‹ Napoléon journalisteChapitre 41 sur 50 · FOUCHÉ · texte numérisé non relu

FOUCHÉ

Dès le début du Consulat, Fouché se trouvait tout désigné à Bonaparte. Mêmes idées sur la presse, même aversion, même haine, même mépris; chez Fouché, moins de hauteur, mais plus de cynisme

Ce roué de la Révolution était devenu, sans transition, le roué du gouvernement. Prenant toujours leparti du fort contre le faible, ne voyant la justice que dans le succès, il convenait et s'adaptait admirablement à Napoléon.

Fouché lui avait frayé le chemin et pris les devants* Étant ministre de la police, au temps de la campagne d'Egypte, il av^it déjà la réputation d'une forte poigne ; il avait, d'un coup, supprimé onze journaux^ saisi leurs presses, arrêté les rédacteurs, sans distinc* lion de royalistes ou de jacobins.

C'était donc un collaborateur tout indiqué pour le Premier Consul.

Il ne se contentait pas de détester la presse. Il cherchait à l'avilir. Il appelait cela « le régime de& antidotes ». Entendez qu'il se servait d'un journal contre un autre. Les payant tous les deux, il les lan*

çait l'un contre l'autre, pour les discréditer mutuellement. C'est ce qui arriva avec la Gazette de France et le Journal des hommes libres.

Ce dernier était la propriété personnelle de Fouché qui l'avait payé de ses propres deniers, car Fouché avait tenu à avoir lui aussi, comme Bonaparte, son journal particulier, son Moniteur. A la tête du Journal des hommes libres il avait placé un mouchard <ie la plus vile espèce, Méhée de la Touche. A la tête de la Gazette, il y avait Thurot, dont la moralité ne valait guère mieux. Méhée faisait le jacobin et Thurot le royaliste.

Ils s'aguichaient et s'invectivaient des deux bouts de l'opinion. Et ce spectacle amusait la galerie aux dépens des journalistes.

Il arriva un jour que Bonaparte, aigri contre les jacobins dont le langage déparait la bonne tenue du Paris consulaire, voulut supprimer le Journal des hommes libres. Grande colère de Fouché, de Fouché le seul homme qui osât parler librement à Napoléon, Je contredire et subir ses incartades avec un sangfroid imperturbable. Il alla aux Tuileries, s'écria qu'il répondait des jacobins, que la mesure était impolitique et qu'elle amènerait de funestes résultats. L'entrevue fut violente. Bonaparte et Fouché crièrent très haut, jurèrent aussi très fort : « on entendait, du dehors du cabinet, des foutre et des bougre, » a dit un téijdoin; bref, Fouché eut le dessus. L'interdit fut levé et le Journal des hommes libres reparut au bout de trois jours.

Fouché avait sur les autres ministres une supériorité par laquelle il s'imposait à l'esprit de Napoléon.

Il était son principal informateur. Le maître était obligé de voir par les yeux du ministre. ChaViue jour, en effet, Fouché écrivait au chef de TÉtat ce qu'il avait appris par la nuée d'espions qu'il entretenait dans toutes les classes de la société. Ces bulletins quotidiens sont le véritable journal de l'époque ; libre, celui-là, disant tout, ne reculant devant aucune indiscrétion, aucune délation, mais réservé à l'usage personnel et exclusif de Napoléon. Peu ou point de commentaires : uniquement des faits. Napoléon répétait constamment à ses ministres ou collaborateurs de tout rang : « Pas de phrases, des faits. »

De ces bulletins quotidiens, il existe, déposée aux Archives nationales, une collection de trois mille sept cents cahiers I Ils ont une valeur incomparable, car c'est là-dessus que se formait tous les matins l'opinion de Napoléon; et, chez cette nature impulsive, le chemin était court de l'opinion à l'action.

C'est à la plupart de ces bulletins que correspondent telles et telles lettres concernant les journaux dont nous avons parlé dans un précédent chapitre. Par ce système de délation quotidienne, Fouché attisait la haine et la défiance de son maître.

Frédéric Masson a bien raison quand il écrit :

« Fouché a les joiu*naux. Il fait l'opinion et il s'en rend compte. »

Il y a aussi de bonnes raisons poujr que Fouché ait les journaux. C'est qu'il les paye, sur son budget secret, alimenté par les jeux et les foujrnisseurs.

Ce fut même une des raisons de sa disgrâce définitive survenue en 1810.

Une exception fut faite pour les Débats. Napoléon comprit que c'était donner trop de force à Fouché que de lui céder complètement la direction de Tesprit public. Il mit hors de sa tutelle et loin de ses griffes le joujrnal des Bertin auquel il donna, pour plus de sûreté, à titre de censeur et de directeur, un des ennemis personnels de Fouché, Fiévée.

Fouché personnifiait dans le nouveau régime l'esprit et les intérêts de la Révolution que battait en brèche Fiévée.

Bien que le cabinet de l'Empereur cherchât à ravir les journaux au ministre de la police, celui-ci contribua pour la plus grande part au système de compression qui permit à Napoléon de dire, en pleine séance du Conseil d'État, le 11 avril 1809 :

« La presse est dans l'esclavage le plus absolu. »

Au contraire de Napoléon qui finit par admettre la liberté de la presse, — il est vrai qu'il était alors à Sainte- Hélène, — Fouché mourut dans l'impénitence finale. Quelques mois avant sa mort, le 3 août 1819, il écrivait au roi Jérôme cet aveu plaisant:

« J'avoue que je suis un grand coupable d'avoir entravé la liberté de la presse. Si vous avez sous la main un bon confesseur qui se sente le courage de m'absoudre de tous les péchés que j'ai commis à ce sujet pendant dix ans de ministère, faites-moi le plaisir de me l'envoyer. »

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