‹ Napoléon journalisteChapitre 3 sur 50 · NAPOLÉON ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

NAPOLÉON ÉCRIVAIN

Avant d'aborder Napoléon journaliste, il n'est pas hors de propos d'établir qu'il fut un grand écrivain, un maître dans l'art d'exprimer sa pensée, sans quoi il n'eût point été un vrai journaliste.

Les contemporains ne paraissent pas s'en être clairement rendu compte. Éblouis par ses succès militaires, assourdis par le bruit de ses batailles, ils ont laissé à la postérité le soin de rendre justice à son génie littéraire.

Aujourd'hui, il n'est pas un lettré qui ne reconnaisse <iue, chez Napoléon, la parole est aussi admirable •que l'action.

A mesure que se dérouleront les siècles, et que «'accumuleront les annales de l'humanité, les prodiges des champs de bataille ne formeront plus dans l'histoire que des points lumineux et lointains, tels que le sont devenues les victoires d'Alexandre, d'Annibal et de César. Leurs effets ayant disparu depuis longtemps, elles ont perdu un peu de leur éclat, comme les planètes refroidies qui errent dans l'espace.

Déjà, à l'heure même où nous écrivons, les fameuses

J^APbLÉON JOURNALISTE

campagnes du Consulat et de F Empire s'éclipsent devant les formidables rencontres de la Marne, de l'Aisne, de TYser, de la Vistule et de Verdun.

Rivoli, Marengo, Austerlitz, léna commencent à pâlir dans le recul des temps. Les grognards de la légende sont dépassés de cent coudées par nos poilus»

Et qu'étaient-ce que les retranchements de Torres- Vedras auprès des tranchées qui se font face sur un front de plusieurs centaines de kilomètres ?

Il faut donc convenir que les victoires de Napoléon passent au second plan et ne seront plus désormais qu'un sujet d'études pour les historiens et les critiques militaires.

Bien au contraire, certains mots de Napoléon, certaines phrases, certaines pages, certaines conversations, certaines correspondances demeureront aussi longtemps que vivra la langue française.

Car il est vrai de dire que les Commentaires écrits par les Césars contribuent à leur immortalité autant que leurs conquêtes ; ils la prolongent à travers les siècles, et, souvent, la beauté de la forme rallie à leur mémoire ceux-là même qui maudissent leurs actions.

Moins de dix ans après la mort de Napoléon, son génie d'écrivain fut proclamé pour la première fois par celui qui devait être le plus illustre de ses historiens, par Thiers, alors simple journaliste.

Ce fut l'objet d'un article paru sous sa signature dans le National du 24 juin 1830.

« On ne connaît, dit-il, qu'une partie de Napoléon quand on ne connaît que ses actions. Napoléon écri-

vain est aussi grand que Napoléon homme d'État ou capitaine. Le jour où il remporta sa première victoire, il écrivit Tune de ses plus belles pages : c'est la proclamation qu'il adressa à ses soldats, lorsque, vainqueur des Piémontais à Montenotte, il se jeta sur ritalie à la suite des Autrichiens. Il fut grand capitaine et grand écrivain au même instant, par l'effet des mêmes facultés.

a C'est l'intelligence supérieure qui sert à agir grandement et à écrire grandement. Aussi le génie qui a écrit les Commentaires de César, certaines parties des œuvres de Frédéric, les Mémoires de Napoléon est le même qui a servi à remporter les batailles de Pharsale, de Leuthen et d'Austerlitz.

« Agir ou écrire à un certain degré, c'est bien comprendre. Aussi il n'est pas un grand homme d'action qui n'ait été un grand écrivain.

a II y a dans le grand homme d'action la principale chose qui fait grandement écrire, la pensée; et il y a aussi ce qui fait écrire avec sublimité, l'âme. Elle jaillit dans ses paroles comme dans ses actions.

« Égal, peut-être même supérieur par la pensée aux plus grands hommes. Napoléon avait plus qu'eux tous l'âme passionnée ; c'est là ce qui l'a porté sur un arc du globe si étendu, du mont Thabor au Borysthène en passant par Madrid, Paris, Vienne, Berlin et Moscou. C'est cette ardeur qui l'a fait écrivain si éloquent, si passionné, en même temps qu'il était écrivain si profond.

