METTERNICH VEUT FAIRE UNE CONCURRENCE AU « MONITEUR
c Les gazettes valent à Napoléon une armée de trois cent mille hommes. >
(1805. Mbttbbnigh.)
Les ennemis de Napoléon, frappés de Tadresse avec laquelle il maniait contre eux Tarme du journalisme, furent tentés de Timiter.
Parmi ceux-là, le plus iUustre et, sans contredit, le plus redoutable, Metternich, conçut Tidée d'opposer au Moniteur de J'Empire le Moniteur de la coalition.
a C'est, disait-il, un fait nouveau dans l'histoire, que celui d'un souverain qui s'entretient directement et fréquemment avec le public. Napoléon a inauguré 'Cette méthode et il en a tiré de grands avantages. Au contraire, les gouvernements coalisés gardent le silence ; c'est un grand désavantage pour eux, car la parole de Napoléon, ne rencontrant ni contradiction
ni démenti, finit par influencer ropinion à notre détriment. Il faut le suivre, Fimiter. Il faut que nous le combattions sur le terrain du journalisme comme sur le terrain militaire. »
Cette idée prit corps dans Pesprit de Metternich^ lorsqu^il était ambassadeur à Berlin. Il conçut un programme de journal qui ne dut pas lui coûter beaucoup de peine, car il était tout simplement calqué sur le Moniteur français.
A cette époque de 1805, et depuis plusieurs années déjà, toutes les chancelleries d'Europe avaient les yeux braqués sur le Moniteur,
Chaquç numéro était dévoré, scruté, disséqué, analysé dans le détail, car on y cherchait la pensée de Napoléon. La plupart du temps, le journal parlait clair ; parfois il se taisait sur certains événements, et, alors, son silence était plus éloquent que bien des phrases.
Metternich fut donc le premier à constater quel surcroît de puissance apportaient à Napoléon ses gazettes, ajoutées à son génie et à ses canons.
Il consigna le fruit de ses réflexions dans un Mémoire adressé aux puissances alliées, et qui est daté de quelques jours après la bataille d'Austerlitz. On va voir quelle analogie il présente avec le plan du journal idéal dont Napoléon esquissa le programme en 1807, dans sa solitude de Finkelstein.
PENDANT L-EMIMRE SH
« IDÉE POUR LA FONDATION d'UN JOURNAL SOUS LA PROTECTION ET AVEC LA COLLABORATION DES PUIS- SANCES ALLIÉES.
« Berlin, 5 décembre 1805.
« Ce journal serait Torgane de la bonne cause, le dépôt des nouvelles officielles des armées alliées, le censeur de celles de l'ennemi. II se composerait :
« i^ D'une partie politique ;
« 2^ D'une partie littéraire ;
« 3^ D'une espèce de feuilleton.
« 1° La partie politique renfermerait :
« a) Les nouvelles officielles des armées alliées qui seraient, ainsi que tous les Inserenda, communiquées au rédacteur principal par les ministres des puissances coalisées.
a b) Les nouvelles publiées officiellement par l'ennemi ; des remarques des rédacteurs éclaireraient ces pièces et en feraient la censure.
a c) Des mémoires politiques propres à guider l'opinion publique vers le but commun.
« 2P La partie littéraire s'occuperait principalement de la recension et critique des ouvrages politiques publiés par la France et ses adhérents; elle ferait connaître également les ouvrages qui servent à les réfuter et les bons ouvrages politiques en général.
a 3^ Le feuilleton serait le dépôt d'articles de moindre valeur, d'anecdotes, etc..
ISS NAPOLÉON JOURNALISTE
« Ce journal paraîtrait, ou imprimé sur deux
colomies en allemand et en français, ou contiendrait
des articles secrets (I) dans les deux langues, au choix
des collaborateurs.
« Metternich. »
Deux jours après, Metternich envoya une lettre explicative de ce projet à son chef direct, le vicechancelier de TEmpire, comte Gobentzel, le négociateur du traité de Campo-Formio.
Ce document dénote chez Metternich une sagacité d'esprit peu commune, et une faculté d'observation <[ui font prévoir le maître futur des conseils de TEu- Tope.
Sans doute le style de Metternich paraîtra un peu lourd et dépourvu d'élégance, mais la pensée est saisissante de clarté, et il ne faut pas oublier que la lettre fut rédigée en français par un homme qui pen- .sait en allemand.
SUR LES bulletins FRANÇAIS DES ARMÉES
j:t idées pour la fondation d'un journal
Metternich à CobentzeL
« Berlin, 7 décembre 1805.
