

senti à desserrer progressivement Fétau, au fur et à mesure qu'il rétablissait Tordre et qu'il affermissait son gouvernement.

Une critique, même modérée, lui eût peut-être épargné bien des fautes, bien des folies et bien des désastres.

Le premier résultat de cet état de choses fut d'écarter de la presse les écrivains de talent et les esprits indépendants.

Parmi ceux qui restèrent sous la férule de Fouché, quelques-uns furent d'honnêtes gens dans la vie privée ; d'autres, tels que Méhée, mêlé aux massacres de Septembre, mouchard de basse catégorie, étaient un déshonneur pour la corporation.

Caractères serviles par nature ou par nécessité, ils tombèrent bientôt dans la platitude et l'adulation la plus écœurante. Ils se placèrent tout de suite- au niveau des courtisans des rois absolus de l'ancienne France.

Sans transition, dès le lendemain du 18 Brumaire, ce fut autour de Bonaparte un concert de flatteries, une épaisse fumée d'encens à donner la nausée. On s'extasiait sur son activité, on le représentait mangeant peu, dormant peu, travaillant dix heures par jour. On le mettait perpétuellement en scène. On citait ses mots, ses propos, ses boutades. Cela ne lui déplaisait pas, car c'était pour lui une façon de causer familièrement avec Paris et d'orienter l'opinion.

Un jour, le Publiciste cite ce mot du Premier Consul :

a Dans trois mois, je n'aurai pas besoin de plus de trois heures de travail par jour. »

On ne tarissait pas de détails sur sa personne, sur ses faits et gestes, sur les traits de son caractère. On le comparait aux héros les plus illustres de F antiquité, dont il avait la simplicité.

Le bruit avait couru qu'il irait s'installer aux Tuileries le 21 janvier, anniversaire de la mort de Louis XVI. Aussitôt on lui prête ce démenti qui devait plaire aux royalistes :

« Je n'eusse point entré ce jour-là aux Tuileries. »

Cette idolâtrie, cette réclame, cette platitude outrée, finirent par devenir dangereuses pour Bonaparte lui-même. Il était bien trop fin pour ne pas s'en apercevoir.

Il y eut à ce sujet un vif incident au Tribunat. Un certain Duveyrier fit entendre des protestations du haut de la tribune. Bonaparte le fit rabrouer dans le Moniteur y car il détestait déjà ces tribuns, dernier vestige d'indépendance, « sorte de vermine que j'ai sur mes habits», disait-il; mais, quelques jours après, un autre tribun, Riouffe, l'ayant, par contre, platement adulé, Bonaparte saisit l'occasion, et fit publier dans les journaux la note suivante :

« On prétend que Bonaparte a annoncé qu'il refuserait sa porte à quiconque se permettrait contre lui (1) des éloges emphatiques ou ridicules. »

« Contre lui » ne manque pas d'esprit.

PENDANT LE CONSOLAT 109

Les républicains commençaient à se méfier ; pour leur plaire, il fit placer dans les galeries des Tuileries le buste de Brutus. Puis il fit insérer dans le Moniteur une dissertation accompagnée de ces réminiscences classiques qu'il affectionnait et qui étaient dans le goût du joiu*. Il reproche à César « d'avoir accumulé sur sa tête toutes les dignités, tous les pouvoirs et mis partout sa volonté à la place de la loi. Quant à celui qui Ta frappé, il était noble et pur ! »

Le moderne César reprochant à T ancien sa dictature, cela dut exciter quelques sourires discrets l

Si l'avilissement de la presse eut pour résultat d'abaisser les caractères, il comportait certains avantages pour un gouvernement qui visait principalement à la tranquillisation du pays.

Le silence apportait le calme dans les esprits.

Un exemple nous montre avec quel art Bonaparte savait manier la presse. Il n'ignorait point que la publicité donnée au crime entraîne la contagion du crime. Voulant donc enrayer l'extension des bandes de chauffeurs qui désolaient le territoire, il défendit aux journaux d'en parler. Il alla plus loin, et, très sagement, il leur interdit même de parler de la répression exemplaire qui en fut faite.

Balzac le remarque dans VEnvers de Vhistoire contemporaine à propos des bandes qui terrorisaient le pays entre Mortagne et Rennes.

a Ces derniers retentissements de la guerre civile, dit-il, ne firent pas autant de bruit que vous pourriez le croire, habitués que nous sommes aujourd'hui à

l'effrayante publicité donnée par la presse aux moindres procès politiques ou criminels.

