TUÉ A LA FIN
Toujours l'invite à l'assassinat 1 C'est encore Tanagramme de Buonaparte : nabot a peur.
Ces ricanements de bête féroce étaient accueillis avec transport, non seulement chez les émigrés, mais aussi, il faut bien le dire, chez les hommes politiques anglais, tels que Windham, qui considéraient la paix d'Amiens comme un acte de trahison envers leur patrie.
Se sentant soutenu par cette marée de haine, Peltier ne craignit pas d'en appeler ouvertement à l'assassinat de Bonaparte. Il publia une ode sur le 18 Brumaire qui se terminait ainsi :
Rome, dans ce revers funeste, Pour te venger, du moins il reste Un poignard aux derniers Romains.
Cette fois, c'était nettement la provocation. On ne pouvait, à Paris, feindre de l'ignorer ou la dédaigner.
Bonaparte chargea donc son ambassadeur de poursuivre Peltier devant les tribunaux anglais.
Cette plainte ne pouvait manquer d'émouvoir le ministère britannique. Mais, lord Hawkesburry, ministre des Affaires étrangères, fit remarquer à notre agent que Bonaparte se servait contre l'Angleterre et ses ministres des mêmes armes que celles employées par Peltier contre la France et le chef de son gouvernement.
En effet, pour contre-balancer l'effet produit par
SiO NAPOLÉON JOURNALISTE
V Ambigu^ Bonaparte, aussi entreprenant en journalisme qu'il Tétait à la guerre, venait de faire publier à Paris un journal de même acabit que V Ambigu.
C'était V Argus.
ïu Ambigu paraissait en français à Londres ; V Argus paraissait en anglais à Paris.
TJ Ambigu était Torgane des émigrés français réfugiés en Angleterre; V Argus se disait Torgane des républicains anglais qui avaient émigré d'Angleterre et d'Irlande sur le continent. Bonaparte le faisait distribuer gratuitement dans les colonies anglaises, jusqu'au fond des Indes. Il y a, à ce sujet, un ordre donné à Talleyrand dans une correspondance du 25 novembre 1802.
De ces deux journaux, c'était à qui rivaliserait de violence et de grossièreté.
Lord Hawkesburry disait :
Arcades ambo, id est : hlaekguards both.
Ignobles drôles I oui, ils méritaient, l'un autant que l'autre, cette épithète !
Parallèlement à VArgus^ Bonaparte faisait donner le grave Moniteur avec moins de grossièreté dans la forme, mais avec autant de violence, aggravée par le caractère officiel. Il y était dit nettement que les ministres anglais étaient complices des complots dirigés contre la vie du Premier Consul.
Nous savons aujourd'hui que cette accusation était vraie, malheureusement pour l'honneur anglais.
(( Cadoudal, disait Bonaparte, porte à Londres son ruban rouge comme une récompense de cette machine
infernale qui détruisit tout un quartier de Paris et tua une trentaine de citoyens inoffensifs, femmes et enfants.
« S^il avait réussi^ cela ne permet-il pas de croire qu'on lui aurait décerné Tordre la Jarretière 1 »
En réponse à la note remise par notre ambassadeur, les ministres anglais répondirent :
« Si ce qui est publié en Angleterre est libellons or cctionable, c'est-à-dire diffamatoire et tombant sous le coup de la loi, les imprimeurs et les éditeurs sont susceptibles de châtiments : toutes facilités raisonnables vous seront données pour les poursuivre. »
- Il fallait donc exercer une poursuite effective. C'est ce qui eut lieu. Ordre fut donné à l'attorney général de traduire Peltier devant le Banc du Roy.
On sait combien la justice anglaise est lente et formaliste. Le procès fut longtemps retardé; il y avait eu un si long intervalle entre l'offense et la poursuite, que l'effet produit par la calomnie semblait presque éteint.
C'est le 21 février 1803 que le débat eut lieu devant la cour, présidée par lord Ellenborough et constituée en jury spécial.
