‹ Napoléon journalisteChapitre 9 sur 50 · EN EGYPTE · texte numérisé non relu

EN EGYPTE

Nous retrouvons le journaliste dans l'organisateur de l'expédition d'Egypte. 11 pense de suite à profiter de l'expérience acquise au delà des Alpes. Il donnera un pendant à son journal d'Italie. Aussi prend-il, dès le 26 mars 1798, la précaution de faire acheter par le ministre de l'Intérieur trois presses françaises. « Il nous suffit, lui écrit-il, d'avoir des caractères ordinaires. »

En même temps, il organise une équipe d'écrivains, de littérateurs et de journalistes, à la tête desquels Regnault Saint-Jean-d'Angély, le confident éprouvé, le traducteur fidèle de ses pensées. Malheureusement, Regnault, arrêté à Malte par la maladie, fut obligé de revenir en France.

Bonaparte tenait ainsi dans sa main tous les éléments d'une rédaction.

A peine installé au Caire, le 24 juillet, il fait établir une imprimerie nationale et il décide la création d'un journal, le Courrier dC Egypte.

Ce sera le moniteur officiel de la colonie française. On y dira la vérité sur ce qui se passe en Egypte,

autant qu^un journal officiel peut dire la vérité. Mais surtout, et c^est là ce qui importe le plus au général politicien, on y dira ce qu'il pense, lui, de la France, de son gouvernement et des partis qui s'y livrent des batailles acharnées.

Le Courrier parut d'une façon assez irrégulière, subordonnée aux vicissitudes de la campagne.

Hatin dit que l'exemplaire complet est très rare et très recherché. Nous avons nous-même vainement tenté de savoir s'il en existait encore un dans les archives de l'imprimerie nationale du Caire, à la tête de laquelle se trouvait encore tout récemment un fonctionnaire français. Son successeur, un Anglais, a fait subir à l'établissement de grandes transformations à la suite desquelles toute recherche est restée sans résultat.

Selon Hatin, le Courrier cTÉgypte est beaucoup moins curieux que son confrère d'Italie.

« C'est, dit-il, une petite gazette donnant d'une façon assez sèche, avec les actes officiels, les nouvelles locales et quelques nouvelles étrangères. »

Cependant le premier numéro contient un article politique, dans le genre de ce que nous appelons, aujourd'hui, un « éditorial ».

C'est un coup d'œil assez optimiste sur la situation politique.

Cet optimisme, très avisé, s'explique par le fait que Joseph et Lucien viennent d'être élus aux Cinq- Cents. Il a ainsi deux complices tout dévoués au sein même des pouvoirs publics. Voici l'article :

« L'intérieur de la République jouit de la tranquillité. Le nouveau Corps législatif commence sa carrière sous d'assez heureux auspices : l'esprit républicain semble y avoir une prépondérance très marquée, et rien jusqu'à présent n'y fait entrevoir le germe des dissensions qui ont tourmenté les législatures précédentes. Le Corps législatif parait surtout décidé à s'occuper avec suite et attention du perfectionnement des lois civiles et de celles qui concernent l'administration. Il existe^ dans ces dernières principalement, un grand nombre de lacunes et d'indécisions, auxquelles les Assemblées n'ont jamais voulu remédier, quelques instances qu'on leur ait faites : ces Assemblées ont presque toujours eu le malheur d'être dominées par des hommes qui affectaient de confondre l'administration avec le gouvernement. Cette confusion permet aux uns de citer chaque erreur de l'administration comme un argument contre la forme républicaine; les autres, sous prétexte de défendre le gouvernement, soutiennent les fautes, et même les prévarications des administrations. Les républicains sincères sont tous voués au maintien du gouvernement, ils y sacrifieraient leur vie ; mais ils sont des premiers à censurer et à redresser l'administration, lorsqu'elle s'égare. »

Ce langage est bien conforme à l'attitude prise jusqu'à ce jour par Bonaparte, en Italie comme à Paris. Il s'affirme républicain, en même temps qu'homme de gouvernement.

Il faut encore citer une note politique parue dans le numéro 6 du 18 septembre 1798, à la suite d'un

arrêté portant que le pavillon tricolore sera arboré dans toute l'Egypte.