« Le gouvernement français a depuis longtemps réduit en système la calomnie la plus atroce contre les princes et les peuples avec lesquels il veut se brouiller ou qui se trouvent en guerre avec lui. Cette
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tactique devrait ne produire qu'un faible effet, tous «es éléments ne reposant que sur le mensonge ordinairement le plus grossier ; on ne saurait néanmoins -se cacher que l'opinion publique finit par prendre plus ou moins les plis que nos ennemis veulent lui donner. La dignité du silence qu'observe le bon parti n'impose pas au peuple; on nous condamne parce que nous nous taisons, et il suffit d'être en pays étranger, sur un point surtout que Bonaparte a choisi de préférence pour y répandre tout ce que vomissent tous les jours contre nous d'odieux folliculaires, pour ne pas pouvoir douter de la vérité que je viens de prononcer. Les bulletins journaliers de l'armée française, qui se publient et dont on inonde l'Allemagne et l'Europe •entière, sont une invention nouvelle et méritent la plus sérieuse attention. Bien moins destinés à rapporter des faits militaires qu'à égarer le public sur l'esprit et les principes de notre gouvernement et de nos peuples, le cabinet de Bonaparte s'est mis en •contact journalier avec toutes les classes de la société. Il s'est dépouillé du style officiel pour adopter celui de la conversation la plus familière; chaque bulletin met en scène des personnages dont les noms respectables inspirent de la confiance et des gens du peuple qui confirment ce que l'on veut faire prendre pour esprit public dans la Monarchie autrichienne, et ce qui finit par être pris pour tel par des millions d'hommes.
c Des articles de journaux ont sous ce rapport tellement égaré l'esprit public, qu'on oppose à tout ce -qu'on peut dire pour rectifier les faits des pièces ^réputées officielles.
f J'ai envoyé aux rédacteurs des feuilles de Berlin et à M. de Hofer, à Hambourg, un article. J'ignore s'il parviendra à le faire agréer aux rédacteurs des gazettes sur lesquelles M. de Bourrienne exerce encore une autorité tellement sévère que les feuilles sont constamment soumises à sa censure avant de paraître et qu'il raye et soumet à son bon plaisir tous les articles qui lui conviennent ou lui déplaisent. Les gazettes de Hambourg étant généralement répandues en Europe, cette surveillance n'a pu échapper aux soins du gouvernement français et il serait fort à désirer que des démarches réunies et faciles dans un moment où les liens les plus intimes viennent d'être contractés par tant de puissances prépondérantes, missent enfin un terme à l'odieuse prétention de la France de détériorer l'esprit allemand par nos propres feuilles publiques.
« Ces différents points de vue se trouvent consignés dans plusieurs de nos précédentes dépêches ; j'ai cru de nouveau devoir appeler l'attention de la Cour sur un objet de la plus haute importance en ce qu'il est de l'intérêt le plus général. »
Cette proposition parvint à Vienne le lendemain d'Austerlitz. Le gouvernement autrichien et la Cour étaient affolés par la défaite. Ni M. de Cobentzel> ni surtout son timide empereur, l'un et l'autre encroûtés dans la routine et esclaves d'une étiquette surannée, n'étaient hommes à descendre dans Varène du jour*^ nalisme. C'était bon pour un révolutionnaire et un parvenu tel que Napoléon I
Metternich, génie positif autant que persévérant.
ne se rebuta pas. Il revint à la charge trois ans après, auprès de M. de Stadion qui avait remplacé Cobentzel.
M. de Stadion, sans avoir l'envergure de Metternich, était un esprit ouvert, une intelligence alerte. Metternich lui adressa le 23 juin 1808, de Paris même, une lettre « sur la nécessité de prendre de rinfluence sur la presse I »
Placé auprès de Napoléon, l'observant avec sagacité, épiant ses gestes, Metternich saisissait sur le vif tous ses procédés, tous ses systèmes. Aussi voulaitil reprendre à son profit les avantages que retirait Napoléon du Moniteur et des autres journaux qu'il avait mis sous sa dépendance.
La lettre à M. de Stadion est de 1808. A cette époque, Metternich était pressé de réaliser son idée, car il sentait les premiers craquements de l'empire napoléonien et il voyait dans la presse des coalisés une mine capable de le faire sauter plus promptement.
rapport sur la nécessité d'exercer une influence sur la presse
Metternich à Stadion,
t Paris, 23 juin 1808.
v J'ai une idée confuse d'avoir un jour attiré l'attention de Votre Excellence sur les rédacteurs des gazettes de Francfort et d'Augsbourg.
