SAVARY
Celui-là est aussi un premier rôle ; comme Fouché, il mérite la vedette, mais nous n^entendons parler ici que du policier, car il convient de mettre à part, et fort au-dessus de Savary, l'homme d'État qu'était Fouché.
C'est en 1810, au mois d'août, que, à la suite d'une disgrâce retentissante, Fouché dut céder à Savary le ministère de la police générale.
Savary, militaire de profession, va donc avoir la presse. Il est juste de reconnaître tout de suite qu'il eut la main beaucoup moins lourde que Fouché. C'était une sorte de gendarme avec lequel il ne fallait certes point badiner; mais, par {moments, il avait de la jovialité, de la bonne humeur, et une certaine facilité de caractère. Les journalistes en furent surpris et enchantés, tant cette manière d'être contrastait avec la brutalité et le mépris hautain de son rude prédécesseur.
Tout d'abord, au lieu de les tenir à distance, comme Fouché, il les admit dans une sorte d'intimité.
Il organisa pour eux, à la Préfecture même, ce qu'on appelait alors les déjeuners à la fourchette de Savary, déjeuners très courus, car la chère était bonne et la liberté grande. C'était probablement le seul endroit de Paris où l'on parlât librement de l'Empereur, et le cas était d'autant plus piquant que cela se passait devant l'un des ministres les plus dévoués et les plus fanatiques du régime. Savary a pu dire que jamais,
peut-être, TEmpereur n'a entendu des vérités aussi fortes que celles qu'on exprimait à ces déjeuners; et il ajoute qu'aucun des convives n'eut jamais à en craindre les conséquences.
Bien entendu, Fouché ne se priva pas de plaisanter ces déjeuners où « se réunissaient habituellement, ditil, les publicistes à gages et les journalistes qui aspiraient à recevoir des directions et des gratifications. C'est là, ajoute Fouché, que Savary, excité par des traits d'esprit de commande et par les fumées d'un large déjeuner, leur intimait des ordres sur la tendance que chacun devait donner à la littérature de la semaine.
« La direction de cette partie morale du ministère de la police était confiée au poète Esménard, écrivain d'un vrai talent, mais si décrié, que j'avais cru devoir le tenir bride en main tout le temps que je l'avais mis en œuvre. Abusant bientôt de sa supériorité et de sa position, il mena le nouveau ministre en flattant ses passions et ses écarts. J'avais respecté le savoir et les lettres; mon successeur, feignant de s'ériger en protecteur des académies, les traita militairement, leur imposa ses propres candidats, et n'eut rien de plus pressé que d'avilir avec scandale les organes du savoir et de l'opinion.
« J'avais respecté la propriété des journaux : Savary l'envahit avec audace et en partagea les actions à ses familiers et à ses suppôts.
« C'est ainsi que, par la dégradation des journaux, il se priva d'un des principaux leviers de l'opinion. »
La pudeur de Fouché est quelque peu exagérée, mais il est bien certain que dans les dernières années de l'Empire, les journaux étaient tombés si bas dans l'opinion qu'on ne les lisait plus guère et qu'on ne croyait plus un mot de ce qu'ils disaient. Était-ce bien la faute de Savary? N'était-ce pas plutôt la conséquence du système inauguré par Napoléon et soigneusement entretenu par Fouché luimême?
Comme entrée de jeu, Savary ordonna par décret <iu 10 octobre 1810 la fusion du PubUciste et de la Gazette de France. Cette mesujre, dit-il avec une sorte de goguenardise, est avantageuse aux journaux, parce qu'elle les oblige à faire des économies 1
En effet, les douzièmes, qui avant la fusion rapportaient à peine neuf miUe francs, rapportèrent dans la suite treize à quatorze mille francs.
Bonne opération pour le gouvernement, qui prélevait une forte rançon 1
Mais les abonnés de chaque journal? Et les rédacteurs réduits de moitié ? Savary n'en avait cure !
