DU PREMIER CONSUL
Le moment est venu de voir à l'œuvre le joumaliste^ Bonaparte, de le suivre pas à pas dans son rôle de directeur, de rédacteur ou d'inspirateur, à traversles quatre années du Consulat.
Ces années, si pleines, si fécondes pour la France,, sont aussi celles pendant lesquelles Bonaparte a imprimé le plus fréquemment au Moniteur le cachet de sa puissante personnalité.
Tout d'abord, en parcourant la collection, on est frappé de l'art extraordinaire avec lequel Bonaparte s'est servi du journal pour sa réclame personnelle.
a Un souverain, a-t-il dit, doit toujours confisquer la publicité à son profit. »
Il a mis en pratique cette maxime, largement,, constamment, avec adresse, ingéniosité et variété;, chaque numéro est consacré à sa gloire, à l'exclusion de tout autre nom.
Impossible d'escamoter ses deux collègues du Consulat avec plus de désinvolture.
i4t NAPOLÉON JOURNALISTE
A peine y trouve-t-on, de loin en loin, et par la force des circonstances, la mention de ses principaux collaborateurs, civils ou militaires. Parfois ils sont nommés, mais jamais un éloge qui les mette en vedette.
Plus tard, seulement, sous l'Empire, quand Tinimortalité pour lui assurée le mettra à Tabri de toute rivalité, il citera des noms, racontera des faits, reconnaîtra des services, mais il aura soin de ne point rehausser les situations, ni de grandir les personnages, comme si cela eût pu diminuer sa gloire personnelle.
On eût dit qu'il craignait les talents, lui qui pourtant en avait d'incomparables.
En ce qui le touche personnellement, pressé comme toujours, il n'attend pas. Quelques jours à peine après le 18 Brumaire^ avant même Marengo, le Moniteur le compare à Alexandre le Grand.
Voici ce que nous lisons dans le Moniteur du 25 octobre 1799 :
« Quelle que soit la diversité des opinions sur le Consul Bonaparte, tout le monde est d'accord sur ses rares talents, sur son intrépidité dans rexécution de ses plans, la fermeté de son caractère et sa constance dans ses principes : depuis qu'il a été nommé au commandement des armées, il n'a cessé de montrer une énergie que les obstacles n'ont fait qu'accroître et une activité qui a déconcerté toutes les mesures de l'ennemi. Toujours actif, toujours Bonaparte, soit qu'il combatte ou qu'il négocie^ soit qu'il récompense ou qu'il punisse, se décider est pour lui Taflaire d'un moment, d'un mot, tant son esprit est
prompt et juste. Partout où il rencontre le nœud gordien, il s^arme de Tépée d'Alexandre et le tranche sans s'amuser à le défaire. »
Le français, vers ou prose, ne suffit point aux flatteurs. C'est souvent en latin et en vers latins, que s'exerce leur verve adulatrice. Le Moniteur en est encombré ; le latin y sévit autant et plus même que la vaccine dont l'envahissement déplaisait si fort à Bonaparte.
Comme il n'était guère latiniste, on peut penser qu'il faisait insérer sans les lire ces odes que, seuls, pouvaient goûter les professeurs et les lettrés.
Le 23 septembre 1801, à l'occasion de la fondation du Consulat, récurrente fondationis Reipublicm Die^ c'est une colonne entière de vers pour célébrer le jeune héros incomparable dans la paix et dans la guerre.
Inçictwn juvenem consilio et manu.
A la paix de Lunéville, signée le 9 février 1801, c'est une ode en bien mauvais vers français :
Sa tête féconde en miracles En moyens change les obstacles.
O dieux 1 veillez sur Bonaparte 1
Au sort d'une tête si chère S'attachent, du double hémisphère, L'indépendance et le repos 1
Il y a trois colonnes de ce genre, dues à l'inspiration d'un fonctionnaire, ex-chef de division aux Relations extérieures, poète d'occasion, nommé Caille.
Le latin reprend le pas à roccasion de la paix d'Amiens :
Pax Ambianensis Napoleoni Bonapartœ Heroi unico Saline, héros invicte, Dei certissima cura.
Plus loin, nous trouvons une autre poésie sur cette paix d'Amiens qui fit naître dans toute TEurope tant d'espérances, si promptement déçues :
De Face.
Heroem nutris, (kUlia, plaude tihi.
Le poète ajoute : Pareil aux plus illustres généraux de l'antiquité, il a tenu dans sa main les foudres des Scipion :
Tenuitquct ubicumque per omnem
IttUiam atque Africain^ fulmina Scipionum.
Le journaliste consulaire se révéla le soir même du coup d'État de Brumaire. Bonaparte est à peine remis des rudes émotions de la journée passée à Saint-Cloud. Il rentre à Paris, sombre et résolu. Il se rend bien compte qu'il vient d'ajouter une date au calendrier révolutionnaire, que son coup de force va être interprété dans le sens d'une réaction contre la liberté, qu'il faut bien vite, et avant tous les autres, donner le mot d'ordre à l'opinion.
Ce sera l'objet d'un article qui ne peut pas être publié officiellement, mais qui servira de thème aux
amis qu'il possède dans les journaux, spécialement à Regnault et à Rœderer.
Voici ce premier manifeste du journaliste consul, dicté le 19 brumaire au soir, dans le cabinet où il avait réuni ses collègues Cambacérès et Lebrun :
a Le cercle des révolutions diverses, dont se compose l'ensemble de notre Révolution, présente une telle succession d'événements, presque toujoursaccom* pagnes de réactions, qu'il semble désormais établi que toute action suppose réaction, et que déjà même, on se hasarde à prononcer ce mot funeste.
a On conçoit alors bien mal la journée du 18 Brumaire on en dénature le caractère ; on méconnaît l'empire des temps auxquels enfin nous sommes arrivés.
a Que, durant la tourmente révolutionnaire, on ait agi et réagi aussitôt, c'est ce qu'il est facile d'expliquer; il n'existait point d'accord entre les idées et les institutions; et tout, dans le monde politique, comme dans le monde physique, est soamis à cette loi de la nature qui veut que les événements se balancent et s'équilibrent mutuellement. Cet équilibre une fois rompu, il n'y a plus que choc, déchirement et chaos, jusqu'à ce que les deux bassins de la balance, se pondérant également, reprennent leur assiette. Ainsi, depuis 89 jusqu'en 92, les idées et les institutions ne se balançaient plus, n'étant plus de niveau, nous avons vu l'action et la réaction constante de la liberté contre le despotisme et du despotisme contre la liberté, de l'égalité contre le privilège et du privilège contre l'égalité.
« La déclaration royale du 23 juin fut la réaction
de la réunion des trois ordres ; la Nuit du 4 Août fut la réaction du 23 juin. Le triomphe des nouvelles idées sur les vieilles institutions fut enfin décidé par le 10 Août, mais les vieilles idées luttèrent à leur tour contre les institutions nouvelles. Si des âmes généreuses s^étaient élevées jusqu'à la pensée de la République, elles laissaient toutefois, bien loin derrière elles, des esprits tardifs ou indociles : et des souvenirs, des sentiments, des préjugés monarchiques se réinterposèrent entre le gouvernement nouveau et le gouvernement passé. On agit et on réagit donc encore ; et l'action, comme la réaction, prenant un caractère d'autant plus violent que les passions étaient plus exaspérées, toutes deux exercèrent à la fois leur force contre les idées et contre les personnes. Contre les personnes, plus de garantie pour la sûreté individuelle ; on vit la vengeance punie par la vengeance, le crime par le crime. Contre l'idée, plus de principe sans atteinte... »
Le Moniteur n'étant pas encore à la disposition de Bonaparte, cet article de haute philosophie politique passa dans les journaux à sa dévotion.
Mais, aussitôt que le Moniteur a reçu l'investiture officielle, la prose de Bonaparte apparaît. C'est le 30 décembre 1799. Il débute par un démenti bref et péremptoire, sec comme un ordre militaire. Il n'y a pas à s'y tromper. On reconnaît la voix du nouveau maître :
« L'i4mî des lois dit que le premier consul Bonaparte vient de commander une fête qui coûtera deux cent mille francs.
« Cela est fauxl
« Le premier consul Bonaparte sait que deux cent mille francs sont le prêt d^vne brigade pendant six mois. »
Les notes de ce genre sont rares, car les attaques personnelles contre Bonaparte cessèrent promptement. La police, de qui relevaient ma^tenant les journaux, leur fit comprendre que ce jeu était dangereux.
La collaboration du Premier Consul au Moniteur va revêtir désormais un caractère exclusivement politique ; elle touche parfois aux événements de Tintérieur, mais le plus souvent, on pourrait dire presque toujours, elle s'applique aux questions étrangères, spécialement à celles concernant l'Angleterre.
C'est contre la perfide Albion, comme on disait alors, que s'exerce, sans trêve, l'esprit journalistique de Bonaparte.
Le Moniteur fut le champ clos où il déploya sa fougue de polémiste, principalement pendant les trois premières années du Consulat. Presque dans chaque numéro apparaît cette rédaction ardente dont l'origine se révèle aux premiers mots.
