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UN ARTICLE DE NAPOLÉON CONTRE TACITE

Le nom de Tacite a toujours hanté l'esprit de Napoléon. L'immortel empereur nourrissait une antipathie violente contre l'immortel historien.

Non seulement il le haïssait, mais il le craignait, comme s'il eût redouté d'être jugé à son tour par un nouveau Tacite.

Il le connaissait à fond, autant qu'il connaissait Plutarque, pour lequel, dans sa jeunesse, il s'était tant passionné.

N'étant pas grand latiniste, il avait lu Tacite dan» dix à douze traductions, italiennes ou françaises» C'est lui-même qui l'a dit à Wieland, dans la célèbre conversation qu'il eut, en 1807, avec le Voltaire allemand.

Napoléon, qui prétendait s'égaler à Auguste et à César, en voulait à Tacite de la sévérité avec laquelle il avait traité César, Auguste et leurs successeurs.

Il en parlait souvent. Il saisissait toutes les occasions de le discuter, devant les hommes de lettres, les écrivains, les historiens. Il le critiquait avec sagacité, mais avec parti pris.

II ne se contenta pas de l'attaquer en toutes occasions par la parole ; il en vint à le combattre par sa plume de joiurnaliste, sans doute pour soulager publi- <iuement son ressentiment et pour donner de l'éclat à sa thèse favorite. Un article, manifestement inspiré par lui, parut dans les Débats le 11 février 1806.

Panckoucke, le traducteur de Tacite, et d'autres «contemporains, y reconnurent la pensée impériale telle qu'elle s'était manifestée en maintes circonstances, dans les conversations où se plaisait ce merveilleux causeur.

Nous donnons donc ce curieux morceau comme une production certaine de Napoléon journaliste.

« Nos écrivains philosophes, qui généralement méprisaient assez les anciens, eurent pour Tacite une tendresse particulière. Sénèque et Tacite furent les objets de toute leiir affection; Tacite, surtout, fixa leur enthousiasme ; il devint pour eux le premier des écrivains; ils le regardèrent comme le plus beau modèle que l'antiquité eût transmis à l'imitation des temps modernes. Pourquoi cette espèce d'engouement exclusif pour Tacite? Pourquoi cette emphase avec laquelle on prononçait son nom? Pourquoi ce culte voué à un seul écrivain de l'antiquité ?

« II y a donc quelque chose de mystérieux dans le culte que nos écrivains philosophes avaient exclusivement voué à Tacite; on se demande comment il se fait que ces grands contempteurs de l'antiquité aient choisi poiur leur idole un auteur ancien, qu'ils aient pu se résoudre à appeler sur lui tous les respects, toute la vénération de leur siècle. L'idée qu'on se

forme généralement de Tacite ajoute encore au mystère de cette espèce de religion ; on se représente un écrivain excessivement grave et sévère, dont l'obscurité a quelque chose de sacré, dont Tintelligence est interdite aux profanes, dont tous les mots sont des sentences et dont toutes les sentences sont des oracles. Cette physionomie de Thiatorien des empereurs, ce caractère qui le distingue est une des raisons du choix, que nos philosophes en ont fait pour le représenter à l'adoration publique; un écrivain de génie dont le style eût été simple, clair et naturel, n'aurait pas aussi bien servi leur enthousiasme ; il n'y a pas beaucoup de mérite à admirer ce que tout le monde entend; il est même piquant de diffamer ce que tout le monde admire. L'engouement des adorateurs d'un écrivain tel que Tacite n'avait presque pas de juges; il eût fallu entendre cet auteur pour apprécier la mesure d'admiration qu'il mérite.

ce La haine des tyrans, qui semble avoir guidé la plmne et enflammé le génie de Tacite, les peinture» énergiques et sublimes de la cour et des crimes des. empereurs romains, qui se. trouvent dans ses çidmirâbles ouvrages, étaient de plus une recommandation bien forte pour lui, auprès d'un parti qui haïssait essentiellement l'autorité et qui ne pouvait souffrir le frein du gouvernement; ces pauvres philosophes étaient toiurmentés d'un esprit de faction et de révolte qui puisait sans cesse dans les écrits de Tacite de nouveaux aliments. »

Cet article, où sont condensées les diverses appréciations de Napoléon contre Tacite, Napoléon l'a

répété en toute occasion, avec Fobstination qui le caractérisait. La plupart du temps, c'était lui qui jetait sur le tapis ce nom détesté, car il aimait la discussion, et même la contradiction quand elle ne sortait pas du tête-à-tête.

Il s'essaya d'abord, aux premiers jours de janvier 1806, au lendemain d'Austerlitz, devant les membres de l'Institut venus pour lui rendre hommage.

