GOMMENT IL LISAIT LES JOURNAUX
Dès la première heure du jour, aussitôt après le lever, il s'inquiétait de l'opinion.
« Que disent les journaux? Que dit-on de moi à Paris? » Telle a toujours été, tout le long de sa carrière, la première préoccupation de sa journée.
Il disait un jour à Fouché que, dans les batailles, dans les plus grands périls, au milieu des déserts même, il avait toujours eu en vue l'opinion de Paris et surtout celle du faubourg Saint-Germain. De même Alexandre tournait sans cesse ses regards vers Athènes et César vers Rome 1
On n'ignorait point, dans son entourage le plus intime, à quel degré il était sensible aux journaux. En voici un curieux témoignage. On sait qu'au moment du Consulat à vie, les frères de Bonaparte, qui, déjà, se croyaient de souche princière, poussaient à l'hérédité. Joséphine, d'un avis contraire, en causait un jour avec Thibaudeau, et elle lui dit :
a II serait utile de les démasquer dans quelques journaux. Pour Bonaparte lui-même, il n'y a que cela qui puisse le tempérer; il est très sensible aux
sarcasmes qui sont dans les journaux anglais. Aussi Tentendez-vous déclamer contre les écrivains et les avocats. »
Cette sensibilité n'est point particulière à Napoléon. Beaucoup d'hommes d'État l'ont éprouvée, qui ne l'avouent pas toujours. Dans notre siècle, Bismarck, ce grand manieur de journaux, en est im exemple. Parmi les contemporains de Napoléon, on peut citer Mettemich. Chateaubriand nous le dit dans ses Mémoires :
a Je sais combien Metternich craint les journaux ; je l'ai vu, à Vérone, quitter les affaires les plus importantes, s'enfermer tout éperdu avec M. de Gentz, pour brocher un article en réponse au Constitutionnel ou aux Débais. »
Dans les premiers temps, c'était Bourrienne qui faisait la lecture à Bonaparte. 11 écoutait en marchant de long en large dans son cabinet. Cette méthode lui permettait de faire de l'exercice, tout en travaillant.
Comme il ne savait point l'anglais, Bourrienne traduisait.
Bonaparte dit un jour à Joséphine, devant Thibaudeau :
a Je suis bien avec Bourrienne : c'est lui qui me donne les extraits les plus piquants des journaux anglais. »
C'est à ces journaux et aux journaux allemands qu'il donnait sa principale attention.
ItO NAPOLÉON JOURNALISTE
Quand Bourrienne tenait en main les journaux français :
« Passez, passez, lui disait-il, je sais ce qu'il y a. Ils ne disent que ce que je veux. »
Cette lecture se faisait souvent pendant le bain. On sait qu'il y restait quelquefois deux heures, malgré l'avis des médecins !
d Pendant ce temps, dit Bourrienne, je lui lisais les extraits des journaux, ou quelques pamphlets nouveaux, car il aurait voulu tout entendre, tout connaître, tout voir par lui-même. Tandis qu'il était dans le bain, il lâchait continuellement le robinet d'eau chaude et élevait la température du bain à un tel point que je me trouvais dans une atmosphère de vapeur assez épaisse pour m'empêcher d'y voir assez clair pour continuer la lecture ; on était alors obligé d'ouvrir la porte...
a Pendant qu'il se rasait, je lui lisais les journaux, en conmiençant toujours par le Moniteur, mais il ne donnait toute son attention qu'aux journaux anglais et allemands.
« Dès qu'il entendait quelque chose de remarquable, il se tournait brusquement de mon côté. »
Bourrienne ne conserva longtemps ni l'amitié ni la confiance de Bonaparte. 11 profitait de sa situation pour faire des affaires de fournitures militaires. Le Premier Consul avait horreur de ce trafic. Bourrienne, congédié, fut remplacé par un jeune homme de vingt-
PENDANT LE CONSULAT Iti
quatre ans, Méneval, qui savait l'anglais. Méneval fut chargé de la lecture des journaux.
Plus tard, sous l'Empire, cet office fut souvent rempli par le chambellan de service.
L'un d'eux, M. de Beausset, parfait courtisan, nous raconte que parfois cette lecture devenait fort embarrassante, quand il s'agissait des gazettes étrangères, remplies d'expressions dures et désobligeantes. « Un jour, dit-il, j'étais plus embarrassé que de coutume parce que je faisais cette lecture en présence de l'Impératrice, des pages, des maîtres d'hôtel et d'un grand nombre de valets de chambre de toute espèce. « Lisez, me disait Napoléon dès que je m'arrê- « tais pour respirer, lisez donc, vous en verrez bien « d'autres. » Je voulais m' excuser, l'assurant que je croirais manquer de respect. Il ne tint aucun compte et m'ordonna, en riant, de continuer. L'œil tendu sur les lignes que j'avais à lire et cherchant d'avance à en diminuer l'effet ou l'expression, j'arrivai à un mot que je remplaçai assez couramment par celui d'Empereur. Maladroit que j'étais, je lui donnais un titre que les journaux anglais n'avaient jamais voulu lui donner. Il me dit de lui apporter le manuscrit ; il lut tout haut le mot écrit que j'avais évité de prononcer, me rendit le papier et me dit de continuer.
« Le soir même, au cercle, je m'approchai du duc de Bassano et lui contai mon aventure.
— a Que voulez-vous, me dit-il, l'Empereur m'ordonne de lui mettre sous les yeux la traduction rigoureuse et littérale des journaux anglais, il faut bien lui obéir puisqu'il veut tout voir par lui-même. »
Le principal traducteur des journaux étrangers . était Mounier, le fils de l'ancien constituant. Il savait parfaitement l'anglais et Tallemand.
Cette lecture avait pour Napoléon le plus vif intérêt. Elle lui présentait l'avantage de connaître les dires de l'ennemi et de voir, pour ainsi dire, de revers, sa situation de chaque jour.
Souvent, au moment où on venait lui remettre ces gazettes tout humides encore de l'eau salée des contrebandiers, impatient d'avoir une première idée de ce qu'elles contenaient, il appelait Mounier et lui commandait de les déchiffrer en sa présence.
Il y avait, pour cet objet, un bureau spécial de traductions auprès du cabinet. Napoléon préférait ce travail à celui à peu près semblable que l'on faisait aux Affaires étrangères ou à la Police. Il se défiait également de l'un et de l'autre de ces ministères.
Il écrivait, un jour, à son frère Joseph pour l'assurer qu'il lisait lui-même toutes les pièces qui lui étaient remises, et, ajoutait-il, « probablement vous supposez que je connais la force des idées et des phrases. »