Le spectacle était piquant de voir, à cette barre : d'un côté l'accusé, un simple Journaliste vivant au jour le jour de sa plume ; de l'autre, le plaignant, journaliste aussi i^ ses heures, mais le héros des campagnes d'Italie, le conquérant de l'Egypte, le Premier Consul de la République française, le premier homme
de son temps, au jugement unanime de ses contem* porains.
Pour savoir à quel point il était piqué au vif, il faut se rappeler les paroles énergiques qu'il dit à la même époque, en pleine réception diplomatique, à lord Whitworth :
a Chaque vent qui souffle d'Angleterre ne m'apporte que haine ou outrage. »
L'avocat de Peltier était sir James Makintosh, la gloire du barreau anglais. Il venait de publier tout récemment une éloquente apologie de la Révolution française. Sa plaidoirie fut très habile :
« Messieurs, dit-il au jury, toute la presse du continent, de Palerme à Hambourg, est asservie, réduite à l'esclavage. A la marche que suit Napoléon, on peut craindre que, nulle part dans le monde, la pensée ne soit libre. La liberté de la pensée et celle de la presse n'ont plus qu'un refuge, l'Angleterre.
a Un seul asile de discussion est encore inviolable» Il est encore un petit coin de l'Europe où l'homme peut librement exercer sa raison sur les plus graves intérêts de la société, où il peut hardiment publier son jugement sur les actes des plus orgueilleux et des plus puissants despotes. La presse anglaise est libre encore ; eUe est gardée par la libre constitution que nous ont transmise nos aïeux ; elle est gardée par les cœurs et les bras des Anglais, et je n'hésite pas à dire que, si elle doit succomber, elle ne succombera que sous les ruines de l'empire britannique. C'est une
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imposante considération, messieurs ; tout autre monument de la liberté a péri ; cet ancien édifice, élevé par la sagesse ou la vertu de nos pères, est encore debout ; il est debout, grâce à. Dieu, solide et entier, mais il est debout seul et de toutes pkrts entouré de ruines. Dans ces circonstances extraordinaires, je le répète, je dois considérer ce débat comme le commencement d'une longue suite de luttes entre le plus grand pouvoir du monde et la seule presse libre qui subsiste en Europe ; et j'ai la confiance que vous vous •considérerez vous-mêmes comme les sentinelles avan- •cées de la liberté, ayant aujourd'hui à soutenir le premier combat que le droit de libre discussion livrera contre le plus formidable ennemi qu'il ait jamais rencontré. »
Puis il conclut par cette éloquente péroraison : « Dans cette cour où nous sommes réunis, Cromwell renvoya deux fois l'auteur d'une satire contre sa tyrannie, pour le faire convaincre et punir comme libelliste, et, dans cette cour, presque à la vue de l'échafaud dégouttant du sang de son souverain, sous le cliquetis des baïonnettes qui avaient chassé le Parlement avec outrage, deux jurys successifs délivrèrent le courageux satirique et déboutèrent le procureur général de l'usurpateur. »
Dans sa réponse, l'attorney général fut réseryé^t correct. Il se contenta de lire des dtafei6iardePeltier et il invoqua la raison jï^êtat I
« Votre verdi^doit réprouver tout projet de meurtre et d'as/^ssinsii.
tu NAPOLÉON JOURNALISTE
a J'ai la conâance que votre verdict fortifiera le» relations par lesquelles les intérêts de cette contrée sont liés à ceux de la France... »
Cette considération fit sans doute impression sur les jurés. Ils déclarèrent Peltier coupable ; il fut condamné à une faible amende ainsi qu'aux frais du procès.
Mais, si Tinsulteur de Bonaparte fut^ condamné devant le Banc du Roy, on peut affirmer qu'il fut acquitté, au dehors, par la nation anglaise presque tout entière.
Ce fut un triomphe pour Peltier. Une souscription nationale fut ouverte à son profit. Les plus grands, noms de l'aristocratie anglaise s'y rencontrèrent, avec ceux de l'émigration, pour payer, et bien au delà^ l'amende et les frais du procès.
