‹ Napoléon journalisteChapitre 21 sur 50 · DE L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

DE L'EMPEREUR

Le mot a Empereur » apparaît pour la première fois dans le Moniteur le 19 mai 1804, en tête de la pre* mière colonne. La veille, le Sénat avait proclamé rSmpire.

Toute velléité d'indépendance disparaissait.

A partir de ce moment, et, pendant toute la durée du règne, on n'entendit plus en France qu'une seule voix, celle de Napoléon. Lui seul parlait, et ce n'était que pour se louer.

Les rares journaux politiques qu'il avait laissés vivre, en dehors du Moniteur^ forment une sorte •d'orchestre jouant à l'unisson un air unique sur la grandeur de la France et le génie du souverain. Gare À celui qui laissait échapper une fausse note. Il était, sur l'instant, réprimandé, durement, impitoyablement, et, s'il récidivait, le bâton du chef d'orchestre ne tardait pas à s'abattre sur la tête de l'infortuné.

Jamais, à aucune époque, la pensée ne fut aussi rudement bâillonnée.

Rien, absolument rien, ne s'imprimait qu'avec la permission du Maître.

Les paroles de Tacite sur la tyrannie des Césars s'appliquent aux Français de cette époque :

a Certes, a dit l'illustre historien, nous avons donné un grand exemple de patience. De même que Ton a vu dans les temps anciens ce qu'il y a d'extrême en fait de liberté, de même nous avons vu de nos jours ce qu'il y a d'extrême en matière de [servitude, puisque la délation a supprimé toute faculté de parole et de Communication. »

Sous la République, on supprimait un journal purement et simplement, et, parfois aussi, oa supprimait le journaliste. Cependant, comme le bourreau n'était < pas longtemps le même, la vérité finissait par percer après la mort de celui qui l'avait étouffée»

Pendant l'Empire, si la vie du journaliste était épargnée, la propriété de son journal était continuellement en danger. Au moindre écart, le gouverner ment la supprimait, et parfois se l'appropriait, sans aucune indemnité.

La fortune, créée par l'intelligence et le travail, comme celle des Bertin aux Débats j Napoléon la confisque sans pudeur. On verra plus loin les détails de cette indigne spoliation.

Le point de vue auquel il se plaçait, vis-à-vis de la presse, lui enlevait tout scrupule. Bien sincèrement, il considérait que les gazettes sont faites pour le service exclusif du gouvernement, et point du tout pour l'utilité, l'instruction ou le plaisir du public.

Par une singulière ironie, l'Empereur institua, par le sénatus-consulte même qui proclamait l'Empire, une Commission de la liberté de la presse.

PENDANT L'EMPIBE 231

Pas une seule fois cette Commission ne se réunit pendant les dix années de TEùipire.

Cela n^empêcha point, d'ailleurs, les lâches sénateurs qui en avaient fait partie de protester en 1814 contre la censure arbitraire, contre la suppression de la liberté de la presse. Ce furent ces prétextes qu'ils invoquèrent, entre autres, pour voter la déchéance de Napoléon.

Cette l&cheté des sénateurs n'est point la seule que l'histoire doive eiu^egistrer. 11 faut y joindre celle de la plupart des écrivains contemporains qui se laissèrent museler sans protester, exception faite pour Chateaubriand.

Oublions ce vilain spectacle pour suivre le nouvel Empereur dans sa carrière de journaliste.

Sa participation au Moniteur devient moins fréquente que sous le Consulat. Il ne va plus polémiquer avec la presse anglaise. Sans doute juge-t-il, avec raison, que le contact de la publicité compromet sa jeune majesté impériale.

Et puis, les guerres incessantes vont l'entraîner loin de Paris, sur les grandes routes de l'Europe, de Madrid à Moscou.

Ne va-t-il point perdre de vue, cachées par la fumée des batailles, les tentatives d'émancipation de quelques journalistes qui s'agitent, çà et là, dans l'espoir que son éloignement l'empêchera de les entendre et de les surveiller?

Que l'on se détrompe 1

Sans doute, sa collaboration directe au Moniteur se réduira à quelques articles courts, d'une polémique

supérieure, dans lesquels tout mot porte. Mais, comme le dit Chateaubriand, il veillait aux articles du Monir Uur; pas un n'échappe à sa critique de plus en plus exigeante. Les instructions qu'il donne à ce sujet sont innombrables ; sa correspondance en est remplie ; il les prodigue avec une singulière insistance, sans arrêt, sans répit.

Il n'y a presque pas de jour où il ne signale au Grand Prévdt de la presse, à son Ministre de la police, quelque écart de plume, quelque erreur ou quelque bévue.

Rien ne le détourne de cette tâche, ni la victoire, ni la défaite ; jamais sa vigilance ne s'endort.

Comment trouvait-il le temps d'éplucher les termes d'un article, de redresser telle opinion littéraire ou philosophique, de relever une expression qui le cho<* quait, car il s'effarouchait de quelques syUabes imprimées, lui que nulle catastrophe ne troubla jamais I

Sur ce domaine de la presse, comme sur tous les autres, son activité est surhumaine, miraculeuse.

C'est au mois de septembre 1804, moins de quatre mois après la fondation de l'Empire, que Napoléon se manifeste pour la première fois empereur-journaliste.

Son début est un article contre Paris.

L'esprit frondeur des Parisiens le froissait : il en était vivement affecté, bien qu'il fît mine de les mépriser et de les considérer comme de grands enfants.

Il boudait donc Paris. L'exécution du duc d'Enghien, le procès de Moreau avaient mécontenté les «sprits. Une opposition se dessinait nettement dans toutes les classes de la société. Il était lui-même inquiet, préoccupé de son prochain couronnement ; ses projets d'invasion en Angleterre ne laissaient pas 4'ajouter à son énervement.

11 commença par exhaler sa mauvaise humeur au Conseil d'État. Quelques jours après, il fit paraître, non pas au Moniteur^ ce qui l'eût trop découvert, mais dans la Gazette de France, un article dont tout le monde lui attribua immédiatement la paternité, tant à cause de la ressemblance avec les paroles prononcées au Conseil d'Ëtat, que de l'énergie de la pensée et de la forme, l'une et l'autre vraiment napoléoniennes.

Thibaudeau, vivant alors dans l'entourage de Napoléon, ne nous laisse aucun doute sur l'origine de cet article.

Suivant un procédé qui lui était habituel, Napoléon «'inspire des exemples classiques qu'il puisait dans les écrivains de l'antiquité : on sait que ses œuvres fourmillent de ce genre d'allusions. Il voulut donc, en guise de menace aux Parisiens, rappeler les motifs qui avaient déterminé Constantin à quitter Rome et à transporter le siège de l'Empire à Byzance.

« J'ai cherché, écrit-il, les causes qui ont pu déterminer Constantin à fonder une nouvelle capitale.

« Il n'y a pas de doute qu'il n'ait été déterminé à cette vaste entreprise par les mêmes raisons qui ont engagé Dioclétien et Maximien à transférer le

siège du gouvernement à Nicodeum et à Milan.

« Ces deux princes qui ont ramené Tordre, la paix et la tranquillité dans Rome et dans l'Empire, qui se sont illustrés par des victoires éclatantes sur les Barbares de TAsie et du Nord, vinrent, après tant d'exploits, triompher dans la capitale; ils s'attendaient naturellement à y recevoir l'accueil que méritaient leurs travaux guerriers ; mais ils n'y trouvèrent qu'un peuple ingrat, inconstant, léger, qui, loin d'apprécier leurs services et de bénir la main qui avait cicatrisé ses blessures, cherchait à les tourner en ridicule. Toutes les fois qu'ils paraissaient dans le cirque, au théâtre, ou dans les autres lieux publics, ils étaient témoins des applications indécentes, des sarcasmes, des calembours qu'on se permettait en leur présence, tandis que les habitants des provinces se trouvaient honorés de la présence de leurs monarques, se pressaient sur leurs pas, et leur témoignaient la reconnaissance dont ils se sentaient pénétrés.

« La comparaison que firent ces empereurs ne se trouva pas à l'avantage de la capitale et les détermina sans doute à établir leur résidence habituelle dans des villes moins splendides à la vérité, mais où 'ils recevaient un accueil plus flatteur.

« Constantin parait avoir eu les mêmes motifs à l'égard de Rome ; il n'a pas voulu s'exposer aux désagréments qu'avaient éprouvés ses prédécesseurs.

« Il est bien étonnant sans doute que Dioclétien et Constantin n'aient pas senti que, pour se venger d'une poignée de faquins, de gens sans aveu, de jeunes gens inconsidérés, ils entraînaient la ruine d'un grand nombre de commerçants et de propriétaires. Serait-ce

que les meilleurs esprits ne tiennent point contre l'ingratitude ? Quoi qu'il en soit» Rome est totalement déchue de son rang, ce Puisse cet exemple servir de leçon à la postérité I »

En rappelant l'exemple de Constantin, Napoléon évoque son œuvre personnelle : restauration de l'ordre et de la religion, comme le fit l'illustre empereur romain. On sait qu'il se réclamait volontiers des grands réformateurs sociaux d'autrefois, de Constantin, aussi bien que de César et de Charlemagne.

Orgueil légitime, à cette heure de sa carrière. Ne méritait-il pas qu'on lui appliquât la glorieuse devise que Constantin fit graver sur son arc de triomphe :

QUIETIS CUSTOS

Dans les salons de Paris, nous disent les contempo» rains, on l'appelait : « le Tranquilliseur ».

La vigoureuse semonce aux Parisiens que nous venons de reproduire parut le 28 septembre 1804^ sous la forme d'une lettre adressée au directeur de la Gazette de France.

Ce procédé indirect de communication aux Parisiens a été de nos jours employé par un autre chef d'État qui connaissait mieux que personne les finesses de Napoléon. Nous voulons parler de M. Thiers, alors président de la République française et ancien journaliste. Il se souvint de son premier métier. Les circonstances avaient quelque chose d'analogue. M. Thiers était lui aussi, pour le moment, brouillé avec Paris. 11 souhaitait vivement l'élection de son candidat, M. de Rémusat, contre un obscur

politicien, nommé Barodet, grand favori de Paris, dont il était à peine connu.

Thiers voulut plaider pour son candidat. Gomme il ne pouvait le faire officiellement, il écrivit au Figaro une lettre qu^il signa « un vieil abonné ».

Les Parisiens la lurent, la trouvèrent spirituelle, et ils votèrent pour le candidat de Topposition.

L'esprit des Parisiens n'a guère changé depuis Napoléon. Ils votent toujours contre le gouvernement, sans doute parce qu'ils le voient de trop près.

Pendant les mois de septembre et d'octobre 1804, Napolégn alla visiter les nouveaux départements créés sur la rive gauche du Rhin.

A cette date, commence dans sa correspondance une série de lettres où respirent contre les journaux une mauvaise humeur, une irritation, une susceptibilité sans cesse croissantes.

Il faut les lire pour se rendre compte de cet état d'esprit, incroyable chez un homme habituellement maître de soi.

C'est presque toujours à Fouché qu'il s'adresse, sûr d'être compris et d'être obéi à l'instant.

c Luxembourg» 9 octobre 1804.

« Monsieur Fouché, ministre de la police générale.

Je vois avec peine que plusieurs journaux ont la rage de parler contre les philosophes et de les attaquer en masse, manière qui est d'autant plus extraordinaire que certains de ces écrivains criaient

contre les prêtres. Mon intention est que vous teniez la main à ce que vos feuilles périodiques évitent tout ce qui pourrait tendre à réveiller des haines et des partis qui ont tous également contribué à troubler la tranquillité publique. On peut sans doute discuter différentes opinions, différentes théories, sans vomir de» insultes contre tous les philosophes. Cet avertisse* ment doit principalement être donné au Mercure qui parait écrit avec plus de virulence et de fiel que n'en ont mis dans leurs écrits Marat et autres écrivains du même temps ; et ils avaient Texcuse que c'était une manière de faire aUer la nation.

« Vous préviendrez les directeurs du Mercure et du Journal des Débats que je n'entends point que le nom des jésuites soit même prononcé, et que tout ce qui pourrait amener à parler de cette Société soit évité dans les journaux. Je ne permettrai jamais son rétablissement en France ; l'Espagne n'en veut pas ; l'Italie n'en veut pas non plus. Tenez-y donc la main, et faites connaître aux différents préfets qu'ils veillent à ce que le mouvement qu'on voudrait donner pour le rétablissement des jésuites n'ait pas même de

commencement.

Les rédacteurs du Mercure que Napoléon plaçait au-dessous de Marat s'appelaient Fontanes, Laharpe, Vauxelles, MoreUet, Esménard, etc., tous gens de talent et de bonne tenue littéraire.

Avec l'année 1805, nous entrons dans une phase OÙ éclate, avec encore plus de fureur, Thostilité de Napoléon contre la presse.

Le 15 avril, il est à Lyon, en route pour Milan où il va se faire couronner roi d'Italie. Il écrit à Fouché :

a Les journaux parlent longuement de rumeurs existant dans leur imagination ou dans les instructions du cabinet anglais qui veut inquiéter l'Europe.

« Prenez des mesures pour qu'on ne parle plus dans aucun journal de... (illisible). Esménard montre ce qu'il ferait s'il pouvait se livrer à son essor malveillant. Veillez-le, supprimez-le à la moindre faute.

« Je désire connaître quel est celui qui se sert de mon nom pour faire de mauvaises plaisanteries. »

Le 17 avril, poursuivant son voyage, il est à Chambéry. Il écrit à Fouché :

a Le Bulletin de V Europe est animé d'un mauvais esprit. Je suis étonné cependant de voir là Esménard. Faites-leur dire, pour leur bien, que les temps de la Quotidienne sont passés. Ils n'osent se livrer à leur mauvais génie ; on voit qu'ils sont contenus ; mais le bout de l'oreille perce. Par exemple, n'ont-ils rien de mieux à dire, en parlant des adresses, sur le bureau topographique? J'entends que les journaux servent le gouvernement et non contre.

