JOURNALISTE ET PAMPHLÉTAIRE
Le journalisme français, comme Bonaparte luimême, est un enfant de la Révolution. Il est issu directement de 89.
Depuis cette année jusqu'à 1800, de l'Assemblée nationale au 18 Brumaire, la presse fut reine et souveraine maltresse.
Ce fut un débordement de journaux et de pamphlets, immense, varié, assourdissant, unique dans l'histoire des peuples. Toutes les causes eurent leur organe, pour l'attaque comme pour la défense. Il y avait plus de deux mille gazettes dans toute la France ; et toutes étaient lues, dévorées ; jamais la France ne lut avec tant d'avidité. Les événementJs inouïs qui se succédaient si rapidement frappaient les imaginations et provoquaient une curiosité intense. C'est à peine si le torrent des publications parvenait à satisfaire cette soif de nouvelles et de discussions.
Ce débordement fabuleux de la presse, ces milliers de clameurs ne purent manquer de frapper l'esprit du jeune Bonaparte ; elles durent avoir un écho dans ce puissant cerveau qui déjà observait tout, retenait tout.
Malgré la réserve que lui imposait sa situation mili-
taire, il prit part, dès rorigine, à ce formidable concert de publications. Il a, lui aussi, son mot à dire, pareillement à tous les autres, en attendant qu'il le dise tout seul.
En 89, Bonaparte a vingt ans. Il est sous-lieutenant d'artillerie, sans le sou, sans relations, sans notoriété, seul avec ses livres, ses seuls amis. Voilà déjà près de quatre ans qu'il est sorti des écoles. Il a tenu garnison à Valence et à Auxonne ; c'est à Auxonne qu'il voit éclore la Révolution. Il est déjà im homme fait. Des études solitaires et acharnées, des soucis de famille, des intrigues, des luttes politiques en Corse, lui ont donné une maturité précoce à laquelle vient s'ajouter, à son insu, le mystérieux génie qu'il a reçu de la nature.
Il est passionné pour la politique. Il disait en 91 :
a II y a bien longtemps que je me suis occupé par goût des affaires publiques. »
Il a, pour le moment, deux passions dominantes, Jean- Jacques Rousseau et la Corse.
Dès le lendemain de la Révolution, il affiche un ardent républicanisme ; dans son petit coin de garnison, il tient haut le drapeau révolutionnaire. Quand viendra la Convention, il sera conventionnel, jacobin, presque terroriste. Il admirera Robespierre. Le destin, qui en fera un César, aurait tout aussi bien pu en faire un Catilina, car, disait-il, les révolutions sont un bon temps pour les militaires.
Il dit plus tard à Metternich :
a Jeune, j'ai été révolutionnaire par ignorance et par ambition. »
Tous les militaires, à cette époque, faisaient de la politique par ambition.
Murât, futur roi, alors capitaine de cavalerie, se faisait appeler Marat.
Mais comment se faire entendre au milieu de ces milliers de voix assourdissantes qui hurlent par le journal et le pamphlet?
La tâche est plus difficile pour lui que pour tout autre, car le français n'est point sa langue maternelle. Il ne Ta guère parlé que depuis l'âge de dix ans. C'est une première et grosse difficulté à vaincre.
Il a donc fallu qu'il s'initiât lentement, péniblement, à l'art d'écrire. Pour cela, il a lu tous les livres à sa portée ; il a pris des notes sur tous les sujets ; et il continuera ainsi à se documenter, jusqu'au jour où l'action l'appellera sur la scène du monde et ne lui laissera plus le temps d'étudier.
Déjà en 91, à vingt et un ans, il se sent en état de manier la langue française. N'ayant point de journal à sa disposition, il écrit un pamphlet. C'est la mode du jour. Le pamphlétaire est un journaliste ; il est de la même race. Ce premier essai de Bonaparte est la Lettre à BuUafuocOj du 23 janvier 1791. Déclamation, rhétorique, prosopopées, virulence de mots, boursouflure de style ; en un mot, c'est du mauvais Jean- Jacques Rousseau, car, ainsi que cela arrive ordinairement, on imite ses auteurs favoris par les mauvais côtés ; mais, tout de même, il y a là du tempérament ; c'est loin du commun et de la banalité.
Le lieutenant Bonaparte avait modestement commandé cent exemplaires seulement de cette brochure^ destinée à la Corse.
Passionné comme toujours pour tout ce qu'il faisait, il allait lui-même d'Auxonne à Dôle pour corriger les épreuves. A 4 heures du matin, accompagné de Louis, il partait à pied pour Dôle, corrigeait ses épreuves, déjeunait frugalement chez Joly l'imprimeur, et rentrait avant midi à sa garnison, ayant fait huit lieues à pied, nous raconte Stendhal.
