PELTIER CONTRE BONAPARTE
Ce fut un duel singulier entre un simple journaliste émigré et Bonaparte, premier consul de la République française.
Lutte du moucheron contre le lion, qui fait penser à l'immortel chef-d'œuvre de La Fontaine :
Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre ;
C'est en ces mots que le lion
Parlait un jour au moucheron.
L'autre lui déclara la guerre.
Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de Roy
Me fasse peur, ni me soucie I
Qu'était-ce donc que ce moucheron, ce chétif insecte, qui osa déclarer la guerre à Bonaparte?
D'où venait cet audacieux qui réussit à exaspérer le grand homme devant le génie duquel s'inclinait l'univers entier?
C'était un Breton, journaliste de métier, non sans talent, doué d'une verve sarcastique et grossière.
Il se nommait Peltier. Dès le commencement de la Révolution, il avait été dans les rangs de l'opposition avec Rivarol. Il collabora ensuite aux Actes des Apôtres, cette feuille de combat de laquelle Brissot
PENDANT LE CONSULAT fiOi
disait qu'elle faisait plus de mal à la Révolution que les armées de la coalition.
Enfant perdu du parti royaliste, militant d'avantgarde, il émigra Tun des premiers à Londres. 11 y vécut en bohème, du maigre produit de quelques travaux historiques et littéraires.
Il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il y avait alors à Londres une clientèle assurée po\ir un journal français. Il devina des lecteurs certains parmi les émigrés, les aristocrates anglais, les diplomates étrangers et les aventuriers cosmopolites, société fort étrange, très mêlée, à l'affût des prodigieuses nouveautés qui se produisaient en France.
Peltier se décida, en conséquence, à reprendre sa publication des a Paris » qu'il avait fondée après les journées d'Octobre.
Il se rencontra à cette époque avec un autre Breton qui devait lui aussi se mesurer plus tard avec Napoléon; c'était le vicomte de Chateaubriand; mais celui-ci était un ennemi de plus noble race et de plus belle envergure.
Chateaubriand revenait, en 93, du siège de Thionville; il avait servi dans les rangs de l'armée des émigrés, où il avait attrapé, dit-il, la petite vérole et un éclat d'obus. Il était malade, sans un sou, sans un ami, sans une relation, perdu dans Londres.
Peltier vint, charitablement, rendre visite à son compatriote. Chateaubriand a décrit, de façon pittoresque, cette visite :
a Peltier, auteur du Domine salçum foc regem et principal rédacteur des Actes des Apôtres^ continuait
tOfi NAPOLÉON iOURNALI8T£
à Londres son entreprise de Paris. Il n'avait pas précisément de vices ; mais il était rongé d'une vermine de petits défauts dont on ne pouvait Tépurer : libertin, mauvais sujet, gagnant beaucoup d'argent, le mangeant de même, à la fois serviteur de la légi^ timité et ambassadeur du roi nègre Christophe auprès de Georges III, correspondant diplomatique du comte de Limonade, et buvant en vin de Champagne les appointements qu'on lui payait en sucre.
« Cette espèce de M. Violet, jouant les grands airs de la Révolution sur un violon de poche, me vint voir et m'offrit ses services en qualité de Breton. Je lui parlai de mon plan de V Essai; il l'approuva fort : ce sera superbe, s'écria-t-il, et il me proposa une chambre chez son imprimeur Baylie, lequel imprimerait l'ouvrage au fur et à mesure de la composition. Le libraire Deboff e aurait la vente ; lui, Peltier, emboucherait la trompette dans son journal, VAmbigUy tandis qu'on pourrait s'introduire dans le Courrier français de Londres, dont la rédaction passa bientôt à M. de Montlosier. Peltier ne doutait de rien; il parlait de me faire donner la croix de Saint-Louis pour mon siège de Thionville. Mon Gil Blas, grand, maigre, escalabreux, les cheveux poudrés, le fro^t chauve, toujours criant et rigolant, met son chapeau rond sur l'oreille, me prend par le bras et me conduit chez l'imprimeur Baylie, où il me loue sans façon une chambre au prix d'une guinée par jour. »
Ainsi que le raconte Chateaubriand, ce personnage fantaisiste exerçait à Londres des fonctions vaguement diplomatiques. Il n'était rien moins qu'ambas-
Badeup de l'empereur d'Haïti, le nègre Christophe.
Dans son journal, Peltier s'était amusé à comparer Bonaparte au souverain nègre, et celui-ci, flatté de la supériorité que lui attribuait le journaliste, le nomma son ambassadeur. Il le payait en sucre et café sur lesquels Peltier réalisait de gros bénéfices.
