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LA PRESSE CLANDESTINE

Si habile que soit la police, si serrées que soient les mailles du filet, il s'y trouve toujours quelque fissure par laquelle passent les habiles. Bonaparte et Fouché, dès 1802, en firent l'expérience. Thibaudeau nous le raconte dans les lignes suivantes :

« Malgré l'activité de Fouché et la surveillance de la police, il paraissait toujours quelques écrits hostiles, et surtout royalistes, contre le gouvernement.

« Tel était le journal intitulé VlnçisihU^ établi en l'an VIII par le comité royaliste, qui s'imprimait clandestinement à Paris et qui contenait des détails de mauvais goût et dénués de vérité, sur l'intérieur du Premier Consul, aux Tuileries et à la Malmaison.

« Fouché lui en remit un jour un numéro où l'on disait qu'il projetait de divorcer, parce que sa femme ne pouvait pas lui donner d'héritier.

« Il le lut tout haut, en présence de plusieurs personnes, et eut l'air d'en rire.

a Rœderer, qui ne perdait pas une occasion d'attaquer Fouché, dit à ce sujet :

« Ce qui est le plus important, c'est un article du journal la Vedette de Rouen relatif aux observations faites sur l'organisation du Tribunat, article qui suffirait pour faire supprimer tous les journaux de Paris, s'ils n'étaient pas terroristes.

« Fouché balbutia quelques mots, et le Premier Consul eut l'air de ne pas faire attention à cette accusation. »

11 n'y avait pas que V Irti^isible. Un bulletin, écrit à la main, clandestinement distribué, répandait aussi des détails, vrais ou faux, sur la vie des premiers personnages de l'État, et spécialement du Premier Consul. On prétendait révéler ce qu'il disait, faisait ou pensait, à tout instant du jour et de la nuit. Les étrangers, qui étaient alors en grand nombre à Paris, répandaient ce bulletin dans toute l'Europe. Les journaux d'Allemagne et d'Angleterre y puisaient toutes sortes d'anecdotes scandaleuses, la plupart du temps controuvées.

La police découvrit et fit arrêter le rédacteur de ce bulletin; il se nommait Fouilloux. On trouva dans ses papiers la liste de ses abonnés et de ses patrons. On y voyait le corps diplomatique tout entier, le citoyen Serbelloni, ambassadeur de la République italienne, le marquis de Lucchesini, ambassadeur de Prusse, le comte Markow, ambassadeur de Russie.

Ce dernier indiquait même le sens dans lequel le bulletin devait être rédigé I

Le Premier Consul en parla, avec une apparente indifférence, devant le Conseil d'État.

« Il ne contient que des absurdités. Il paraît, d'après ce qu'on y dit de moi, que l'auteur ne connaît seulement pas mon physique; on y suppose desscènes galantes semblables à celles de Louis XV.

« En effet, je ressemble beaucoup à ce monde-là, n'est-ce pas? On m'y fait dépenser des sommes folles pour mes voyages à la Malmaison ; on sait comment je jette l'argent par les fenêtres. On y raconte une scène violente entre moi et Barbé-Marbois (ministre du Trésor) à qui j'aurais demandé quinze millions pour mon voyage de Lyon, et qu'il m'aurait refusés, tandis que je n'ai pas dépensé cinquante mille francs. On y parle de prétendues querelles entre moi et Lannes. J'ai dit au citoyen Serbelloni, à Lyon, en présence de plusieurs de ses compatriotes, qu'il avait donné trois cents francs à l'auteur et que son nom était sur la liste des abonnés. Il y a parmi eux bien d'autres gobe-mouches étrangers. On ne conçoit pasque des gens revêtus d'un caractère respectable en abusent poiu* encourager de semblables rapsodies. On exagère dans ce bulletin les dangers de l'opposition du Tribunat et du Corps législatif. On attribue à la crainte que j'en ai eue ma prétendue hésitation à faire mon voyage à Lyon. Il n'y en a eu aucune ; car, si Paris était devenu inquiétant, après avoir tout arrangé, je serais revenu dans trois fois vingtquatre heures. Tout était d'avance concerté et disposé par Talleyrand. »

Impassibilité ou dédain? Ces sentiments qu'il afSchait devant ses ministres et ses conseillers n'étaient qu'à la surface. Son âme ardente demeurait toujours

frémissante à la moindre piqûre faite à sa gloire ou à son amour-propre. Et les blessures qu'il supportait le moins patiemment, c'étaient celles des journaux. Nous en avons vu l'effet en Italie. Maintenant qu'il est au pouvoir suprême et qu'il domine la France, c'est la même sensibilité de peau.

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