En cette année 91 il est à Auxonne. 11 se signale dans cette modeste garnison par ses bruyantes adhésions au mouvement révolutionnaire. Il donnait l'impression d'un Jeune bavard, s'enfournant à tout propos dans des discussions interminables et voulant sans cesse tout réformer dans l'État. Il est le premier à l'arrivée de la diligence qui apporte les gazettes de Paris. Il les dévore et les commente fiévreusement.
« Le sang méridional, écrivait-il à cette époque, coule dans mes veines avec la rapidité du Rhône. »
Aussi, ne pouvant maîtriser le torrent de ses pensées, il griffonne plutôt qu'il n'écrit; déjà son écriture est presque illisible.
Il veut, comme tout le monde, refaire la société.
L'année suivante, en 92, il écrit son Discours sur le bonheur, destiné à l'Académie de Lyon. Ce lieutenant réformateur et philosophe a vingt-deux ans ; le discours qu'il vient de composer, au milieu d'études acharnées, est déjà bien supérieur, au point de vue de la forme, à son premier pamphlet. C'est rempli d'idées neuves et originales ; le style est plus correct ; il y a même là quelques maîtresses pages qui feraient
bonne figure dans le glorieux recueil des écrits de Napoléon.
On sent qu'il commence à se libérer des idéalistes^ de Rousseau et de Raynal. Son génie littéraire prend une tournure réaliste ; il ne se préoccupe que du fait» Aussi le style va-t-il se modifier ; il acquiert de la précision ; il se dépouille des superfluités ; il rejette la phraséologie qui affaiblit et amollit l'idée. Son tempérament personnel prend enfin le dessus ; il se dégage définitivement de Tinfluence philosophique du siècle. Déjà, il trouve le mot propre à la chose, et il l'invente là où l'usage de la langue ne l'a point créé. Dans ses conceptions, tout est clair et précis.
Cette évolution est à peine sensible dans le Discours sur le bonheur qui est de 92 ; mais elle se termine soudain en 93, à vingt-quatre ans, sans transition, comme par un jet soudain, par une éruption irrésistible de son vrai génie.
Cette première étincelle jaillit dans un court pamphlet : le Souper de Beaucaire.
Là se place la manifestation imprévue, la révélation de son génie littéraire et de sa forme personnelle. C'est déjà la langue de Napoléon, de l'homme qui sera un grand écrivain, un brillant polémiste et un journaliste de premier ordre.
Langage bref, concis, ferme ; un mot pour une idée ; dédain de l'adjectif et de l'adverbe, ces auxiliaires encombrants; tel un corps sans graisse, tout en muscles.
C'est déjà le style de ses lettres, de ses rapports, de ses proclamations, de ses bulletins, de ses mémoires.
En sorte que chez Bonaparte, en cette année 93,
récrivain se révèle juste au moment où Thomme de guerre va se produire devant l'histoire.
Le Souper de Beaucaire précède de quelques semaines à peine le siège de Toulon. La brochure est datée d'Avignon, le 29 juillet 93. Cinq mois plus tard, Bonaparte entre dans Toulon.
Cette petite brochure contribua à la fortune de Bonaparte. Elle était dans le goût des puissants du jour. Elle plut aux conventionnels, à Robespierre jeune en particulier ; leur protection lui procura un rapide avancement. On fit fête au jeune officier ; on l'autorisa à publier sa brochure aux frais du trésor public. Bonne aubaine pour le jeune pamphlétaire, tlont le gousset était mal garni.
On sait que le Souper de Beaucaire est le récit d'ime <;onversation qui se serait tenue entre un militaire et plusieurs négociants du pays, dans une auberge de Beaucaire. Bonaparte, promu capitaine depuis avril 92 «t commandant d'artillerie, faisait partie de l'expédition envoyée par la Convention, sous les ordres de -Carteaux, contre les fédéralistes marseillais qui s'étaient emparés d'Avignon.
Le militaire qui, dans le pamphlet, donne la réplique aux commerçants, est Bonaparte. On le reconnaît à son langage net, précis, impérieux.
Ce pamphlet est un manifeste en faveur de la Convention, écrit par un ardent patriote ; c'est un plaidoyer fort éloquent pour l'unité de la patrie, menacée par les fédéralistes. Il révèle un homme fort au courant des événements, capable d'en saisir la synthèse, doué des plus éminentes qualités de clarté, de netteté, 4e bon sens.
Nous y trouvons déjà quelques-unes de ces formules lapidaires, de ces sentences énergiques, frappées en relief, qui caractérisent la manière napoléonienne.