Et c'est ainsi que ce procès de presse, comme il arrive si souvent, tourna au préjudice du plaignant et au triomphe de l'accusé.
En tous pays, l'instinct du jury le porte à favoriser la liberté de la presse.
Le retentissement de ce procès ne pouvait manquer d'être considérable. L'Europe entière, accoutumée à rechercher ou à deviner dans le Moniteur la pensée de Bonaparte, son principal rédacteur, attendait avec curiosité ce que dirait l'organe officiel sur le procèft de Londres. x
L'article ne tarda pas à paràHre. Le voici, tel qu'il fut apporté du cabinet du PremieïNIlonsul. Comme la plupart des récits officiels, il ne dit^oint la vérité,
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du moins en ce qui concerne l'origine de la procédure ; en revanche il reflète, avec une singulière netteté, Tétat d'esprit de Bonaparte.
L'article parut le 3 mars 1803 :
ff Un nommé Peltier a été condamné par les tribunaux de Londres pour avoir imprimé de misérables libelles contre le Premier Consul. On ne conçoit pas trop pourquoi le ministère anglais a voulu donner tant d'éclat à ceci.
a Comme les journaux anglais ont publié que c'était sur la demande de la France, et que même l'ambassadeur de France était présent au jugement, nous sommes pleinement autorisés à démentir l'une et l'autre de ces nouvelles ; le Premier Consul n'a appris l'existence de ces libelles que par la procédure.
(c Dans le système de l'Europe, toutes les nations civilisées ont réciproquement des devoirs à remplir ; elles doivent se montrer d'autant plus de respect, que le système opposé, qui ne laisse pas d'avoir des partisans dans tous les pays, ne tendrait à rien moins qu'à nous jeter dans la barbarie et dans l'anarchie.
« On conçoit donc tout aussi peu l'intérêt qu'on peut avoir en Angleterre à soutenir et à autoriser toutes les infamies que vomissent les libellistes du pays, et moins encore celui qu'on y a à protéger les libellistes français qui s'y sont établis pendant la guerre, que l'on conçoit l'inutilité de cette procédure d'apparat et d'ostentation.
« UAlien-Bill donne au ministère le pouvoir de chasser les étrangers et le ministère en use largement. Plus de vingt Français domiciliés et connus ont
été renvoyés d'Angleterre sans plus de formalité.
<c Nous connaissons des individus domiciliés et établis depuis trente ans à Londres qui ont, depuis peu, été atteints par cette mesure.
« Pourquoi donc s'amuser à traîner avec appareil, devant un tribunal respectable, des étrangers malfaiteurs tels qu'il en parait toujours à la suite des grandes commotions politiques ? Il suffit que les sousministres de lord Pelham leur disent sérieusement : n'écrivez plus, et ils se tairont ; et, s'ils ne le font pas, VAlien-BiU donne le pouvoir de les chasser.
a Le roi d'Angleterre doit au respect de sa personne et à l'honneur de sa nation de mettre enfin un terme à ces outrages faits à un gouvernement et à une nation voisine avec qui il est en paix, et auprès de qui il tient des ambassadeurs aussi distingués par leiu* rang que recommandables par leiu*s qualités personnelles.
« Cependant, il faut convenir que, si cette procédure était inutile, elle a donné lieu au moins aux magistrats distingués du tribunal criminel de Londres de faire preuve de sagesse et de se montrer dignes d'administrer la justice chez une nation si éclairée et si recommandable à tant de titres. »
On ne peut que rendre hommage à la noblesse de ce langage ; en même temps il faut regretter qu'il ait trouvé si peu d'écho dans la presse anglaise, dont la violence ne fit que s'accroître.
Peltier ne voulut pas demeurer en reste avec la note méprisante du Moniteur. Il attendit quelques mois, au bout desquels il publia dans Y Ambigu une
sorte de réplique sous forme de confession ; ce n'est point une excuse, c'est plutôt une apologie.