« Le système du gouvernemnet impérial était celui de tous les gouvernements absolus. La censure ne laissait rien publier de tout ce qui concernait la politique, excepté les faits accomplis, et encore, étaientils travestis. Si vous vous donnez la peine de feuilleter le Moniteur, les autres journaux existants, et même ceux de l'Ouest, vous n'y trouveriez pas un mot des quatre ou cinq procès criminels qui coûtèrent la vie à soixante ou quatre-vingts brigands. »

Ce système qui supprimait le fait fut poussé si loin que les journaux n'osèrent pas commenter l'événement le plus sensationnel de l'époque, l'exécution du duc d'Enghien.

Le Journal de Paris avait commis l'imprudence d'en dire quelques mots. Le Premier Consul le blâma sévèrement en plein Conseil d'État.

« J'ai regretté, dit-il, que le Journal de Paris ait publié ce matin les détails de la conspiration avant que j'en eusse entretenu le Conseil d'État, qui ne devait pas les apprendre par les journaux. J'ai fait réprimander le rédacteur. »

Le Moniteur se contenta de publier le texte du jugement, le lendemain de l'exécution, sans aucun détail ni commentaire.

Malheur, avons-nous dit, à celui qui voulait rompre cette consigne. Il n'était point nécessaire d'exciter

le zèle de Fouché ; cependant Bonaparte, en chaque occasion, lui reproche de ne pas frapper assez vite, ou de frapper trop mollement.

Il serait long et fastidieux d'énumérer ces rigueurs pendant la période du Consulat. Citons-en pourtant quelques-unes :

Le 2 octobre 1801, la Gazette de France est signalée à la sévérité de la police pour avoir publié « des plaisanteries atroces sur la mort d'un portier » I

En quoi donc consistait cette atroce plaisanterie? L'article rapportait tout simplement que ledit portier, avant de se tirer un coup de pistolet, avait eu l'attention de retirer ses bottes pour éviter apparemment à ses héritiers la peine de les retirer I

Le 5 octobre 1801, les Affiches d^ Eure-et-Loir sont supprimées pour avoir dit :

« Le peuple a l'imprescriptible droit de révoquer les maîtres qu'il s'est donnés. »

Cela, en effet, est plus grave 1

Le 13 février 1802, la Vedette de Rouen est supprimée pour avoir dit que le discours du président de l'Institut au Premier Consul avait été « inspiré par le vingt et unième livre de Télémaque I »

Indiscrétion fftcheuse, à coup sûr !

Le 5 avril 1800, lès conseils de la République signifient avec une certaine solennité à Fouché que trois

journaux : le Bien informé^ les Hommes libres et les Défenseurs de la Pairie^ ne paraîtront plus, à moins que les propriétaires ne présentent des rédacteurs d'une moralité et d'un patriotisme à Tabri de toute corruption 1

On sait ce que cela veut dire : il faut des gens a attachés », a dit Bonaparte.

Le 28 mai 1800, VAmi des lois est supprimé, uniquement pour s'être moqué de l'Institut.

Au mois d'avril de la même année, la Ré)publique démocrate d'Auch est supprimée pour avoir tout simplement parlé, comme d'un fait public, du renchérissement des grains.

Le 10 août 1800, c'est le tour de V Antidote, rédigé par le mouchard Méhée, pour répondre aux déclamations des royalistes, sous l'inspiration de Fouché.

Le 25 septembre 1800, les Débats et la Gazette de France sont supprimés momentanément pour avoir reproduit le Bref du Pape aux évêques émigrés à Londres.

Défense aux autres, par la même occasion, de parler de la religion et des prêtres.

C'est une série interminable de saisies, suppressions, censures, avertissements, réprimandes, emprisonnements, bris de presse, sans interruption et à jet continu 1

Bien entendu, la presse étrangère n'échappe point à ces rigueurs. Fouché a établi à la frontière et dans tous les ports un cordon sanitaire qui arrête toute feuille suspecte.

Mais il ne faut pas croire que Fouché entende se

priver personnellement de cette lecture, qui a, pour lui, un intérêt particulier, car Fouché a toujours suivi de près la politique générale du gouvernement. C'était chez lui, dans son cabinet, que venaient s'entasser les gazettes étrangères, interdites au regard de la France et dont on lui faisait un dépouillement quotidien. « Par là, disait-il, je tenais les fils les plus importants de la politique étrangère, et je faisais, avec le chef du gouvernement, un travail qui pouvait contrôler ou balancer celui du ministre des Relations extérieures. »

Cet empiétement de Fouché sur le terrain diplomatique ne fut pas une des moindres causes de sa brouille avec Talleyrand.

Quand on réfléchit sur cette suppression presque totale de la parole et de l'écriture, sous le Consulat d'abord, et surtout sous l'Empire, on se demande comment un homme tel que Bonaparte, supérieur à tant d'égards, n'eut pas honte de se trouver en face d'adversaires muets ou enchaînés, lui qui était armé de toutes les puissances, de toutes les séductions, de tous les talents.

Son génie était digne de vivre au milieu d'une sage liberté.

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