« Esménard est homme de mérite, mais Michaud est toujours un mauvais sujet. »

Le 20 avril, il s'installe au ch&teau impérial de Stupinigi, près Turin.

Le 22, il écrit à Fouché :

« Monsieur Fouché, les journaux se plaisent, dans toutes les circonstances, à exagérer le luxe et les dépenses de la cour, ce qui porte le public à faire des calculs ridicules et insensés.

« Il est faux que le ch&teau de Stupinigi soit si magnifique ; il est meublé avec d'anciens meubles que des sers'^iteurs zélés du roi avaient cachés et qu'ils se sont empressés de restituer après le sacre.

a Faites faire des articles détaillés sur cet objet. On pourra même en tirer parti pour faire sentir Famélioration de l'esprit public dans ce pays.

« Faites vérifier qui a fait mettre dans les journaux que M. Salicetti avait reçu un présent de deux cent mille francs du gouvernement génois; ce fait n'est point à ma connaissance, et, fût-il vrai, les journaux n'auraient pas dû le publier, à moins qu'il ne leur ait été communiqué de Gênes. Réprimez un peu plus les journaux ; faites-y mettre de bons articles. Faites comprendre aux rédacteurs du Journal des Débats et du Publiciste que le temps n'est pas éloigné où, m' apercevant qu'ils ne me sont pas utiles, je les supprimerai avec tous les autres et n'en conserverai qu'un seul ; puisqu'ils ne servent qu'à copier les bulletins que les agents anglais font circuler sur le continent, qu'à faire marcher sur la foi de ces bulletins

les troupes de Tempereur de Russie en Pologne, à contremander le voyage de l'empereur d'Autriche en Italie, à l'envoyer en Courlande pour avoir une entrevue avec l'empereur de Russie; puisqu'ils ne me servent qu'à cela, je finirai par y mettre ordre. Mon intention est donc que vous fassiez appeler les rédacteurs du Journal des Débats^ du Publiciste^ de la Gazette de France^ qui sont, je crois, les journaux qui ont le plus de vogue, pour leur déclarer que, s'ils continuent à n^'étre que des truchements des journaux et des bulletins anglais, et à alarmer sans cesse l'opinion en répétant bêtement les bulletins de Francfort et d'Augsbourg sans discernement et sans jugement, leur durée ne sera pas longue ; que le temps de la Révolution est fini, et qu'il n'y a plus en France qu'un parti; que je ne souffrirai jamais que les journaux disent, ni fassent rien contre mes intérêts; qu'ils pourront faire quelques petits articles où ils pourront montrer un peu de venin, mais qu'un beau matin on leur fermera la bouche. Il faut avoir bien peu de discernement pour ne pas voir qu'en annonçant que les empereurs d'Allemagne et de Russie vont s'aboucher, une pareille nouvelle ne peut que faire mauvais effet; que, pour la donner, il faut qu'elle soit sûre ; que celle de la marche des Russes en Pologne ne peut pas faire un meilleur effet ; et ce n'est point ni à Augsbourg, ni à Francfort qu'ils auront des sûretés là-dessus, puisque cela est fait exprès. »

Deux jours après, nouvelle semonce, encore plus brutale :

c Stupinigi, 24 avril 1805.

« Faites imprimer quelques articles habilement faits poui^ démentir la marche des Russes, l'entrevue de l'empereur de Russie avec l'empereur d'Autriche et ces ridicules bruits, fantômes nés de la brume et du spleen anglais.

a Remuez-vous donc un peu plus pour soutenir l'opinion. Dites aux rédacteurs que, quoique éloigné, je lis les journaux ; que, s'ils continuent sur ce ton, je solderai leur compte; qu'en l'an VIII je les ai réduits à quatorze. Je pense que ces avertissements successifs aux principaux rédacteurs vaudront mieux que toutes les réfutations. Dites-leur que je ne les jugerai point sur le mal qu'ils auront dit, mais sur le peu de bien qu'ils n'auront pas dit. Quand ils représenteront la France vacillante, sur le point d'être attaquée, j'en jugerai qu'ils ne sont pas Français ni dignes d'écrire sous mon règne. Ils auront beau dire qu'ils ne donnent que leurs bulletins : on leur a dit quels ils étaient, ces bulletins ; et, puisqu'ils doivent dire de fausses nouveUes, que ne le disent-ils à l'avantage du crédit et de la tranquillité publique ?

« Oiseaux de mauvais augure, pourquoi ne présagent-ils que des orages éloignés? Je les réduirai de quatorze à sept, et conserverai, non ceux qui me loueront, je n'ai pas besoin de leurs éloges, mais ceux qui auront la touche mftle et le cœur français, qui montreront un véritable attachement pour moi et mon peuple.

a Vous savez la confiance que j'ai en vous ; je trouve

que vous ne donnez pas une assez grande direction à cette partie.

a Dites à Esménard que je vois avec peine qu^il fasse un journal. Je suppose que c^est le poète. S^il est dans le besoin, je préfère que vous lui donniez de quoi faire son voyage et qu'il vienne me trouver à Milan. »

L'irritation de Napoléon s'accroit, sans doute, à la lecture des journaux qui lui sont expédiés de Paris, car le 28 avril, il écrit encore à Fouché, de Stupinigi :

« La réforme des journaux aura bientôt lieu, car il est par trop bête d'avoir des journaux qui n'ont que l'inconvénient de la liberté de la presse sans en avoir les avantages, et qui, par malveillance ou ineptie, colportent tous les bruits propres à alarmer le com* merce, et toujours dans le sens et dans la volonté de l'Angleterre.

a Dites aux rédacteurs que vous ne leur ferez aucune observation sur les petits articles ; qu'il n'est plus question aujourd'hui de n'être pas mauvais^ mais d'être tout à fait bons ; car on ne les laissera pas jouir de bons revenus pour ne rendre aucun service et, au contraire, pour nuire. En répétant cela aux différents journalistes, et leur disant qu'ils ont encore trois ou quatre mois pour faire leurs preuves, ce sera à eux de faire leiu* profit de ces avertissements. »

Les reproches et la méfiance continuent à l'égard de Fouché lui-même, peu suspect pourtant de tendresse envers la presse.

a Les notes envoyées aux journaux sur l'armée de Brest relativement au général Sarrazin sont parties de vos bureaux. J'en ai la preuve matérielle. En général, rien n'est secret dans votre ministère. Je ne sais jusqu'à quel point vous pouvez vous fier à votre secrétaire intime ; il y a des gens dont l'intrigue est toujoiu*s l'élément. »

c De Milan, le 20 mai.

« Monsieur Fouché, mon intention est que désormais le Journal des Débats ne paraisse pas qu'il n'ait été la veille soumis à une censure. Vous nommerez un censeur qui soit un homme sûr, attaché, et ayant du tact, auquel les propriétaires du journal donneront douze mille francs d'appointements. C'est à cette seule condition que je permettrai que ce joiu*nal continue de paraître. La censure, toutefois, ne doit pas s'étendre siu* le feuilleton ni sur les articles littéraires, mais seulement sur la politique et sur la partie littéraire qui pourrait être faite dans un mauvais osprit politique. Vous lui ferez contredire l'article relatif au duc de Brunswick ; il eût été bien plus natiu*el de croire fausse une nouvelle aussi absurde ; ou, dans le doute, comme cette nouvelle ne pouvait pas être agréable, d'en attendre la confirmation. Le plus mauvais esprit anime les rédacteurs. Si, malgré la censure, il leur échappe quelque bêtise de cette espèce, je n'aïu'ai plus qu'à supprimer cette feuille. Faites connaître cette mesure aux journaux et prévenez-les que s'ils s'avisent de débiter des nouvelles par trop bêtes et dans de mauvaises intentions, j'en ferai

autant de leurs feuilles. Toute nouvelle désagréable et désavantageuse pour la France, ils doivent la mettre en quarantaine, parce qu^ils doivent la supposer dictée par les Anglais. »

Dans la lettre qui suit perce déjà Tidée de la con* fiscation :

. c De Milan, le 20 mai 1805.

a La Gazette de France est le journal qui me parait le mieux dirigé, dans le meilleur esprit. Il a d'ailleurs Tadresse de se procurer de très bonne heure les nouvelles de Londres. Il est animé d'un bon esprit national. Son titre d'ailleurs se trouve très heureux pour être conservé, il ne rappelle aucun souvenir fâcheux de la Révolution. Protégez-le le plus que vous pourrez en lui envoyant tous les renseignements qui viendraient à votre connaissance.

« Je vous ai déjà fait connaître l'intention où je suis de nommer un censeur auprès du Journal des Débats. Ce journal me parait d'ailleurs tout à fait déchoir, il ne donne plus que des nouvelles de vieille date de l'étranger. Il serait peut-être bon de réunir le feuilleton de ce journal à la Gazette de France^ mais il faudrait que les rédacteurs de la Gazette de France ne changeassent pas, et que M. Geoffroy continuât à rédiger le feuilleton. Mais le titre de lois, du pouvoir législatif, actes du gouvernement, etc., ne convient plus. Il sera d'ailleurs fort heureux d'arracher ce journal des mains de Bertin, agent d'intrigues et de trahison. Si la chose ne se fait pas de gré à gré, pré-

parez-la toujours, car au premier mauvais article des DébaiSj je le supprime. »

Quelle idée bizarre de faire permuter les rédacteurs <i'un journal à Tautre, comme on fait passer un capi* taine d'un régiment dans un autre I

Napoléon ne dédaigne pas de descendre jusqu'aux potins recueillis sans doute dans ses bulletins de police. Rien n'échappe à son flair de journaliste. Ainsi, dans une lettre du 22 mai 1805, il dit à Fouché :

« De faire faire des articles contre la princesse Dolgorouki qui, à Rome, se livre à des bavardages inutiles et inconvenants.

a Vous savez qu'elle a vécu longtemps avec un chanteur, que ses diamants viennent de Potemkin et sont le prix de sa honte. Il vous sera facile d'avoir des renseignements sur elle et de la couvrir de ridicule. Elle tient à passer pour une femme d'esprit, est liée avec la reine de Naples, et, ce qui est tout aussi choquant, avec Mme de Staël. »

c Le 1« juin 1S05.

« A Fouché.

« Il faut que l'esprit des journaux soit dirigé dans ce sens d'attaquer l'Angleterre dans ses modes, ses usages, sa littérature, sa constitution. »

Le 10 juillet, en revenant du couronnement de Milan, il s'arrête un instant à Varennes (sur Allier), le temps de charger Cambacérès de faire mettre un article dans le Moniteur. Il ne perd jamais de vue son

Moniteur, car il savait que, par lui, il se rendait moralement présent à Paris, dont il était si souvent éloigné.

Il arrive à Fontainebleau, et de là écrit à Fouché^ le 15 juillet :

« La Gazette de France me parait marcher fort maL Je ne sais pourquoi • elle débite la sotte nouvelle du mariage du prince Eugène avec la reine d'Etrurie. Il y a beaucoup d'autres articles inconvenants. Recommandez au rédacteur d'être plus sensé. »

Quel nouveau méfait a donc commis la Gazette y, dont, naguère, il paraissait si satisfait?

Il écrit de Boulogne à M. Gaudin, ministre des finances :

c 31 août 1805.

« Mon intention est que la Gazette de France cesse^ à compter d'aujourd'hui, à courir. Donner des ordrespour qu'elle soit arrêtée à la poste et ce, jusqu'au i^ vendémiaire. »

Toute critique sérieuse étant interdite, les flatteur» se donnèrent carrière. Les journalistes tolérés s'abaissaient aux plus basses adulations, aux plus viles platitudes. On ne saurait dire qu'elles étaient désagréables à Napoléon; cependant, l'excès lui donna quelquefois, la nausée.

On avait cherché à lui fabriquer une généalogie remontant aux sources les plus illustres.

L'ancien lieutenant d'artillerie trouvait suffisante sa petite noblesse corse ; il répliqua fièrement dans le Moniteur :

c Du 14 juillet 1805.

a Ces recherches sont bien puériles, et, à tous ceux qui demanderaient de quel temps date la maison do Bonaparte, la réponse est bien facile : elle date du 18 Brimiaire.

tt Comment I Dans le siècle où nous sommes, peuton être assez ridicule pour amuser le public do pareilles balivernes? Si c'est un écrivain qui a voulu faire la cour à PEmpereiu? par cet article, c'est bien le cas de le dire : 11 n'y a rien de dangereux comme un sot ami. »

« Du camp de Boulogne, i** septembre 1805.

« A Fouché.

a La Gazette de France met une note relative à la Prusse qui est fausse et qu'elle n'aurait pas dû mettre sans la permission du ministre. Mon intention est quo ce journal soit suspendu jusqu'au 1*' vendémiaire, parce que c'est la première fois qu'il montre de mauvaises intentions. La première fois qu'il montrera le mémo esprit, il sera supprimé. »

Après la victoire d'Austerlitz, Napoléon est venu habiter au chfiteau do Schœnbrunn. Les occupations militaires ne lui font pas perdre de vue les journaux.

Le 15 décembre, il écrit à Joseph :

« Je blâme les articles que le Journal de Paris ne cesse de publier et qui sont du plus sot et du plus mauvais goût. »

Au mois de janvier 1806, il est à Munich pour le mariage d'Eugène de Beauharnais; son esprit est occupé par les plus hautes pensées politiques et militaires; mais il ne cesse de guetter les journaux. Un jour, lisant le Journal de V Empire, il voit qu'au bas d'une comédie de Colin d'Harleville on avait mis :

a Vu et permis l'impression et la mise en vente d'après décision de S. Ex. le sénateur ministre de la police générale, en date du 9 de ce mois.