Les idées que Savary apporta dans la direction de la presse étaient extrêmement simples.
Napoléon lui reprochait de mal surveiller les journaux. Savary répond que la raison n'est point difficile à trouver : c'est qu'il y en a trop.
Et tout de suite il propose d'en réduire le nombre. Six pour Paris, ce sera bien suffisant I
D'autre part, les journaux autorisés à Paris passent pour être l'organe du gouvernement. Il faut donc.
dit Savary, les assujettir à un examen sévère avant de les livrer à Timpression. Et chaque journal fut soumis» à une autorisation préalable, dont le libellé indique avec une clarté parfaite les étroites limites danslesquelles le rédacteur pourra se mouvoir.
a Sous la stricte condition, dit ce libellé, que la joiunal sera purement administratif, et en fait d& nouvelles politiques, ne pourra que copier le Monileur. »
Et avec ime candexu: de fonctionnaire modèle, il développe ses vues sur une presse gouvernementale de tout repos :
« Quant aux hommes de lettres, dont l'existence est attachée à la rédaction des journaux, il serait plus, utile et plus honorable pour eux d'être choisis et payés par le gouvernement, que de l'être, comme ils le sont, par des propriétaires équivoques dont ils sont obligés de flatter les passions et de servir l'esprit de parti. Cet arrangement, sans diminuer leurs ressources* et sans provoquer aucune dépense nouvelle, garantirait au souverain la fidélité de tous ceux qui écrivent dans les feuilles périodiques, et l'influence nécessaireque le talent exerce sur l'opinion ne serait jamais abandonnée aux calculs secrets de la malveillance ou de la cupidité. »
Cette manière de voir conduisait directement à la confiscation. Rien ne pouvait mieux convenir à l'Empereur.
Savary nous raconte lui-même et avec une curieuse inconscience comment, de la simple surveillance des rédacteurs, on aboutit logiquement à la suppression même de leur propriété.
« A l'époque de Tavènement de FEmpereur au pouvoir, dit-il, ces feuilles étaient des propriétés particulières, et, à différentes époques de la Révolution, les différents partis se les étaient rendues plus ou moins favorables.
« L'Emperexu: leur reconnaissait trop d'importance pour les négliger, et il avait trop de tact pour ne pas avoir remarqué que, dans le cas où la fortune l'abandonnerait, ils pomraient devenir un moyen puissant «ntre les mains de ses ennemis. Il avait trop de fierté pour transiger avec eux et ne voulut pas même donner de suite aux propositions qui lui en furent faites par mon administration.
« C'était sa première lecture de chaque jour, et, chaque fois qu'il croyait y remarquer quelque chose d'obscur, il l'interprétait contre son gouvernement et je recevais des semonces à cette occasion.
« Comme je n'y pouvais rien, cela se répétait souvent.
a Enfin, un jour, un article de Geoffroy qui était plaisant, mais rédigé dans un mauvais esprit, fit éclater la bombe.
« L'Empereur résolut de prendre une mesure générale ; ne voulant pas avoir l'air de sévir contre une feuille particulièrement, il s'empara des feuilles publiques, leur donna une autre organisation, et en gratifia des personnes dont il était content. Cela était
bien un pen arbitraire. Quand on lui en fit Tobservatien, il répondit :
« Ce serait une chose fort commode que d'avoir a des journaux occupés seulement à signaler les exacte tiens, les concussions et à censurer les désordres» « Avec une publicité telle, on poiu'rait se dispenser « d'avoir une police. Mais, au lieu de cela, il n'y a pas. ff de camouflets qu'ils ne donnent à l'administration^ a et, toujours sans le vouloir sans doute, au profit des. « étrangers qui nous épient. »
a Napoléon ajouta :
c Que devais-je faire? En les laissant aller, je n'au- « rais bientôt plus assez de la Grande Armée pour ff m'opposer au mal qu'ils ne cessent d'occasionner.. « D'ailleurs on verra à indemniser les propriétaires. »
En attendant la confiscation de la propriété des journaux, Savary s'entendait fort bien à en tirer, à défaut de considération, de très jolis revenus pour l'État. C'est un résultat qui ne pouvait manquer de plaire à Napoléon, car ce souverain aimait bien entendre, suivant son expression favorite, le bruit des écus tombant dans les caisses de l'État.