« Nous connaissons dans le Moniteur de 1800 à 1803 des articles écrits par lui-même pour répondre aux

attaques des journaux étrangers, qui sont des chefs-; d' œuvre de raison, d'éloquence et de style.

<c Une qualité est surtout remarquable dans les Mémoires de Napoléon, c'est le style. Il est moins brillant que lorsque Napoléon descendait en Italie, écrivait au pied des Pyramides ou des bords du Jourdain; mais il est plus serré, plus concis, plus correct surtout.

« Chose étrange, qu'auront peine à croire ceux qui n'ont pas lu les Mémoires de Napoléon, ce style est, sous le rapport du métier, l'un des plus parfaits qui existent. Bon goût, simplicité, pureté, correction, propriété de langage, s'y trouvent au plus haut degré. Sa phrase est construite avec un soin extraordinaire. Il y a ce souci de la forme et de la belle forme, qui dénote l'homme qui aime l'art pour lui-même et qui s'en inquiète. On sait qu'il parlait belles-lettres ave« une sûreté de goût remarquable ; mais nous n'aurions jamais imaginé, si nous ne l'avions lu, qu'il écrivit avec cette profonde habileté.

« Son style est le modèle du style savant, réfléchi, éminemment propre à notre âge. Nous ne pouvons plus revoir cette grandeur tout à la fois sublime et naïve qui appartenait à Bossuet et à Pascal, et qui appartenait autant à leur siècle qu'à eux ; nous ne pouvons plus même avoir cette finesse, cette grâce, ce naturel exquis de Voltaire. Les temps sont passés ; mais un style simple, vrai, calculé, un style savant, travaillé, voilà ce qu'il nous est permis de produire» C'est encore un beau lot, quand avec cela on a d'importantes vérités à dire. Le style de Laplace dans VExposition du système du monde^ celui de Napo-

léon dans ses Mémoires^ voilà les modèles du langage simple et réfléchi propre à notre âge.

« Ce que nous allons dire paraîtra étrange à ceux qui ne connaissent pas les volumes écrits à Sainte- Hélène. Napoléon est le plus grand homme de son siècle, on en convient, mais il en est aussi le plus grand

écrivain.

« A. Thiers. »

Plus tard, en pleine maturité, Thistorien du Consulat et de FEmpire confirmait le jugement prononcé au temps de sa jeunesse enthousiaste :

« Le siècle avait un écrivain immortel, immortel comme César; c'était le souverain lui-même, grand écrivain parce qu'il était grand esprit ; orateur inspiré dans ses proclamations, chantre de ses propres exploits dans ses bulletins, démonstrateur puissant dans une multitude de notes émanées de lui, d'articles insérés au Moniteur^ de lettres écrites à ses agents qui sans doute paraîtront un jour et qui surprendront le monde autant que l'ont surpris ses actions.

a Coloré quand il peignait, clair, précis, véhément, impérieux quand il démontrait, il était toujours simple comme le comportait le rôle sérieux qu'il tenait de la Providence, mais quelquefois un peu déclamateur par un reste d'habitude particulière à tous les enfants de la Révolution française. Singulière destinée de cet homme prodigieux d'être le plus grand écrivain de son temps, tandis qu'il en était le plus grand capitaine, le plus grand législateur, le plus grand administrateur. »

Un des collaborateurs de Thiers au National^ Armand Carrel, journaliste de premier rang, estimait aussi que Napoléon n'était pas moins grand comme écrivain que comme homme d'action. Voici ce qu'il dit:

a Les Commentaires de César ont rencontré, au bout de deux mille ans, un homme dont la vie avait été encore plus active, la destinée encore plus extraordinaire que celle de César et à qui il était permis, non pas d'étendre et d'orner César, mais de le réduire et d'être encore plus dramatique, plus instructif et plus clair que lui-même en l'abrégeant.

« Bien écrire, savoir raconter vivement, clairement, logiquement ce qu'on a fait avec vigueur, méthode, raison et génie, cela paraissait si naturel à Napoléon qu'il ne s'est pas inquiété un instant de la comparaison qu'on poiurait être tenté de faire de son style à celui de César.