« Par ordre de Son Excellence, le chef de division

de la liberté de la presse.

a P. Lagarde. »

Napoléon commence par adresser à Fouché une sévère remontrance.

c 22 janvier 1806.

• « J'ai lieu d'être étonné de ces nouvelles formes que la loi seule pouvait autoriser. S'il était convenable d'établir une censure, elle ne pouvait l'être sans ma .permission. Lorsque ma volonté est que la censure n'existe pas, j'ai lieu d'être surpris de voir, dans mon empire, des formes qui peuvent être bonnes à Vienne

OU à Berlin. S'il existe sur cela un usage que je ne connais point, faites-m'en un rapport. J'ai longtemps calculé et veillé pour parvenir à rétablir l'édifice social ; aujourd'hui je suis obligé de veiller pour maintenir la liberté publique. Je n'entends pas que les Français deviennent des serfs. En France, tout ce qui n'est pas défendu est permis; et rien ne peut être défendu que par les lois, par les tribunaux ou par des mesures de haute police, lorsqu'il s'agit des mœurs ou de l'ordre public.

Je le dis encore une fois, je ne veux pas de censure, parce que tout libraire répond de l'ouvrage qu'il débite, parce que je ne veux pas être responsable des sottises qu'on peut imprimer, parce que je ne veux pas enfin qu'un commis tyrannise l'esprit et mutile le génie. »

Le souverain le plus constitutionnel, le plus libéral n'aurait pas mieux dit.

Napoléon jugea le cas assez important pour faire connaître publiquement sa pensée, et ce fut, comme d'habitude, par la voie du Moniteur.

L'article est évidemment dicté par l'Empereur, c'est presque la reproduction de sa lettre à Fouché le 22 janvier 1806 :

« Sa Majesté a été surprise d'apprendre par cet article (du Journal de VEmpire) qu'un auteur aussi estimable que M. Colin d'Harleville avait eu besoin de l'approbation pour imprimer un ouvrage qui porte son nom.

a II n'existe point de censure en France. Tout

tSO NAPOLÉON JOURNALISTE

citoyen français peut publier tel livre qu'il lui plaira, sauf à en répondre. Aucun ouvrage ne doit être supprimé, aucun auteur ne peut être poursuivi que par les tribunaux, ou d'après un décret de Sa Majesté, dans le cas où Técrit attenterait aux premiers droits de la souveraineté et de l'intérêt public. Nous retomberions dans une étrange situation, si un simple commis s'arrogeait le droit d'empêcher l'impression d'un livre ou de forcer un auteur à en retrancher ou è y ajouter quelque chose.

« La liberté de la pensée est la première conquête du siècle. L'Empereur veut qu'elle soit conservée ; il faut seulement que l'usage de cette liberté ne préjudicie ni aux mœurs, ni aux droits de l'autorité suprême, et ce n'est sans doute qu'un écrivain dépravé qui peut y porter atteinte ; ce ne serait aussi qu'un prince faible qui pourrait tolérer une licence destructive des fondements de l'ordre social et do la tranquillité des citoyens. La liberté et la civilisation n'existent qu'entre les extrêmes ; c'est aussi entre les extrêmes que l'administration et la législation doivent se maintenir. »

Étrange profession de libéralisme dans la bouche de Napoléon I

Quelle impression fit cette remontrance sur Fouché? Le fm ministre ne s'y laissa pas prendre, si nous en croyons le commentaire qu'il en donne dans ses Mémoires :

« Napoléon, dit-il, voulait surtout qu'on eût la bonhomie de croire que dans l'intérieur on jouissait

d'un régime doux et d'une libéralité touchante. Ce fut d'après ce motif que, pendant la même campagne (1806), il affecta de me tancer par la voie du Moniteur et, dans ses bulletins, pour avoir refusé, à Colin d'Harleville, l'autorisation d'imprimer une de ses pièces.

Où en serions-nous, s'écria-t-il hypocritement^ f s'il fallait avoir la permission d'un censeur on c France pour imprimer sa pensée? »

« Moi qui le connaissais, je ne vis dans cette boutade qu'un avis indirect pour me hâter de régulariser la censure et nommer des censeurs. »

Fouché n'avait point tort, car un mois plus tard, à peine rentré à Paris, Napoléon applique lui-même la censure à propos d'un livre qui ne pouvait avoir rien de bien séditieux. C'était : les Mémoires de Louis XIV.

€ Le 24 février 1806.

« A Cambacérès.

« Je suis instruit qu'il s'imprime un ouvrage intitulé : Mémoires de Louis XIV y écrits par lui-même, chez un libraire nommé Garnery, rue de Seine, hôtel de La Rochefoucauld. Envoyez chercher ce libraire et dites-lui qu'il ne l'imprime pas, sans que vous Payiez lu.

« Un ouvrage de cette nature ne peut s'imprimer sans que la police en soit instruite. Lisez effectivement cet ouvrage et dites-moi ce que vous en pensez. »

Au mois de février 1806, Napoléon est de retour à Paris. Son attention se porte sur la presse religieuse.

Il y remarque un manque d'uniformité. Cest im défaut qui le choque particulièrement. Vite, qu'on mette les curés au pas 1 Et ce sera chose facile ; on supprimera tous les journaux de cette espèce et on les remplacera par un seul. Dès lors, point de danger de diversité, ni de contradictions. Les abonnés perdront leurs feuilles respectives et ne feront, bon gré mal gré, qu'une seule phalange autour de l'unique journal religieux subsistant. On aura ainsi une sorte de milice d'abonnés ecclésiastiques dont le colonel sera l'archevêque de Paris.

Fouché est chargé de l'organisation par l'ordre suivant :

c Paris, le 7 février 1806.

« A Fouché.

a M. Portalis m'a fait connaître l'existence de plusieurs journaux ecclésiastiques et les inconvénients qui peuvent résulter de l'esprit dans lequel ils sont rédigés, et surtout de la diversité des opinions en matière religieuse.

« Mon intention est, en conséquence, que les journaux ecclésiastiques cessent de paraître, et qu'ils soient réunis en un seul journal qui se chargera de tous leurs abonnés. Ce journal devant servir spécialement à l'instruction des ecclésiastiques s'appellera Journal des Curés. Les rédacteurs en seront nommés par le cardinal archevêque de Paris. »

Voilà donc un nouveau journal dont l'idée appartient bien à Napoléon. Le Journal des Curés vécut jusqu'en 1811. Après quoi, ses abonnés reçurent en

PENDANT L'EMPIRE 25a

son lieu et place, par ordre du souverain, le Journal de Paris.

Au fur et à mesure que nous avançons dans cette étude, nous constatons une surveillance de plus en plus ombrageuse, une sorte d'irritabilité maladive à l'égard des journalistes et aussi une rudesse de langage inouïe, impliquant à la fois la crainte et le mépris.

Napoléon est mécontent de tout le monde, des rédacteurs et de la police, oui, même de la police qui pourtant les choisit et les soudoie la plupart du temps. Qu'a-t-il donc à craindre, le vainqueur d'Austerlitz? Est-ce parce qu'il voit l'opinion publique s'écarter de lui, et que, malgré son dédain de l'humanité, il voudrait en obtenir les suffrages et gagner l'assentissement des cœurs et des esprits?

Il n'y réussit point à son gré ; aussi va-t-il serrer de plus en plus l'étau qui étrangle les journaux.

L'écrivain, si a attaché » qu'il soit, suivant l'expression même de Napoléon, se laisse facilement influencer par l'atmosphère d'indépendance qui flotte dans les salles de rédaction. Ne serait-il pas plus simple que les articles fussent rédigés dans les bureaux du Ministère?

C'est de cela qu'il avise Talleyrand le 6 mars 1806.

« Mon intention est que les articles politiques du Moniteur soient faits par les Relations extérieures.

a Et, quand j'aurai vu pendant un mois comment ilç sont faits, je défendrai aux autres journaux de parler politique autrement qu'en copiant les articles du Moniteur. »

Le 12 novembre 1806, le vainqueur d'Iéna est à Berlin. Il travaille pendant deux jours, sans sortir, dans le cabinet du grand Frédéric. Il passe en revue les immenses intérêts dont il a la charge sur la surface du continent presque tout entier. Il en voit, d'un clin d'œil, les détails les plus légers et les plus lointains. Ainsi, un jour il a parcouru les journaux de Naples, nés sous la jeune royauté de Joseph. Il les trouve mal faits, et il prend le temps de le signifier à son frère.

c De Berlin, le 12 novembre 1806.

« Vos gazettes ne contiennent que de petits détails d'assassinats et de meurtres. Cela sert- merveilleusement le but des ennemis qui est de faire croire que tout est sens dessus dessous dans le royaume de Naples.

(( Défendez qu'on n'imprime désormais que ce qui est important I »

Pendant ce séjour à Berlin qui dura exactement un mois, du 24 octobre au 25 novembre. Napoléon recommence dans la presse, et particulièrement dans le Moniteur^ cette compagne de plume qu'il avait menée jadis au temps du Consulat contre l'Angleterre. Cette fois, c'est la Prusse qui en est l'objet.

A l'instigation de l'Empereur, le journal officiel est rempli d'invectives et d'imputations de toute sorte contre le parti militaire prussien. Il y avait alors à Berlin une sorte de Ligue des patriotes à la tête de laquelle se trouvait Hardenberg, le célèbre

réformateur. La reine Louise la soutenait ardemment. Hardenberg répliquait au Moniteur dans les jour-* naux prussiens. Le souverain journaliste se plaisait à cotte petite guerre ; il la menait comme la grande, avec une rare habileté, mais aussi, il faut bien le dire, avec infiniment moins de tact et de mesure.

Non content de ce qu^il faisait mettre dans le Moniteur et dans les autres journaux français, il en vint, pendant son séjour à Berlin, à créer dans la capitale prussienne un petit journal, dans le genre de ceux qu'il avait fondés en Italie et en Egypte; cette gazette émanait d'une sorte de bureau d'esprit public, établi sous la direction d'un nommé Lange. Le journal était l'organe de l'occupation française. Il s'appelait : le Télégraphe.

On y travaillait à répandre l'idée que la journée d'Iéna avait brisé les liens traditionnels entre la dynastie prussienne et les provinces de la monarchie. C'était la thèse habituelle du sieur Lange. Elle a quelque analogie avec celle que nous voyons soutenir par la presse française de nos jours sur le prétendu antagonisme de la Prusse et des États du Sud de l'Allemagne. Thèse plus séduisante que juste! Nous savons par expérience que l'Allemagne tout entière forme un bloc contre la France.

Si Napoléon s'était contenté de chercher à diminuer le prestige de la dynastie prussienne, au moyen d'une thèse purement politique, il n'y aurait qu'à lui donner raison. Soulever l'opinion contre ses ennemis, les exciter les uns contre les autres, c'était son droit de belligérant.

Malheureusement, pour sa mémoire de journaliste, il ne 8^ arrêta pas là. Il chercha à déconsidérer personnellement le Roi et surtout la Reine. Contre celle-ci surtout, qui était l'idole de Tarmée et du peuple, le Télégraphe prodiguait les attaques les plus violentes et les plus perfides. On voudrait croire que Napoléon les ignorait. Cette supposition n'est guère admissible, car il en était du Télégraphe^ organe de l'occupation française, comme des joiu^naux de qui il disait : a Ils ne mettent que ce que je veux. »

D'ailleurs, ces imputations à l'égard d'une reine, d'une femme à qui il n'avait pas le droit de repro* cher l'excès même de son patriotisme. Napoléon ne les a-t-il pas reproduites, avec une insistance de mauvais goût, dans les Bulletins de la Grande Armée, lus par le monde entier et destinés à l'immortalité?

Si l'on en croit les historiens allemands, la petite gazette berlinoise, créée par Napoléon, reprochait à la reine Louise, comme le font les Bulletins, d'avoir quitté le soin de ses affaires intérieures et les graves occupations de la toilette pour se mêler des affaires de l'État. On l'accusait de « susciter partout le feu dont elle était possédée ». On y parlait, avec une ironie perfide, de la fameuse gravure où elle était comparée à lady Hamilton de fâcheuse mémoire, « appuyant la main sur son cœur en regardant le bel empereur de Russie ». On y racontait qu'on avait trouvé le portrait d'Alexandre dans sa chambre et l'on prétendait que c'était à l'influence de ce prince que « cette femme, autrefois timide et modeste, était devenue turbulente et guerrière ».

Ces attaques contre une femme, aggravées par rimmense publicité des Bulletins, causèrent une impression pénible dans toute l'Europe et même à Paris, bien que les mœurs sociales eussent beaucoup perdu de l'esprit chevaleresque qu'elles avaient eu sous l'ancien régime.

L'impératrice Joséphine, elle-même, en fut scandalisée.

Et, les autres n'osant s'en charger, ce fut elle qui adressa quelques timides reproches à Napoléon.

L'Empereur comprit qu'il était allé trop loin; il répondit avec une douceur inaccoutumSée à José* phine, dans une lettre du 6 novembre 1806 :

« Tu me parais fâchée, lui écrit-il, du mal que je dis des femmes. Il est vrai que je hais les intrigantes au delà de tout I »

Le mois suivant, Napoléon est lancé à la poursuite de l'armée russe. Rude campagne dans la neige et dans la boue 1 Ne pensez point qu'il oublie les journalistes et les écrivains de Paris. Loin de là 1

Le 31 décembre, de Pultusk où l'on vient de se battre, il signifie sa mauvaise humeur à Fouché.

<c Si M. Chénier se permet le moindre propos, faiteslui connaître que je donnerai l'ordre qu'il soit envoyé aux îles Sainte-Marguerite. Le temps de la plaisanterie est passé ; qu'il reste tranquille. C'est le seul droit qu'il ait.

