LA COLLABORATION MATÉRIELLE DE NAPOLÉON AU « MONITEUR
Nous devons à un excellent historien de Napoléon, M. Guillois, quelques détails fort intéressants sur le côté pour ainsi dire matériel de cette collaboration. Il a pu compulser toutes les pièces qui se trouvaient aux archives du Moniteur avant Tincendie.
Ces documents sont de deux sortes :
1^ Communications directes faites par le secrétaire d'État Maret, écrites par lui, rarement signées ; elles portent généralement sur des insertions ou des suppressions qui doivent être faites dès le lendemain.
2P Notes émanant de Tun des deux directeurs du Moniteur^ Agasse ou Sauvo, qui envoient au secrétaire d'État le sommaire du prochain numéro.
Les indications de Maret sont les suivantes :
Bon.
Inadmissible.
A supprimer.
La plupart du temps, ces observations étaient faites sous la dictée même du Premier Consul.
Quand la rédaction était définitivement établie, Maret ou Bourrienne, suivant le cas, la faisaient parvenir à Sauvo, le rédacteur en chef.
Comme tout ce qui émanait du Premier Consul»
cela n'allait pas sans une certaine solennité.
La prose consulaire était transcrite par le chef du cabinet civil ou par le secrétaire d'État sur papier officiel portant en tête, finement gravée par Neigeon, l'image de la République, coiffée du bonnet phrygien, une hache dans la main droite, une couronne de lauriers dans la gauche. Le siège sur lequel elle est assise dans une attitude calme et ferme, porte la formule : « Au nom du peuple français », mais, détail significatif, un seul nom est gravé sur le socle : « Bonaparte, consul de la République. »
Il n'est point question des autres consuls, et dans la lecture que nous ferons bientôt du Moniteur^ il n'en sera, non plus, presque jamais question.
Voici le fac-similé d'une de ces communications (1).
Et en voici le texte :
a A insérer dans le numéro (Taujourdhui 30 plui^.
c 30 pluviôse an IX.
« Les habitants du département de l'Ardèche, réunis aux colonnes d'éclaireurs, sont parvenus à détruire les brigands qui le désolaient.
« Les habitants de la Lozère n'ont pas montré la même énergie et il existe encore des brigands dans ce département.
(1) Voir ci-contre ce fac-similé.
« Le Premier Consul a chargé le ministre de l'Intérieur de faire connaître aux habitants de l'Ârdèche la satisfaction du gouvernement, et à ceux de la Lozère son mécontentement de leur apathie coupable et de leur peu de zèle à se défaire des brigands. »
L'écriture de ce communiqué est de Bourrienne.
Le travail en commun du Moniteur se faisait généralement le soir, dans le cabinet de Bonaparte. C'était par là que finissait la conférence qui avait lieu tous les jours entre Bonaparte et le secrétaire d'État.
La nouvelle du jour occupait le tapis, car Napoléon avait de la peine, dans cette intimité, à sortir de la pensée qui l'avait captivé pendant la journée. Il se faisait apporter les principales dépêches, celles dont il était particulièrement préoccupé. La part qu'il fallait en faire au public, il l'indiquait luimême par de gros traits sur les marges. Le plus souvent il dictait des notes pour servir aux articles qu'il voulait faire paraître le lendemain dans le Moniteur; souvent aussi, il en dictait pour les petits journaux, afin que leur couleur particulière pût prêter des nuances différentes à ces publications semi-ofRcielles.
« De toutes les attributions du secrétaire d'État, dit le baron Fain, celle qui lui causa le plus d'insomnies était bien certainement la confection du Moniteur. Ce n'était pas assez que cette rédaction prit une partie des heures que l'expédition des ordres et des décrets se disputait avant minuit. Il fallait encore pendant la nuit en recevoir les premières épreuves, satisfaire aux messages par lesquels l'Empereur ajou-
tait OU retranchait, et quelquefois ces changements étaient tels que le secrétaire d'État osait différer rimpression pour en appeler à Napoléon plus calme du Napoléon ému.
« Au moment du coucher de Napoléon, qui avait lieu généralement de neuf à dix heures, souvent apparaissait à Timproviste Maret pour faire relire à TEmpereur quelque article destiné au Moniteur. »
Et, le lendemain matin, nous raconte encore le baron Fain, Napoléon aimait à relire dans le Moniteur les articles dont il avait lui-même dicté le texte ou le canevas. Les préoccupations de la politique ne l'empêchaient point de s'arrêter sur les articles littéraires du journal officiel, d'en exprimer son sentiment, car rien n'échappait à son coup d'œil.
Le Moniteur était étalé à part des autres journaux qu'il trouvait réunis en une liasse sur le coin de sa table.
Cette liasse contenait les onze journaux politiques dont l'existence était autorisée. Ceux-là, il les lisait lui-même.
Comme le temps lui manquait souvent pour parcourir les autres, et qu'il voulait néanmoins savoir ce qu'ils disaient, il chargea son bibliothécaire particulier, Ripault, ancien secrétaire de Kléber, de parcourir tous les journaux, sauf les onze politiques autorisés.
(( Il les lira avec attention, dit Napoléon, dans une lettre du 23 juillet 1801, il fera l'analyse de tout ce qu'ils contiennent, pouvant influer sur l'esprit public, surtout par rapport à la religion, à la philosophie et
aux opinions politiques. 11 me remettra tous les jours, entre cinq et six heures, cette analyse. »
On voit ici par quelle méthode le puissant esprit de Bonaparte se mettait en mesure d'embrasser, chaque jour, et dans son ensemble, la situation de son gouvernement et Tétat de F opinion publique. C'est ce qu'il appelait « son bilan ».
