NAPOLÉON ET LES « DÉBATS
Dans la carrière de Napoléon journaliste, le chapitre de ses démêlés avec les Débats est peu honorable pour sa mémoire.
Toutes les injustices s'y rencontrent : tracasseries^ persécutions, arrestations, et, enfin, la suprême iniquité de la confiscation.
Rien n'excuse ce traitement infligé à la glorieuse maison des Débats qui abritait les intelligences les plus élevées et les caractères les plus nobles de l'époque»
Dans ce journal, tout déplaît à Napoléon.
Le titre, d'abord 1 Les Débats? Qu'est-ce que cela veut dire, si ce n'est la libre discussion des affaires publiques, comme au temps de la Révolution? Il faut effacer ce souvenir. Aussi va-t-il bientôt débaptiser le journal et lui donner un titre qui sera l'enseigne de sa dépendance administrative : le Journal de r Empire.
Les propriétaires ne lui déplaisent pas moins. Ces Bertin, ce sont pourtant d'honnêtes gens, la fleur de la bourgeoisie française. Nul ne l'ignore, mais, pour Napoléon, ce sont des royalistes; ils conspirent en faveur des Bourbons, ses concurrents au trône. Aussi»
pour eux, Fexil, la ruine, Texpulsion, la spoliation. Sans vergogne. Napoléon mettra la main sur cette propriété qu'ils ont créée avec tant d'intelligence et de travail, et il ne leur donnera pas la moindre indemnité.
Il n'est pas jusqu'au succès même des Débats qui n'excite sa rancune et sa jalousie. Il ne s'écrivait rien dans ce journal qui n'eût le privilège d'occuper le public. Un article suffisait pour mettre un auteur en réputation. Alors que le Moniteur, son journal à lui, ne fait pas ses frais, les Débats possèdent, à eux seuls, plus d'abonnés que tous les autres journaux de Paris et ils rapportent plusieurs centaines de mille francs par an.
Enfin, les rédacteurs eux-mêmes provoquent chez lui de véritables accès de fureur qui se traduisent par des brimades continuelles. La raison? C'est que ces gens d'esprit et de talent ne se laissent point éblouir par les triomphes du moment ; ils entretiennent dans l'opinion publique une lueur, si imperceptible qu'elle soit, d'indépendance. Or, l'Empereur, homme de goût et d'esprit, s'exaspère de ne point réussir à raUier cette petite élite intellectuelle qui lui fait échec dans l'opinion des classes élevées. Il tient à cette estime beaucoup plus qu'il ne le dit. Il parle beaucoup de son amour pour le peuple, mais il s'irrite de l'hostilité des salons de Paris, tous abonnés aux Débats.
Auprès de Napoléon, le journal des Bertin rencontre un ennemi personnel, tout aussi acharné, mais plus perfide. C'est Fouché.
Dans les notes de police qu'il adresse chaque jour
à Napoléon, Fouché dénonce et dénigre sans cesse les Débats. Il se place habilement sur le terrain politique qui tremble encore sous les pieds de Napoléon. Il lui écrit un jour :
« Le Journal des Débats ^ toujours fidèle à son plan, prêche avec une audacieuse persévérance l'intolérance et la proscription de tous les hommes de la Révolution. Les bons articles qu'on y lit depuis quelque temps y ont été insérés par ordre. »
Il est de fait que, dans l'ordre de choses actuel, Fouché représentait le parti de la Révolution, et que les Débats se trouvaient dans le camp opposé. Avec une grande habileté, ils se donnaient l'air de défendre uniquement le goût, et ils se réclamaient des traditions du siècle de Louis XIV. C'en était assez pour les faire suspecter de royalisme. Quand ils attaquaient ce qu'ils appelaient, par un prudent euphémisme, l'esprit philosophique, chacun savait ce qu'ils voulaient dire.
L'esprit philosophique, c'était le régime actuel, issu de la Révolution, soutenu par les hommes de la Révolution.
Quelle habileté il fallut aux Bertin pour manœuvrer au travers de tant d'écueils, pour sauver l'équipage et conserver cette précieuse cargaison de libéralisme 1
C'est à partir de 1805 que se déchaîne, à grands fracas, dans la correspondance de Napoléon, sa mauvaise humeur contre les Débats. Nous avons déjà cité, au chapitre de l'Empereur-journaliste, ces lettres me-
naçantes, furibondes, où il n'est question que de châtiments, suppressions, arrestations, confiscation, surveillance de police. De tous les coins de TEurope où l'appelle sa politique aventureuse, il fulmine en éclats indignes de son génie. Il traite les rédacteurs de ce journal de « polissons sans talents )>. Il fait changer le titre du journal. Il oblige l'un des Bertin à se retirer de la direction. Les critiques des rédacteurs, ce sont des a bêtises ». Ils n'ont pas « le sens commun ». Les deux Bertin sont de « vieux coquins ». Il les a remplacés par un censeur, et il dit bientôt que celui-là est a un sot qui se laisse diriger par la clique ». Une autre fois ce même censeur, Etienne, est traité « de grand imbécile ». En 1810, il n'est pas loin de considérer les Bertin comme des espions payés par l'Angleterre, et il parle de les expulser à cinquante lieues de Paris.