« Toutes les pensées de Napoléon sont le fruit de l'expérience sans égale qu'il acquit pendant vingt ans, en faisant les affaires de la France dans le Conseil et sur les champs de bataille. Tout ce qu'a laissé après elle cette grande intelligence est une propriété nationale. Il en coûte cher à une nation pour former un écrivain tel que César ou Napoléon ; mais quand, au prix du sang et des larmes des générations, le gouvernement, la guerre et les affaires ont développé ces demi-dieux parmi les hommes, rien de ce qu'ils ont dit ou pensé ne doit être perdu pour la postérité.

« Armand Carrel. »

Ces jugements de rhistorien et du journaliste ont été confirmés par les critiques les plus éminents, par les connaisseurs les plus accrédités.

Celui qu'on a surnommé « le Prince des critiques ]», Sainte-Beuve, le plus fin des experts littéraires et aussi le plus exigeant de tous, n'a pas hésité à comparer Napoléon écrivain à Pascal lui-même.

a C'est, dit-il, l'écrivain moderne duquel se rapproche le plus, pour la trempe, la pensée de Napoléon, quand celui-ci est tout entier lui-même.

ff Le propre des conversations de Napoléon comme de celles de Pascal, était de se graver, bon gré mal gré, dans les esprits qui Técoutaient, de nous arriver reconnaissables même à travers les témoins les plus ordinaires, et l'on est tout surpris, quand on les retrouve rapportées quelque part, de l'éclat soudain qu'elles jettent sur les pages insignifiantes d'à côté.

a Napoléon est simple et nu. Son style militaire offre un digne pendant aux styles les plus parfaits de l'antiquité en ce genre, à Xénophon et à César.

« En général, la volonté se marque dans son style. Pascal, dans les immortelles Pensées, qu'on a trouvées chez lui, à l'état de notes, et qu'il écrivait sous cette forme pour lui seul, rappelle souvent, par la binisquerie même, par cet accent despotique, le caractère des dictées et des lettres de Napoléon. Leur parole, à tous deux, est gravée à la pointe du compas, et certes, l'imagination non plus n'y fait pas défaut.

« Du vivant de Napoléon, l'action couvrait tout ; on ne se doutait pas qu'il y aurait là, plus tard, matière à admirer la parole même. Aujourd'hui que l'ac-

tien est plus éloignée et que la parole reste, celle-ci se montre avec ses qualités propres et en même temps le souvenir de l'action y projette un reflet et comme un rayon.

<x Napoléon, quand il écrit, est la simplicité même. C'est plaisir de voir celui qui a été le sujet de tant de phrases en faire si peu. »

Un autre juge, qui fait autorité dans la critique littéraire, excellent écrivain lui-même, Villemain, exprime la même opinion que Sainte-Beuve.

Il dit :

« C'est Napoléon lui-même qu'il faut lire, qu'il faut entendre.

« C'est lui seul qui, dans les tristesses de sa relégation du monde, dans le travail de ses dictées sur les mêmes sujets, a élevé le plus durable monument à sa mémoire et doublé son immortalité de monarque et de guerrier par ses tableaux de grand peintre et de penseur profond.

« D'un esprit plus vaste et moins sage que Frédéric, Napoléon n'aura pas, comme lui, gardé ses conquêtes et affermi sur la paix un État créé par la guerre. Il aura passé, comme son gigantesque empire, il n'aura rien fondé qu'un souvenir immortel. Mais sa gloire, mçins intacte, moins égale, sera bien plus grande en étendue et en duré^ sans doute. Il parlera lui-même à la dernière postérité.

« A part tout ce qu'on peut rassembler et décrire des incidents de son élévation et de son règne, le travail de sa captivité, cette histoire dictée près de

AYANT BRUMAIRK il

son tombeau et laissée incomplète par sa mort, ne cessera pas d'être lue, comme un des monuments du génie français, et les bas-reliefs qu'il a gravés lui-même de la campagne d'Italie, de l'expédition d'Egypte, de la prise de pouvoir au 18 Brumaire, de la journée de Marengo, et d'une partie des guerres d'Allemagne, expliqueront à jamais, et directement par l'empreinte de l'historien, la domination du héros et le long éblouissement des hommes. »

Et Villemain dit autre part :

a Napoléon, qui n'aimait pas Tacite par instinct de despote, s'en approche quelquefois pour la majesté du style historique. »

Après Villemain, Balzac.