Le morceau ne manque point de verve ; on y trouve une certaine force de raisonnement. Peltier rappelle qu'au commencement de juin 1802 le gouvernement français fit établir à Paris VArgus, rédigé par d'an- <îiens révoltés irlandais. Le journal insultait journellement le roi et ses ministres ; il invitait les matelots britanniques à la désertion; le gouvernement français avait pris mille abonnements et le faisait distribuer à profusion en Angleterre.
Parmi ceux qui s'occupèrent de cette propagande, Peltier prétend avoir reconnu M. Agasse, propriétaire du Moniteur, et aussi Fiévée, envoyé par Bonaparte en Angleterre d'où il adressait au Mercure de France des lettres perfides et calomniatrices.
C'est ce qui l'avait décidé à reprendre la plume pour défendre son pays d'adoption I
S'il n'a pas employé, dans cette guerre de plume, le ton grave et digne de la discussion, c'est que l'emploi était tenu par le Courrier de Londres. Il préféra les personnalités à la satire. C'était son genre habituel sous la Révolution. {Actes des Apôtres,)
A peine V Ambigu paru, il fut dénoncé au gouvernement anglais par M. Otto, l'ambassadeur de Bonaparte; il en trouve la preuve dans une lettre de M. Otto à lord Hawkesburry, en date du 25 juillet 1802, ce qui met à néant le démenti du Moniteur du 12 ventôse an XI.
Il conteste la thèse du gouvernement français qui prétend qu'il est du droit public des nations, et d'une obligation rigoureuse pour le gouvernement, de pré-
venir ou de punir toutes les atteintes aux intérêts et à l'honneur des puissances étrangères.
a Si ce principe était admis, dit-il assez justement, il n'y aurait plus de liberté quelconque de la presse dans aucun pays. En effet, chaque écrit, chaque paragraphe de papiers-nouvelles sur les projets d'agrandissement d'une puissance étrangère, chaque réclamation contre une injustice, serait une atteinte aux intérêts et à l'honneur de toute puissance qui voudrait léser autrui, assurée qu'il ne serait paspermis d'en parler. »
Peltier s'explique sur la vignette du sphinx décapité. Oui, c'est excessif, mais on en fait de pareilles tous*' les jours en Angleterre ; les caricatures du Hogarthy Bonbury, Gillray, courent les rues, et on ne fait qu'en rire.
Quant à l'ode du poignard, il convient qu'il a eu tort de laisser subsister en entier le mot « poignard ». Il aurait fallu mettre poign...,on aurait pu croire que c'était un poignet : invitation aux coups de canne, aux soufflets, aux coups de poing ; c'eût été moins grave I
Et enfin la parodie qu'il a faite de la fameuse harangue de Lepidus, invitant les Français à l'insurrection, il la revendique hautement.
a Oui, j'ai cherché à provoquer les Français à se mettre en insurrection ouverte contre ce gouvernement, à marcher contre lui en masse et en détachement, à le renverser de gré ou de force, à faire contre lui un 10 Août ou bien un 9 Thermidor, ou un 18 Bru-
maire, un 31 Mai ou un 21 Janvier; à jeter à bas consuls, ministres et sénateurs, à coups de poignet ou à coups de poignard ou à coups de baïonnette, à coups de pied ou à coups d'espingole, à coups de balai ou à coups de crosse, avec la diligence de Cayenne ou avec le rasoir national I
« Pourquoi cette rage? parce que le Moniteur du 9 août aidait parut
« Où Ton disait que Sa Majesté Britannique aurait été capable de récompenser de Tordre de la Jarretière l'assassin du 4 Nivôse, si la machine infernale avait réussi.
« En lisant cela, toutes mes anciennes blessures se sont rouvertes ! »
Et Peltier appelle le latin à son aide, pour insulter plus grossièrement encore Bonaparte.