Souvent ces articles, très soignés dans la forme, sont censés venir de Londres. Le soi-disant correspondant se pose en ami de Fox, en ennemi de Pitt et de Windham. En réalité, ces articles furent rédigés dans le cabinet des Tuileries.
Cette guerre de plume, à laquelle répliquait de son côté la presse anglaise, n'était pas faite, comme on le
pense, poiir calmer les esprits, et la faute en était aussi bien à Londres qu'à Paris. Dans les deux pays, les esprits étaient montés à un degré que nous avons peine à concevoir aujourd'hui.
L'historien du Consulat et de l'Empire a décrit éloquemment le talent de journaliste déployé à cette époque par Bonaparte. Nous ne saurions mieux faire que de citer ces pages. Elles s'appliquent à la période pendant laquelle le Premier Consul négociait avec le gouvernement anglais, en vue de la paix qui fut réalisée par le traité d'Amiens (1801).
« Voulant appeler à son secours l'opinion de l'Angleterre et de l'Europe elle-même, il joignait aux notes de son négociateur, qui ne s'adressaient qu'aux ministres anglais, des articles au Moniteur qui s'adressaient au public européen tout entier. Dans ces articles, modèles de polémique nette et pressante, qui étaient écrits par lui et dévorés par les lecteurs de toutes les nations, attentives à cette scène singulière, il caressait les ministres anglais actuels, les présentait comme des hommes sages, raisonnables, bien intentionnés, mais intimidés par les violences des ministres déchus, M. Pitt et surtout M. Windham. C'est particulièrement sur ce dernier qu'il jetait les sarcasmes à pleines mains, parce qu'il le considérait comme le chef du parti de la guerre. Dans ces articles, il cherchait à rassurer l'Europe sur l'ambition de la France ; il s'attachait à montrer que ses conquêtes étaient à peine un équivalent des acquisitions que la Prusse, l'Autriche et la Russie avaient faites lors du partage de la Pologne ; que cependant elle avait rendu trois
OU quatre fois plus de territoire qu'elle n'en avait retenu ; que l'Angleterre, en retour, devait restituer une grande partie de ses conquêtes; qu'en gardant le continent de l'Inde elle restait en possession d'un empire superbe auprès duquel les lies contestées n'étaient rien ; qu'il ne valait pas la peine pour ces iles de verser plus longtemps le sang des hommes ; que si la France, à la vérité, semblait y tenir si fortement, c'était par honneur, pour défendre ses alliés, pour garder tout au plus quelques relâches dans les mers lointaines ; que, du reste, si on voulait continuer la guerre, l'Angleterre pourrait bien, sans doute, conquérir encore d'autres colonies, mais qu'elle en avait déjà plus qu'il n'en fallait à son commerce; que la France avait tout autour de ses frontières des acquisitions bien autrement précieuses à faire, entrevues par tout le monde sans les désigner, puisque ses troupes occupaient la Hollande, la Suisse, le Piémont, Naples, le Portugal et qu'en définitive on pourrait encore simplifier la lutte, la rendre moins onéreuse aux nations, en la réduisant à un combat corps à corps entre la France et l'Angleterre.
<c Le général écrivain se gardait de blesser l'orgueil britannique ; mais il faisait entendre qu'une descente serait enfin sa dernière ressource, et que si les ministres anglais voulaient que la guerre finit par la destruction de l'une des deux nations, il n'y avait pas un Français qui ne fût disposé à faire un dernier et vigoureux effort pour vider cette longue querelle, à l'éternelle gloire, à l'éternel profit de la France.
« Mais pourquoi, disait-il, placer la question dans ces termes extrêmes ? Pourquoi ne pas mettre fin aux
ISO NAPOLÉON JOURNALISTE
maux de rhumanité ? Pourquoi risquer ainsi le sort de deux grands peuples?
« Le Premier Consul terminait Tune de ces allocutions par ces paroles singulières et si belles, qui devaient avoir un jour une si triste application à luimême :
a Heureuses, s'écriait-il, heureuses les nations,. a lorsque, arrivées à un haut point de prospérité, elles « ont des gouvernements sages, qui n'exposent pas a tant d'avantages aux caprices et aux vicissitudes « d'un seul coup de la fortune. »
« Ces articles, remarquables par une logique vigoureuse, par un style passionné, attiraient l'attention générale et produisaient sur les esprits une sensation profonde. Jamais gouvernement n'avait tenu ce langage ouvert et saisissant I »
Il faut ajouter, à ce que dit Thiers, que jamais on n'avait vu semblable polémique dans l'organe officiel d'un gouvernement. Cette campagne de presse entreprise par Bonaparte est la première que l'on rencontre dans l'histoire des temps modernes. Arme infiniment dangereuse ! Elle exerce une influence puissante sur l'esprit populaire, envenime les différends, attise les haines, crée des malentendus ; elle amasse des matériaux qu'une étincelle enflammera à la première occasion.
En ce qui concerne la campagne de presse qui nous occupe, on ne peut pas dire qu'elle a déchaîné la guerre entre la France et l'Angleterre ; cette guerre était inévitable à cause de l'importance de l'enjeu, qui était Malte et, par conséquent, la maîtrise de
la Méditerranée. Mais elle a rendu impossible toute conciliation. Elle a créé entre Londres et Paris un état d'irascibilité et de haine qui a longtemps séparé deux grands peuples faits pour s'entendre.
Le danger de ce genre de journalisme inauguré par Bonaparte consistait dans le fait que celui qui tenait la plume du côté français était le chef du gouvernement et que tout le monde le savait.
C'est au lendemain même de Brumaire que Bonaparte, en possession de son Moniteur, ouvrit le feu contre Pitt. Il le prend à partie personnellement dans les termes les plus énergiques.
a II est impossible, s'il n'est pas le plus obstiné des hommes, qu'il ne reconnaisse enfin la profondeur de l'abîme dans lequel il va précipiter sa nation ; il faut qu'il en soit le plus insensé s'il n'emploie pas autant ses moyens pour le combler qu'il semble en avoir pris pour le creuser. De tous ces moyens, le plus puissant, le seul peut-être qui soit véritablement efficace, c'est la paix. » (17 novembre 1799.)
Ce mot, PAIX, nous allons le trouver à chaque numéro du Moniteur, La paix à l'extérieur, comme à l'intérieur 1 C'est une imploration, presque une supplication, adressée à l'Angleterre.
Comme s'il avait le pressentiment qu'il périrait un jour par la guerre, Bonaparte ne cesse d'invoquer, d'im accent pour ainsi dire angoissé, les bienfaits de la paix. En feuilletant le Moniteur de cette époque, imprimé sur beau papier de fil, parfaitement mis en
page, nous rencontrons à chaque instant le leitmotiv de la paix, d'une paix compatible, bien entendu, avec rhonneur de la France et aussi celui de la Grande-B retagne .
Un jour, le correspondant supposé de Londres s'écrie d'un ton désespéré :
« Comme le monde dans ce pays est déterminé à soumettre ses volontés et ses opinions à celles des ministres du jour, il faut attendre avec une pieuse résignation que son auguste personne soit lasse de la guerre ; il faut attendre de nouvelles expéditions, de nouvelles capitulations bien honteuses, de nouveaux désastres, des revers plus terribles encore que ceux que nous avons éprouvés; alors nous verrons peutêtre tourner à la paix la girouette plantée sur la trésorerie... »
Parfois le ton du Moniteur s'adoucit et tend même à la plaisanterie. Il faut convenir qu'il n'a pas la manière, à moins que le parfum de l'ironie, sensible aux contemporains, ne se soit évaporé avec le temps.
Voici un écho sur M. Pitt :
« Nouvelle intéressante : un lièvre de M. Pitt s'est échappé de son hôtel par les derrières de Downing Street. Poursuivi par un basset, il s'est réfugié chez M. Dundas d'où on l'a rapporté avec empressement à son maître. »
Sur le moment cela pouvait paraître fort plaisant ; nous ne pouvons que le supposer.
A mesure qu'en avance dans la lecture du Moniteur^ les affaires anglaises Taccaparent presque complètement. La première page leur est toujours consacrée. Bonaparte, en bon journaliste, suit attentivement les répliques des journaux anglais. Ceux-ci prétendaient que la France était livrée à T anarchie. Bonaparte répond le 30 nivôse an VIII :
<c II faut détromper les rédacteurs anglais en les assurant qu'il n'y a ni bouillonnement, ni opposition dans le corps politique en France, parce qu'il n'y existe qu'ime même volonté, un même sentiment, un même désir et un même besoin, celui de l'ordre. »
Aux insultes, le Premier Consul réplique par une note dans laquelle on reconnaît aisément son genre. On y retrouve aussi les réminiscences classiques qu'il a toujours affectionnées.
a C'est un usage très ancien que de dire des injures à ses ennemis. Les dieux d'Homère s'injurient l'un l'autre; ses héros se provoquent aux combats par des outrages. Les chants de guerre des sauvages sont composés d'injures comme le sont les manifestes des rois et les harangues des orateurs. L'usage qui autorise ces formes grossières veut aussi qu'on y attache peu d'importance.
a Les armes et non les propos font le destin des empires, et, pour l'ordinaire, la paix, soit qu'on l'accepte, soit qu'on l'impose, ne se détermine pas par la balance des invectives.