Le premier paragraphe est d'un lyrisme et d'un sensibilisme étrangers à la manière de Bonaparte ; c'est sans aucun doute un « ajouté » du secrétaire qui tient la plume; mais le reste de l'article traduit bien la pensée actuelle de Bonaparte.

Note du rédacteur.

« Infortuné Camille Desmoulins, vertueux républicain, enlevé si jeune et d'une manière si cruelle à la liberté, à tes amis, de combien de larmes délicieuses tes yeux se rempliraient en lisant le dispositif de cet arrêté, toi qui, le 12 juillet 1789, arborant le premier ce signe sacré de la liberté française, t'écrias avec transport, au milieu d'un peuple nombreux réuni par les dangers de la patrie : la cocarde tricolore fera le tour du monde.

a On avait inspiré quelques inquiétudes à des habitants du Caire au sujet de cet ordre. Le général en chef n'a pas voulu remettre à d'autres le soin de les dissiper. Il a fait appeler près de lui les membres du Divan et quelques hommes influents sur la multitude. Il a entendu leurs observations, il les a réfutées avec avantage ; il est même rentré, à cet égard, dans des discussions théologiques qui ont étonné et même convaincu les Turcs. Il a ainsi dissipé les inquiétudes des hommes prévenus, et, après deux conférences fort longues, les membres du Divan se sont, en sa présence, revêtus de la cocarde tricolore et ont assuré que bientôt tous les habitants de l'Egypte la porteraient.

<K Le succès obtenu dans cette affaire par Bonaparte prouve que tous les hommes, même les moins instruits, et, par conséquent, les plus accessibles aux préjugés et aux préventions, ne sont jamais insensibles au langage de la raison et de la douceur, surtout lorsqu'il se trouve dans la bouche de celui qui a entre les mains la force et le pouvoir. Et cependant, dans la longue succession des siècles et des révolutions des empires, combien de sang versé pour des opinions, pour des malentendus ! Puisse la fin du dix-huitième siècle, si brillant par les exploits militaires d'une grande nation, Têtre encore davantage par le triomphe constant de la raison sur les préjugés. »

Lorsqu'il fonda le Courrier (TÉgypte^ la préoccupation priacipale de Bonaparte était certainement de continuer, comme il l'avait fait en Italie, à donner publiquement son opinion sur la manière dont les affaires étaient conduites en France. Il préparait ainsi, parallèlement à l'action militaire, son avènement au pouvoir.

Mais il se trouva bientôt dans un grand embarras.

Comment juger les affaires de France, si on ne les connaît pas? Or, pendant des semaines, pendant de longs mois, il ne reçoit aucune nouvelle, ni de la France, ni de l'Europe. Il est séparé du reste du monde par la flotte anglaise qui bloque les côtes d'Egypte.

Il se tourne de tous les côtés pour avoir des nouvelles ; il les appelle ardemment ; il a soif de savoir ce qui se passe en France. Le 17 août, il écrit au commandant de la division du Levant :

« En général, quand vous écrirez, envoyez-nous les journaux que vous avez et une note de ce qui est à votre connaissance, car ici nous sommes souvent très longtemps sans nouvelles de France. »

Le 18 août, au consul de France, à Tripoli :

« Expédiez-moi de Tripoli un courrier pour me faire parvenir les nouvelles que vous aurez de France. »

Le 21 octobre, au Directoire :

« Je n^ai aucune nouvelle de France depuis le 18 messidor. »

Et le 21 novembre, au Directoire :

<c Nous avons soif de nouvelles d'Europe, nous n^en avons aucune. »

Le 16 novembre, il emploie la ruse pour en avoir des Anglais eux-mêmes. Il leur envoie un parlementaire, un jeune lieutenant des guides, nommé Guibert.

a Tâchez, lui dit-il, que l'amiral anglais vous remette les journaux qu'il pourrait avoir reçus d'Europe. »

La ruse ne parait pas avoir réussi, car le 21 novembre, il écrit au Directoire :

« Nous n'avons aucune nouvelle de l'Europe depuis

le 18 messidor; cela fait quatre ou cinq mois, nous en devenons un peu curieux 1 »

On peut Fen croire, lui qui avait donné à Joseph, le jour même de son départ pour TÉg^ypte, la commission expresse de lui envoyer tous les journaux parus pendant son absence.