Cara deum soboles, magnum foçis exerementum/
Il ajoute que Mirabeau, contre qui tant d'épigrammes avaient été lancées, « était un factieux trop superbe pour traîner l'auteur d'une épigramme devant un tribunal ; il y avait assez du gentilhomme français en lui pour savoir qu'il se déshonorerait par là aux yeux de la France. Aussi ses restes sont-ils au Panthéon tandis qu'on verra un jour, dans les environs d'un égout de Montmartre, quelle différence de pompe il y aura entre les restes d'un Mirabeau et ceux du petit étranger dont on coupe déjà le col sur toutes les effigies dans les nouvelles monnaies qu'on vient de frapper à son coin. »
La guerre à coups d'épingle recommence de plus
belle, et plus perfide et plus grossière que jamais.
C'était surtout contre la femme de Bonaparte que s'acharnait Peltier.
11 savait bien qu'il touchait l'endroit sensible.
Il l'appelait couramment Messaline. 11 répétait constamment que, si elle n'avait pas d'enfant de son second mariage, c'était sa faute à lui, c'est parce que Bonaparte était impuissant.
Maître absolu, je puis tout en deux mots.
Et ne puis faire un enfant à ma femme.
Il l'appelait le Maryland (mari lent).
a Mme Bonaparte s'était fait alors une si terrible réputation à la Martinique qu'aucun capitaine n'osait alors la repasser. » (Il veut dire : l'embarquer pour l'Europe, la prendre à bord.)
Voici que Bonaparte s'est installé aux Tuileries. Sa femme va demeurer au pavillon de Flore.
Pour Peltier, c'est une infâme profanation.
Que va-t-il dire ?
a Si, d'un côté, le nom de Flore rappelait, d'une manière flatteuse pour elle, la déesse jeune et odoriférante dont les pas étaient semés de fleuri; d'un autre côté, il retraçait la , célèbre concubine qui, après avoir passé de main en main, tomba dans celle du grand Pompée. »
Et il trace ce tableau de famille :
« Paillette dit à Joséphine : Ne jouez pas la jeune
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fiUe, tâchez seulement de paraître une femme bien conservée, etc., etc... »
Cest le ton habituel de ces cruels badinages. Quand il apprend la mort de Pichegru et le drame de Vincennes, Peltier devient tragique. Pichegru a été trouvé étranglé dans sa prison, aussitôt Peltier accuse Bonaparte de cette mort :
« Pichegru (spo^murder^ef,» criait-on dans les rues de Londres.
Enfin, TEmpire est proclamé. La fureur des royalistes est à son comble ; Peltier s^en fait le grossier interprète :
c Une vieille Colombine, rebut de tous les paillasses de la Révolution, est chargée du soin de l'hérédité de cette nouvelle dynastie dans laquelle figurent déjà avec éclat des pendus, des bouchers, des fariniers, des marqueurs de billard, des cardinaux, des musulmans, des princes romains, des danseuses d'opéra, des courtiers de navires et des courtiers de galanterie, des voleurs, des sans-culottes amnistiés, des empoisonneurs, des étrangleurs, etc., etc...
c Ce petit singe vert de quatre pieds deux pouces, empereur héréditaire ! »
Ij^ Ambigu dit qu'à Paris on prononce : « L'impure actrice », pour l'impératrice.
Il l'appelle couramment : haridelle, vieux sapajou de la Martinique, guenon, etc., etc.*.
Puis une caricature représentant Joséphine aux trois quarts nue, avec cette inscription : a Port libre. » Toujours plus cruel et plus ignoble il dit :
<( Dernièrement, Mme Bonaparte était fatiguée; elle avait déjà veillé la nuit précédente ; il lui fallait encore attendre que son mari eût fini ce qu'il avait commencé. Elle bâillait, elle se distendait la mâchoire, ses fausses dents lui faisaient un mal horrible, son rouge coulait sur son sein; à peine pouvait-elle se tenir éveillée avec de fréquentes prises de tabac, etc.. »
Comment de pareilles goujateries ne provoquèrentelles pas le dégoût chez ces gentilshommes anglais ou français, dont l'éducation était si raffinée et les manières si polies? C'est ce que l'on a peine à concevoir.