« Nous ne pouvons nier qu'en ce genre les Anglais n'eussent sur nous l'avantage. »
L'appel à la paix se fait de plus en plus pressant. Tout est prétexte pour parler de la paix.
Le 22 janvier 1800, le Moniteur saisit roccasion d'une rencontre entre deux célèbres poètes allemands, Kotzebue et Schiller :
« Ces deux grands auteurs dramatiques allemands se sont rencontrés à Weimar. Ils se sont donné rendez-vous, dit-on, pour composer une pièce de société-
« Les deux plus grands gouvernements de l'Europe ne se réuniraient-ils point pour lui donner la paix?
« Nous aurions un chef-d'œuvre de plus. »
Le Moniteur de mars 1801 nous donne un exemple de la manière dont le Premier Consul inspire son journal, quand il ne dicte pas lui-même.
Il écrit à Talleyrand le i^ mars 1801 :
« Faire mettre dans le Moniteur et le Rédacteur un article propre à frapper les cabinets étrangers et qui fera connaître la différence de la marche diplomatique des Consuls et de celle de l'ancien Directoire, en appuyant sur l'exécution donnée au traité fait avec le grand maître de Malte ; sur la stricte exécution du cartel fait avec les Anglais, en conséquence duquel les Consuls ont fait mettre en liberté sir Robert Barclay ; sur la levée de l'embargo sur les vaisseaux danois et les deux Consuls danois reçus.
« Dire aussi, quoique plus légèrement, que le caractère des envoyés nouveaux nommés par les paya étrangers... est une garantie des instructions qu'ils doivent avoir, de suivre toutes les formes reçues dans
ces pays, en observant tout ce qui peut dépendre d'eux pour maintenir rharmonie et la paix. »
Quelques semaines plus tard, en mars 1801, a lieu le coup de force exécuté contre Copenhague par la flotte anglaise de Parker et Nelson. L'événement a fait grand bruit en Europe, tant pour la barbarie de l'attaque que pour l'héroïsme de la résistance. Les Danois, dans la journée du 2 avril, avaient payé cher leur adhésion à la ligue maritime des neutres ; mais ils avaient aussi fait payer fort cher aux Anglais leur attaque.
Bonaparte, très ému, veut faire connaître à toute l'Europe son impression.
Il écrit à ce sujet une note fort éloquente insérée au Moniteur du 16 avril 1801. Cette note était tout entière écrite de la main de Bonaparte, chose rare* Elle a paru dans la Correspondance. C'est donc, sans doute possible, la rédaction même du Consul journaliste. La voici :
a Je finirai par payer à ce brave peuple (danois) le tribut d'éloges que méritent son sang-froid, son patriotisme et sa haine contre les Anglais. Les cinq sixièmes des habitants de cette capitale ont résolu de s'ensevelir sous les ruines de leur ville plutôt que de consentir à une capitulation honteuse. Le Prince royal est leur digne Prince.
« Dans cette scène dramatique, dont on attend l'issue avec inquiétude, les Danois ont pour eux la justice, la bonne conduite et les vœux des gens de bien de toute l'Europe. Grand Dieul Est-ce là la
nation qui se bat pour l'organisation, pour les principes conservateurs, pour consolider l'autorité des gouvernements établis? Puissances de l'Europe, que le gouvernement anglais eût eu en sa puissance les cinquante mille braves qu'ont les armées françaises, qu'il eût vaincu à Marengo, à Hohenlinden, que seriezvous devenues? »
Le texte de cette ardente philippique est conservé aux archives des Affaires étrangères. Dans la Correspondance, il est dit que cette rédaction, tout entière de la main du Premier Consul, diffère de celle qui fut imprimée au Moniteur.
C'est exact ; nous l'avons vérifié. Sans doute, Talleyrand, porté par son tempérament comme par sa fonction à adoucir les angles, aura enlevé à la rhétorique du Premier Consul ce qu'elle avait d'excessif et de provocant. En général, Bonaparte approuvait, après coup, les ménagements apportés par son ministre.
En avril 1801, on apprend la mort tragique de Paul I®^, survenue dans la nuit du 24 mars.
Bref commentaire dans le Moniteur :
« Paul I^' est mort dans la nuit du 24 au 25 mars. L'escadre anglaise a passé le Sund, le 31.
« L'histoire nous apprendra les rapports qui peuvent exister entre ces deux événements. »
Les appels constants de Bonaparte à la paix ne trouvent point un écho en Angleterre. Le glorieux {général n'est point homme à demeurer dans cette
attitude de suppliant. Son sang bout d'impatience et d^indignation. Le ton du Moniteur va changer. Aux accents pacifistes, vont succéder les coups de clairon. Cela débute le 9 mars 1800. La première note belliqueuse du Moniteur se trouve dans une proclamation aux Français ; elle est signée des trois Consuls, mais, au ton du langage, on peut être assuré que Bonaparte tient la plume. Ne reconnaissez-vous pas sa griffe dans ces deux phrases ?
a Le ministère anglais repousse nos propositions de paix. Pour commander la paix, il faut de l'argent, du fer et des soldats. »
Mais voici que survient en Angleterre un changement de ministère. Le Moniteur le salue par ces lignes ironiques :
« M. Pitt se retire, si Ton peut appeler se retirer que de passer d'une rue dans celle qui est à côté. »
Bonaparte s'éloigne pour quelque temps de Paris ; la campagne de Marengo est ouverte. Mais ne pensez pas qu'il perde de vue son journal. Loin de là, il s'en sert, de loin, à toute occasion. Le 14 mai 1800, il est à Lausanne, tout entier aux préparatifs du passage du mont Saint-Bernard.
On lui annonce l'arrivée à Toulon de Davout et de Desaix. Il faut signaler la nouvelle à l'opinion publique. Aussitôt il écrit aux Consuls de faire mettre dans le Moniteur « quelques phrases qui fassent sentir que ces deux généraux ont soutenu, même après son
départ d'Egypte, la réputation qu'ils s'étaient acquise dans les campagnes de Hollande et du Rhin. »
Cette indication sommaire doit suffire au journaliste chargé de rédiger l'article.
Le lendemain, si occupé qu'il soit en ces graves moments, il voit dans les journaux qu'il aurait écrit à sa mère une lettre dans laquelle il annonce qu'il sera à Milan dans un mois.
Vite, un démenti catégorique destiné au Moniteur :
« Cela ne peut pas être dans mon caractère. Bien souvent, je ne dis pas ce que je sais, mais il ne m'arrive jamais de dire ce qui sera. »
Et comme il ne veut pas qu'on prenne trop au sérieux ce démenti un peu bourru, il ajoute :
a Je désire que vous fassiez mettre à ce sujet une note dans le Moniteur , sur le ton de la plaisanterie. »
Ce ton ne lui étant pas naturel, il s'en remet à celui qui tiendra la plume en son nom.
Deux mois plus tard, après Marengo, de retour à Paris, il veut encore tâter de la plaisanterie ; il écrit à Talleyrand de faire faire une caricature qui représenterait le ministre Thugut entre le doge de Venise et un Directeur cisalpin.
Puis il donne une esquisse du dessin :
« L'allusion devrait rouler sur ce qu'il dépouille l'un en conséquence du traité de Campo-Formio et emprisonne l'autre parce qu'il ne reconnaît pas le traité de Campo-Formio. »
C'est, en effet, un assez joli sujet de caricature. Nous n'avons pu savoir s'il a été traité conformément au goût du maître inspirateur.
La campagne est terminée. A Marengo, Bonaparte a réglé le compte des Autrichiens. Il revient à Paris et il reprend contact avec le Moniteur. Il va s'en prendre, avec un nouvel acharnement, avec une fureur de polémiste enfiévré, à ces ministres anglais qu'il appelle « des fauteurs de guerre et de révolution ».
C'est toujours contre la guerre qu'il s'emporte, contre cette guerre qui était pourtant, comme l'a si bien dit Thiers, son art, sa gloire, sa puissance.
a II s'était attaché à la décrier dans les diatribes éloquentes contre M. Pitt, insérées au Moniteur et il disait qu'il voudrait bien qu'on envoyât M. Pitt et ses adhérents bivouaquer sur les champs de bataille ensanglantés, ou croiser jour et nuit au milieu des tempêtes de l'Océan, pour leur enseigner ce que c'était que la guerre. »
L'article auquel Thiers fait allusion est un des plus beaux exemples du talent journalistique de Bonaparte. On le sent vibrer dans cette philippique enflammée qui parut au Moniteur le 11 juillet 1801.