« Ne laissez pas approcher de Paris cette coquine de Mme de Staël. »

Entre toutes les années de Napoléon, celle de 1807 est surchargée d'événements, de soucis, de labeurs, de préoccupations de toute sorte.

C'est l'année d'Eylau, de Friedland, de Tilsitt.

C'est aussi l'année où s'ouvre à l'amour, pour la seconde fois, le cœur du grand capitaine. Après Joséphine qu'il avait sincèrement aimée, il se prend de passion pour une belle Polonaise, la comtesse Walewska.

A travers les batailles, les voyages, les négociations, les entrevues princières et les nouvelles amours, l'attention qu'il a jusqu'ici portée à la presse va-t-elle faiblir? Il s'en faut 1

Nous aUons le voir s'occuper plus ardemment que jamais des journaux, de son Moniteur surtout, et stimuler le zèle du farouche gardien qu'il a donné aux journalistes en la personne du préfet de police. Bien plus, dans une de ses journées de travail les plus touffues, journée dans laquelle il envoie les instructions les plus variées et les plus importantes à ses généraux, à ses ministres, à son Conseil d'État, nous avons la surprise de le voir, par une diversion inattendue, se laisser aller à tracer un plan idéal de journal tel qu'il le comprend et le souhaite pour son goût autant que pour le bien de son Empire. Ce programme, écrit comme à loisir, est daté d'un petit village perdu dé la Pologne, dont le nom, jusque-là ignoré, est maintenant connu du monde entier, parce

<iu'il a donné asUe à Napoléon pendant quelques jours.

C'est Osterode.

En ce moment, la situation de TEmpereur est des plus périlleuses. Il est loin de sa capitale. Ses communications sont mal assurées, et voilà qu'il se livre à xin passe- temps littéraire comme un journaliste qui aurait des loisirs.

Admirons une fois de plus cette merveilleuse souplesse d'esprit.

Il vient d'écrire longuement à Qiampagny au sujet d'une loi à établir sur la librairie. C'est, dit-il, un moyen d'améliorer l'esprit public ; mais il en est un autre auquel le ministre n'a pas pensé : celui du journal, d'un bon journal.

Voici cette lettre curieuse entre toutes, et qui justifie ime fois de plus le titre de journaliste que nous avons donné à Napoléon.

Elle est datée du camp impérial d'Osterode, 7 mars 1807. Ce terme pompeux désignait une humble maison couverte de chaume dans une misérable bourgade.

Napoléon y vécut tout un mois, partagé entre le travail et l'amour, l'amour de qui il a dit : « C'est la distraction du guerrier et l'écueil du souverain. »

« Camp impérial d'Osterode, 7 mars 1807.

a {Pour Champagny),

« Il est un moyen dont le ministre ne parle pas : c'est l'existence d'un bon journal dont la critique fût éclairée, bien intentionnée, impartiale et dépouillée

de cette brutalité injurieuse qui caractérise les dis^ eussions des journaux existants, et qui est si contraire aux véritables mœurs de la nation.

<K Les journaux actuels ne critiquent pas dans^ rintention de dégoûter la médiocrité, de guider Finex* périence, d'encourager le mérite naissant, de rétablir la considération due aux grands modèles; tout ce qu'ils publient est fait pour déco\u*ager, pour détruire.

« Peut-être le ministre de l'Intérieur devrait-il intervenir pour y porter remède. Mais on ne peut se dissimuler qu'en évitant un écueil, on en ren«^ contre un autre sur la rive opposée; il pourrait arriver qu'on n'osât plus rien critiquer, que l'oa tombât dans Tabus non moins grand du panégyrisme, et que les auteurs de ces mauvais ouvrages dont oa est inondé, se voyant loués dans des feuilles périodiques qu'on est obligé de lire, se persuadent qu'ils ont créé des œuvres de génie, et que de si faciles triomphes multiplient encore leurs imitateurs.

<c II est quelques hommes de lettres qui ont montré des talents pour la poésie ; on poiurait en citer dix ou douze. Il serait utile que le ministre fit faire de bons articles de critique sur leinrs ouvrages, dans lesquels on les avertirait avec ménagement de leurs fautes, dans lesquelles ils peuvent être tombés ; on les louerait de ce qu'ils ont fait de bien ; on les encouragerait sans les aduler. Le lendemain du jour où un article de cette espèce aurait paru dans le Moniteur^ le ministre écrirait à l'auteur de l'ouvrage, ou, ce qui vaut mieux, lui accorderait une grâce. Une grâce ainsi accordée est une sanction du livre.

PENDANT L'EMPIRE t6l

a L'inconvénient du moment actuel est qu'on ne forme pas d'opinion en faveur des hommes qui travaillent avec quelque succès. C'est là que l'influence <lu ministre peut opérer d'une manière utile.

« Un jeune homme qui a fait une ode digne d'éloges, «et qui est distingué par un ministre, sort de l'obscurité, le public le fixe et c'est à lui de faire le reste. »

Pour nous qui sommes habitués à la liberté, cette <;onception d'une sorte de pensionnat littéraire avec «distribution de prix ne manque point de naïveté. Il ne semble pas qu'elle ait choqué, ou même fait sourire les contemporains.

Napoléon quitte Osterode pour aller s'installer dans le petit château de Finkenstein où il retrouve, avec plus de confortable et de discrétion, le charme de la présence de Mme Walewska.

Il n'y a rien de changé dans ses sentiments à l'égard de la presse ! Mauvaise humeur perpétuelle^ semonces constantes à Fouché. Il lui écrit :

€ Finkenstein, 4 avril 1807.

V Les journaux sont, en général, mal dirigés. II est peut-être difficile d'y porter remède. Cependant je <lésirerais que vous veillassiez à ce qu'ils ne parlassent Jamais de l'intérêt de la dynastie nouvelle qu'ils ont l'air d'appuyer sur un parti. Que cet obscur Courrier français dise tant qu'il voudra des injures au Journal iie VEmpire^ mais qu'ils ne m'y entremêlent pour rien. Le Courrier français et le Journal de V Empire

tôt NAPOLÉON JOURNALISTE

suivent le même système ; l'un attribue tout le malheur de la Révolution à la philosophie ; comme si, dans tous les temps, les honunes ne s'étaient pas divisés^ déchirés et persécutés. Tout cela est absurde sans doute, mais il est tout aussi absurde que le journal le Courrier français se constitue mon défenseur et veuille voir ma cause dans l'intérêt des encyclopédistes ou de Champfort, de Diderot, etc.. Il me semble que ce n'est pas trop exiger que de les laisser déraisonner et se battre, pourvu qu'il ne soit pas question des affaires actuelles.

« Tout le monde lit le Journal de V Empire et, s'il tend à faire du mal à l'État, nous n'avons pas besoin que le Courrier nous en prévienne. Je ne veux pas rétablir le crime de lèse-majesté ; je n'attache aucune importance aux débats des folliculaires; cependant je ne veux pas qu'on laisse un journal parler des Bourbons, de la dynastie, comme le fait le Courrier français. Ne peut-il donc pas défendre sa cause sans y entremêler le gouvernement? Qu'on soit athée comme Lalande, religieux comme Portails, philosophe comme Regnauld, on n'en est pas moins fidèle au gouvernement, bon citoyen. De quel droit donc souffrir ouvertement qu'on vienne dire à ces individus qu'ils sont mauvais citoyens? C'est du style des Frères et AmiSj et s'il osait dire sa peasée tout entière, vous verriez qu'il n'y a que sa clique qui me soit attachée. Les ecclésiastiques, vingt miUions d'hommes attachés au culte, sont tous de l'ancien régime.

a La première fois que ce journal parlera des Bourbons ou de mes intérêts, supprimez-le.

« Quant au Journal des Débats^ il est certain qu'il pouBsé l'esprit de parti jusqu'à la persécution. Un temps Tiendra où je prendrai des mesures pour confier ce journal, qui est le seul qu'on lit en France, entre des mains plus raisonnables et plus froides. L'esprit de parti étant mort, je ne puis voir que comme une calamité dix polissons, sans talent et sans génie, clabauder sans cesse contre les hommes les plus respectables, à tort et à travers.

« Mais je n'y prends d'autre intérêt que l'intérêt littéraire. Contenez*les dans les bornes, défendez-leur également de parler des Bourbons et de la dynastie, b

Cette préoccupation à l'égard des Bourbons est constante chez Napoléon. Il savait bien qu'ils étaient ses seuls concurrents.

€ Finkenstein, 14 avril 1807.

« A Fouché.

ce Je ne sais pas pourquoi le Journal de VEmpire instruit l'ennemi que le général Dufresse a deux mille bons soldats dans l'Ue d'Aix à opposer à l'ennemi. Est-ce aux journaux à donner des détails si précis? Cela est fort bête. S'il avait quadruplé, encore passe. >

« Môme date.

« A Fouché.

« La Gazette de France n'a point d'énergie. On ne trompe point les Français. Je vois dans son numéro du 4 avril qu'elle veut faire accroire que cette mesure

tel NAPOLÉON JOURNALISTE

est un moyen de paix. Pourquoi anticiper et vouloir dire mieux que ce qui est dans le message? C'est de la maladresse. Ce n'est pas dans le caractère français ; il méprise ce qui montre de la faiblesse, a Tout cela, ce sont des fleurs blanches. »

€ Le 15 avriL « A Fouché.

« Il faut donner à l'opinion une direction plus ferme que celle que lui donne la Gazette de France. Il n'est pas question de parler sans cesse de paix, c'est le bon moyen de ne pas l'avoir, mais de se mettre en mesure de défense sur tous les points. »

C'est à Finkenstein qu'il reçut la réponse de Champagny à sa lettre du 7 mars, dont l'objet était, on s'en souvient, l'encouragement à donner aux belleslettres.

Il y répond le 19 avril par de longues observations du plus haut intérêt. Napoléon a écrit là un véritable manuel littéraire à l'usage des gouvernements.

Comment ne pas s'arrêter encore devant l'admirable spectacle de ce chef d'État retenu dans le fond de la Pologne par les nécessités militaires les plus graves, au lendemain de sanglantes batailles, à la veille de nouveaux combats, et qui se délasse de ces sombres préoccupations en dissertant sur la littérature, conmie pourrait le faire un monarque oisif dans un royaume tranquille?

Il écrit donc à Champagny qu'il ne faut pas compter pour éclairer le public « sur les critiques de nos jour-

naux qui sont dirigés quelquefois par la haine, plus souvent par l'esprit de satire, et toujours par le désir d'amuser les oisifs, et jamais dans l'intention d'éclairer le public 9.

Napoléon oppose à ce genre de critique une conception qui nous parait bizarre aujourd'hui, mais qxii était la conséquence logique de son système de gouvernement, réglementant les esprits et les corps.

Il voudrait une critique officielle rédigée par des membres de l'Institut !

Un ouvrage parait, pièce de théâtre ou tragédie ; aussitôt le ministre le signale à l'Institut et lui demande d'en faire l'examen sous le rapport de l'art, de la langue et du goût.

« Voilà, dit Napoléon, la véritable critique, la critique honorable et bien différente de celle qui s'exerce sur ces tréteaux où l'on prononce sur les auteurs de nos jours, non par des jugements, mais par des sarcasmes sans intérêt pour l'art ni le goût et dans des intentions maUgnes et perfides.

a Le second rapport a pour objet l'étabUssement d'un journal littéraire. Cet établissement parait inutile quand on considère qu'il y a déjà trop de journaux ; qu'on ne les ht que pour y trouver de l'amusement et que plus un article de critique est rempU de sarcasmes, plus il amuse. Mais dans un État conmie la France, il est un journal nécessaire, c'est un Moniteur. C'est une charge qu'il faut supporter. Rien n'empêche de consacrer la dernière de ses pages à des articles de critique httéraire, faits par des hommes que le ministre désigne. Cet ouvrage périodique est

S6ft NAPOLËON JOURNALISTE

cher, mais aussi beaucoup de personnes le lisent sans s'abonner, ou se réunissent pour en partager les frais ; il est traduit dans les pays étrangers ; il est copié par les journaux des départements. La partie du Moniteur qui se trouverait exclusivement destinée à la littérature devrait être distincte des autres, à raison des matières graves dont celles-ci sont rem^ plies. On réunirait dans ce journal les deux idées, ceUe du ministre et celle de l'Empereur, puisqu'on y ferait insérer et les articles de critique susceptibles de paraître dans un journal spécial de littérature et les critiques plus graves, plus approfondies qui auraient été demandées par le ministre à l'Institut, de la part de l'Empereur.

a On ne peut s'empêcher de considérer encore les avantages de cette seconde idée. Il y a à présent une grande division dans les opinions littéraires. Pour sortir de cette anarchie, il faut épurer et rétablir dans leurs droits l'usage et le bon goût. Rien ne peut mieux conduire à ce but qu'une critique sérieuse d'un bon ouvrage faite par un corps qui réunit tout ce qui reste de talents distingués, et qui ne ferait qu'obéir à un ordre supérieur, qui serait déjà pour l'ouvrage critiqué une preuve de succès et un témoignage d'estime. Cette critique, ne dût-elle s'exercer que sur quatre ou cinq productions littéraires dans une année, serait toujours d'un très grand effet, d'un effet sûr. Rien n'apprend mieux à bien parler la langue que la lecture de la critique du Cid et des Commentaires de Voltaire sur Corneille. La vue que l'on se propose n'est donc pas nouveUe ; mais on s'est tellement éloigné de la bonne route, qu'une institution qui

PENDANT L*ËMPIRE 16T

parviendrait à y ramener, aurait l'attrait de la nouveauté, l'intérêt d'une bonne discussion et l'avantage de faire sortir un bon ouvrage de la classe commune. »

Nous voyons dans cette lettre un nouveau témoignage de la prédilection de Napoléon pour son Moni-teur^ journal nécessaire, dont il voudrait qu'on pût dire : c'est le mieux fait des journaux I

Au bout de deux mois et demi, Napoléon quitte cette féconde solitude de Finkenstein; il livre la bataille de Friedland. A Tilsitt, il est à l'apogée de sa gloire. Enfin, il revient à Saint-Cloud, le 27 juillet. Après un repos de quelques heures, il reprend les rênes de son empire, et, toujours soucieux de la presse et des journalistes, il s'informe de ce qui s'est passé dans ce milieu pendant son absence.