S'adressant au secrétaire perpétuel, le vénérable Suard, qui était un fin lettré, il lui dit :

« N'est-il pas vrai, monsieur le secrétaire perpétuel, que Tacite, qui est un grand esprit, n'est pas du tout le modèle de l'histoire et des historiens? Parce qu'il est profond, lui, il prête des desseins profonds à tout ce qu'on fait et à tout ce qu'on dit. Mais il n'y a rien de plus rare que des desseins 1 Tacite est l'historien d'un parti, et le peuple romain n'était pas du même parti que Tacite. Il aimait ces empereurs dont Tacite veut toujours faire peur, et l'on n'aime point des monstres I Et son style, le croyez- vous sans reproche? Après l'avoir lu, on cherche ce qu'il pense. Moi, je veux qu'on soit clair 1 »

Une autre fois, se promenant dans les jardins de la Malmaison, il entreprend Fontanes, lettré délicat, nourri, comme Suard, de l'antiquité classique.

« Cet historien, lui dit-il, nous explique fort bien comment les Césars s'étaient rendus odieux par leurs débauches et leurs cruautés. Mais d'où vient que ces

empereurs étaient en même temps les idoles du peuple ? C'est ce que Tacite ne dit pas et ce qu'il faudrait nous expliquer. »

Une autre fois, au Cercle des Tuileries, on prononce devant lui le nom de Tacite :

« Ne me parlez pas de ce pamphlétaire, s'écrie-t-il avec colère, il a calomnié les empereurs I »

Quand, au lendemain d'Erfurt, il se fit présenter Gœthe, il ne manqua pas d'interroger l'illustre écrivain sur son sujet favori :

a — Êtes-vous de ceux qui aiment Tacite ? lui dit-il. « — Oui, Sire, beaucoup l a — Eh bien I pas moi I »

Et, comme s'il n'eût pas osé se risquer à discuter avec un fier interlocuteur tel que Gœthe, Napoléon se tourna vers un autre grand écrivain allemand, qui assistait à l'entretien, Wieland, et il lui déclara tout net ce qu'il pensait de Tacite.

a Connaissez-vous un plus grand et souvent plus injuste détracteur de l'humanité? Aux actions les plus simples, il trouve des motifs criminels. II fait des scélérats profonds de tous les empereiurs, sans faire admirer le génie qui les a pénétrés. Ses Annales ne sont pas une histoire de l'Empire, mais un relevé du greffe de Rome. Lui qui parle sans cesse de délations, il est le plus grand des délateurs. Et quel style 1

quelle nuit toujours obscure I Je ne suis pas un grand latiniste, moi, mais l'obscurité de Tacite se montre dans dix ou douze traductions italiennes et françaises que j'ai lues, et j'en conclus qu'elle lui est propre; qu'elle naît de ce qu'on appelle son génie autant que de son style. Je l'ai entendu louer de la peur qu'il fait aux tyrans : il Içur fait peur des peuples, et c'est là un grand mal pour les peuples eux-mêmes. N'ai-je pas raison, monsieur Wieland? »

Le vieil écrivain ne parut pas convaincu; il cita Racine qui a nommé Tacite le plus grand peintre de Vantiquùéj et, finalement, il se rangea parmi les admirateurs de l'historien latin.

a J'ai affaire à trop forte partie, décidément, » répliqua l'Empereur, et il reprit pour Wieland et pour les académiciens de Weimar les considérations qui sont développées dans son article sur Tacite.

Napoléon ne pouvait être impartial en parlant de Tacite. Ne sentait-il pas qu'il prenait lui-même place parmi les tyrans? N'avait-il pas sur la conscience un crime d'État tel que l'exécution du duc d'Enghien? Cette oppression sous laquelle il avait courbé la France ne serait-elle pas dénoncée un jour à la postérité, comme celle des empereurs romains?

Or, Napoléon avait toujoTirs devant les yeux la postérité. Il disait souvent : « Que dira de moi l'Histoire ? Que dira la Postérité ? »

Suivant son expression, la Postérité était la véritable immortalité de son âme.

* Il redoutait donc d'être jugé par un nouveau Tacite. Certaines mesiu'es brutales, l'asservissement total de

la parole et de la plume, le système policier, le despotisme sans frein, cette cour purement militaire, cettearmée de janissaires dévoués jusqu'à la mort, ce cortège de flatteurs et de courtisans, tout cela ne rappelait-il pas le règne des Césars et les Césars ne font-ilspas naître les Tacite?

Et voilà qu'à l'époque même de Tilsitt, à l'apogée de sa gloire et de sa puissance, une voix éloquente s'élève et lui jette à la face le nom de Tacite.

Celui qui parle ainsi est Chateaubriand, le premier des écrivains contemporains, la gloire des lettres françaises, au dire de Napoléon lui-même.

Chateaubriand, au retour de son voyage en Terre Sainte, venait d'acheter le Mercure avec l'argent que lui avait rapporté le Génie du christianisme ^ et il débutait dans le journalisme par un véritable chef* d'œuvre d'éloquence et de courage, par un article qui mérite d'être cité ici, car c'est une page historique.

Ce fut comme un coup de tonnerre dans le ciel de l'Empire, au milieu du silence universel.