<( Il est de la plus urgente nécessité d'influer de manière ou d'autre sur les gazettes en général et
particulièrement sur ces deux qui ne cessent de ré* pandre les mensonges souvent les plus ridicules sur notre compte. C'est d'elles que sont extraits la plupart des articles qui se trouvent dans les feuilles françaises. Pourquoi ne communiquerait-on pas à ces différentes gazettes des nouvelles vraies ; pourquoi nedirigerait-on pas leurs correspondants à Vienne, ne les censurerait-on pas sur les lieux où ils publient leurs feuilles?
« Une faute immense que tous les gouvernements* et le nôtre en particulier, ont commise depuis le commencement de la Révolution française est celle de regarder comme inutile, comme au-dessous de leur dignité et de celle de la bonne cause et enfin comme dangereux de parler avec le public, de lui parler vrai, de ne jamais cesser de lui parler. Cette vérité n'est jamais plus incontestable que quand on a des Français pour adversaires. Aussi ont-ils beau jeu ; ils n'ont fait qu'occuper une place vide en s'emparant de tou& les bureaux de journalistes et on ne peut pas leur reprocher de se taire ; ils ont relevé l'arme que nou& avions assez méprisée pour la jeter et s'en servent maintenant contre nous.
« On a confondu partout l'usage de la chose avec son abus, l'état de pamphlétaire avec celui d'écrivain politique, de raisonneur avec celui de conteur pur et simple de faits simples et corrects. L'opinion publique est le plus puissant des moyens, un moyen qui,, comme la religion, pénètre dans les recoins les plu» cachés, et où les mesures administratives perdent leur influence ; mépriser l'opinion publique est aussi dangereux que mépriser les principes moraux ; si ces
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derniers peuvent renaître même là où on aurait voulu les étouffer, il n'en est pas ainsi de Topinion; elle demande un culte particulier, une suite et une persévérance soutenues. La postérité croira à peine que nous ayions gardé le silence comme une arme efficace à opposdr aux clameurs de la partie adverse, et cela dans le siècle des mots I
« Qui pourrait trouver à redire que nous ne souffrions point qu'on pourrisse le public de mensonges sur notre compte ? Il n'y a pas une des susdites feuilles qui ne dise, sous la rubrique de Vienne, que nous sommes en pleine négociation sur des objets importants, ou qui ne publie des mensonges sur des faits et des individus. Ce n'est pas le public qui peut démêler si une nouvelle est vraie ou fausse. Une nouvelle fausse a l'air d'être vraie s'il ne se trouve personne pour la démentir, et je place Napoléon à la tête du public crédule. Il y a une grande différence entre ce qu'il conçoit et ce qu'on lui insinue ; on ne le ferait que très difficilement changer sur ce qu'il veut, mais on peut surprendre sa crédulité.
« Je supplie Votre Excellence de vouer à cet objet une attention particulière. Rien de plus facile que d'éviter toute forme officielle dans ces publications, qui n'ont de mérite qu'autant qu'elles ne portent pas cette empreinte.
« Je lui parle d'un lieu où plus qu'autre part je puis apprécier le succès des soins que prend le gouvernement afin d'influencer le public dans son sens.
« Les gazettes valent à Napoléon une armée de trois cent mille hommes, qui ne surveillerait pas
mieux l'intérieur et effrayerait moinsPextérieur qu'une <lemi-douzaine de folliculaires à ses gages, b
Metternich se montre dajis ce rapport un digne •émule de Napoléon journaliste. Avec quelle justesse de vues, avec quelle finesse d'esprit, il parle de l'opinion publique, cette nouvelle venue dans l'histoire, <lont Napoléon était si préoccupé, et qu'il redoutait tout en ayant l'air de la mépriser I
Inutile de dire qu'il ne fut pas écouté ; il eut contre lui la diplomatie autrichienne, prude et routinière ; on ne lui répondit même pas.
Metternich, quand il fut nommé ambassadeur à Paris, en 1806, ne tarda pas à entrer dans l'intimité de la cour. C'était un grand seigneur, insinuant, parfait courtisan, galant avec les dames et admirateur avoué de Napoléon. Aussi lui faisait-on partout bon accueil.
Napoléon lui-même le recherchait et se plaisait à sa conversation.
Un jour, — c'est Metternich lui-même qui nous le raconte dans ses Mémoires posthumes, — ils s'entretenaient tous les deux de l'indiscrétion des journaux.
C'était à propos d'une nouvelle, d'ailleurs fausse, qu'avaient publiée les gazettes de Paris sur le départ de l'ambassadeur.
« Je vous prie, lui dit Napoléon, d'être convaincu que je serais personnellement très fâché de votre départ, mais ces diables de journalistes forment un État dans l'État. »
Metternich, souriant, en convint et observa qu'il était difficile de maintenir Tordre et la discipline avec de telles gens.
a Oh 1 oui, répliqua Napoléon, ils essaient souvent de me donner la loi à moi-même. »