Ainsi, d'une note de police du 4 septembre 1811, il résulte que le gouvernement prélève sur les quatre journaux politiques paraissant à Paris :'le Journal de VEmpire, les Petites Affiches^ le Journal de Paris, la Gazette de France^ c'est-à-dire sur les plus importants de l'époque, un impôt équivalent à deux cent quarante-six mille francs. Ce produit était consacré
à des pensions en faveur des gens de lettres et de leurs familles.
Il faut ajouter à ce premier impôt de ... . 246 000 fr.
Le timbre qui rapporte 572 011 »
Les frais de poste 203084 i>
Au total» les journaux de Paris payent, en cette année 1811 1 021 045 fr.
La carrière de Savary dans la police de la presse fut marquée par un incident qui fit grand bruit à Tépoque, et auquel T Empereur sembla attacher beaucoup d'importance.
C'est l'incident Czernischeff. Ce CzernischefT était un aide de camp de l'empereur Alexandre. Sous le couvert de ses fonctions diplomatiques, il faisait tout simplement de l'espionnage à Paris.
Savary avait pénétré ce personnage et l'avait dénoncé. Mais Napoléon ne le crut pas ; il parut, au contraire, prendre sous sa protection spéciale le jeune Russe.
« Le hasard voulut, dit Savary, que le jour même d'un des retours de ce jeune officier à Paris, parut dans les journaux un article un peu cinglant qui portait durement sur lui au sujet des missions si fréquentes qu'on lui voyait remplir • »
L'article n'avait été inséré qu'après avoir passé par la censure diplomatique.
Il était d'Esménard, censeur du Journal de VEmpire dans lequel avait paru l'article en question, le 12 avril 1811.
On se plaignit à T Empereur de Tinconvenance de la publication et du mauvais effet qu'elle avait produit dans la société parisienne. Napoléon parut le croire, se fâcha, envoya une lettre ab irato à Savary, le 14 avril, lui enjoignant de renvoyer de ses bureaux le sieur Esménard, censeur, de Téloigner à quarante lieues de Paris, et de suspendre Etienne de ses fonctions pendant quinze jours.
Après avoir sévi contre les journalistes. Napoléon s'en prit au ministre de la police. Savary raconte la scène :
(c Comment, me dit-il, vous tolérez, vous faites faire des publications de cette espèce, vous qui, lorsque vous étiez chez les Russes, m'avez dix fois écrit pour vous plaindre des écrits qui n'avaient pas, à beaucoup près, l'amertume de celui que vous avez lancé. Vous savez combien ils sont faciles à blesser : vous devez donc les ménager ; vous le devez surtout, vous qui me parlez de paix toute la journée. Ou bien auriez- vous changé ? Voudriez- vous me faire faire la guerre? Mais vous savez que je ne la veux pas, que je n'ai rien de prêt pour la faire. Aidez-moi donc à l'éviter ; toute autre manière de faire ne me servirait pas. »
Cette grande indignation n'était, on le sait maintenant, qu'une comédie.
Napoléon avait fourni lui-même le sujet de l'article satirique. Il disgracia pour la forme Esménard, l'exila à Naples, couvert d'or et comblé de faveurs secrètes.
Le tour était joué.Czernischeff n'osa plus espionner et la cour de Russie n'eut aucun prétexte pour se fftcher.
Napoléon journaliste ne manquait pas d'astuce, et il connaissait toutes les ficelles du métier. Il joua fort bien la comédie du directeur désavouant public[uement Farticle qu'il a lui-même inspiré en secret.