Il alla jusqu'à expédier en Italie et à Malte une frégate dans le but unique de rechercher les gazettes ou de rapporter des nouvelles.

Cette privation si pénible pour lui, plus encore que pour ses compagnons d'armes, dura jusqu'au 5 février 1799.

Il écrit alors au Directoire avec une joie contenue :

a On annonce l'arrivée d'un bâtiment à Alexandrie ; depuis huit mois, c'est la première nouvelle d'Europe qui nous arrive 1 »

Revenons au Courrier d'Egypte. Si l'absence de nouvelles l'empêche de remplir sa mission principale, celle de juger les affaires de France, le journal n'en retient pas moins l'attention constante et méticuleuse de son fondateur.

Tout d'abord, il fait installer l'imprimerie avec les presses achetées à Paris. On ne perd pas de temps avec Bonaparte.

Il est au Caire depuis le 24 juillet. Trois jours après, message à Kléber qui est resté à Alexandrie :

« Envoyez-nous nos imprimeries arabes et françaises. »

En trois semaines, tout est prêt. Le 29 août 1798, paraît le premier numéro du Courrier (TÉgypte. Bonaparte T annonce à Kléber :

c Au Caire, le 29 août 1798.

a A Kléber.

a Vous trouverez ci- joint, citoyen général, le premier numéro du Courrier qui parait ici.

« Si vous avez encore une imprimerie arabe montée, faites imprimer dans cette langue l'article relatif à la fête du prophète et faites-le répandre dans tout le Levant. Vous m'en enverrez quatre cents exemplaires. »

Voilà une propagande bien entendue. Bonaparte journaliste n'est pas moins avisé que Bonaparte général.

Cependant, le but principal du Courrier (TÉgypte était manqué, puisque Bonaparte, ne sachant plus rien de la France, ne pouvait plus donner son avis sur ce qui s'y passait.

Il fallut, en attendant, se contenter de la chronique locale.

Ce fut l'objet d'un second journal, qui s'appela : la Décade égyptienne, journal littéraire et d'économie politique.

Il parut le 1^ octobre 1798, imprimé par Marc Aurel, imprimeur de l'armée, quartier des Français.

La Bibliothèque nationale en possède un exemplaire composé de trois volumes petit in-4o.

Il y avait en ce moment en Egypte, dans la phalange des politiciens, écrivains et littérateurs que Bonaparte avait amenés, un personnage célèbre naguère, tombé aujourd'hui dans Toubli et dans le mépris public. C'était Tallien, un rebut de la Révolution. Ce vainqueur de Robespierre, qui avait tenu une cour à Chaillot, n'avait pas été renommé dans les précédentes élections. L'idole de Paris avait perdu tout pouvoir, tout crédit. Il s'était réfugié sous la protection du général Bonaparte. Il était venu en Orient pour refaire sa fortune, ou plutôt pour gagner sa vie.

En sa jeunesse, au début de la Révolution, il avait été prote à l'imprimerie du Moniteur. C'était un prétexte pour faire du journalisme. Bonaparte le mit donc à la tête de son nouveau journal.

Il n'y avait place, dans cette gazette, pour aucun article politique. Le prospectus, signé par Tallien luimême, promettait un accueil empressé à toutes communications d'ordre littéraire, artistique ou économique. Il se disait animé d'un large esprit de tolérance à l'égard des Égyptiens. C'était déjà la pénétration pacifique.

<K Nous ne vivons plus dans ce temps où les conquérants ne savaient que détruire là où ils portaient leurs armes... »

« Aujourd'hui, au contraire, le Français respecte non seulement les lois, les usages, les habitudes, mais même les préjugés des peuples dont il occupe les territoires, etc.. »

Telle était bien, en effet, la politique sage et tolérante du général en chef.

Mais Tallien, rancien montagnard, le farouche jacobin, le terroriste thermidorien, n'allait pas tarder à donner un démenti à ce beau programme.

Quinze jours à peine après l'apparition du premier numéro de la Décade, éclate l'insurrection du Caire. Si habitué qu'il devrait être aux émeutes, Tallien perd la tête. On dirait que le sang de la guillotine lui remonte au cerveau. Le voilà prêchant le massacre de tous les prêtres musulmans. Il déclame contre le fanatisme, il dit que, si on le laisse impuni, toute l'armée sera détruire.