(( Lorsqu'il existe dans une nation des hommes furibonds et assez ennemis de l'humanité pour désirer des guerres perpétuelles et d'extermination, on devrait bien se garder de les admettre dans les conseils, mais les faire passer des années entières loin de leur famille, de leur patrie, sur les cutters blo-
quant des rades, au sein des tempêtes de Thiver, ou les placer au milieu des déserts de TArabie, ou sur le champ de carnage le jour d'une bataille ; si tout sentiment d'humanité n'était pas étouffé dans leurs cœurs, ils abjureraient sans doute ces principes atroces. On a toujours vu que les hommes qui crient à tue-tête guerre à mort dans une assemblée sont des lâches qui ne sont jamais sortis du sein de la mollesse, car l'homme brave fait la guerre pour l'honneur, la gloire, le bien de son pays, et emploie ses veilles, ses discours, à ramener les nations à des sentiments de fraternité, de conciliation et de justice. »
Voilà de nobles paroles, de généreuses pensées, qu'il y a quelque mérite à proclamer quand on est, à trente ans à peine, ceint des lauriers de Lodi, Arcole, Mantoue, Rivoli, Marengo et qu'on est proclamé dans toute l'Europe comme le premier capitaine de son temps.
Ces appels désespérés à la paix ne trouvent aucun écho en Angleterre. Le ministère libéral et conciliant de Fox est renversé en octobre 1801. Pitt revient au pouvoir. Le ton des articles inspirés ou dictés par le Premier Consul devient de plus en plus violent.
Lui-même en était arrivé à un état visible d'énervement. La lecture qu'on lui faisait chaque matin des journaux anglais lui causait de véritables accès de fureur. Il en était obsédé. Il en parlait à tous ceux qu'il voyait. 11 suivait d'un œil inquiet et attentif les négociations qui se passaient à Londres entre M. Otto et lord Hawkesburry.
PENDANT LE CONSULAT Iftl
Les journaux ^anglais redoublaient de violence. Ils allèrent jusqu'à insulter notre ambassadeur.
L'objet de la discussion était Malte. Là-dessus, le Premier Consul était inébranlable. Il était parvenu au comble de l'irritation. Aussi les incidents se multiplient.
En avril 1801, Nelson bombarde notre flottille devant Boulogne. Les esprits, des deux côtés du détroit, étaient singulièrement montés. Les Anglais se plaignaient vivement des articles publiés en France, moins à cause de leur contenu qu'en raison de leur caractère oflîciel. Et Bonaparte faisait répondre que tous les journaux anglais devaient également être considérés comme officiels, du moment que le gouvernement laissait passer leurs insultes sans les poursuivre.
Les préliminaires de paix signés à Londres en septembre 1801, accueillis avec faveur par le peuple anglais, n'arrêtèrent point, autant qu'on aurait pu l'espérer, l'hostilité des gazettes anglaises. Le ton ne baissa guère non plus dans les journaux français et principalement dans l'organe officiel du Premier Consul.
Voici, le 21 janvier 1802, une réponse aigre et brève aux journaux anglais qui avaient annoncé que la femme du Premier Consul avait fait venir sa voiture de Londres. On ne faisait pas encore blanchir son linge à Londres 1
« Il est faux que Mme Bonaparte ait commandé une voiture à Londres. »
L'expédition de Saint-Domingue vint aviver la guerre de presse. Le Moniteur relève avec mauvaise
humeur les insinuations de la presse anglaise. C'est Bonaparte qui parle ; on reconnaît le ton de sa voix. L'article est du 2 février 1802 ;
« C'est toujours avec un nouvel étonnement que nous voyons de longs articles des journaux anglais et les discours des membres du Parlement sur la sortie de l'escadre de Brest. Il est difficile de concevoir comment, lorsque nous sommes en état de paix, une expédition qui se rend à Saint-Domingue pour y établir la tranquillité, peut inquiéter la Jamaïque. On ne reconnaît pas dans ces discours les sentiments d'Européens civilisés, mais les craintes des Tartares du Thibet. Pour l'honneur de la civilisation de notre siècle, ne nous faisons pas plus barbares et plus fous que nous sommes. Ces discussions puériles et qui montrent simplement la mauvaise foi des hommes qui les provoquent, sont bien contraires aux ordres qui furent donnés à Brest lors de la signature des préliminaires.
« C'est la plus grande injure que l'on puisse faire à des Européens civilisés, que de leur laisser voir que l'on soupçonne possible une conduite que l'honneur et les droits des nations ont rendue sans exemple. »
Le thème habituel des Anglais roulait sur la puissance et l'ambition de la France, entraînée par un chef jeune, énergique et, lui aussi, ambitieux.
La grandeur de Bonaparte, reconnue par toute FEurope, les inquiétait, car cette grandeur de Bonaparte, c'était la grandeur de la France. Le spectacle
d'un pays heureux, tranquille, influent dans les cours du continent, agrandi du Piémont, de Parme, de la Louisiane, excitait le dépit et la jalousie de l' Angleterre.
Ce sentiment perçait visiblement dans les journaux anglais. Bonaparte y répond dans le Moniteur du 16 février 1802 par un article de discussion serrée et vigoureuse, qui se termine par cette déclaration aussi fière que sage :
« La France ne doit pas exercer sur les pays voisins un pouvoir désordonné ; mais elle doit veiller avec attention à conserver l'équilibre, véritable garant de la durée de la paix ; qu'elle ne donne pas la loi, mais qu'elle ne la reçoive pas. »
Belles paroles du Premier Consul que Napoléon •empereur oubliera trop souvent I
La plupart des articles de Bonaparte, à cette époque, sont placés après les dépêches de l'étranger, à côté de celles d'Angleterre. Ils correspondent à ce que nous appelons aujourd'hui VéditoriaL En tête, il y a simplement la date : Paris, le...
Point de signature, mais tout le monde savait en France et en Europe que l'auteur en était Bonaparte.
On négociait en ce moment à Amiens pour la paix entre la France et l'Angleterre. Pendant que son frère Joseph s'acquittait de ce soin avec son aménité ordinaire, Bonaparte continuait à polémiquer dans le but, sans doute, d'exercer une pression sur les diplomates, trop lents à son gré.
ift4 NAPOLÉON JOURNALISTE
Parfois, il a la main dure. Le 3 mars, il dit aigrement aux Anglais :
« Votre seule politique, le grand Frédéric Ta dit^ il y a longtemps, est d'aller frapper à toutes lesportes, une bourse à la main. »
C'était vrai, mais puisqu'on négociait, cela n'était pas à dire.
Il a bientôt compris qu'il faut effacer la mauvaise impression causée par ces rebuffades. Il les répare, le 13 mars, par une note plus calme :
« Si les détails du Congrès d'Amiens étaient mis* au grand jour, dit-il, la nation anglaise, qui tient un rang distingué dans le monde par son sens droit et profond et la liberté de ses idées, aurait envers le Premier Consul un nouveau mouvement d'estime et de bienveillance, parce qu'elle verrait qu'il n'aurait pas dépendu de lui que la paix fût prompte, honorable et éternelle. »
Lui a-t-on écrit d'Amiens que les négociations sont malaisées, que Joseph se heurte à la mauvaise volonté des diplomates anglais, lesquels ne se sentent pas suffisamment soutenus chez eux par l'opinion publique? C'est assez vraisemblable, car le lendemain même de l'article courtois que nous venons.de citer, il tance vertement les journalistes anglais et les belliqueux politiciens qui combattaient le ministère modéré Addington. Voici cette véhémente philippique, l'une de celles qui donnent l'idée la plus saisissante du talent de polémiste de Bonaparte.
L'article est du 14 mars 1802. L'accent de la pensée napoléonienne y vibre d'un bout à l'autre.
« 14 mars 1802.
« Depuis dix jours, tous les journaux anglais crient comme des forcenés à la guerre. Quelques orateurs du Parlement ne se déguisent pas davantage ; leur cœur ne distille que du fiel...
« Le Premier Consul ne veut pas la paix ! Les ministres réparateurs auxquels l'Europe et l'humanité doivent tant, M. Addington, lord Hawkesburry, etc., sont joués I
« Cependant, depuis quinze jours, l'on est à Amiens d'accord sur tous les articles.
« Que signifie donc le langage de ces turbulents écrivassiers? Les avantages que les préliminaires donnent à la Grande-Bretagne ne sont-ils donc pas assez grands? Il fallait restreindre la puissance continentale de la France. Pourquoi donc le Roi et le cri unanime de la nation ont-ils ratifié ces préliminaires? Et, s'il fallait imposer à la France des sacrifices continentaux, pourquoi, monsieur Grenville, n'avez-vous pas traité, lorsque vous aviez des alliés, que leur armée campait sur les Alpes, que les armées russes étaient incertaines sur leur marche rétrograde, et que la Vendée fumante occupait une portion de l'armée fran- 'çaise? Et puisque vous ne pensiez pas alors que la France fût assez affaiblie pour arriver à votre but, et que vous croyiez devoir continuer la guerre, il fallait, monsieur Windham, la mieux diriger 1 II fallait que ces quinze mille hommes qui se promenaient inutile-
ment, et à tant de frais, sur les côtes de TOcéan et devant Cadix, entrassent dans Gênes le même jour que Mêlas ; il fallait ne pas donner au monde le spectacle hideux, et presque sans exemple, de bombarder les sujets d'un roi votre allié, jusque dans sa capitale, sans déclaration de guerre et sans même avoir ren* voyé son ambassadeur.
a Qu'espérez- vous aujourd'hui? Renouveler une coalition? Le canon de Copenhague les a tuées pour cinquante ans I
« Que voulez-vous donc? Culbuter le ministère dont la main sage a su guérir une partie des plaies que vous avez faites. Mais enfin, si, pour assouvir votre ambition, vous parveniez à entraîner votre patrie dans un gouffre de maux, votre nation ne tarderait pas à regretter les préliminaires de Londres, comme elle a regretté l'armistice d'El-Arich.