Pour cette utile besogne, il donnait à Ripault mille francs par mois.
Le consul journaliste exerçait son métier de directeur avec une extrême attention et avec ce soin minutieux du détail qu'il portait en toutes choses.
En voici un exemple piquant, entre bien d'autres.
Le 23 octobre 1800, le rédacteur en chef in partibuSy Sauvo, soumet au Premier Consul, par l'intermédiaire du secrétaire d'État, un certain nombre d'articles à publier. L'un de ces articles, signé du citoyen Goërtz, médecin, portait sur la vaccine.
En marge, Maret écrivit sous la dictée du Premier Consul :
« Toujours de la vaccine ! C'est bien ennuyeux 1 »
En effet, nous avons constaté que ce journaliste médical abusait de la vaccine. Le Moniteur de cette époque en est encombré. Bonaparte, que cela agaçait prodigieusement, ne pouvait arriver à s'en débarrasser, malgré ses protestations, — ce qui prouve, en passant, qu'un directeur de journal, si puissant et si
absolu qu'il soit, ne peut pas toujours empêcher qu'il ne s'y glisse, à son insu ou contre son gré, quelque insertion déplaisante ; le vrai maître, au fond, est celui qui est toujours présent : le secrétaire de rédaction.
Bonaparte éprouva ce désagrément plus d'une fois.
Rien que sur la vaccine nous avons relevé les numéros où il en est question, dans une période de quelques mois seulement. Nous avons compté jusqu'à vingt-neuf articles sur ce sujet, quelques-uns ont deux colonnes ; d'autres sont accompagnés de gravures ; et nous ne parlons pas des annonces ou réclames de même nature.
La médecine envahit même ce qu'on appelle les Variétés du journal. C'est une lecture morose; on conçoit combien elle devait déplaire à Napoléon qui ne croyait guère à la médecine.
S'il s'était borné à proscrire du Moniteur le genre ennuyeux, il n'y aurait qu'à louer sa direction.
Malheureusement, son caractère jaloux l'amena peu à peu à écarter du journal toute personnalité de quelque talent. Il n'y toléra que des secrétaires dociles et insignifiants. Il en résulta que bientôt le Moniteur n'eut plus d'autre intérêt que celui d'être l'organe direct de Napoléon 1 D'ailleurs, c'était assez pour être lu dans toute l'Europe.
L'attention que Bonaparte portait au Moniteur ne s'arrêtait pas à ces petits détails de rédaction.
11 savait bien qu'il ne suffit pas de composer un journal et d'imprimer sa pensée ; le principal souci du journaliste consiste à la répandre aussi loin que pos-
sible et à la mettre à la portée d^un nombre toujours plus grand de lecteurs.
Le Moniteur^ qui coûtait cent francs et qui n'était lu que par nécessité, en raison de son caractère officiel, avait un public assez restreint de lecteurs et d'abonnés. Que fait Bonaparte? Il n'hésite pas à forcer le tirage par des moyens qui ne lui coûtaient pas très cher, attendu que le Moniteur est imprimé aux frais de son réel propriétaire, le sieur Agasse.
Il fit répandre et distribuer gratuitement les numéros les plus importants dans toute l'Europe.
Pendant la plupart des guerres et jusqu'à la campagne de Russie, des courriers spéciaux partaient de Paris, chargés de correspondances officielles ou privées ; ils avaient aussi la mission de distribuer dans les bivouacs de l'armée des liasses de numéros du Moniteur.
Le soir, à la lueur des feux, le plus savant de l'escouade lisait à haute voix la prose de Napoléon. C'est ainsi que la pensée du grand homme pénétrait jusque dans les plus humbles cerveaux, les associant à ses vastes projets et à ses ardentes passions.
Dès le Consulat, et surtout pendant l'Empire, le Moniteur était lu à haute voix dans les réfectoires de tous les lycées.
Ce supplément à un repas souvent trop frugal a inspiré à un ancien élève du Lycée Napoléon les vers suivants :
... C'est alors qu'au dessert montait à la tribune, Le Moniteur en main, notre sergent-major.
Qui nous faisait, tonnant d'une voix de Stentor, Pour étouffer les cris de la troupe afTamée, Ronfler un Bulletin de notre grande armée I Certes, on n'en manquait pas dans ces temps glorieux 1
Les généraux en recevaient aussi leur part. Par -exemple, le 9 avril 1811, Napoléon écrit à Berthier :
« Je désire que vous fassiez partir ce soir le fils du sénateur Lecouteulx, aide de camp du prince d'Essling. Il sera porteur de plusieurs exemplaires du Moniteur •d'aujourd'hui que vous adresserez au prince d'Essling, au duc d'Istrie et au général CaiTarelli. »
Le 11 novembre de la même année, nouvelle recommandation à Berthier :
« Envoyez au duc de Raguse les Moniteur d'un mois; il y verra que les Anglais ont dix-huit mille malades et paraissent décidés à rester sur la défensive. »
Comme on le voit, grâce à l'appoint des lecteurs militaires, non payants il est vrai, mais répandus sur toute l'Europe, le Moniteur jouissait d'une publicité formidable.
Napoléon a pu dire justement que, par la voie du Moniteur^ û se faisait entendre dans l'Eiu^ope tout entière 1