Bonaparte racontait l'année suivante à Rœderer ces incartades sanguinaires de Tallien :

« Tallien, dit-il, fit à ce sujet un journal bien conventionnel. »

Mais le général ne se laissa pas imposer par ces déclamations. Il réprima l'insurrection et, trois semaines après, la confiance et la tranquillité étaient rétablies dans l'armée et dans l'Egypte.

D'ailleurs, la Décade ne pouvait être que pacifique, étant l'organe des savants et des lettrés qui constituèrent l'Institut d'Egypte.

Bonaparte avait l'amour du détail ; il voulait que chacun, à tous les degrés, accomplit le mieux possible sa besogne, et il avait l'œil à tout.

Il ne tarda pas à trouver que son journal était mal imprimé. Sa coquetterie de journaliste en était choquée. Aussi écrit-il à Desgenettes, qui faisait partie de la rédaction, cet ordre de service :

c 24 novembre 1798.

a Comme le citoyen Marc Aurel ne peut pas imprimer la Décade et qu'il l'imprime mal, vous pouvez la faire imprimer à l'Imprimerie nationale par le citoyen Marcel, et avoir soin qu'elle paraisse régulièrement à toutes les décades. »

Bonaparte parle là en vrai directeur ; le journal est à lui, il le paie, l'entretient, et il veut qu'il lui fasse honneur.

Malgré tout, les choses ne marchaient pas à son gré : désordre et gaspillage ; rien ne pouvait le contrarier davantage.

Le 14 janvier 1799, il réorganise son imprimerie siu* de nouvelles bases, lui impose un règlement sévère, lui donne un inspecteur qu'il a sous la main et qui n'est autre que Bourrienne, son chef de cabinet

Les choses n'en vont pas mieux. Il faut trouver un homme capable et éprouvé pour diriger cette imprimerie. Il y a là, dans l'Institut, un écrivain, une sorte de commis de ministère, comme on disait autrefois, à qui Bonaparte a toujours témoigné de l'estime. C'est Poussielgue, l'ancien secrétaire de la Légation de Gênes, à qui Bonaparte commandait des articles pour son journal de Milan, la France çue de V armée d^Italie.

Il va le mettre à la tête de l'Imprimerie nationale du Caire. Et comme la Décade tient à son cœur de journaliste, il a bien soin de placer dans son ar^

rêté officiel du 9 février 1799 cet article prévoyant :

« Art. 2. — L'Imprimerie Nationale travaillera avec la plus grande activité à l'impression de la Décade. »

L'expédition de Syrie distrait pendant quelques mois son attention (10 février-20 mai 1799).

Puis vient la retraite. L'armée est en danger. Ce n'est guère le moment de faire du journalisme. Une seule chose intéresse Bonaparte, l'inquiète : les nouvelles de France qu'il ignore depuis de longues semaines. Enfin, au mois d'août, on lui apporte un paquet de gazettes d'Europe, que l'amiral anglais avait été trop heureux de lui faire parvenir.

C'était les désastreuses nouvelles d'Italie. Il passe la nuit à lire ces gazettes, il appelle Bourrienne et il lui dit :

<( L'Italie est perdue ! Les misérables ! Tout le fruit de nos victoires a disparu. Il faut que je parte. »

Et comme il a tant souffert en Egypte de la privation de journaux, la première lettre qu'il écrit à son retour en France, le jour même où il débarque à Fréjus, c'est pour ordonner au commandant du port de Toulon d'expédier le plus tôt possible à l'armée d'Egypte un aviso avec le Moniteur et autres papiers des six derniers mois ; « car, dit-il, l'armée est depuis plus de six mois sans nouvelle d'Europe. »

Des nouvelles I Des informations ! Ah I comme il en apprécie aujourd'hui la valeur !

Mais cela sera bientôt oublié.

Trois mois s'écoulent. Bonaparte devient le maître du gouvernement de la France.

Son premier soin est de supprimer nouvelles, informations, journaux, résolu à distiller goutte à goutte, dans son unique intérêt, pour son seul profit, et dans une si mince proportion, la connaissance des événements qui engagent la vie et l'honneur de tout un peuple 1

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