En voici quelques exemples :
« Il n'appartient qu'à de vieilles troupes de résister aux incertitudes d'im siège. »
a Le génie de la République était avec vous tandis qu'il vous abandonne aujourd'hui. »
« Le brave bataillon de la Côte-d'Or qui a vu cent fois la victoire le précéder dans les combats... »
a C'est \m axiome dans l'art militaire que celui qui reste dans ses retranchements est battu. »
« Vous allez compromettre l'élite de votre jeunesse accoutumée à tenir la balance commerciale de K Méditerranée et à vous enrichir par leur économie et leur spéculation, contre de vieux soldats cent fois teints de sang du furibond aristocrate ou du féroce Prussien. »
a Laissez les pays pauvres se battre jusqu'à la dernière extrémité ; l'habitant du Vivarais, des Cévennes, de la Corse, s'expose sans crainte à l'issue d'un combat : s'il le gagne, il a rempli son but ; s'il perd, il se trouve comme auparavant dans le cas de faire la paix et dans la même position. »
a Nous étions de bonne foi et vous aviez le renard sous les aisselles. »
« Le centre d'unité est la Convention. C'est le vrai souverain, surtout lorsque le peuple se trouve partagé. »
a La Montagne a-t-elle jamais parlé d'appeler les ennemis? Ne savez-vous pas que c'est un combat à
mort que celui des patriotes et des despotes de l'Europe ? »
« L'armée ira sous les murs de Perpignan faire danser la Carmagnole à l'Espagnol enorgueilli de quelques succès, et Marseille sera toujours le centre de gravité de la Liberté. »
Comme on le voit, ce jeune écrivain de vingtquatre ans a les sentiments exaltés du montagnard, du jacobin. C'est à peine si le sang français coule dans ses veines et cependant il trouve dans son patriotisme de fraîche date des accents comparables à ceux d'un Danton ou d'un Saint-Just.
Le capitaine Bonaparte était très fier de sa brochure, comme l'est un auteur de son premier livre. Sans doute, elle ne se vendit guère; mais cela ne pouvait gêner Bonaparte, puisqu'elle fut imprimée gratuitement par l'imprimeur de l'armée. Bonaparte fit alors comme les écrivains qui ne se vendent pas. Il distribua l'ouvrage à ses amis ; à défaut du public payant, c'est une bonne réclame.
Après avoir quitté Avignon, Bonaparte alla occuper un poste à l'armée devant Toulon.
Il y arrive le 12 septembre 93 ; son bagage personnel est mince, bagage de petit officier minable. Il apporte avec lui un gros ballot de papiers. Ce sont les invendus, ce que nous appelons aujourd'hui le « bouillon » de sa brochure.
Voyez se promener dans le camp, comme nous l'ont dépeint les contemporains, cet officier au teint hâve, aux traits tirés, à l'aspect fiévreux, dont un disait qu'il ressemble étonnamment à Marat. Il va trouver
Barras, qui commandait en qualité de commissaire aux armées, et il lui demande modestement la permission de distribuer sa brochure aux oflBiciers et même aux simples soldats de Tarmée républicaine.
Un gros ballot sous le bras, il fait lui-même sa distribution, disant à chacun :
a On peut voir si je suis patriote. Peut-on être assez fort en révolution ! Marat et Robespierre, voilà mes saints ! »
Le jeune officier ne parlait pas autrement que le militaire du Souper de Beaucaire. Il prêchait ardemment pour la Convention, pour la Révolution, pour l'exaltation républicaine. C'était alors le seul moyen de parvenir. Les frères de Bonaparte jouaient le même jeu. En ce moment-là même, Lucien tenait im rôle analogue à Saint-Maximin, dans le Var, sous le sobriquet de Marathon. Mais Lucien exagérait, comme font les comédiens de second ordre. Beaucoup plus révolutionnaire que Bonaparte, le futur prince de Canino poussait jusqu'à l'athéisme et au communisme.
Quelques années plus tard, devenu le premier consul, Bonaparte se vit présenter une facture de sa brochure par la veuve de l'imprimeur d'Avignon. Une seconde édition avait été tirée, paraît-il, et demeurée impayée. Bonaparte, riche alors, solda la facture et comme s'il avait voulu faire disparaître une erreur de jeunesse, il offrit à la veuve une somme importante pour retirer de la circulation tous les exemplaires que l'on pourrait trouver.
Il est, heureusement, très difficile de faire disparaître complètement les cadavres d'imprimés quand ils ont quelque valeur. Le Souper de Beaucaire fut sauvé. Il figure aujourd'hui, très Justement d'ailleurs et en bonne place, parmi les œuvres littéraires de Napoléon.