On se souvient que, l'année précédente, il a supprimé tous les journaux ecclésiastiques pour n'en laisser subsister qu'un seul, le Journal des Cwés. Il parait que celui-là ne le satisfait guère plus que les autres, car il écrit à Portalis :

c Saint-Qoud, 14 août 1807.

« Rendez-moi compte de ce que c'est que le Journal des Curés. Des plaintes s'élèvent contre cette feuille* Elle parait être dans le plus mauvais esprit et contraire aux libertés de l'Église gallicane et aiix maximes de Bossuet. Quel est donc cet étrange fanatisme qui tend à renverser la doctrine de nos pères? etc., etc...

« Comment le Journal des Curés peut-il proclamer des principes si opposés à cette doctrine? »

Le même jour à Fouché :

a Qu'est-ce que c'est que le journal intitulé : le Journal des Curés? Qui le rédige? On se plaint du numéro 113. Rendez-m'en compte.

a Quel est ce Bertin qui demeure rue Saint-Honoréy no37?»

La question de Napoléon relativement à ce Bertin correspond à l'une des crises périodiques de colère qu'il avait contre le Journal des Débais devenu le Journal de F Empire. Et celle-ci n'est pas la moins violente, si l'on en juge par le ton de la lettre qu'il écrivit ce même jour à Lavalette ; on regrette qu'un si grand génie descende de sa toute-puissance pour se livrer à de pareilles invectives et à de telles menaces vis-à-vis d'un honnête homme qui exerçait, avec autant de dignité que de modération, sa profession de journaliste.

Et qu'on ne croie pas que ces menaces soient de vaines paroles; c'est vers cette époque, le 7 septembre 1807, que Napoléon écrivait à Fouché :

a Je suis le maître chez moi. Quand un homme m'est suspect, je le fais arrêter. »

Voici donc la lettre sur Bertin écrite dans un délire de despotisme :

c 14 août 1807.

a A Laçalette.

« J'approuve beaucoup que M. Berlin de Vaux cesse toute influence, directe ou non, sur le Journal de FEmpire. Je suis trop bien instruit des relations qu'il a eues à l'étranger dans d'autres temps pour que je ne sois pas satisfait du parti qu'il prend. En effet, son existence ne peut être sûre et à l'abri de tout retour dans des circonstances imprévues, qu'en ne se mêlant plus d'aucune manière d'influence poli-* tique.

<c Tout cela ne serait pas vrai, que j'en ai tellement le préjugé, qu'il est un des hommes de France qui a le plus besoin de se conduire avec prudence et d'éviter tout ce qui tendrait à l'impliquer dans des affaires politiques. Car il est temps, enfin, que ceux qui ont directement ou indirectement, pris part aux affaires des Bourbons, se souviennent de l'histoire sainte et de ce qu'a fait David contre la race* d'Achab. Cette observation est bonne aussi pour M. de Château^ briand et pour sa clique. Ils se mettront, par la moindre conduite suspecte, hors de ma protection.

« Quant à la place d'agent de change, je m'en ferai rendre compte. Si M. Berlin est bien famé sous les rapports d'argent, ce que je crois, je le nommerai^ et verrai avec plaisir que M. Fiévée acquière à son profil ses deux douzièmes du journal. Je suppose qu'il connaît bien maintenant l'esprit dans lequel je veux qu'il soit rédigé, et qu'il est bien convaincu que celui qui reçoit mes bienfaits et dont les écrits

influent directement sur T opinion, doit suivre une marche droite et franche, agir et parler enûn conune aurait parlé un bon serviteur de David aux partisans de la dynastie précédente. »

Au milieu des innombrables occupations qui l'ont assailli à son retour de Tilsitt, Napoléon n'a garde •d'oublier son propre journal, le Moniteur. Quand il n'a point le temps de dicter personneUement im article, il en fournit le canevas : l'indication est si nette, si précise, que le rédacteur n'aura aucune peine à traduire et à développer la pensée du maître, ^n sorte qu'elle demeurera intacte quand elle passera sous les yeux du public.

En voici un exemple daté de Saint-Cloud, le 28 août 1807 :

« Faites faire des articles qui fassent ressortir la conduite du roi de Suède qui a abandonné honteusement une de ses villes à l'ennemi. Il faut que ces articles soient rédigés d'une manière sérieuse et fassent sentir qu'abandonner une ville et la laisser à la merci de l'ennemi est non seulement d'un mauvais prince, mais que c'est violer ce qu'on doit aux peuples, même en pays conquis; que livrer quatre cents pièces de canon et une ville où la première contrescarpe n'est pas sautée et où la brèche n'est pas faite, c'est déshonorer ses armes et trahir l'honneur. Il faut faire faire de longs articles qui développent ces deux idées et qui peignent bien la légèreté, l'inconséquence, et la folie du roi de Suède. Il faut faire surtout un long article qui soit une espèce de plaidoyer contre lui. »

Napoléon ne se contente pas de rédiger ou d'inspirer ou simplement de surveiller les journaux. On ne s'étonnera pas qu'il sache aussi comment il faut les administrer. Comme c'est lui qui paye, il regarde de près les comptes; Ton n'ignore pas qu'il était fort économe des deniers publics, autant que de ses deniers personnels.

Le 7 septembre 1807, il se fait présenter les comptes de VArguSy ce journal qu'il a fondé pour combattre la presse anglaise. Ces comptes lui paraissent un peu trop élevés ; sur-le-champ, il écrit à son ministre des Relations extérieures, de qui dépend V Argus :

« Rambouillet» le 7 septembre 1807.

« A Monsieur de Champagny.

a Sur les dépenses secrètes des Affaires extérieures, on paye le journal VArgus. Ce journal augmente toutes les années. Il est convenable d'en fixer définitivement le prix par un marché authentique. Il n'y a pas de raison pour qu'on ne porte pas bientôt cette dépense à cinquante mille écus.

« S'il doit tant coûter, autant le supprimer. »

Le Moniteur lui-même, l'organe favori de sa pensée, sa propre émanation, n'échappe pas à ses critiques de comptable et d'économe I

<c Je ne conçois pas, dit-il, pourquoi on alloue pour la rédaction du Moniteur quinze mille francs à peu près par an, ni à quel titre un monsieur Saint-Marp,

déjà porté pour un voyage à Varsovie, se retrouve à cet article. »

Quel bon administrateur de journal eût fait Napoléon 1

La correspondance impériale continue à nous apporter en 1808 de nombreux témoignages de l'activité journalistique de Napoléon.

C'est l'année des affaires d'Espagne; peu d'honneur, beaucoup de soucis 1 Bien entendu, la consigne est de n'en point parler. La mauvaise humeur de l'Empereur se donne carrière au plus petit écart des journaux, si timides pourtant. C'est toujours sur le Journal des Débats que sa bile retombe. Il écrit le 10 mars à Fouché :

ff Paris, le 10 mars ISOS.

<c Témoignez mon mécontentement au rédacteur du Journal des Débats qxii n'imprime dans cette feuiUe que des bêtises. Il faut être bien niais pour dire, dans un article de Hambourg^ que le roi de Suède peut mettre, avec le secours de l'Angleterre, une armée de cent mille hommes sur pied. Faites-lui faire un article dans son numéro de demain pour se moquer de ces cent mille hommes.

« ... Nos journaux sont en vérité bien bêtes, et cette bêtise a de l'inconvénient, parce que cela donne une importance morale à des princes qui ne sont rien. »

Cette manière brutale de traiter des écrivains de valeiir a quelque chose de choquant ; mais il ne faut pas oublier que Napoléon écrivait familièrement à Fouché; ces expressions grossières sont comme des boutades échappées dans le feu de la conversation.

Il faut convenir qu^il ne se gênait guère d'autre part, avec les plus hauts personnages; aucun n'est à l'abri de ses traits moqueurs et mordants.

Sur un collaborateur aussi distingué que Rœderer, n'écrit-il pas à Joseph le 25 mars :

« Si c'est Rœderer ou Miot qui vous ont donné ce conseil, je ne m'en étonne pas, ce sont des imbéciles. 9

Toutefois, s'il fait fi des journalistes, il attache aux gazettes une grande importance ; elles font partie de son système de gouvernement. Ainsi, de Bayonne, en même temps qu'il envoie ses régiments à Murât, il lui écrit :

c 29 avril 1808.

« Prenez en mains de gré ou de force la direction de la Gazette et faites-la paraître tous les jours. »

« Et le 30 avril.

ce Je suppose que vous êtes maître de la Gazette de Madrid et que vous y faites mettre tous les jours des articles. »

Dans ses longues instructions militaires et politiques, il dit à Murât, le 17 avril :

« Vous ferez faire des pamphlets et des articles de journaux pour diriger les esprits... »

Pendant son séjour à Bayonne, énervé par les difficultés des affaires d'Espagne, il s'en prend, une fois de plus, aux Débats^ le bouc émissaire de la presse :

« Bayonne, 21 avriL « A Fouché.

« Le Publiciste et le Journal des Débats s'attachent à mettre dans leurs feuilles tout ce que la calomnie a de plus atroce et de plus vil, même ce qu'il y a de plus bête, contre le prince de la Paix. Les ennemis de ce prince font imprimer cela en Espagne comme tiré des journaux français. Faites faire de nombreux articles, où, tout en traitant légèrement ce ministre, on fasse sentir la bassesse de ces imputations.

« Je désire qu'on ne permette pas aux journaux d'être l'instrument de ces plates calomnies. Le Journal des Débats se distingue surtout par les bêtises qu'il ne cesse de mettre. »

Nouvelle algarade, deux jours après :

« Bayonne, 23 avril.

« A Fauché.

« Le Journal de V Empire continue à se mal comporter. Les articles de Rome n'ont pas le sens commun et sont dans un mauvais esprit. Faites venir le rédacteur et engagez-le à se taire, puisque le Moniteur ne

RENDANT L'EMPIRE ft75

dit rien. Ce jeune homme est influencé par les vieux coquins qui étaient accoutumés à faire de ce journal un brandon de discorde dans F État. Les affaires de Rome ne regardent aucun journal. Veillez à c«la spécialement ; quand il y aura quelque chose à dire, le Moniteur le dira. »

Le jeune homme, c^est Etienne, journaliste de talent, dont nous aurons à reparler; et, comme on le devine, les vieux coquins dont il subit l'influence, ce sont ses directeurs, les propriétaires du journal, les Bertin.

La mauvaise humeur s'accentue et les gros mots redoublent :

« Bayonne, 25 avril.

A Fouché.

« Le Journal de VEmpire continue à mal aller... Ce jeune homme est un malveillant et un sot : diteslui cela de ma part. S'il ne change pas, je changerai le rédacteur. Je suppose que c'est un sot qui se laisse diriger par la clique. Ce qui fait voir la différence du Journal de Paris au Journal de VEmpire^ c'est la manière dont l'article de Copenhague est rédigé dans l'un et dans l'autre. Le Journal de Paris évite de dire ce qui a des inconvénients.

<c Le sieur Etienne est cause de l'agitation qui existe aujourd'hui en France sur les affaires de Rome. Faites donc chasser les vieux rédacteurs si animés contre l'administration actuelle.

a J'avais également défendu aux journaux de parler

des prêtres, des sermons et de la religion. Le Journal des Débats ne donne-t-il pas des extraits de sermons, homélies et autres choses de cette espèce 1 La police voudra-t-elle donc enfin faire exécuter mes volontés? N^est-il pas ridicule et contraire aux choses saintes de les voir compromises dans des feuilles qui contiennent tant d'inutilités et de choses fausses 1

« Faites tourner en ridicule les articles de journaux qui disent qu'on a trouvé quatre cents millions chez le prince de la Paix. »

Quelle conduite tenait donc Fouché, au reçu de ces furieuses épltres?

Il faisait venir les rédacteurs à son cabinet, au rapport, comme on dit en style militaire. Leur faisait-il part des aménités du maître? Cela est probable, car Fouché ne se gênait pas avec eux ; on prend des libertés avec les gens que l'on paye. Mais, sans doute aussi, comme il avait grand soin de ménager l'avenir, rejetait-il sur Napoléon l'odieux et la responsabilité des horions qu'il était chargé de distri* buer.

Il était pourtant bien difficile aux journaux de ne pas laisser percer le mécontentement général que soulevaient les affaires d'Espagne. Napoléon répète toujours les mêmes mots : on dit des bêtises. « On répand à Paris, écrit-il le 21 mai, un tas de bêtises sur les affaires d'Espagne. »

Hélas I si l'on disait des bêtises à Paris, c'est lui qui en faisait en Espagne 1

Il n'admet pas qu'on parle des souverains espagnols. En général, écrit-il, à Fouché le 11 juin, « il est temps

qu^on ne parle plus de cette famille. Faites-le dire aux journalistes et tenez-y la main. »

Bientôt survient la catastrophe de Baylen. Quel opprobre sur ses armes jusqu'alors vierges de toute souillure I Une capitulation en rase campagne 1 C'est JL Bordeaux qu'il l'apprend et il en verse des larmes de rage. Plus moyen de dissimuler. L'Europe entière -est informée. Que va dire le Moniteur? Que dira Napoléon lui-même, se demande-t-on partout?

