DE NAPOLÉON AU « MONITEUR
Sur la direction réelle, effective et constante de Bonaparte, sur sa collaboration assidue au Moniteur^ les témoignages abondent.
Le sien d'abord.
Dans ses immortels propos de Sainte-Hélène, il définit lui-même, avec la précision qui lui est propre, le caractère de cette collaboration.
Il venait de parcourir, avec une évidente satisfaction, un grand nombre de numéros du Moniteur dont il avait reçu la collection complète. C'était le 13 juin 1816.
Il dit à Las-Cases :
« Ces Moniteur^ si terribles et si à charge à tant de réputations, ne sont constamment utiles et favorables qu'à moi seul. C'est avec les pièces officielles que les gens sages, les vrais talents, écriront l'histoire; or ces pièces sont pleines de moi, et ce sont elles que je sollicite et que j'invoque. »
Il ajoutait qu^il avait fait du Moniteur Tâme et la force de son gouvernement, ainsi que son intermédiaire avec l'opinion publique du dedans et du dehors. Tous les gouvernements, depuis, l'ont imité plus ou moins.
« Ârrivait-il au dedans, parmi les hauts fonctionnaires, ime faute grave quelconque? Aussitôt, disait l'Empereur, trois conseillers d'État établissaient une enquête ; ils me faisaient un rapport, affirmaient les faits, discutaient les principes ; moi, je n'avais plus qu'à écrire au bas : Envoyé pour faire exécuter les lois de la République ou de VEmpire^ et mon ministère était fini.
a Le résultat public obtenu, l'opinion faisait justice. C'était là le plus redoutable et le plus terrible de mes tribimaux. S'agissait-il, au dehors, de quelques grandes combinaisons politiques, ou de quelques points délicats de diplomatie? Ces objets étaient indirectement jetés dans le Moniteur; ils attiraient aussitôt l'attention universelle, occupaient toutes les discussions ; c'était le mot d'ordre pour les partisans du gouvernement, en même temps qu'un appel à l'opinion pour tous. On a accusé le Moniteur pour ses notes tranchantes, trop virulentes contre l'ennemi ; mais, avant de le condamner, il faudrait mettre en ligne de compte le bien qu'elles peuvent avoir produit, l'inquiétude parfois dont elles torturaient l'ennemi, la terreur dont elles frappaient un cabinet incertain, le coup de fouet qu'elles donnaient à ceux qui marchaient avec nous, la confiance et l'audace qu'elles inspiraient à nos soldats... »
Il disait aussi que c'était une chose bien remarquable d'avoir traversé si jeune et avec tant de tracas les quinze années du Consulat et de l'Empire, sans avoir à redouter le Moniteur.
« Il n'est pas une phrase, ajoutait-il, que j'aie à en faire effacer. Au contraire, il demeurera infailliblement ma justification, toutes les fois que je pourrai en avoir besoin. »
Cette communication directe et quotidienne du gouvernement avec le public était, pour l'époque, une innovation aussi hardie et aussi heureuse que tant de nouveautés introduites par Napoléon dans les autres parties du gouvernement.
Son exemple a été, depuis, imité par tous les gouvernements du monde. Il existe partout un journal officiel. Mais qu'un souverain donne ouvertement son avis, l'écrive ou l'inspire de telle manière que nul ne l'ignore, qu'il le signifie de cette façon aux amis et aux adversaires, voilà ce que, depuis Napoléon, aucun souverain n'a osé faire ; aucun n'en a eu le courage, La force ou le talent.
Au témoignage de Napoléon sur sa collaboration directe au Moniteur^ s'ajoute celui de l'un de ses principaux collaborateurs dans son œuvre de restauration sociale, Chaptal, ministre de l'Intérieur.
« Napoléon, dit-il dans ses Mémoires^ se servait lui-même des journaux pour faire la guerre à ses ennemis, surtout aux Anglais. Il rédigeait personnellement toutes les notes qu'on insérait dans le Moni-
teur^ en réponse aux diatribes ou aux assertions qu'on publiait dans les gazettes anglaises.
« Lorsqu'il avait publié une note, il croyait avoir convaincu. On se rappelle que la plupart de ces notes n'étaient ni des modèles de décence, ni des exemples de bonne littérature ; mais, nulle part, il n'a mieux imprimé le cachet de son caractère et de son genre de talent. »
Chaptal, aigri par la brouille qui le sépara brutalement de Napoléon, nous paraît un peu sévère pour le maître journaliste. Un avis bien différent et plus autorisé est celui de Thiers qui a dit :
« Nous connaissons dans le Moniteur de 1800 à 1803 des articles écrits par lui pour répondre aux attaques des journaux étrangers, qui sont des chefs-d'œuvre de raison, d'éloquence et de style. »
Autre témoignage :
Sous le Second Empire, une commission fut instituée dans le but de réunir et de publier l'innombrable correspondance de l'Empereur. Le rapporteur de cette commission, le comte Rapetti, déclara que les articles de Napoléon parus dans le Moniteur devaient trouver place dans les œuvres complètes de l'Empereur.
Ces articles furent réunis, en effet. Cette collection incomparable fut l'objet de soins pieux et compétents. On réussit à la former sans grande difficulté, car, malgré l'anonymat obligatoire, il n'était guère possible de se méprendre sur l'identité de l'illustre rédacteur.
13t NAPOLÉON JOURNALISTE
Comme l'a dit Sainte-Beuve, on y reconnaît tonjours, malgré Tabsence de toute trace authentique^ la griffe du lion.
Malheureusement ce trésor unique pour l'histoire et la littérature fut brûlé lors de l'incendie des atelier» de l'hôtel du Moniteur en 1858. Jusqu'à cette époque, on avait conservé dans les archives du journal de nombreuses épreuves de ces articles portant des corrections de la main même de Napoléon. Elles furent également détruites ou perdues.
C'est un désastre irréparable.