Peltier devint très vite le favori de l'émigration et l'organe du comte d'Artois.
Dès lors, ce fut dans son journal un torrent d'inr jures contre le chef du gouvernement français. Au lieu du persiflage et de l'ironie, armes de bonne guerre, il descendait aux plus basses insultes, aux insinuations les plus lâches et les plus perfides.
Voici comment il annonce l'avènement du Premier Consul :
a Et alors a commencé le 15 décembre le règne de Sa Majesté très incroyable Napoléon, alias Bonaparte, premier du nom, chef d'une nouvelle dynastie corse, et soixante-huitième roi de France, par la grâce de l'abbé Sieyès, de Lucien Bonaparte et de M. Saladin, héros du dix-huitième siècle. Premier Consul de la grande nation, généralissime de la race des Braves, le plus grand homme que le roi de Prusse connaisse, membre de la section de mécanique, l'égal de Catinat, le supérieur de Frédéric II, le pacificateur de l'Europe, le conquérant de l'Egypte, l'épouvantail de la Syrie, le grand, le doux, le libéral, le clément, selon Riouiïe, l'Alexandre, le Scipion, le Sylla, le César, l'Auguste, le Cromwell moderne.
a Et, suivant tous les honnêtes gens, misérable lieutenant de Barras, époux avili de la concubine
de ce dernier, mitrailleur de Toulon, mitrailleur de Paris, massacreur d'Alexandrie, boucher du Caire, aventurier, charlatan, hypocrite, ambitieux effréné, révolutionnaire outré, traître à son armée, déserteur d'Egypte, fuyard de Syrie, boiurreau de l'espèce humaine, homme sans foi et sans loi, inconséquent, perfide, extravagant, athée, chef de brigands, usurpateur, tyran, TAttila et le Tamerlan modernes, «nfin le plus odieux des hommes.
Jam no9a progeniea eœlo demiuitur aUo,
a Et c'était pour arriver à ce triste résultat, que la France a vu périr le meilleur des rois, trois millions de ses enfants, un million d'étrangers, qu'elle a mis en fuite sa noblesse et son clergé, perdu la religion, l'honneur, la morale et toute espérance de paix I »
Lésa Paris » de Peltier étaient sévèrement interdits en France, mais la police ne pouvait empêcher qu'il ne s'en glissât quelques exemplaires. On se les passait de mains en mains au faubourg Saint-Germain, sous le manteau de la cheminée.
Dans l'un des budletins de police que Fouché adressait quotidiennement à Napoléon, il dit que la princesse de Monaco envoie gratis à tous les émigrés la feuille de Peltier.
Cette jolie blonde, l'amie du prince de Condé, l'ornement de Chantilly dans les beaux jours de jadis, espiègle aventurière, s'amusait pour le moment à conspirer et à passer en contrebande les diffamations venues d'Angleterre.
Bonaparte ne l'ignorait pas. Comme l'a dit Thiers,
c ces pamphlets remplissaient son cœur d'amertmne. Un vulgaire écrivain, instrument des plus basses passions, avait le pouvoir d'atteindre dans sa gloire le plus grand des hommes, comme ces insectes qui^ dans la nature, s'attachent à tourmenter les plus nobles animaux de la création. »
Rien ne pouvait l'agacer davantage que de se savoir ridiculisé et vilipendé jusque dans ce noble faubourg qu'il s'étudiait à conquérir. Aussi Peltier redoublait-il ses attaques avec une savante perfidie. Sachant que Bonaparte était encore amoureux de Joséphine, il la traînait littéralement dans la boue ; d'autres fois, il s'en prenait à la famille des Bonaparte, à la naissance même du fils de Lœtitia.
Quelle mortification pour sa fierté de gentilhomme, quel soufflet à ses prétentions de noblesse, lui qui a dit : les Bonaparte sont de bons gentilshommes corses, peu illustres, puisque nous ne sortions guère de notre lie, mais bien meilleurs que beaucoup de freluquets qui s'avisent de nous ravaler.