« Vos passions basses et haineuses seraient à découvert et vous ne pourriez pas longtemps gouverner une nation qui, spontanément, unissant sa voix à celle du monde entier, vous déclarerait les ennemis des hommes. »
Le polémiste comprend que les invectives ne suffisent pas et que les injures ne prouvent rien, comme il l'a dit souvent. Aussi va-t-il les remplacer par des arguments. C'est le meilleur moyen de persuader les Anglais, amis de la logique. Que lui reproche-t-on donc? Que reproche-t-on à la France? Leur ambition à tous deux, leur soif de conquête, leurs agrandissements démesurés après le traité de Lunéville, consé-
quence de la victoire de Marengo I C'est M. Windham, un des meilleurs orateurs du Parlement, qui se fait Torgane acerbe; incisif et constant de ces récriminations. Il faut donc prouver que ces accusations ne sont pas légitimes. Bonaparte le fait dans un article fort long, de deux colonnes et demie, qu'il publie d'abord dans le Bulletin de Paris, son journal officieux, et qu'il reproduit dans le journal officiel, le Moniteur du 22 mars 1802.
Il débute ainsi :
« Il paraît que les hommes qui voudraient faire renaître pour l'Angleterre, pour la France, pour l'Europe, pour le monde, l'horrible fléau de la guerre, y travaillent de tous leurs moyens ; ils mettent toutes leurs voiles dehors pour retourner au sein des tempêtes, comme les autres pour rentrer dans le port.
« Dans la Chambre des communes, M. Windham peint la France comme ime puissance gigantesque qui menace d'engloutir l'Angleterre et de dévorer ses trésors... »
Puis, l'écrivain fait un parallèle détaillé entre les récentes conquêtes de la France et celles de l'Angleterre.
Il compare l'état prospère de la France à celui de l'Angleterre, et il conclut :
« Dans une telle position, le peuple dont le gouvernement vainquit en l'an VIII, peut, comme alors, désirer la paix, mais moins encore qu'alors, redouter la guerre, si on le forçait à la soutenir. »
Cet article était un mélange habilement combiné de fierté et de modération. Que n'a-t-il convaincu les esprits sincères des deux nations 1 Au moins, on se décida, de part et d'autre, à déposer les armes momentanément et sans grande conviction. C'est ainsi que la paix fugitive d'Amiens fut signée au milieu d'une campagne de presse menée avec vivacité par Bonaparte, en personne, dans son Moniteur, tandis que de l'autre côté, elle était menée par l'unanimité de la presse anglaise, sans compter l'ignoble diversion des grossières injures vomies par la presse française émigrée.
La paix fut signée le 25 mars 1802, à Amiens.
On ne s'en serait pas douté, à lire les journaux anglais. Le concert d'injures contre le Premier Consul et contre la France continuait, plus violent que jamais. Bonaparte le signale, dans le Moniteur, avec une gravité mêlée de tristesse.
Parlant des journaux anglais, dans lesquels l'épithète la plus modérée dont on gratifie le Premier Consul est celle d'empoisonneur, il dit :
« Que l'on compare le ton sage et mesuré que prennent tous les écrivains français avec le ton furibond, dégoûtant et malintentionné qu'ont le plus grand nombre des feuilles anglaises, et l'on reconnaîtra que les uns expriment le sentiment d'un peuple qui aime et veut la paix, qui cherche à seconder les intentions de son gouvernement, et que les autres secondent un parti ennemi de la paix du monde et des plus simples convenances. »
Cette observation, si courtoise qu'elle fût, n'eut aucun effet sur la presse anglaise. Le ton de l'invec-
tive montait de plus en plus. Le Times se distinguait entre tous les autres par sa violence.
Aussi est-ce lui que prend à partie le journaliste consulaire, dans une note du 8 août 1802, laquelle porte, à un degré frappant, le cachet de la pensée et du style de Bonaparte. Chaque phrase, et l'on pourrait dire chaque mot, reflètent sa personnalité.
Un contemporain de Bonaparte, Thibaudeau, qui vivait dans l'entourage intime de Bonaparte pendant toute la durée du Consulat, cite cette note comme l'œuvre directe et personnelle du Premier Consul.
On le reconnaît, aussi, à la vigueur avec laquelle les griefs du gouvernement français sont exposés, au bon sens et la hauteur des vues politiques, au raisonnement qui termine ce morceau; et, dans le détail, il se trahit à cette qualification de misérable employée à propos d'un journal, à l'ironie sur Georges et sur le Cordon de la Jarretière, etc..
On sent d'ailleurs qu'il n'y avait qu'un seul homme en France qui pût, sur ce ton, demander le maintien de la paix. Ce ne pouvait être que le général d'Italie et d'Egypte, le vainqueur de Marengo I
Cette note prend l'allure d'une déclaration diplomatique; c'est un document de valeur historique qu'il faut citer in extenso :
Moniteur t 8 août 1802.
« Le TimeSj que l'on dit être sous la surveillance ministérielle, se répand en invectives perpétuelles contre la France. Deux de ses quatre mortelles pages sont, tous les jours, employées à accréditer de plates
calomnies. Tout ce que Pimagination peut se peindre de bas, de vil, de méchant, le misérable l'attribue au gouvernement français. Quel est son but? Qui le paye ? Sur qui veut-on agir ?
« Un journal français rédigé par de misérables émigrés, le reste le plus impur, vil rebut, sans patrie, sans honneur, souillé de tous les crimes, qu'il n'est au pouvoir d'aucune amnistie de laver, enchérit encore sur le Times.
« Onze évêques, présidés par l'atroce évêque d'Arras, rebelles à la patrie et à l'Église, se réunissent à Londres. Ils impriment des libelles contre les évêques du clergé français ; ils injurient le gouvernement et le pape, parce qu'ils ont rétabli la paix de l'Évangile parmi quarante millions de chrétiens.
« L'île de Jersey est pleine de brigands condamnés à mort par les tribunaux, pour des crimes commis postérieurement à la paix, pour des assassinats, des vols, des incendies I Le traité d'Amiens stipule qu'on livrera respectivement les personnes accusées de crimes et de meurtres ; les assassins qui sont à Jersey, au contraire, sont accueillis. Ils partent inopinément sur des bateaux pécheurs, débarquent sur nos côtes, assassinent les plus riches propriétaires, et incendient des meules de blé ou des granges.
« Georges porte ouvertement à Londres son cordon rouge, en récompense de la machine infernale qui a détruit un quartier de Paris et donné la mort à trente femmes, enfants et paisibles citadins. Cette protection spéciale n'autorise-t-elle pas à penser que, s'il eût réussi, on lui eût donné l'ordre de la Jarretière ?
« Quand deux grandes nations font la paix, est-ce pour susciter réciproquement des troubles ?
« Pour gager et solder les crimes? Est-ce pour donner argent et protection à tous les hommes qui veulent troubler l'État?
« Et la liberté de la presse, dans un pays, s'étend-elle jusqu'à pouvoir dire d'une nation amie et nouvellement réconciliée, ce que l'on n'oserait pas dire d'un gouvernement contre lequel on aurait une guerre à mort? Une nation n'est-elle pas responsable à une autre nation de tous les actes et de toute la conduite de ses citoyens? Les bills du Parlement ne défendentils pas d'insulter les gouvernements alliés, et même leurs ambassadeurs?
« On dit que Richelieu, sous Louis XIII, aida la révolution d'Angleterre et contribua à précipiter Charles l^^ sur l'échafaud. M. de Choiseul et après lui les ministres de Louis XVI excitèrent sans doute» l'insurrection de l'Amérique; l'ancien ministère anglais a bien su s'en venger. Il excita les massacres de Septembre et influa de plus d'une manière sur lesmouvements qui firent périr Louis XVI sur l'écha-^ faud, détruire et brûler nos premières villes de manu* factures, Lyon, etc. Cette série de mouvements et d'influences, qui a été si funeste aux deux États pendant tant de siècles, veut-on donc encore la prolonger? Et ne serait-il pas plus raisonnable et plus conforme aux résultats de l'expérience, de s'influencer réciproquement par de bonnes relations commerciales, par une surveillance respective qui protège le commerce, empêche la fabrication de la fausse monnaie, et refuse aux criminels un refuge?