Voici cette admirable page, parue le 4 juillet 1807 :

« Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'en* tend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples.

« C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire. Il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde.

<c Si le rôle de rhistorien est beau, il est souvent dangereux ; mais il est des autels comme celui de Thonneur qui, bien qu'abandonnés, réclament encore de» sacrifices. Le Dieu n'est point anéanti parce que le temple est désert. Partout où il reste une chance à la fortune, il n'y a point d'héroïsme à la tenter; le» actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le malheur et la mort.

« Après tout, qu'importent les revers, si votre nom,, prononcé dans la postérité, va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie? Nous ne doutons pas que, du temps de Sartorius, des âmes pusillanimes, qui prenaient leur bassesse pour de la raison, ne trouvassent ridicule qu'un citoyen obscur osât lutter contre toute la puissance de Sylla. »

Il était impossible de blesser plus au vif l'orgueil de Napoléon I Le coup alla le frapper en plein cœur» Lui, le vainqueur de tant de batailles, le souverain le plus puissant de l'Europe, être comparé à Néron t Parler d'abjection en face de l'homme qui se flattait d'avoir rétabli l'honneur français I Être menacé dans la postérité par la flétrissure d'un nouveau Tacite l

« Chateaubriand, dit-il à Fontanes en présence de Duroc, croit-il que je suis un imbécile, que je ne le comprends pas? Je le ferai sabrer sur les marches de mon palais I »

Napoléon prétendait être l'héritier des empereur» romains. Il s'en déclarait presque solidaire. Il le dit un jour à M. de Narbonne :

« Ne VOUS y trompez pas : je suis un empereur romain ; je suis de la meilleure race des Césars, celle qui fonde. Chateaubriand, dans je ne sais quel numéro du Mercure^ m'a sourdement comparé à Tibère qui ne remuait de Rome que pour aller à Capri. Belle idée I Trajan, Dioclétien, Aurélien, à la bonne heure, un de ces hommes nés d'eux-mêmes et qui soulèvent le monde I »

Grande fut donc la colère de Napoléon. Il supprima le Mercure et du même coup ruina Chateaubriand pour qui le journal était le seid moyen d'existence.

L'illustre écrivain songea à quitter une seconde fois la France; il voulut rejoindre aux États-Unis le général Moreau.

Heureusement, il avait un ami sage en la persomie de Fontanes.

Le grand maître de l'Université s'interposa habilement.

A Napoléon, il dit, pour l'apaiser :

^ Ne frappez pas Chateaubriand* Son nom iUustre votre règne. Chateaubriand sera immortel dans le règne de Napoléon. Voudriez-vous que l'on pût dire un jour : « Napoléon l'a tué ou l'a jeté en prison I » Quelle tache sur votre gloire 1 »

Et à Chateaubriand, il dit :

« Il ne faut pas agacer les dents du lion. Allez écrire de nouveaux chefs-d'œuvre dans la paix des champs. »

Docile à ce sage conseil, Chateaubriand alla terminer les Martyrs dans le paisible exil de la Valléeaux-Loups.

Il faut dire à Thonneur de Napoléon qu^il ne garda pas longtemps rancune à son adversaire. Son esprit était grand et il admirait la grandeur chez autrui. Il chercha lui-même un terrain de rapprochement ; il voulut faire décerner à Chateaubriand le grand prix décennal, et, sans doute conseillé par Fontanes, il le fit nommer de l'Académie française.

Il pensa même à lui procurer un dédommagement matériel, en lui donnant la direction générale des bibliothèques de l'Empire, sinécure grassement rétribuée.

Les choses étaient en train de s'arranger, et, chose surprenante. Chateaubriand allait devenir fonctionnaire impérial, lorsque éclata une brouille, définitive cette fois.

Ce fut à l'occasion du discours de réception à l'Académie. L'auteur y blâmait sévèrement l'attitude de son prédécesseur, Marie-Joseph Chénier, à la Convention.

Napoléon voulut en prendre lui-même connaissance avant la lecture publique.

Il se méfiait de ce « cerveau brûlé » de Chateaubriand, comme il disait.

A la lecture des passages où Chateaubriand attaquait la Révolution et la Convention, il entra en fureur. Devant Duroc, qui lui avait apporté le manuscrit, il s'écria en manière de prosopopée :

a S'il était là, devant moi, je lui dirais : « Vous a n'êtes pas de ce pays 1 Si vous êtes mal en France, « allez-vous-en ! etc., etc. »

Chateaubriand se vengea cruellement, et sans grand courage, à l'heure de la défaite, en 1814.

Sa brochure : Bonaparte et les Bourbons^ aida puissamment à la Restauration, à ce point que Louis XVI 1 1 put dire qu'elle avait, pour sa cause, mieux valu qu'une armée.

Plus tard, exilé à son tour. Napoléon jugeant hommes et choses avec sérénité, a dit, en pensant à l'article du Mercure et au pamphlet de 1814 :

« Chateaubriand, malgré son libelle, est un bon Français. »

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