Écoutons-le exhaler sa colère dans le Moniteur. <^uels accents tragiques 1

« 11 y a peu d'exemples d'une conduite aussi contraire à tous les principes de la guerre. Ce général, <qui n'a pas su diriger son armée, a ensuite montré, dans les négociations, encore moins de courage civil •et d'habileté. Comme Sabinus Titurius, il a été •entraîné à sa perte par un esprit de vertige ; il s'est laissé tromper par les ruses et les insinuations d'un autre Ambiorix ; mais, plus heureux que les nôtres, les soldats romains moururent tous les armes à la main.»

Cette réminiscence classique est tirée de Plutarque «et de César, les deux historiens que Napoléon avait pratiqués, avec tant de ferveur, en sa studieuse jeunesse.

Dans ses propres Commentaires sur les campagnes de Jules César, Napoléon raconte en détail l'incident de Titurius : on ne peut s'empêcher de voir, en effet, une certaine analogie entre la catastrophe de Sabinus et celle de Dupont à Baylen.

Le chef romain avait eu le tort, comme Dupont avec Castanos, de parlementer avec le Gaulois Ambiorix et d'ajouter foi à ses discours, a En principe^ a dit Napoléon, on ne doit jamais discuter avec ua ennemi en armes. »

La conséquence que Napoléon tire de Baylen, c'est qu'il faut de plus en plus empêcher les joiu*naux de parler. Nul doute qu'il ne sente déjà l'orage s'approcher, et il sait qu'à Paris Talleyrand et Fouché guettent l'instant de sa chute. Aussi sa préoccupation constante est-elle d'éviter le moindre bruit, le moindre trouble moral ou matériel; son empire est comme une chambre de malade. Rien ne doit troubler sa tranquillité.

Ainsi, s'étant arrêté à Metz dans son voyage à Erfurt, il apprend qu'on cause théologie dans lesjournaux. Cela lui parait grave, car il y a en ce moment les affaires de Rome, et elles marchent aussi mal que les affaires d'Espagne. Aussi écrit-il à Fouché le 23 septembre :

« Le Publiciste du 22 septembre agite des ques* tions théologiques ; cela n'est que d'un mauvais effet. Ne peut-on pas laisser les questions théologiques aux prédicateurs? J'avais déjà fait connaître mon intention que les journaux cessassent de s'en occuper. Qu'est-ce que cela fait que les prêtres soient mariés ou non? Il faut éviter de troubler l'État pour ces bêtises. »

Au mois de novembre 1808, Napoléon entre en Espagne. Qu'on empêche les journaux d'en parler, avant qu'il n'ait parlé lui-même.

ff Âranda, 25 novembre.

« A Fouché.

a Empêchez les journaux de donner des nouvelles ridicules. Cest toujours le même homme de Bayonne qui, hier, écrivait en mal et qui aujourd'hui écrit des absurdités. Ne serait-il pas convenable que les journaux attendent les nouvelles officielles? »

Sans doute, cela serait convenable, mais alors où serait l'intérêt des journaux? Car, les nouvelles officielles, ou bien elles arrivent tardivement, ou bien elles sont manifestement fausses.

Cependant bientôt Napoléon a ramené la victoire. Il est devant Madrid. Il envoie au Corps législatif des trophées, des drapeaux pris sur l'ennemi. Ce fut roccasion d'un incident piquant. Le président du Corps législatif, Fontanes, alla porter à l'Impératrice les félicitations et les hommages de l'Assemblée. Joséphine commit l'étourderie de dire, en sa réponse, que cette Assemblée représentait la nation.

Quand Napoléon lut cette phrase dans le Moniteur^ il sursauta d'indignation et il écrivit lui-même en marge :

cf L'Impératrice n'a point dit cela; elle sait bien qu'il n'y a qu'un représentant de la nation, c'est moil »

Et, immédiatement, saisissant sa plume de journaliste, il envoya au Moniteur l'entrefilet suivant,

qui reproduisait la note ci-dessus, avec ratténuation que comportait un démenti adressé officiellement à un corps de TÉtat :

• 15 décembre 180S.

« S. M. r Impératrice n'a point dit cela; elle connaît trop bien nos constitutions, elle sait trop bien que le premier représentant de la nation, c'est TEmpereur, car tout pouvoir vient de Dieu et de la nation. Dans Tordre de nos constitutions, après T Empereur, vient le Sénat, après le Sénat, le Conseil d'État; après le Coxiseil d'État est le Corps législatif ; après le Corps législatif viennent chaque tribunal et fonctionnaire public dans l'ordre de ses attributions. >

Le prestige de Napoléon est encore intact, mais son empire glisse déjà sur la pente fatale qui le conduira, en peu d'années, jusqu'à l'effondrement.

La situation se complique à l'intérieur comme au dehors. Il faut faire front de toutes parts. Le journaliste impérial s'y emploie, avec autant d'ardeur que le souverain. Celui-ci fait marcher les soldats ; l'autre ne s'entend pas moins bien à manœuvrer les journaux afin de prévenir l'opinion, la corriger, ou la pousser dans le sens qui lui convient.

Ainsi le i^ janvier, il est à Benvenute, dans l'ardeur de la poursuite contre les Anglais : il sait que l'opinion en France juge sévèrement la guerre d'Es-

pagne ; il vient d^ apprendre les intrigues de Fouché et de Talleyrand, et les armements de rAutriche. Il faut donc réchauffer l'enthousiasme. Aussi, en annonçant à Fouché ses victoires sur les Espagnols et les Anglais, lui écrit-il :

« Faites relever tout cela dans les journaux, faites faire des caricatures, des chansons, des noëls populaires; faites-les traduire en allemand et en italien pour les répandre en Italie et en Allemagne. »

La gravité des nouvelles le ramène à Paris. Dans sa course rapide, arrêté un instant à Valladolid, malgré les soucis de Theure présente, il prend la peine de démentir un entrefilet bien inoffensif de la Gazette de France :

« Valladolid» 10 janvier 1809.

« La Gazette de France dit que j'ai accordé deux cent cinquante mille francs de gratification au sieur Touron, intendant de la province d'Erfurt. Demandez à ce journal où il a pris cette nouvelle et faites-la démentir. »

Enfin, il est arrivé, en brûlant les étapes, à Paris. Quelques jours après, le 29 janvier, il écrit à Fouché :

« Je ne sais pas pourquoi on parle toujours de l'histoire de la Vendée. La Gazette de France ne sait ce qu'elle dit. Est-ce pour encourager une nouvelle Vendée qu'on ne cesse de parler de l'ouvrage de

M. de Beauchamp? Faites témoigner mon méconlentement au rédacteur de la Gazette de France, »

Il lui faut maintenant chercher des appuis contre l'Autriche qui arme et qui arrête ses courriers. Il désire Tappui de la Russie : la presse lui en fournira les moyens. Aussi écrit-il à son ambassadeur à Pétersbourg, Caulaincourt :

« Paris, le 24 mars.

« Que quelques articles soient mis dans les journaux de Pétersbourg sur la proclamation du prince Charles et sur les articles de la Gazette de Pétersbourg relatifs à la Turquie. »

Et, comme il sait tout, et qu'il pense à tout, il écrit ce même jour à Fouché :

(f Pourquoi le Journal des Débats donne-t-il des proclamations du prince Charles qui ne sont pas dans le Moniteur? Il faut que ce M. Etienne soit un grand imbécile 1 Où a-t-il pris ces observations qu'il a faites, qui n'ont pas le sens commun et qui peuvent déplaire à la Russie ? »

A mesure que les événements se précipitent, son irritabilité s'exaspère contre la presse. Mécontent de soi, il s'en prend à tout le monde. Ainsi Joseph^ nouvellement roi d'Espagne, a voxilu avoir son Moniteur.

Napoléon n'admet pas cela. C'est l'objet de deux

lettres, Tune à Glarke, Tautre à Joseph. II y donne en même temps une excellente leçon de journalisme» Voici d'abord la lettre à Qarke :

« Paris, 27 mars.

« Il parait à Madrid un Courrier d* Espagne^ rédigé en français par des intrigants et qui peut être du plus mauvais effet. Écrivez au maréchal Jourdan pour qu'il n'y ait aucun journal français en Espagne^ et qu'on ait à supprimer celui-là. Mon intention est de ne souffrir partout où sont mes troupes aucun journal français, à moins qu'il ne soit publié par mes. ordres. D'ailleurs les Français ne reçoivent-ils point les gazettes de France?

« Quant aux Espagnols, on doit leur parler dans, leur langue.

« Il faut que votre lettre à ce sujet soit un ordre positif. »

Et maintenant, voici la lettre à Joseph :

« 27 mars.

« J'ai lu aujourd'hui cinq numéros d'un Courrier espagnol rédigé en français. Je ne sais pas à quoi peut servir cette gazette. Si c'est pour agir sur l'armée, n'aurait-il pas été convenable que j'en connusse le rédacteur et qu'il eût ma confiance? Si c'est pour influer sur la France et sur l'Europe, il serait bien naturel qu'on me laissât ce soin, au moins pour ce qui regarde la France.

<( On se permet dans ce journal des discussions littéraires sur Paris, et Ton s'y établit à Tégard de la France le Don Quichotte des Espagnols. Que cela s'écrive en espagnol et pour des Espagnols, ce n'est que ridicule ; mais cela est très inconvenant en français.

tt La France engagée en Espagne d'une manière si cruelle doit espérer au moins l'avantage de régénérer ce pays et de le rendre à des idées plus libérales. On ne peut donc considérer que comme des malveillants ceux qui, dans ce moment, osent publier en français que l'Espagne était bien administrée sous Charles IV»

<c II faut supprimer cette gazette ou la faire rédiger en espagnol. J'ai ordonné qu'on en arrêtât partout les exemplaires. »

Napoléon a bien raison. Si l'on veut agir sur l'esprit d'un peuple, il faut lui parler dans sa propre langue et non dans une langue étrangère, surtout dans celle du vainqueur.

Le voici enfm victorieux, non sans peine, à Wagram. Il va à Schœnbrunnl Le château impérial sera son cabinet de travail pendant des semaines. Il suit de près les journaux de Paris. Pour le moment, il est fort mécontent d'eux, de la Gazette de France en particulier. Il en écrit à Fouché le 24 juillet :

a Les journaux sont extrêmement mal rédigés. Vous verrez, dans le numéro de la Gazette de France que je vous envoie, qu'on y fait entendre que la Prusse veut nous déclarer la guerre, que la Russie est contre nous. Faites connaître aux rédacteurs de cette gazette que

je la supprimerai, si elle continue à imprimer de pareils articles : que j'ai même été sur le point d'en signer le décret. Donnez aussi des ordres positifs pour qu'aucune gazette ne fasse mention du pape.

« Quel est le rédacteur de la Gazette de France? Sur quelles données écrit-il de pareilles lettres de Berlin?

a Donnez donc une meilleure direction aux journaux. Pourquoi parlent-ils avec emphase d'une prétendue révolution arrivée à Bologne, en Italie? Les journaux italiens peuvent en parler, cela les regarde, mais les journaux de Paris ne sont point insignifiants en Europe. Le Journal des Débats pouvait se dispenser de donner de l'importance à cet événement.

a En général, mes journaux sont toujours prêts à s'emparer de ce qui peut nuire à la tranquillité publique et donner de fausses idées sur notre position. »

« Schœnbrunn, 24 juillet 1809.

« A Pouché.

a Je vous envoie un numéro de la Gazette de France où vous verrez un nouvel article de Berlin.

« Donnez ordre au reçu de cette lettre que le rédacteur soit arrêté et mis en prison, pour avoir mis dans son journal plusieurs articles de Berlin dont le but est de mettre en doute l'alliance de la France et de la Russie, et d'injurier nos alliés. Vous retiendrez ce rédacteur pendant un mois en prison et vous nommerez un autre à sa place. Vous me ferez connaître da quelle source proviennent ces articles.

a En général, on dirige horriblement les journaux. On effraye, depuis deux mois, le continent, de la grande expédition anglaise. On dirait en vérité que, Â la police, on ne sait pas lire ; on n'y pourvoit à rien. >

Un journal de Bruxelles, Y Oracle^ a publié une nouvelle fausse 1 Qu'on arrête le rédacteur 1 Mais quelques jours après, il apprend que la faute en est à un rédacteur du Journal de Paris. Eh bien, que Fouché fasse -arrêter ce dernier 1

« Les journaux vont de mal en pis. Il faudra finir par en supprimer un 1 »

Fouché ne lit donc pas attentivement les gazettes? Il ne voit donc pas à quel point elles sont stupides? Aussi va-t-il être vertement tancé.

« Schœnbrunn, le 17 août 1809.

« A Fouché.

« Vous trouverez ci-joint une lettre du sieur Hédouville qui vous fera' voir l'imbécillité des journaux, et, en particulier, du Journal de V Empire^ qui copient les bulletins que font circuler les agents des Anglais qui •en ont dans les principales villes du continent.

(c II serait bien important que vous vous occupassiez de cet objet. Si un rédacteur ne suffit pas, il faut en nommer deux ou trois pour lire les dépêches «t en extraire tout ce qui ne serait pas bon à imprimer. 4. •••.•••••••••••.•

« Déclarez-leur positivement que le premier qui sera

dupe de ces bruits, et imprimera de mauvais articles, je supprimerai sa gazette. »

Pendant ces mois de juillet et d'août passés à Schœnbrunn, la correspondance de Napoléon trahit une nervosité aiguë, une sorte de fureur d'âme singulière. Les expressions qu'il emploie descendent à la vulgarité et à la brutalité ; il n'épargne personne, Glarke, Élisa, Fouché, Lefèvrc, Jérôme surtout à qui il prodigue les épithètes de lâche, incapable, prétentieux 1 Et le pape lui-même, dans une lettre à Joseph, «st traité de « fou furieux qu'il faut enfermer ».