L'attitude des Débats justifiait-elle cette méfiance, cette colère, ces menaces, ces outrages ?
Assurément, leur opposition était sérieuse. Cette résistance exercée sous le paravent de la critique littéraire, abritée sous les vieilles traditions de souvenirs classiques, avait pour but de conserver quelques anciennes franchises nationales, menacées par le despotisme militaire.
A ce titre, les Débats étaient, pour cette époque, une des rares libertés qui restaient au pays.
Cependant, quelle prudence, quelle timidité même dans cette opposition 1 Rien de plus bénin que cette petite guerre de professeurs et de lettrés.
Veut-on savoir comment ils exprimèrent leur indignation sur l'exécution du duc d'Enghien?
d8t NAPOLÉON JOURNALISTE
Dans le numéro où parut la sentence, à la quatrième page, tout en bas d'une colonne, on lit une traduction en vers d'un fragment de Silius Italiens, dans lequel Pacuvius, sénateur de Capoue, conjure son fils de renoncer au dessein qu'il avait formé d'assassiner Annibal.
Cette allusion à une page de l'histoire romaine ne pouvait être comprise que par un petit nombre de gens instruits.
Une autre fois, en 1808, il s'agissait d'objets d'art rapportés d'Italie pour être placés dans les musées nationaux. Que disent les Débats?
« Il est arrivé de Grenoble une partie de la collection des statues antiques de la villa Borghèse.
« On imprime en ce moment une traduction de la harangue de Cicéron contre les vols de Verres, intitulée : Les Statues. »
C'était ingénieux, inoflensif, à la portée seulement d'un public restreint.
Voilà jusqu'où allait leur audace 1
Sans doute. Napoléon n'était pas homme à s'effaroucher de ces fines épigrammes, décochées par des plumes délicates.
Ce qui l'inquiétait, c'était la personnalité même des Bertin en qui il voyait des agents des Bourbons, de cette dynastie disparue, presque oubliée, qui était pourtant son unique concurrente.
Cette préoccupation finit par troubler son jugement empreint pourtant, en général, de bon sens et d'indulgence.
PENDANT L*ËMP1R£ 383
Qu'était-ce donc, au fond, que ces Bertin? Et quel était leur crime aux yeux de Napoléon?
Politiquement parlant, ils s'étaient conduits, à son égard, en gens de bonne foi.
Quand, le 23 janvier 1800, ils achetèrent pour deux cent mille francs les Débats^ les Bertin virent tout d'abord dans le Premier Consul l'homme qui se proposait de réaliser leurs propres idées d'un gouvernement de modération et de conciliation. Ils le soutinrent; ils allèrent jusqu'à le mettre sur le même rang que Washington.
Leurs illusions furent promptement dissipées.
Bonaparte ne tarda pas à donner des signes évidents de l'esprit de domination qui finit par entraîner sa chute. Les Bertin lui retirèrent leur confiance. En outre, comme nous l'avons dit, ils avaient, auprès de Bonaparte, un ennemi mortel en la personne de Fouché. Celui-ci, en 1801, fit arrêter et emprisonner l'alné des Bertin, comme royaliste, conspirateur et espion 1 Fouché prétendit que Bertin avait vendu à l'Angleterre une copie des articles secrets du traité de paix récemment conclu entre la France et la Russie I
Bertin, sorti de prison, passa en Italie, laissant la direction du journal à son frère, Bertin de Vaux.
Ce dernier ne trouva pas davantage grâce aux yeux de Napoléon.
En mai 1805, dans une note adressée à Fiévée, l'Empereur dit :
a Que l'on est prévenu contre le Journal des Débats parce qu'il a pour propriétaire Bertin de Vaux, vendu aux émigrés de Londres ; que cependant on n'a pris
Ils devaient recevoir du rédacteur en chef les ouvrages dont ils avaient à rendre compte et ils étaient obligés de lui envoyer, avant de faire Tarticle, une analyse de ces ouvrages, afin qu'on pût juger s'il était bon ou mauvais d'en rendre compte dans le journal.
A partir du jour où Etienne s'installa au journal, les Bertin ne s'occupèrent plus que de la gestion matérielle.