Peltier ne recule pas devant les accusations d'inceste ; voici que le 6 juillet 1803, le Premier Consul entreprend un voyage dans le Pas-de-Calais. Peltier s'adresse sous forme de lettre au général :
« C'est ainsi que votre tendre union avec la jeune Paulette, votre sœur, aujourd'hui la veuve Leclerc, que le sentiment qui portait Lucien votre frère sur sa sœur Murât, que le mariage de Louis, votre frère, avec la jeune Hortense de Beauhamais et celui projeté d'Eugène Beauharnais avec la veuve Leclerc, que votre prédilection marquée pour Mme Louis, et que tout cet enchaînement bizarre de parentés qui fait regarder par les esprits superficiels votre famiUe comme une nouvelle famille d'Œdipe, c'est ainsi, dis*
je, que toutes ces familiarités vous mettent de pair avec les patriarches de Fantiquité. »
Une autre fois, il prête à la jeune et charmante Paulette quantité de plaisanteries cruelles sur sa belle sœur ; elle aurait dit que Bonaparte devrait la quitter, leur donner une belle-sœur jeune et jolie, vraiment Française, fraîche comme Hébé, etc.
Cependant Peltier voit grandir la gloire de Napoléon ; FEmpire s'affermit ; il traite d'égal à égal avec les grandes puissances de l'Europe.
A ce spectacle, Peltier étouffe de colère ; il n'espère plus que dans la mort ; il l'appelle ; il l'annonce :
a Bonaparte est menacé d'apoplexie; il devient énorme et a la tête enfoncée dans les épaules. »
h^ Ambigu racontait que l'Empereur avait des convulsions et tombait du haut mal.
Le mariage avec Marie-Louise met le comble à Findignation de Peltier :
Vive Napoléon! C*est un chapon.
Vive r Impératrice 1 C'est une dinde.
' Etc., etc.
UAmbigu s'attachait particulièrement à ridiculiser la nouvelle cour des Tuileries. Il publiait sur la vie intime de cette cour des indiscrétions plus ou moins piquantes, badines ou ironiques; Pauline se moquait de la naïveté de Marie-Louise, comme elle se moquait autrefois du fard et des fausses dents de Joséphine.
Après avoir prédit la mort prochaine de Napoléon, il s'en prend au petit roi de Rome. Il plaisante sur son baptême ; il annonce même une fois sa mort.
Viennent les jours de la défaite et de la détresse nationale ; Peltier exulte : les malheurs de sa patrie ne sont qu'un nouveau prétexte à injurier Napoléon.
Il publie sur la retraite de Russie des détails épouvantables et souvent invraisemblables ; la réalité était suffisamment terrible ; inutile d'inventer.
c Veni^ i^idij redii. Pour la seconde fois le petit César corse a déserté son armée. Le lâche coquin qlii naguère pénétrait en Russie à la tête de quatre cent cinquante mille hommes, s'est cru trop heureux d'en sortir accompagné seulement de l'infâme Caulaincourt. »
Puis, des inepties, des stupidités.
Il dit que pendant la campagne de Russie, Napoléon s^enivrait tous les soirs, buvant pour s'étourdir.
En 1813, il prévoit et prédit la débâcle ; il n'y avait pas à cela grand mérite.
La grandeur de la chute impériale ne touche pas cette âme pétrie de bassesse. Peltier ne cesse, jusqu'à son dernier numéro, d'insulter Napoléon, de le piquer à son endroit sensible.
Pendant les Cent- Jours, il lui crie :
ce Elle ne revient donc pas, ta Marie-Louise ? »
Il savait bien où blesser l'époux, \e père et l'empereur.
Cet infâme journal subsista jusqu'en 1818.
Peltier revint à Paris en 1814 et s'échappa prudemment pendant les Cent-Jours.
Il faut dire, pour l'honneur de Paris, qu'il fut froidement accueilli, après la Restauration, même dans la société royaliste.
Peltier, qui avait toujours eu des goûts dispendieux et fait chère lie, finit par tomber du mépris dans la misère. Il mourut sur un grabat, dans un grenier.
Il rendit sa vilaine âme au diable en 1825.