Napoléon n'a-t-il point honte, en lui-même, de ce langage de gendarme ou de geôlier? Oui, car dans un post'Scriptum à Fouché, il a soin de lui dire :

« Écrivez partout qu'on n'en parle pas dans les gazettes I »

Notre dessein étant de montrer que Napoléon, en pleine souveraineté, ne cessa de s'occuper du journalisme, il suffira pour l'année 1810 de publier toute une £érie de lettres se rapportant à cette époque. La figure -de l'Empereur-journaliste s'y dessine en pleine lumière ;8ans qu'il soit besoin de commentaires :

c Paris, 25 janvier 1810.

a A Fouché.

<c II y a dans le Publiciste un article qui parait fait <n faveur des moines espagnols. Faites sentir au rédac-

teur rinconvenance de pareils articles et le risque qu^il court de faire supprimer son journal.

« Faites faire des articles qui peignent la férocité de ces moines, leur ignorance et leur profonde bêtise, car les moines d'Espagne sont de vrais garçons bouchers. »

c Le 18 février.

A Champagny.

« Vous enverrez au sieur Laforest (ambassadeur en Espagne) le Moniteur de demain, pour qu'il y voie quels sont mes principes sur les princes français, et que, lorsqu'ils oublient les liens qui les unissent à la France, j'ai le droit de les rappeler ou de les faire agir d'abord pour l'intérêt de la patrie. »

1 18 février, a A Fouché.

« Je ne puis qu'être mécontent de l'esprit des journaux. Qui est-ce qui a autorisé la Gazette de France à dire que MM. Léon de Beauveau, de Noailles, de Mortemart doivent faire bientôt un voyage en Allemagne, chargés de missions? Que veut dire ceci? Je le remarque, parce que, depuis longtemps, je vois les jour* naux se mêler de ce qui ne les regarde pas et n'être remplis que de nouvelles incertaines. »

c 12 mars.

« A Fouché.

a Je me plains souvent des journaux, mais je crois qu'on ne leur a jamais donné d'ordres assez positifs. Voici ce qu'il faudrait écrire aux rédacteurs :

PENDANT L*£HPIRE 289

« Les rédacteurs ne doivent publier aucunes nouvelles relatives à des choses que j'ai faites, tirées soit des journaux étrangers, soit des correspondances étrangères. Cela n'est pas difficile à faire. Si un journal étranger dit que j'ai été à la Comédie, les journaux français ne doivent pas le répéter; que j'ai fait un traité, pris tel ou tel acte, ils ne doivent pas le dire ; car une chose relative au gouvernement ne doit pas venir de l'étranger. Ainsi, en suivant cette règle, moitié des plaintes auxquelles donnent lieu les journaux n'existerait pas. Il est ridicule que ce soit dans un journal d'Allemagne qu'on apprenne que j'ai envoyé des tapisseries des Gobelins à l'empereur d'Autriche. Il est évident que le journaliste qui tire une pareille nouvelle d'un journal allemand est un imbécile et n'est pas admissible à la justification. »

c Le 16 mars, a A Fouché.

« La Gazette de France donne aujourd'hui des détails sur l'archiduchesse Marie-Louise qui sont indécents, d'autant plus qu'ils ne sont pas d'un style clair ; on ne sait ce qu'il veut dire. »

c Saint-Qoudy 31 mars.

« Tenez la main à ce que les journaux n'impriment aucun des discours tenus à l'Impératrice, avant que vous les ayiez vus. Celui qui lui a été adressé à Bar-

8ur-0rmain n'a pas le sens commun. »

Ici s'arrêtent les communications de Napoléon à Fouché.

Le ministre de la police est tombé, pour la seconde fois, en disgrâce. Il est remplacé par son plus mortel ennemi, par Savary, chef de la police personnelle de Napoléon, son âme damnée, son homme à tout faire.

L'événement a lieu le 3 juin 1810.

C'est donc Savary qui va recevoir désormais les instructions, les avertissements et aussi les remontrances, car Napoléon est un maître toujours mécontent. La première communication est du 4 août 1810. Il s'agit du budget des dépenses de presse. Napoléon trouve sans doute que Fouché était trop généreux. Il va inviter Savary à serrer les cordons de la bourse ; déjà, il avait fait supprimer par les affaires étrangères VArgus^ « parce que, dit-il, il ne rend pas un service proportionnel à ce qu'il me coûte ». Voici de nouvelles économies à faire.

« Trianon» 4 août 1810.

« A Sq^çary.

« Je réponds à votre lettre par laquelle vous me demandez mes ordres, relativement à des dépenses à payer avec les fonds des journaux. Faites entrer vos propositions à cet égard dans le budget que vous devez me présenter pour les dépenses des six derniers mois de 1810.

« Mon intention est qu'il ne soit payé de traitement aux rédacteurs de journaux que lorsque leur journal rapportera quelque chose.

« Le Mercure ne rapportant rien, je ne veux pas qu'il soit rien payé à ses rédacteurs.

« Le Publiciste ne produit que mille francs. Il est hors ce de sens de donner six mille francs pour sa rédaction. »

PENDANT L'EMPIRE 29i

Napoléon ne veut pas de cumul ; que chacun soit payé suivant le travail fourni, c'est-à-dire aux pièces.

a II ne doit rien être payé au sieur Garât qui jouit <lu traitement de sénateur et d'une sénatorerie.

« Quant aux autres historiographes, mon intention est qu'ils ne soient payés qu'en tant qu'ils travaillent réellement. i>

Voilà de la bonne économie !

Savary se met à l'œuvre. C'est un fonctionnaire diligent. Il remet à l'Empereur trois rapports. Mais aes capacités ne sont point à la hauteur de son zèle. Il n'a point, en ces matières délicates, l'expérience et la dextérité de Fouché. Aussi ses rapports n'ont-ils point paru satisfaisants à Napoléon qui le lui dit nettement :

« Fontainebleau, 14 octobre.

« A Savary.

« Ces rapports ne sont pas clairs et ne donnent pas iine idée suffisante de la situation des choses. Je désire :

« iP Que vous me remettiez sous les yeux tout ce que j'ai fait, il y a plusieurs années, sur les journaux et les ordres qu'a donnés le ministre de la police, lorsqu' on les a fait contribuer et qu'on leur a donné un rédacteur.

« 2^ Que vous me fassiez un rapport très détaillé sur les sieurs Bertin de Vaux. J'ai dans l'idée qu'il est prouvé que les sieurs Bertin étaient en correspondance avec l'Angleterre ; que leur journal a été fondé avec les fonds des Anglais, et qu'ils ont toujours été ennemis du gouvernement.

« Je désire que vous me remettiez toutes les preuve» que vous devez avoir contre eux, afin de bien m'éclairer. Car, si je me trouve fondé dans cette opinion à leur égard, mon intention est, non seulement de leur interdire leur propriété sur les journaux, sans leur donner aucune indemnité, mais encore de leur interdire tout droit d^mprimer, et de les éloigner à cinquante lieues de Paris.

« Il serait par trop scandaleux que des intrigants^ ennemis de l'État, et à la solde de l'étranger, continuassent à exercer une influence quelconque dans leslettres. »

Savary est un bon chien de police. S'il a moins deflair que Fouché, il est plus sûr. Il fait donc soa enquête sur les Bertin. Plus que jamais, ils sont la bête noire de Napoléon. Cette disgrâce va leur coûter cher. Napoléon désire être encore mieux renseigné,, mais, en attendant, comme, au fond, il est fixé, il dit à Savary de préparer la confiscation pure et simple^ du Journal de VEmpire, c'est-à-dire des Débals^ et,, cette fois, ce sera à son profit personnel.

a Faites-moi, dit-il, une proposition pour le Journal de V Empire^ de manière que la direction de ce journal soit confiée à l'intérêt particulier qui le ferait marcher, mieux que tout autre mobile. Mais il faut que ce soit de» particuliers de l'opinion desquels je ne puisse douter. »

Presque chaque jour amène une nouvelle réprimande au journal des Bertin. On ne lui pardonne rien* Ne faut-il pas préparer des prétextes pour la confiscation prochaine?

PENDANT LEMPIRE 293

c Fontainebleau, 14 novembre 1810.

« A Savaxy.

a Je vois dans le Journal de VEmpire qu'on y appelle le nouvel archevêque de Paris, administrateur du diocèse. Faites connaître au rédacteur qu'on ne devrait pas se permettre d'employer un pareil titre en parlant du cardinal Maury. Le cardinal est archevêque de Paris, et il doit toujours être désigné <5omme tel. Je n'entends pas qu'on l'appelle autremei\t, et je suppose que le cardinal lui-même ne reçoit ni ne prend d'autres titres.

a Les journaux doivent être les premiers à reconnaître ce que le gouvernement reconnaît. Tout continue de prouver que ce Journal de VEmpire est dans une mauvaise direction. »

c 17 novembre 1810.

a A Savary.

« Le Journal de VEmpire a donné le décret de la réunion du Valais que le Moniteur n'a pas donné.

« D'où a-t-il tiré ce décret qu'il n'était pas dans mes intentions de faire paraître ? »

Nous ne donnerons pas toutes les lettres écrites par Napoléon à Savary, ou à ses autres ministres, pendant l'armée 1811. C'est la monotone litanie des semonces,

des réprimandes, pour la plus légère indiscrétion, pour un mot malheureux. C'est Féternelle menace de l'arrestation ou de la confiscation. On a mis un censeur au Journal de VEmpire, et, bien entendu, le censeur manque de vigilance et d'esprit.

Nous avons eu la chance de trouver un ordre de rédaction de cette époque et voici à quelle occasion :

La plupart du temps, Napoléon donnait verbalement à Maret ses ordres relatifs à la rédaction du Moniteur. Maret vivait à ses côtés ; il l'avait constamment sous la main.

Nous savons qu'il n'aimait pas écrire. L'état d'effervescence intérieure, la fébrilité du cerveau, la rapidité de sa pensée étaient autant d'obstacles. Il avait de la peine à se relire. Pour les autres, sauf deux ou trois déchififreurs habiles et accoutumés, son écriture était impénétrable, énigmatique autant que luimême.

Parmi les rares autographes de Napoléon, il en existe un qui émane de Napoléon journaliste ; c'est un ordre de rédaction, destiné au Moniteur^ écrit à deux heures du matin dans la nuit du 20 avril 1811» Il a dû, comme le croyait Napoléon, arriver tardivement ; Maret était probablement couché et la mise en pages du Moniteur était terminée. A cette époque de presse à bras, l'impression lente exigeait beaucoup de temps (1).

A grand'peine avons-nous pu déchiffrer cet autographe, l'un des plus illisibles de Napoléon ; encore y a-t-il trois à quatre mots qu'il nous a été impossible

(1) Voir ci-contre ce curieux autographe.

de deviner. Les mots sont liés les uns aux autres, sans points ni virgules.

En voici, pour ainsi dire, la traduction :

« A Maret.

« S'il en est temps faites supprimer la relation anglaise relative à l'affaire de... et la dépêche du duc de... ainsi que l'article anglais sur la guerre de Russie, de plus les dépêches anglaises relatives à...

Cette écriture passionnelle, tortueuse, tourmentée, indique bien clairement la surexcitation et la précipitation.

Mais aussi, admirez la magnifique signature I

Elle s'épanouit dans un sentiment d'orgueil immense, avec une vigueur incomparable. La signature elle-même, le paraphe en lasso, tout est produit par un seul jet de la plume.

C'est bien le grand Empereur qui signe. Il est à l'apogée de sa gloire et de son bonheur. Il vient, enfin, d'avoir un héritier.

« L'avenir est à moi, » s'est-il écrié.

Mil huit cent onze 1 temps où des peuples sans nombre Attendaient prosternés...

Relevons en cette année 1811 un petit incident qui ne manque pas de piquant.

Il s'agissait d'annoncer à la France que la nouvelle Impératrice était enceinte. Le rédacteur s'était servi du terme « grossesse. »

L'Empereur, à qui on apporta les épreuves de l'article, écrivit en marge :

« C'est inconvenant. »

Et il refit ainsi la phrase :

« Sa Majesté l'Impératrice, vu son état, n'a pu assister à la parade. »

Dans un cas analogue, Louis XIV voulant annoncer la fausse couche de la duchesse de Bourgogne, avait prononcé cette simple phrase :

« La duchesse est blessée. »

Vers cette même époque. Napoléon donne à Savary sa théorie personnelle sur la manière dont doit être rédigée la rubrique des nouvelles de la Cour.

Les journaux étaient remplis des faits et gestes de sa sœur Élisa, promue récemment grande-duchesse de Toscane. Cela déplaisait fort à Napoléon, qui n'aimait point qu'on s'occupât d'une personne autre que la sienne.

Il ordonne donc à Savary, le 17 décembre 1811, d'arrêter ce débordement de réclame, et il ajoute :

« C'est ridicule 1 l'Europe s'embarrasse peu de ce que fait la grande-duchesse. Les souverains laissent imprimer ce qu'ils font, mais c'est malgré eux et pour empêcher les bruits ridicules. On laisse mettre dans les journaux que l'Empereur a été à la chasse ; c'est parce que le public qui n'en entendrait pas parler ferait des nouvelles. Il y a de grands intérêts attachés

à ce que font les souverains, au lieu qu'aucun intérêt n'est attaché à ce que fait la grande-duchesse. »

Aussi n'y a-t-il plus rien à lire dans le Moniteur. Il est difficile d'imaginer un journal plus vide, plus nul, plus dépourvu d'intérêt.

Trois lignes pour mentionner que l'Empereur est allé chasser le cerf dans la forêt de Saint-Germain.

Aucun fait d'ordre intérieur ou extérieur. C'est le néant absolu, systématique. Ne sachant sans doute avec quoi remphr son journal, un jour, le rédacteur en chef insère un article soporifique de plus de deux colonnes sur l'emploi du sulfate de fer dans la méde* «ine prophylactique.

Nous l'avons déjà remarqué, à toute époque, le Moniteur est encombré de médecine.