« D'ailleurs, quel résultat peut attendre le gouvernement anglais, en fomentant les troubles de l'Église, •en accueillant et revomissant sur notre territoire les irigands des Côtes-du-Nord et du Morbihan, couverts du sang des principaux et plus riches propriétaires de ces malheureux départements, en répandant par tous les moyens, bien loin de les contenir et de les réprimer sévèrement, toutes les calomnies dont sont remplies les écrits anglais ou français imprimés à Londres? Ne sait-il pas que le gouvernement français est plus solidement établi aujourd'hui que le gouvernement anglais? Et croit-on que la réciprocité serait difficile pour le gouvernement français?
« Quel serait l'effet de cet échange d'injures, de ■cette influence de comités insurrectionnels, de cette protection et de cet encouragement accordés aux différents assassins? Qu'y gagneraient la civilisation, le commerce et le bien-être des deux nations?
« Ou le gouvernement anglais autorise et tolère ces crimes publics et privés, et alors on peut lui dire que cette conduite n'est pas digne de la générosité, de la civilisation, de l'honneur britannique ; ou il ne peut les empêcher et alors on peut lui dire qu'il n'y a pas de gouvernement partout où il n'y a pas de moyens de réprimer l'assassinat, la calomnie et de protéger l'ordre social de l'Europe. »
Malgré cet éloquent appel à la paix, à l'entente cordiale, comme on dit aujourd'hui, la situation ne fit que s'envenimer. L'intervention de Bonaparte dans les affaires suisses et allemandes mit le comble à la fureur des journaux anglais.
Bonaparte reprend alors sa plume de journaliste. Il écrit dans le Moniteur du 29 octobre 1802 ces lignes qui portent son cachet aussi bien que la note précédente :
« Une partie des journalistes anglais reste en proie à la discorde ; toutes les lignes qu^ils impriment sont de» lignes de sang. Ils appellent à grands cris la guerre civile au sein de la nation occidentale, heureusement pacifiée.
« Ils appellent de tous leurs vœux les troupes autrichiennes ; ils rassemblent et forment des armées dans le Tyrol, mais Thugut n'est plus, et S. M. l'Empereur sait bien que si, deux fois, la puissance autrichienne a été conduite sur les bords du précipice,- c'est pour s'être livrée deux fois à ces perfides instigations.
« Certes, et le continent en est profondément convaincu, le premier de ces biens, l'intérêt le plus cher^ est la paix 1
« Au reste, le peuple français n'ignore point qu'il existe une grande masse de jalousie, et que longtemps on fomentera contre lui des discussions, soit intestines, soit étrangères ; aussi demeure-t-il constamment dans cette attitude que les Athéniens ont donnée à Minerve, le casque en tête et la lance en arrêt.
« On n'obtiendra jamais rien de lui par des procédé? menaçants. La crainte est sans pouvoir sur le cœur des braves. »
Cet air de bravoure reparait dans Védilorial du 5 novembre suivant :
t Nous croit-on devenus lâches? Nous croit-oa moins forts que nous l'avons été?
« Il est plus facile aux vagues de Tocéan de déraciner le rocher qui en brave la fureur depuis quarante siècles, qu'à la faction ennemie de troubler l'Europe. »
Ces bravades que les circonstances justifiaient amplement ne laissèrent pas de soulever des protestations dans le camp opposé. On se plaignit de ces articles, en raison du caractère officiel du journal où ils étaient publiés. Et l'on prétendait que le seul fait de cette publication engageait à la fois le gouvernement et la nation.
Ce fut l'occasion pour Bonaparte de faire connaître sa théorie particulière en ce qui concerne la responsabilité morale des journaux.
Il faut les considérer, disait-il, dans leurs rapports vis-à-vis :
1° Des nationaux ;
2° Des étrangers.
Ainsi, pour les nationaux, la Gazette extraordinaire en Angleterre, le Moniteur en France, sont des journaux officiels.
Pour les étrangers, tous les papiers anglais sont officiels par rapport à la France ; tous les journaux français le sont vis-à-vis de l'Angleterre.
Et il concluait :
« Si un journal excite au crime et que le magistrat le laisse paraître, s'il injurie une nation et que le magistrat permette son cours, on doit croire que le magistrat a ses raisons pour autoriser ces suggestions et ces outrages évidemment avoués par l'autorité
publique. Ce papier est dès lors journal officiel. Lui dénier ce caractère, c'est méconnaître la nature des •choses, c'est raisonner contre le droit des nations. »
Cette théorie était fort juste en ce qui concernait Bonaparte et la France, puisqu'un seul homme parlait ou écrivait librement, lui-même, et puisqu'il n'existait réellement en France qu'un seul journal, le sien. Ce que disaient le Moniteur et les autres journaux engageait effectivement le chef du gouvernement, le gouvernement lui-même, et par suite le pays tout entier.
A la thèse de Bonaparte, les ministres anglais répliquaient, non sans raison, que, la liberté de la presse •existant réellement en Angleterre, ils ne pouvaient être tenus responsables du langage des journaux, n'ayant aucun moyen légal de les empêcher de publier tout ce qu'ils voulaient.
« Soit, répondait Bonaparte, on peut supporter les injures de ses nationaux ; mais on ne devrait jamais souffrir qu'on outrage les gouvernements étrangers, €ar des individus non responsables peuvent ainsi brouiller les États entre eux. C'est ce qui arrive aujourd'hui. Officiellement, la France et l'Angleterre sont en paix, et cependant, à cause des journaux, nous sommes à la veille de nous battre. »
Ce que demandait Bonaparte a fini par prévaloir chez la plupart des nations. En France, la loi de 1881 sur la presse permet de punir les outrages adressés aux gouvernements étrangers.
Toutes ces récriminations, toutes ces discussions avaient leur écho dans les dépêches officielles des deux gouvernements. Ils se plaignaient l'un de l'autre, avec une vivacité chaque jour accrue. Les nuages s'amoncelaient à l'horizon; la tempête ne pouvait tarder à éclater.
Deux graves événements survinrent : l'intervention française en Suisse, le refus par l'Angleterre d'évacuer Malte. Le pacifique ministère d'Addington fut l'objet d'attaques violentes de la part de l'opposition ; le parti de la guerre gagnait visiblement du terrain.
Bonaparte en eut la claire vision. Malgré que la guerre n'eût rien qui pût l'effrayer, il parut l'envisager avec une véritable angoisse, comme s'il eût pressenti qu'il y trouverait finalement sa propre ruine.
Lisez ces appels réitérés à la paix, ces malédictions brûlantes contre les fauteurs de guerre. Et songez qu'elles émanent d'un chef d'État guerrier par vocation, maître d'une armée de plusieurs centaines de mille hommes.
Le Moniteur du i^ janvier 1803 publie une sorte d'hymne pacifique. On y rencontre, non seulement la grandeur de pensée habituelle à Bonaparte, mais encore un accent d'humanité, peu fréquent chez lui.
« Si la guerre est un fléau plus terrible pour les peuples que la famine, la peste, la sécheresse, quelle profonde perversité doit avoir rendus insensibles à
tous les sentiments de la nation, les Grenville, les Windham, les Minto ! »
(Il raconte leurs menées.)
« Mais ces menées sont vaines ; espérons qu'elles le seront constamment. Le gouvernement français tranchera toujours ces nœuds d'intrigues, lorsqu'on les aura ourdis avec beaucoup de peine, comme le nœud gordien. Le continent restera en paix, mais la gloire en sera toute au peuple français et les remords aux amis de la guerre. Oui, les remords I Après dix ans de guerre, où le tiers de la population a péri, est-il aujourd'hui une mère en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en France, qui ne doive regarder avec horreur les Grenville, les Windham, les Minto? Ces hommes qui provoquent la guerre, ils ne l'ont jamais faite. Au sein d'une riche et somptueuse ville, environnés de tous les agréments et de toutes les commodidités de la vie, ils provoquent le massacre du reste de notre génération. Est-il un souverain sur le continent dont l'étude essentielle ne soit pas de lire aujoiu*d'hui avec attention et de méditer profondément sur les discours, les pensées qui décèlent cette politique infernale, avoués aujourd'hui avec une impudeur sans exemple dans l'histoire des nations, ce qui ne peut être que l'effet du délire, première punition du crime 1
« La France, la Russie et la Prusse peuvent enfin se fatiguer de cet excès de licence et dire : que cela ne soit plus. Dussions-nous le dire jusqu'à l'ennui, la
paix, toute la paix, rien que la paix pour consolider l'Europe, et l'Angleterre la première.
« Tendres mères, bons citoyens, philanthropes éclairés, bénissez le ciel du discrédit de cette faction. »
Quelques jours plus tard, le 9 janvier 1803, il revient à la charge, avec une véhémence nouvelle, contre les hommes politiques anglais qui prenaient à leur solde des assassins tels que Georges Gadoudal, des agitateurs tels que la plupart des émigrés réfugiés à Londres.