Il avait lu, la plume à la main, les Mémoires de Napoléon, les dictées de Sainte- Hélène, le premier recueil de la Correspondance; émerveillé, il avait résolu d'en extraire les principaux passages, ce qu'il appelait les Maximes et Pensées de Napoléon.

« C'eût été, dit-il, le plus beau livre du monde.

« Aux yeux des masses, ce livre sera comme une apparition. L'âme de l'Empereur passera devant elles. Mais, pour quelques esprits choisis, il sera son histoire sous une forme algébrique. On y verra l'homme abstrait, l'idée au lieu du fait. Cette œuvre sera à Napoléon ce que VÉçangile est à Jésus-Christ. »

Plus tard, un écrivain qui fut un éminent professeur de littérature. Désiré Nisard, apporte un témoi-

gnage identique à ceux de Thiers, Carrel, Villemain et Sainte-Beuve :

« Je n'apprendrai rien à personne en disant que, dans ces belles dépêches de la campagne d'Italie, le général Bonaparte est déjà un grand écrivain. C'est d'ailleiurs un trait commun à tous les grands capitaines. Il y a d'autres styles excellents. Il n'y en a pas de meilleur que celui des gens qui font de grandes choses et qui écrivent ce qu'ils font. Dans le style des lettrés, la pensée s'exprime par plus de nuances, et l'art en écarte les fautes. Dans le style des grands capitaines, c'est l'action qui s'exprime elle-même par de grands traits, et les négligences même de l'écrivain ajoutent au crédit du narrateur. Je ne sais pas de meilleurs maîtres de l'art d'écrire que ces hommes qui ont écrit sans art, ou qui, très versés, comme César, dans toutes les adresses du langage, en ont fait consister la perfection à s'en passer.

« Les dépêches de Bonaparte ne sont pas plus ornées que les Mémoires de César. Sur un point, elles sont plus nues encore, c'est dans la description.

« Cependant, pour les descriptions, il en fera quelque jour dans les tristes loisirs de Sainte- Hélène, et il y surpassera César.

a Quant aux esprits qui sont touchés de la beauté du langage, ils y rencontrent à chaque instant quelque mot de génie, dans une langue grande comme la fortune que le Premier Consul faisait à la France.

« Sans être expert en finances, on peut apprécier les lettres où le Premier Consul enseigne à ses

ministres les principes de la matière, dans un langage qui est demeuré comme la langue classique des. finances.

« NlSARD. »

L'un des historiens les plus éminents du dix-neuvième siècle, Sorel, a dit du style de Napoléon :

« Le style est formé : laconique, tout en relief, relevé de grandes images qui se colorent devant les yeux, se gravent dans les mémoires, frappent les imaginationspopulaires parce qu'elles sont vraies, et enchantent les. esprits cultivés parce qu'elles renouvellent l'antiquité classique dont ils sont nourris. Ses phrases sont desinscriptions toutes prêtes pour les stèles, ses métaphores entrent dans le langage. On avait eu, au temps de la Gironde, la déformation ampoulée; au temps de Robespierre, le pastiche sophistiqué, souvent la parodie de l'éloquence antique : ici, c'est Rome même qui ressuscite et qui parle.

a Sorel. »

Le plus grand des poètes modernes, le nom le plus illustre du siècle, après celui de Napoléon, a remarqué,, lui aussi, comme Sainte-Beuve, l'analogie du style de Napoléon avec celui de Pascal ; il trace, quelque part dans les Misérables^ un portrait de Napoléon, où il dit:

a II faisait des codes comme Justinien, il dictait comme César. Sa causerie mêlait l'éclair de Pascal

au coup de foudre de Tacite ; il faisait l'histoire et il récrivait. Ses bulletins sont des Iliades.