Mais cela ne pouvait apaiser les jaloux et les ennemis. Napoléon en tête.
On résolut de leur enlever la propriété même du journal.
L'occasion cherchée depuis longtemps se présenta en 1810.
A cette époque, Mme de Staël, exilée à Blois, voulut publier son livre : De V Allemagne^ chez l'imprimeur Mame ; l'éditeur était Nicolle.
Ce Nicolle était un ami d'enfance des Bertin, leur compagnon de luttes politiques sous le Directoire et l'associé des deux frères dans plusieurs entreprises littéraires, politiques ou autres.
Le livre de Mme de Staël, une fois tiré, fut saisi chez l'imprimeur et chez l'éditeur.
La police prétendit alors que les Bertin étaient les véritables propriétaires de la librairie, et Nicolle leur prête-nom.
On ajoutait que par leur influence personnnelle, ils avaient obtenu du Journal de VEmpire la promesse d'insérer un article de M. de Féletz sur le livre de Mme de Staël.
La police vit là un excellent prétexte pour expulser
les Berlin de la rue des Prêtres, et leur ravir leur propriété.
Le ministre de la police était Savary. Bertin de Vaux lui écrivit que ni lui ni son frère n'étaient intéressés dans la librairie Nicolle. Savary ne répondit pas.
Il préparait en secret Todieuse mesure de confiscation dont la responsabilité appartient, d'une manière certaine, à Napoléon. N'avait-il pas écrit à Savary, le 25 octobre 1810 :
« Faites-moi une proposition pour le Journal de VEmpire, de manière que la direction de ce journal soit confiée à l'intérêt particulier qui le ferait marcher mieux que tout autre mobile. Mais il faut que ce soit des particuliers de l'opinion desquels je ne puisse ■douter. »
Savary fit donc diligence. Il n'eut pas à se mettre en frais d'imagination. On commencerait par dire : ce journal est à nous, et le butin serait partagé entre un certain nombre de parts distribuées entre ces « particuliers » parfaitement sûrs dont parle Napoléon dans sa lettre.
Qui donc oserait protester contre ce brigandage? Personne, les Bertin moins que tout autre, car, ils le savaient, au premier mot, c'était la prison ou l'exil.
Comme il fallait, tout de même, colorer de quelques phrases sonores ce vol effronté, voici les considérants qui furent placés en tête du décret de confiscation. Ils «ont d'un cynisme rare :
fl Le 18 février 1811.
a Considérant que les produits des journaux ou feuilles périodiques ne peuvent être une propriété qu^en conséquence d'une concession expresse faite par nous;
ce Considérant que le Journal de VEmpire n'a été concédé par nous à aucun entrepreneur ;
« Que les entrepreneurs actuels ont fait des bénéfices considérables par suite de la suppression de trente journaux, bénéfices dont ils jouissent depuis un grand nombre d'années, et qui les ont indemnisés bien au delà de tous sacrifices qu'ils peuvent avoir faits dans le cours de leur entreprise ;
« Considérant d'ailleurs que non seulement la censure, mais tout moyen d'influence sur la rédaction d'un journal ne doivent appartenir qu'à des homme» sûrs, connus par leur attachement à notre personne et par leur éloignement de toute correspondance et influence étrangère ;
« Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
« Article premier. — L'entreprise du Journal de VEmpire est concédée à une société d'actionnaires qui sera composée de vingt-quatre actions.
a Art. 2. — Les bénéfices de l'entreprise seront en conséquence partagés en vingt-quatre parties égales^ formant autant de parts d'actions.
« Art. 3. — Sur les vingt-quatre actions, huit seront attribuées à l'administration générale et perçues par notre ministre de la police. Leur produit sera, affecté
à servir les pensions qui seront données par nous sur le produit desdites actions à des gens de lettres, à titre d'encouragement et de récompense.
« Art. 4. — Les seize autres actions seront distribuées par nous à des personnes pour récompense des services qu'elles nous auront rendus.
« Art. 5. — Ceux de nos sujets en faveur de qui nous en aurons disposé jouiront, leur vie durant, de la part des bénéfices revenant à chaque action. A leur décès, lesdites actions rentreront à notre disposition, pour être données de la même manière.
« Art. 6. — Les actionnaires auront l'administration de l'entreprise, approuveront les marchés et toutes dépenses quelconques; nommeront l'imprimeur, le caissier, l'agent comptable et les collaborateurs. Le ministre de la police aura un commissaire pour représenter les actionnaires des huit actions retenues.
« Art. 7 — Notre ministre de la police est chargé de l'exécution du présent décret.
a Napoléon.
« Par r Empereur^ Le Ministre secrétaire d'Etat,
« Duc DE B ASSANO. »
Sur les vingt-quatre actions, huit étaient retenues au profit du gouvernement, et mises entre les mains du ministère de la police. Elles étaient représentées aux assemblées générales par un commissaire du gouvernement.