C'est encore un de ces articles où se reconnaît, par la vigueur incomparable du style, la plume de Bonaparte. Il permet de juger dans quel état d'exaspération il se trouvait ; il fait prévoir la fameuse scène de rupture avec l'ambassadeur d'Angleterre.
« Georges, Dutheil, l'ancien évêque d'Arras, qui furent les principaux instruments de cet abominable complot, jouissaient d'une protection publique et d'une grosse pension en Angleterre. Ils ont armé les Français contre les Français, sous des prétextes divers, mais ayant pour but de nous anéantir.
« Ils sont voués au mépris de l'Europe, ces hommes qui ont soldé tous les crimes.
« La postérité mettra les Grenville, les Vindham, au rang des personnages qui ont déshonoré l'Europe moderne.
« Ils pourront trouver quelques crimes ; ils pourront essayer le poignard et le poison, armes des lâches.
« Quand des États n'ont de ressource que dans les crimes ; que les chefs et les principaux d'une nation qui, comme disait Jean I®', doivent toujours être le refuge de Vhonneur et de la moralité publique^ ne vivent, ne se confient que dans de pareilles espérances, alors une nation est bien mal gouvernée ; le premier effet du crime est toujours de retomber sur celui qui le mérite I »
C'était chose grave de dire publiquement à l'Angleterre qu'elle était mal gouvernée. C'était également maladroit envers une nation justement orgueilleuse. Bonaparte alla plus loin. Il alla jusqu'à nier sa prospérité ; il chercha à ruiner son crédit. C'était attaquer ce peuple commerçant sur un point particulièrement sensible.
Le 3 février 1803, le Premier Consul écrivit à son ministre des Finances, Barbé-Marbois, son désir de connaître le cours des fonds anglais, pour le publier dans les gazettes, « en y joignant l'observation que, vu la dépréciation du billet de banque, on doit leur ôter huit pour cent ».
Quelques jours plus tard, il dit en plein Conseil d'État :
« On cite toujours l'Angleterre pour sa richesse et sa bonne administration. Eh bien 1 j'ai son budget. Je le ferai imprimer dans le Moniteur, On verra qu'elle a actuellement un déficit de cinq à six cents millions. »
En effet, le budget de l'Angleterre fut publié dans le Moniteur du 10 février, avec des observations mal-
veillantes <c sur le gouffre creusé par cette haine aveugle qui ne voulait rien moins que l'anéantissement de la France ».
Quelques jours plus tard, le 18 février, eut lieu aux Tuileries la fameuse conversation du Premier Consul avec lord Whitworth, ambassadeur d'Angleterre^ laquelle se termina par ces mots effroyables qui devaient être, dix années plus tard, une terrible réalité :
« J'aime mieux vous voir en possession des hau* teurs de Montmartre que de Malte I »
Le 13 mars, le Premier Consul eut le mauvais goût de faire une véritable scène au même lord Whitworth^ en présence du corps diplomatique. Une révolution s'était faite dans l'âme de Bonaparte. De cet ardent amour de la paix, si éloquemment étalé dans le Moniteur^ il passa subitement à la passion guerrière qui devait être si fatale à lui-même et à la France.
Le journaliste s'était difficilement retenu jusqu'ici dans sa polémique ; maintenant que rien ne l'arrête plus, son langage deviendra plus âpre et plus violent»
Le 24 mai, il écrit dans le Moniteur :
« L'esprit de vertige qui s'est emparé depuis plusieurs mois du gouvernement anglais ne saurait se concevoir.
« Il croit donc sans doute que nous n'avons ni encre ni armes. »
Certes non 1 Le journaliste consulaire n'a pas épargné son encre ; il n'est pas encore près de l'épuiser.
Les événements se précipitent ; les ambassadeurs de France et d'Angleterre ont reçu respectivement leurs passeports.
Bonaparte a fait arrêter tous les Anglais se trouvant en France. Il se justifie en écrivant ;
a En tout ce qui est illibéral, il laissera toujours l'initiative à l'Angleterre. »
Ce n'est pas ce que dit l'histoire. Nous aimons mieux ce qu'il écrivait à la même date :
a Le gouvernement anglais a pensé que la France était une province de l'Inde et que nous n'avions le moyen ni de dire nos raisons, ni de défendre nos justes droits contre une injuste agression.
« Certainement nous voulons laisser à nos neveux le nom français toujours honoré, toujours sans tache. »
Au mois de juin 1803, le Moniteur, vu l'abondance des matières, publia un supplément fort curieux. 11 contenait la déclaration du roi d'Angleterre avec les pièces officielles émanant de ses ministres. En regard du texte anglais sont placées des observations et des répliques dont le ton est tel qu'elles ne peuvent émaner que de Bonaparte lui-même. C'est une discussion point par point, âpre, serrée, rageuse, remplie de menaces.
Les détails de cette polémique sont, à la fois, trop spéciaux et trop longs pour être reproduits ici. Nous nous contenterons d'en citer quelques passages qui
sont d'ordre journalistique, et qui, par conséquent, rentrent dans notre sujet.
Les articles foudroyants du Moniteur avaient exaspéré les Anglais. C'était là le sujet de leurs plaintes réitérées ; ce chef de gouvernement qui polémiquait lui-même, sans prendre la peine de se dissimuler, et qui bataillait, la plume à la main, contre toute la presse anglaise ; quel scandale 1 disait-on à Londres.
A cela, Bonaparte répond :
« On fait grand bruit dans les papiers de Londres du Moniteur et du caractère officiel de cette feuille périodique. C'est pure jalousie de journalistes I Mais qu'est-ce que les gouvernements ont à faire avec ce qui se publie dans un journal?
« Quand un gouvernement autorise un journal à informer ses souscripteurs qu'il est officiel, il fait connaître que les actes d'administration qui sont publiés dans ce journal sont authentiques et que les lois et les délibérations des autorités constituées que ses rédacteurs publient sont textuellement copiées d'après les expéditions qui leur sont transmises soit par les secrétariats de ces autorités, soit par la secrétairerie d'État. »
Excellente définition du journal officiel, que nous donne là Bonaparte 1
U n'est plus dans la vérité quand il ajoute que tout ce qui s'imprime à Londres est officiel par rapport à la France, comme étant autorisé par le gouvernement anglais.
Il oublie que la liberté entière de la presse existait
PENDANT LE CONSULAT i8S
en Angleterre. C'était le contraire en France, où rien ne s'imprimait que du consentement du gouvernement.
Il le disait lui-même à Bourrienne :
« Inutile de me lire les journaux français, ils ne i
mettent que ce que je veux 1 »
Dans une autre note du même numéro, Bonaparte exhale avec véhémence sa rage contre les journalistes anglais :
« Le gouvernement français, en voyant l'audacieux système d'insultes, de diffamations insolentes et d'imprécations forcenées que tous les journalistes anglais, sans exception, avaient adopté contre la France avec une chaleur et une persévérance dont aucune guerre ne fournit l'exemple, a dû prendre cette espèce infâme de provocation tolérée et autorisée pour la menace d'une guerre réelle. »
Dans ce même numéro, nous trouvons un démenti catégorique à la version donnée par lord Whitworth de la fameuse conversation qui avait eu lieu entre le Premier Consul et lui, aux Tuileries.
Cette note ne peut avoir été donnée que par Bonaparte, aucun témoin n'ayant assisté à l'entretien.
a Quant au fait de cette conversation, nous dirons qu'il est absurde de placer, dans une discussion rendue publique, les détails d'un entretien qui n'a pu avoir de témoin ; et qu'il y a au plus haut degré manque de bon sens et inconvenance, à produire,
i84 NAPOLÉON JOURNALISTE
SOUS une forme et dans des vues d'inculpation, un compte mal rendu, susceptible d'être altéré dans le moment même de sa rédaction par le défaut de mémoire, plus susceptible encore de l'être après coup par la mauvaise foi, et de faire dire, dans ce compte, au Premier Consul, ce qu'il est impossible qu'il dise ; nous dirons enfin qu'il y a indécence et oubli de tous les égards dans cette allégation d'une forme toute nouvelle qui, par sa nature, comporte une sorte de provocation à répondre et semble attendre que le gouvernement de la République daignera s'expliquer sur des propos invraisemblables et se rendre, à l'égard d'un ministre étranger, soit à un aveu, soit à des dénégations 1 »
Tout ce qui, à cette époque, révèle dans le Moniteur la pensée de Bonaparte est écrit sur ce ton hautain de colère frémissante. On y reconnaît bien son âme ardente et ombrageuse, et aussi le soin jaloux de sauvegarder l'honneur de la France 1
Adieu les appels à la paix 1 Adieu les invitations à la concorde ! Adieu le pacifisme des deux premières années du Moniteurl Nous ne lirons plus désormais qu'un journal belliqueux, où le bruit des armes résonne à chaque ligne. Il lui faut chauffer à blanc l'enthousiasme national, il lui faut réveiller l'esprit guerrier des Français. En un mot il s'agit de lancer l'idée de la guerre contre l'Angleterre.