Dieu sait pourtant si Napoléon se moquait de la médecine !

En Tannée 1812, les journaux sont, les uns matés, les autres confisqués ou domestiqués; ils ne soUicitent plus guère l'attention de l'Empereur. C'est le silence de l'abjection, comme a dit Chateaubriand. Chacun retient son souffle, pressentant la catastrophe prochaine.

La seule mention, qui offre quelque intérêt, consiste dans le blâme sévère que Napoléon infligea lui-même dans le Moniteur au roi Murât, pour avoir abandonné la Grande Armée après le passage de la Bérésina.

lies lignes suivantes sont de F Empereur lui-même :

8 Le roi de Naples étant indisposé a dû quitter le commandement de l'armée qu'il a remis entre left mains du vice-roi. Ce dernier a plus Thabitude d'une grande administration; il a la confiance entière de l'Empereur. »

Murât, si durement souffleté devant l'opinion publique, n'eut connaissance de la note du Moniteur qu'à son retour à Naples.

La suite de l'incident devient plaisante : Murât fait écrire à l'Empereur par le duc de Gallo pour le prier de réprimander vertement le rédacteur du Moniteur qui avait osé parler du roi « avec aussi peu de convenance que de circonspection ».

Murât ne se doutait pas que ce rédacteur était l'Empereur lui-même.

L'année 1813 n'apporte aux journaux, comme à la France elle-même, que mécomptes, désillusions, trahisons, catastrophes ; l'Empereur a toute l'Europe à dos. A l'égard des journaux, il n'a plus qu'une préoccupation, celle de les empêcher absolument de parler. Entre temps, il semble avoir été fort ému d'un article publié par le Journal de Leipzig^ car il ne parle pas^ moins, dans une lettre à Berthier, que d'arrêter surle-champ le gazetier, de le traduire devant une com-

mission militaire et de le faire fusiller « s'il y a la moindre malveillance I »

La lecture des journaux ne lui est guère agréable^ cela se conçoit. En général, écrit-il à Savary, le 20 décembre 1813, « les journaux sont rédigés avec bien peu d'esprit ».

C'était, évidemment, peu spirituel de parler de défaites, d'invasion, d'armées perdues, du typhus de Mayence, et de toutes les horreurs de cette douloureuse époque 1

1814 1 Comme il l'écrivait à Augereau, Napoléon a repris a les bottes et la résolution de 93 ».

Le maître journaliste qu'il est n'oublie point de faire manœuvrer ses journaux à l'égal de ses bataillons. Les feuilles publiques sont lues par l'ennemi ; il faut donc qu'elles participent à la défense commune.

Dès le lendemain de la bataille de Brienne, le 1" février. Napoléon écrit à son frère Joseph; « il est convenable que les journaux montrent Paris dana Pintention de se défendre et beaucoup de troupes, comme y arrivant de tous côtés ».

Mensonge I Mais combien légitime à cette heure suprême I

Le lendemain, 3 février, il est entré à Troyes. On lui apporte les journaux de Paris ; cette lecture l'indigne. Aussitôt, il donne cours à sa fureur en termea véhéments :

• Troyes, 3 février.

« A Savary.

« Il est impossible de rédiger les journaux avec plus de maladresse qu'on ne fait. Si c'est pour rendre la France ridicule, on y réussit parfaitement. Après des phrases pompeuses, on dit qu'on est armé de fusils de chasse, on dit qu'on a de bons fusils, qu'on vient d'avoir cent hommes, etc.. Tout cela est pitoyable et fait un mal affreux.

a Lorsqu'on n'a à nombrer que cent hommes, pourquoi s'aviser de nombrer?

« Pourquoi dire qu'on a des fusils, quand personne n'en doute? Qu'on a des fusils de chasse quand il n'en est pas question? Pourquoi apprendre qu'on attache de l'importance à ces fusils?

« Il faut vous occuper un peu de cette partie si importante de votre ministère.

« L'extrait de la correspondance du bulletin ne peut pas être imprimé. 11 faudrait avoir quelqu'un qui comprit bien l'importance de ce qu'il faut dire, ou ne pas dire. »

On ne saurait mieux définir la direction qu'il faut donner à la presse dans les temps de guerre. Comprendre l'importance de ce qu'il faut dire ou ne pas dire I C'est là tout l'art du joiurnaliste. 11 en sait user, lui, le maître journaliste 1 Le congrès de Chfttillon est ouvert 1 II y a envoyé CaiJaincourt, lequel a dîné chez lord Castlereagh. Aussitôt Napoléon écrit de mettre dans le Moniteur quelques lignes pour

montrer que son ambassadeur a été comblé de prévenances.

Mais, comme il est mal servi à Paris 1 Ni Joseph, ni Savary ne savent tirer parti de la presse. Napoléon s'irrite de cette incapacité ou de cette inertie, autant qu'il s'indignerait de la défection d'un corps d'armée.

Voyez quelle admirable lettre il écrit siur ce sujet à Savary et quelle conception merveilleuse il a du journalisme en temps de guerre. Admirons aussi cette liberté d'esprit du grand homme au moment même où il se débat dans les plus formidables difficultés.

La lettre est datée du château de Siirville, vis-à-vis de Montereau. Et c'est la vingtième des lettres qu'il écrivit, en cette journée du 19 février, lettres comportant les ordres les plus variés, les plus urgents, politiques, militaires et diplomatiques.

t Château de SurviUe, 19 février 1814.

« A Savary.

« Les journaux sont rédigés sans esprit. Est-il convenable, dans le moment actuel, d'aller dire que j'avais peu de monde, que je n'ai vaincu que parce que j'ai surpris l'ennemi, et que nous étions un contre trois. Il faut, en vérité, que vous ayiez perdu la tête à Paris pour dire de pareilles choses, lorsque, moi, je dis partout que j'ai trois cent mille hommes, lorsque l'ennemi le croit et qu'il faut le dire jusqu'à satiété.

« J'avais formé un bureau pour diriger les journaux» Ce bureau ne voit donc pas ces articles ? Voilà comme, à coup de plume, vous détruisez tout le bien qui

résulte de la victoire l Vous pourriez bien vous-même lire ces choses-là, savoir qu'il n'est pas ici question d'une vaine gloriole, et qu'un des premiers principes <le la guerre est d'exagérer ses forces et non pas de les diminuer. Mais comment faire comprendre cela À des poètes qui cherchent à me flatter et à flatter l'amour-propre national au lieu de chercher à bien faire?

a II me semble que ces objets ne sont pas au-dessus <ie vous, et que, si vous vouliez y donner quelque attention, de pareils articles, qui ne sont pas seulement des bêtises, mais des bêtises funestes, ne seraient jamais imprimés.

« Au moins, si on ne voulait pas dire que nos forces sont immenses, fallait-il ne rien dire du tout. »

Le lendemain, il se bat à Montereau; il culbute les alliés. A peine la bataille gagnée, il retourne à ses préoccupations de journaliste. Ah I comme il doit, en ce moment, regretter Fouché 1 Celui-ci était autrement alerte que Savary, et il s'entendait supérieurement à manier l'opinion publique. 11 faut donc que Napoléon se résigne à enseigner lui-même à Savary Je métier de directeur de la presse. Il le fait avec une maestria incomparable pour cette époque où l'information était à peu près inconnue. Il rédige pour Savary un véritable cours de reportage ; il lui indique les sources où il faut puiser les renseignements; il entre lui-même dans de tels détails, il les énumère Avec une si poignante émotion, qu'il n'y a plus pour ainsi dire qu'à copier sa lettre et à la publier toute palpitante dans le Moniteur, L'article qu'il demande

est tout fait. Et comme il remuerait le cœur de Paris et de la France, s'il était publié tel quel I

c Nogent, le 21 février, a A Saçary.

a Monsieur le duc de Rovigo, il y a bien peu de ressources à la police. Elle sert bien mal. Au lieu des Jbêtises dont on remplit chaque jour les petits joiurnaux, pourquoi n'avez-vous pas des commissaires qui parcourent les pays d'où nous avons chassé les ennemis, et recueillent les détails des crimes qu'ils y ont commis ?

a II n'y aurait rien de plus fort poiur animer les «esprits que le récit de ces détails.

« Dans ce moment, il nous faut des choses réelles et sérieuses, et non pas de l'esprit en prose et en vers.

« Les cheveux me dressent sur la tête des crimes «ommis par les ennemis, et la police ne pense pas à recueillir un seul de ces faits I En vérité, je n'ai jamais été plus mal servi I II est des habitants connus dans les communes et dont les récits excéderaient la croyance.

<K Des juges de paix, des maires, des curés, des chanoines, des évêques, des employés, des anciens seigneurs qui écriifaient ce qu'ils nous disent, voilà ce qu'il faut publier. Or, pour avoir ces lettres, il faudrait les leur demander. Il ne faut poiur tout cela ni esprit ni littérature. Des femmes de soixante ans, des jeunes filles de douze ans ont été violées, par trente ou quarante soldats. On a pillé, volé, saccagé et brûlé partout. On a porté le feu à la mairie dans les

communes. Des soldats et des officiers russes ont dit partout sur leur passage qu^ils voulaient aller à Paris, mettre la ville en cendres après avoir enlevé tout ce qu'ils y trouveraient. Ce n'est pas en faisant un tableau général que l'on persuadera. Le prince de... s'est couvert de boue. Il a volé et pillé partout où il a passé. Pourquoi ne pas citer ce fait? Il est impossible que les bourgeois de Paris et les hommes du gouvernement ne reçoivent pas des lettres de toutes les parties d'où les ennemis ont été contraints de se retirer. Ne peut-on pas recueillir ces lettres et les imprimer? C'est alors, après que tous les détails particuliers auront été signalés, que des articles bien faits seront d'un bon résultat. Ce seront des tableaux faits sur les éléments dont tout le monde connaîtra la vérité. Les préfets sont en général des hommes connus et estimés; ils devraient écrire au ministre de l'Intérieur et celui-ci ferait imprimer leurs lettres. »

Ce tableau des horreurs de l'invasion en 1814 a retrouvé, hélas 1 son application au moment même où nous écrivons.

En 1914, en 1915, 1916, comme en 1814, les cheveux se dressent sur la tête, suivant la forte expression de Napoléon, en présence des crimes commis par les ennemis.

Tout au moins, le développement de la presse a-t-il permis de les dénoncer à l'indignation du monde civilisé.

• Poiu* parer à l'insuffisance de Savary, Napoléon faisait rédiger chaque jour des bulletins qui devaient être insérés au Moniteur sous le titre de a nouvelles

de l'armée » ; c^est ce que nous appelons aujourd'hui « des communiqués ».

Il aurait voiJu les répandre par toute la France, Savary n'y a point pensé. Il le lui reproche durement.

« Troyes, le 24 février 1814.

« La police est si nulle en France, que vous n'avez même pas pensé à faire réimprimer les bulletins en petit format pour les envoyer par toute la France, par tous les moyens. En vérité, il est difficile d'être plus inerte qu'on ne l'est à Paris. Les bulletins, tirés à quarante mille exemplaires et envoyés par toutes les voies, devraient être dans toutes les mains. Vous dormez à Paris et dites des bêtises. »

Napoléon ne se rendait pas compte de l'abaissement des caractères, ni de l'ébranlenH^nt profond qu'avaient subi les plus fermes sous l'accumulation des désastres.

Enfin, dans une dernière lettre à Joseph, il précise, avec infiniment de raison, le rôle des joiurnaux en face de l'ennemi.

f Bourg de Noës, à Troyes, 24 février.

a II est nécessaire que les j oumaux de Paris soient dans le sens des craintes de l'ennemi. Les joiurnaux ne sont pas l'histoire, pas plus que les bulletins ne sont l'histoire. On doit toujours faire croire à son ennemi qu'on a des forces immenses. »

Précepte salutaire autant qu'habile, à Pusage des correspondants de guerre. Leur devoir n'est pas de dire la vérité poiur les historiens de l'avenir. Qu'ils se contentent, pour l'instant, de tromper l'ennemi.

Pendant cent joiu^, par un coup d'audace inouïe, Napoléon redevient maître de la France et par conséquent de la presse.

La correspondance officielle ne contient plus que quelques brèves indications relatives aux journaux. Elles présentent peu d'intérêt. Nous nous contenterons d'en citer une seule, parce qu'elle montre une fois de plus le journaliste dans l'Empereur.

Le 12 msti, il demande à Savary de rédiger luimême un article pour le Journal de V Empire^ l'ancien Débats^ qui venait de se rallier par une volte-face des plus inattendues.

a Je désirerais que, dans ce moment, il parût un petit récit de ce qui s'est passé à Austerlitz avec l'empereur Alexandre, lorsqu'il fut coupé par Davout. On y joindrait la copie signée du petit bUlet qu'il écrivit au crayon et qui doit être aux archives de la secrétairerie d'État.

« Gomme personne n'est plus à même que vous de faire ce récit, faites-le avec le plus de détails possible. Ce sera un bon article non signé pour le Journal de VEmpire. »

PENDANT L*£MPIRE 307

Voici rincident auquel Napoléon fait allusion. En 1805, les généraux russes, poursuivis à outrance par Davout, réussirent à l'arrêter en lui montrant un Juillet de la main d'Alexandre, a£Bb*mant qu'il y avait un armistice conclu entre les deux armées, française et russe. C'était faux. Il y avait bien un armistice, mais il concernait uniquement les armées française et autrichienne.

Par la publication qu'il demandait à Savary, Napoléon voulait convaincre Alexandre d'un mensonge qui n'était, à vrai dire, qu'ime ruse de guerre, un peu risquée, poiu* un souverain.

Mais le billet original ne put être produit... Il avait disparu en 1814 de la secrétairerie d'État où il avait été déposé.

Le récit demandé par Napoléon ne parut donc pas dans le Journal de l Empire.

Page 1