Les bénéficiaires des seize autres parts se partagèrent ces dépouilles sans un geste de dégoût ; ils se
nommaient : Boulay de la Meurthe, Bérenger, Corvetto, Real, Fiévée, Mounier, Rémusat, Costaz, Saulnier, Denon, Treilhard, Bausset, de Gérando, Des* marets.
Ce dernier était le rusé directeur de la division spéciale de police secrète, le confident intime, le bras droit de Fouché. Il était bien naturel que la police eût sa part de butin.
Le cadeau fait à ces personnages, aux dépens des Bertin, était d'importance : chaque part était évaluée à vingt mille francs. Le titulaire devait en profiter sa vie durant.
On ne s'en tint pas là 1 La rapacité du gouvernement fut poussée au delà de toute vraisemblance. Tout fut pris comme butin de guerre, jusqu'à l'argent qui était en caisse, jusqu'à une somme que Bertin de Vaux avait entre les mains, jusqu'aux meubles qui garnissaient les bureaux de rédaction.
Cette iniquité criante, cette mise à sac d'une maison honorable entre toutes, s'opérèrent sans que l'opinion s'émût, tant les caractères étaient avihs en ces dernières années de l'Empire.
La gloire militaire couvrait la servitude; la flatterie publique dissimulait la petitesse de ce régime despotique.
Pour les Bertin, l'abominable décret de Napolécn était la ruine, absolue, totale.
De protestation pubhque, il ne pouvait être question. Mais nous savons aujourd'hui, par une lettre de Bertin l'aîné, avec quelle noblesse d'âme il reçut le coup :
« C'est le 18 février dernier, écrit-il à un ami, que nous avons reçu, sans autre formalité, cet arrêté qui nous dépouille et qui investit de notre propriété seize personnes parmi lesquelles, etc..
<K Remarquez que j'aurais pu raisonnablement me flatter de la durée de cette propriété, puisque, depuis cinq ans, elle était reconnue par un arrêté moyennant la concession de cinq douzièmes faite au gouvernement.
« Remarquez encore que nous n'avions pu ni mériter ni démériter, puisque le rédacteur était nommé par le gouvernement et qu'il eût même suffi que nous parussions nous intéresser à quelqu'un pour qu'il fût maltraité dans le journal le lendemain, témoin mon ami Chateaubriand.
ce Enfin la chose paraissait si solide à tout le monde que, quinze jours avant, j'aurais trouvé deux cent mille francs de ma part.
a Tout est fini. On nous a mis à la porte sans nous rendre compte du mois commencé, sans même nous payer de notre mobilier, et, je vous le répète, on n'a même pas articulé un prétexte 1
« Adieu I Ne vous affligez pas trop de mon sort ; j'ai plus de force qu'il n'en faut pour le supporter avec résignation, et même cum dignitate. »
C'était, avons-nous dit, la ruine pour les Bertin ; mais l'affaire était bonne pour le gouvernement, car le journal ne cessa de prospérer.
En 1813, il avait vingt-trois mille abonnés et une vente de deux cents numéros par jour. C'était beaucoup pour l'époque; vingt-trois mille abonnés de
choix comme ceux-là, ce serait encore beaucoup aujourd'hui.
Cependant, la déesse Némésis approche.
Voici 1814 : la chute, l'abdication.
Dès le lendemain, les frères Bertin, armés de gourdins comme autrefois la jeunesse dorée du Club de Glichy, reprennent possession de leur maison de la rue des Prêtres.
Leur premier soin fut de restituer au journal son glorieux titre des Débats. Ils firent composer pour le premier numéro de cette résurrection, une demifeuille, tout émaillée des cris de : « Vive le Roi 1 » qui remplissaient alors Paris.
Quand la roue de la fortune ramena pour cent jours Napoléon aux Tuileries, les Débats redevinrent, du jour au lendemain, le Journal de V Empire.
Les frères Bertin partirent pour Gand à la suite du Roi, et M. Etienne reprit leur place.
Quand enfin la tragédie impériale prit fin, les Bertin rentrèrent rue des Prêtres en même temps que Louis XVIII rentrait aux Tuileries.
Ils firent alors paraître une note d'une beUe simplicité qui résume l'histoire des Débats sous l'Empire :
« Un gouvernement nouveau qui d'abord ne fut pas précisément absolu, quoique depuis il soit devenu si monstrueusement despotique, imposait par sa nature même la loi d'une modération favorable au langage du bon sens et aux discussions du goût. »
On ne saurait mieux définir le rôle et le genre des Débats pendant le Consulat et l'Empire.