C'est un genre nouveau dans lequel nous allons constater la souplesse du génie journalistique de Bonaparte. Il emploie, dans cette campagne de presse, tous les moyens, articles, adresses belliqueuses en-
PENDANT LE CONSULAT i85
Yoyées par ordre de tous les points de la France, et jusqu'à la poésie. En ces choses comme dans tout le reste, il était d'une adresse particulière. Et, comme il disait, je suis lion, mais je sais être renard.
Le 16 juin 1803, le Moniteur prend la lyre guerrière :
Poésie. — Chant de guerre.
Albion veut encore la guerre I Arme-toi» peuple de héros i
Il avait bien raison de dire récemment dans le Moniteur que Tencre ne lui manquait pas plus que les armes. En effet, elle coule à flot contre l'ennemi.
Nous lisons, au 23 juin :
« La devise des journaux anglais parait être : Dolus an virtus^ quis in hoste requiret?
« On sait combien les moyens leur sont indifférents quand il s'agit d'attaquer un ennemi, surtout un Français 1 »
L'habile imprésario de cette mise en scène se fait envoyer de toutes les villes de France des adresses enthousiastes. Les évêques eux-mêmes, dans des mandements belliqueux, appellent la bénédiction du ciel sur nos armes. Le Moniteur en remplit quotidiennement ses quatre pages. Un jour, c'est une poésie en français sur la liberté des mers.
Ils ont dit dans leur cœur : Enchaînons les deux mondes I
On rappelle les batailles de Grécy et d'Azincourt qu'il faut venger 1
On se moque de Pitt et de ses talents militaires :
« La nation doit se féliciter que M. Pitt ait donnéson approbation au plan des ministres pour la défensedu pays. Nous avons enfin l'espoir le mieux fondé que ce grand homme va reprendre le timon des affaires. »■
Le 30 juin, c'est un reportage dithyrambique sur le passage du Premier Consul à Amiens. Il est accompagné de Madame son épouse, dit bourgeoisement le Moniteur^ et c'est une série d'adresses, de félicitations,, d'adulations, de platitudes comme jamais souverain n'en eut à enregistrer. Mme Bonaparte en a sa bonne part.
Le latin reparaît souvent; il y en a toujours eu, et beaucoup, dans le Moniteur.
Victor erat : patriœ laus est et gaudia.
En passant, on raconte tout au long l'histoire de Carthage. Avertissement à l'Angleterre !
« Carthage a voulu dominer les mers ; elle s'est jouée des plus augustes traités...
« Carthage n'est plus 1 »
Le 21 juillet, Bonaparte s'arrête à Gand. Les dithyrambes recommencent; les inscriptions latines rappellent chacun des grands actes de Bonaparte. Voici comment le 18 Brumaire est apprécié dans la langue de Cicéron :
Hic Rem Romanam, magno turbante tumultu, sistit.
Le maire de Gand, dit le Moniteur, salue « l'éminente distinction d'épouse du premier homme du
monde ». Et désormais, dans chaque numéro du journal officiel, Mme Bonaparte est associée aux flatteries adressées à son mari. On pressent déjà la future impératrice.
Le Premier Consul va désormais se donner tout entier à son projet de descente en Angleterre, mais il n'interrompt guère pour cela la guerre de plume qu'il dirige dans le Moniteur.
Nous trouvons dans le numéro du 3 octobre une éloquente apostrophe aux ministres anglais à propos de la suppression de ce Home rule que l'Angleterre se voit aujourd'hui obligée de restituer à l'Irlande.
L'article reflète fidèlement les idées bien connues du Premier Consul en matière de religion, et il est conçu dans la forme vigoureuse qu'il donne habituellement à sa pensée.
« Vous avez réuni le Parlement de l'Irlande à votre Parlement et vous lui refusez l'exercice de sa religion. Vous savez pourtant bien que la chose la plus sacrée parmi les hommes, c'est la conscience, et que l'homme a une voix secrète qui lui crie que rien, sur la terre, ne peut l'obliger à croire ce qu'il ne croit pas. La plus horrible de toutes les tyrannies est celle qui oblige les dix-huit vingtièmes d'une nation à embrasser une religion contraire à leur croyance, sous peine de ne pouvoir ni exercer les droits de citoyen, ni posséder aucun bien, ce qui est la même chose que de n'avoir plus de patrie sur la terre. »
On retrouve encore, au 10 novembre, des phrases qui trahissent leur haute origine. C'est à propos de
la soi-disant levée en masse du peuple anglais comparée à la levée de 92.
a Nous ne nous dissimulerons pas que le désir de conserver de grands et lourds privilèges ne soit capable de quelque énergie passagère ; nous convien- <lrons, si l'on veut, que les courtauds de Westminster ont assez bonne mine sous leur uniforme rouge ; mais si les légions de César ajustent aux visages, gare que cette belle troupe ne s'occupe bientôt de pourvoir à sa sûreté individuelle. »
Et il ajoute, en parlant de 92 :
a La France était la terre de Cadmus, hérissée de piques et couverte de défenseurs. »
Il n'est plus question que de l'Angleterre dans le Moniteur. Ou bien ce sont des extraits de journaux anglais plaisantant plus ou moins spirituellement Bonaparte sur ses combinaisons maritimes ; ou bien ce sont des poésies, des chants, des odes où le latin domine. Le numéro du 20 novembre contient un chant de presque deux cents vers latins.
In Maritimam Angîorum tyrannidem Imprecatio iambica.
Le 25 octobre, c'est un chant guerrier pour la descente en Angleterre.
Franchissons la plaine profonde.
Reprenons nos glaives vainqueurs.
Notre cause est celle du monde.
Le monde appelle ses vengeurs.
Le lendemain, poésie en quatre chants, intitulée : Goddam, Et signée par un French Dog.
Elle tient dix colonnes du Moniteur!
Nous entrons dans Tannée 1804, si pleine d'événements : Boulogne, les conspirations, le duc d'Enghien^ l'établissement de l'Empire.
L'inspiration, disons mieux, la collaboration de Bonaparte au Moniteur apparaît de plus en plus ardente, de plus en plus assidue.
C'est à lui, sans aucun doute, que les connaisseurs de sa manière imputeront les a éditorial » que nous allons citer :
Le 25 janvier 1804.
« L'Angleterre offre de nouveau l'image d'un vaisseau naviguant dans les mers nouvelles et en proie à un genre de tempêtes inconnu aux pilotes malhabiles qui tiennent le gouvernail. Ces pilotes incertains dans leur marche, divisés sur la route qu'ils^ doivent tenir, sont de l'espèce de ceux qui perdent les navires. »
Le 8 mars :
« L'année dernière, à pareil jour, l'Europe était en paix.
a Demain ime année sera révolue depuis que le roi d'Angleterre, déshonorant un règne de quarante ans par les plus grossiers mensonges, appela sa nation aux armes, parce que, disait-il en face de l'Europe,
i«0 NAPOLÉON JOURNALISTE
les ports de France et de Hollande étaient remplis d'armements formidables qui menaçaient la constitution^ V indépendance et la religion du peuple anglais. tt Ce mensonge fallacieux a renouvelé la guerre. Les ministres du roi d'Angleterre préparaient un nouveau message pour célébrer cet anniversaire. Ils comptaient annoncer au Parlement qu'ils avaient lâchement fait assassiner le Premier Consul. Mais Celui qui dispose de la vie des hommes et des destinées des empires en avait ordonné autrement. Le gouvernement français est plus affermi; une nouvelle énergie vient d'animer, de réunir les citoyens et d'apprendre aux méchants, aux conspiratem*s, que le peuple tout entier se rassemble, se presse autour du chef de l'État. »
C'est une allusion aux innombrables adresses à propos de la conspiration de Georges, lesquelles aboutirent à la proclamation de l'Empire.
« Le Premier Consul, supérieur à tous les événements, tranquille au milieu de toutes ces vaines conjurations, tout entier aux travaux de la guerre et de l'administration, est plus en état que jamais d'accomplir l'ordre des destinées et de venger le droit des nations, le droit des gens si souvent violé : tandis que le roi d'Angleterre, frappé le jour même qu'il avait marqué pour l'assassinat du Premier Consul, environné d'un crêpe funèbre, déjà privé de sa raison, se débat entre la démence et la mort ; que sa nation est en proie aux divisions et aux alarmes ; que, dans sa famille, le frère s'arme contre le frère, la mère contre le fils aîné.
■« A la vue de ces preuves éclatantes de l'existence d'une Providence divine et juste, on se rappelle les tableaux les plus sublimes des prophètes d'Isaïe. On dit avec Daniel : Manéj Théccl^ Phares. »
Bientôt survient le drame de Vincennes.
Bonaparte s'est retiré à la Malmaison et suit de près cette lamentable affaire. Méneval, qui se trouvait dans le cabinet du Premier Consul, nous apprend que la note suivante fut rédigée par Bonaparte et envoyée au Moniteur où elle parut le jour même de l'arrivée -à Paris du malheureux prince, le 20 mars 1804.
Il n'y a donc aucun doute que cet article ne soit l'œuvre du Premier Consul lui-même.
En voici le texte :