« Victor Hugo. »

Un historien de valeur secondaire, mais dont le témoignage acquiert quelque prix du fait qu'il émane d'un détracteur, Lanfrey, a dit au sujet du talent d'écrivain de Napoléon :

a Napoléon ne se perfectionna que très tard dans l'étude de la langue française dont il ne connut même jamais très bien quelques-uns des éléments les plus essentiels, bien qu'il l'ait, plus d'une fois, maniée en écrivain supérieur. »

Et, cependant, parmi les maîtres de la littérature, il y en a un qui a osé contester à Napoléon la qualité de grand écrivain.

On le devine ; cet esprit difficultueux, c'est l'homme qui, avec un orgueil voisin du ridicule, s'est posé devant la postérité en émule et presque en rival de Napoléon : c'est Chateaubriand.

« Je m'y connais, a-t-il dit dans ses Mémoires, je n'ai trouvé que dans un méchant autographe laissé à rUe d'Elbe, des pensées qui ressemblent à la nature du grand insulaire. »

Et il cite ces pensées, au nombre de quatre :

(( Mon cœur se refuse aux joies communes comme à la douleur ordinaire. »

« Ne m'étant pas donné la vie, je ne me Tôterai pas non plus, tant qu^elle voudra bien de moi. »

« Mon mauvais génie m'apparut et m'annonça ma fin, que j'ai trouvée à Leipzig. »

« J'ai conjuré le terrible esprit de nouveauté qui parcourait le monde. »

Chateaubriand ajoute :

« Quant aux nombreux volumes publiés sous le titre de Mémoires de Sainte-Hélène, Napoléon dans Vexil, etc., etc., ces documents recueillis de la bouche de Bonaparte ou dictés par lui à différentes personnes, ont quelques beaux passages sur les actions de guerre, quelques appréciations remarquables de certains hommes, mais, en définitive. Napoléon n'est occupé qu'à faire son apologie, etc. »

Il est vrai que Chateaubriand conclut magnifiquement :

« Qu'importe après tout que sa parole fût fautive ! Il donnait le mot d'ordre à l'univers. Ses bulletins ont l'éloquence de la victoire ! »

Et maintenant, pourquoi ne demanderions-nous pas à Napoléon lui-même s'il pensait avoir quelquesunes des qualités de l'écrivain? Assiurément, personne n'est juge en sa propre cause, mais on accordera bien que Thomme de génie doit avoir conscience de sa valeur et qu'il est capable de discerner en luimême les dons qu'il a reçus de la nature.

A Sainte-Hélène, Napoléon parlait de soi comme d'un mort, souvent avec sincérité, parfois avec une légitime coquetterie. Il eut un jour l'occasion de parler de son talent d'écrivain. C'était au coiu's d'une discussion avec Montholon ; l'un et l'autre ne s'entendaient pas sur la valeur d'un mot.

Napoléon s'emporta, disant à Montholon qu'il modifiait tellement ses dictées qu'il ne s'y reconnaissait plus; il se plaignait qu'il gâtât complètement son style, que tout le monde s'accordait à trouver original.

— Mais, Sire, lui dit Montholon, où pouvons-nous trouver votre style? Oserai-je vous demander ce que vous avez écrit, pour que nous en jugions?

Napoléon répliqua vivement :

•— Voyez mes proclamations et mes articles dans le Moniteur!

Napoléon se réclamant de sa qualité de journaliste, cela ne justifie-t-il pas, sans compter les autres témoignages, le titre que nous lui avons donné en tête de ce livre?

Il avait, comme tout écrivain, son amour-propre professionnel, il ne supportait pas qu'on vînt dire qu'il écrivait mal :

« Empêchez qu'on ne mette dans les journaux de Paris ce que M. Lebrun fait imprimer à Gènes, entre autres des lettres supposées de moi, dans lesquelles on me fait parler comme un savetier. »

Dernier témoignage.

En 1816, à Sainte-Hélène, Napoléon reçut une

caisse de livres dans laquelle devait se trouver la collection du Moniteur qu'il avait tant désirée.

Il prit lui-même le ciseau et le marteau, ouvrit la caisse, s'empara de la collection, et n'en quitta plus la lecture jusqu'à la fin du jour.

Le journaliste y relisait ses propres articles.

Il en paraissait ému de plaisir et d'orgueil :

« Et ils ont osé dire, s'écria-t-il, que je ne savais pas écrire ! »

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