‹ Napoléon journalisteChapitre 4 sur 50 · FUT NAPOLÉON · texte numérisé non relu

FUT NAPOLÉON

Il y a deux sortes de journalistes.

Les uns, comme les Bertin pour les Débats, Villemessant pour le Figaro, Millaud pour le Petit Journal, Bennett pour le Herald, fondent un journal, lui impriment un cachet politique ou littéraire, choisissent les collaborateurs, inspirent la rédaction, mais ils n'écrivent pas.

Les autres, comme Armand Carrel, Girardin, Veuillot, Rochefort, tout en dirigeant leur journal, écrivent des articles et commentent à leur façon les événements que leur présente au jour le jour Tactualité.

Napoléon journaliste appartient à ces deux catégories.

Il a réellement fondé et dirigé plusieurs journaux :

Deux en Italie :

La France vue de Varmée d^ Italie, journal de politique, d'administration et de littérature française et étrangère.

Et :

Le Courrier de Varmée d^ Italie.

Plus tard, pendant l'expédition d'Egypte, il fonda un troisième journal, sous ce titre :

Le Courrier dC Egypte.

Ces trois journaux, Bonaparte les fonda avec ses moyens personnels, les entretint, les dirigea d'une manière effective, leur inspira ses idées, leur confia même quelques-uns de ses desseins d'avenir, à tel point que, pour connaître à fond par quels moyens s'opéra son avènement au pouvoir, il faudrait avoir lu ces journaux, révélation première de son génie politique. Le dominateur futur de la France et de l'Europe s'y révèle fréquemment, et comme par échappées.

Non seulement Napoléon fut, en Italie et en Egypte, fondateur et directeur de journaux ; il fut encore, et pendant toute sa carrière de général, de consxil et d'empereur, à intervalles inégaux, un véritable écrivain-journaliste, un rédacteur d'articles. Général en chef de l'armée d'Italie, il écrivit des articles de polémique ; on les lira dans ce livre. 11 prit plusieurs fois la plume pour répondre aux insultes que lui prodiguaient les royalistes, les Clichiens. Premier Consxil", il fit du Moniteur son confident, son porte-Voix, pour parler directement à la France, à l'Europe et surtout à l'Angleterre.

Thiers a pu dire en toute vérité :

« Nous connaissons dans le Moniteur de 1800 à 1803 des articles écrits par Bonaparte lui-même pour répondre aux attaques des journaux étrangers, qui sont des chefs-d'œuvre de raison, d'éloquence et de style. »

Devenu empereur, le temps lui manquant, il collabora moins directement et moins souvent au Moniteur j mais il l'inspira toujours, il dicta fréquemment des notes, il surveilla constamment la composition des numéros, la mise en page et, parfois, jusqu'au choix des rubriques.

Enfin, dans toute sa carrière, depuis la campagne d'Italie jusqu'aux Cent-Jours, il ne cessa de s'occuper de la presse, des journalistes, des polémistes ; il les poursuivit de sa curiosité attentive et hostile jusqu'à Londres où les émigrés l'invectivaient odieusement, lui, sa femme et sa famille ; il alla jusqu'à faire un procès de presse au plus vil d'entre eux, à un certain Peltier, rédacteur de V Ambigu.

C'est lui qui donnait personnellement le mot d'ordre aux rarea journaux français qu'il laissa vivre au lendemain de Brumaire. C'est dans les rangs de la presse qu'il prit quelques-uns de ses meilleurs collaborateurs, Maret, Rœderer, Regnault Saint- Jean- d'An-

gély.

Il eut des querelles de presse. C'est pour un article de journal qu'il se brouilla avec Chateaubriand.

Le Journal des Débats était son cauchemar. Il en est perpétuellement question dans la Correspondance^ et avec quelle aigreur 1 Les Bertin lui donnaient presque autant de soucis que Pitt ou Metternich.

Enfin, sa Correspondance, cette immense et magnifique collection où éclate son génie, comprend des centaines de lettres relatives aux journaux et aux journalistes, car, tout en paraissant les mépriser, il les guettait et les craignait. Ce conquérant brutal mettait au-dessus de tout l'opinion des gens d'esprit

et il se désespérait de ne pouvoir les rallier ; moins heureux en cela que Frédéric II, qui, ayant lui aussi grand souci de l'opinion, sut capter tout au moins celle des philosophes et des gens de lettres, la seule qui comptât alors en Europe.

Napoléon a pu dire parfois, en manière de boutade, qu'il méprisait l'opinion, « cette maltresse d'erreur, cette fourbe », comme l'appelle Pascal.

Mais, en réalité, il s'en inquiétait, il la recherchait, il la courtisait, il souffrait de ne pouvoir la conquérir tout entière, car il savait trop bien, comme l'a dit aussi Pascal, « qu'elle dispense la réputation, qu'elle donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands, qu'elle dispose de tout, qu'elle fait la justice et le bonheur, ce qui est le tout du monde. »

N'a-t-il pas dit lui-même, lui le symbole de la force, l'homme de la conquête :

« II ne faut laisser à l'ennemi aucun avantage, même d'opinion. »

C'est pourquoi, en même temps qu'il poursuivait de son épée les ennemis de la France, il maniait contre eux, avec non moins de vigueur, sa plume de journaliste.

Il comprit le premier que, depuis l'avènement de la presse, il est nécessaire d'introduire dans la guerre et dans le gouvernement ce qu'on pourrait appeler la manœuvre morale, destinée à agir sur l'esprit des soldats et sur celui des peuples. Elle doit servir aussi à intimider l'ennemi, à le tromper, à lui susciter des

inimitiés, à lui tendre des pièges. Sur ce terrain, comme sur celui de la guerre, il se montra un stratégiste de premier ordre; il fut un journaliste incomparable comme il fut un capitaine prodigieux.

C'est dans ce but qu'il créa le Moniteur; c'est pour cela que, partout où il allait, il faisait manœuvrer ses journaux dans le même sens que ses bataillons ; pour cela que, sans trêve, d'un bout à l'autre de sa carrière, il s'occupe de la presse et des journalistes autant que de politique et de guerre.

A tous ces titres, dont ce livre apportera la justification. Napoléon ne mérite-t-il pas l'épithète de journaliste?

Nous ne connaissons dans l'histoire qu'un homme d'État qui ait pratiqué, avant Napoléon, l'art d'utiliser la publicité au profit de ses idées. Et encore ne put-il le faire que d'une manière extrêmement restreinte, en raison de l'état rudimentaire de la presse à son époque.

C'est Richelieu.

Il aimait à prévenir l'opinion en disant ce qu'il comptait faire. Il écrivit lui-même, au dire de Victor Diu^uy, beaucoup de manifestes, d'exposés de sa conduite, même de ce que nous appelons aujourd'hui des articles, et il les faisait insérer dans le Mercure de France^ le plus ancien des journaux, l'ancêtre de la Gazette de France^ qui compte aujourd'hui près de trois siècles.

Après Richelieu, après Napoléon, un homme d'État se montra également supérieur dans l'art de manier la presse : ce fut Bismarck.

Page 1