Peltier allait jusqu'à dire que Bonaparte était le fils naturel de cette fameuse Mme de La Motte, celle de l'Affaire du Collier, qu'il avait été transporté en Corse et confié à Lsetitia, la mère putative I
Ou bien, il racontait que Bonaparte était le fils du marquis de Marbeuf, gouverneur de la Corse et protecteur de Lœtitia; il disait qu'à Marseille la veuve Bonaparte trafiquait des charmes de ses filles ; que Paulette avait des amants à quatorze ans et qu'elle se baignait nue dans le port ; que Caroline, âgée de treize ans, était le petit Mercure de ses sœurs; qu'Élisa, longtemps favorite d'Hainguerlot,.
avait épousé Bacciocfai, ancien marqueur de billard 1 Ces basses invectives, ces injures dégoûtantes obtenaient le plus vif succès à Londres, particulièrement dans le monde des émigrés, où chacun voyait en Bonaparte son ennemi personnel, le considérant comme Tunique obstacle au retour des Bourbons et à l'anéantissement de la Révolution.
Bonaparte se contint quelque temps. Il fit faire des représentations au gouvernement anglais par son ambassadeur, M. Otto. Cétait au lendemain de la paix d'Amiens, mars 1802. Et comme on était encore dans la lune de miel de cette courte réconciliation, le ministère anglais promit de faire taire Peltier, autant qu'il le pourrait.
Le pamphlétaire se calma un peu. Il suspendit même la publication de ses o Paris ». Mais cette trêve de plume fut de courte durée, pareillement à celle qui fut alors conclue entre les deux nations.
La presse anglaise, qui avait désarmé pour un moment, ne tarda pas à reprendre les armes avec une pire violence et à dénoncer l'ambition et les conquêtes de Bonaparte.
Cette effervescence se communiqua tout naturellement au milieu des émigrés parmi lesquels vivait Peltier. Il en était le porte-voix tout désigné par son talent et son esprit. On le circonvint, on le cajola, on l'exalta, et sans doute on le paya. Il n'en fallait pas tant pour le déterminer à reprendre sa plume et à recommencer une guerre acharnée contre Bonaparte.
Il le fit sous un titre nouveau et avec un redoublement de férocité.
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Il appela son nouveau journal : V Ambigu.
L'Ambigu, c'était Bonaparte, personnage ambigu, ambigu dans ses principes, dans ses projets, dans fies actes I
Il portait en sous-titre : Variétés atroces et amu' santeSj journal dans le genre égyptien avec cette épigraphe :
Sit mihi fas aucUta loqui, sit numine vostro. Pondère rea aUa terra et caligine menas et
spargere voces.
In çvdgum, ambiguas.
Pour justifier Tallusion au genre égyptien, il mit en tête des premiers numéros une vignette représentant Bonaparte en sphinx, avec Thabit de consul et, sur la tête, une couronne fantaisiste.
Sous le soubassement, le monogramme romain
avec des caractères hiéroglyphiques.
Au-dessous, on lit :
« Trouvé dans les tombeaux des rois de Thèbes et réimprimé par Cox fils et Baylie, Great queen street, paroisse Saint-Gilles, à Londres. »
La vignette changeait souvent. Ainsi, au numéro 5, le sphinx est décapité.
Peltier Texplique ainsi :
a Nous avions cru, en commençant le premier numéro de ce journal, que le sauveur ambigu de la France se serait fait proclamer par le Sénat roi ou
empereur des Gaules, au moment où Ton aurait fait comialtre le résultat des votes pour le Consulat à vie, et, dans cette attente, nous lui avions déjà posé sur la tête une couronne dans un genre ambigu. Cependant notre couronne a été rejetée avec mépris. Dans notre colère, nous avons voulu la faire disparaître, mais comme cette couronne était inséparable de la tête de notre ambigu, la tête a tombé du coup qui a frappé la couronne et nous ne présentons plus, depuis quelque temps, qu'un squelette mutilé de la tête à la queue, qui nous fait honte à nous-même... »
Sous ces sarcasmes perce, sinon l'invitation, tout au moins l'espérance de voir, dans la réalité, tomber la tête de Bonaparte.
Une autre fois, le dessin montre Bonaparte présidant à l'empoisonnement des malades et des blessés de Jaffa, avec le pharmacien Rouyer, tandis que le médecin en chef Desgenettes s'éloigne avec indignation.
Et dans le texte, Peltier insiste fortement sur l'empoisonnement.
Une autre fois, il s'agit de la descente en Angleterre dont on commençait à parler.
a Un jeune guerrier, dit Peltier, est au milieu de la mer, dans un bateau plus grand ; il a l'air de s'enfuir devant John Bull, comme à Saint-Jean-d'Acre : son attitude est suppliante. »
Une autre fois, c'est une anagramme de la Révolution française. Anagramme : voleur 1 Fi la nation corse !
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Une autre fois encore :
Révolution française. Anagramme : un roi corse