NAPOLÉON SE FAIT FAIRE UN JOURNAL POUR LUI SEUL
Napoléon eut un jour une idée fort originale.
Après avoir imposé le silence ou Tobéissance passive à tous ceux qui tenaient une plume, étant désormais le seul journaliste qui pût écrire librement, il voulut avoir à lui seul, pour son usage exclusif, et à ses frais, un journal dont il serait, lui, le seul lecteur , le seul abonné.
En permettant qu'on lui parlât librement, mais en secret, il rétablissait pour lui seul la liberté de la presse.
Il n'en profita guère 1
Comme il se connaissait en hommes, il confia la rédaction de ce journal à un écrivain dont le talent et le jugement méritaient cette distinction.
Le personnage choisi pour communiquer ainsi, seul à seul, avec le maître du monde, était Fiévée.
Situation sans exemple de sujet à souverain 1
L'historien de la Restauration Alfred Nettement a décrit ce curieux épisode du journalisme sous Napoléon :
a Fiévée, dit-il, entretenait avec l'Empereur une correspondance où il lui parlait librement, sans aucune
espèce de contrainte, de contrôle, ni de réserve, des affaires du moment et de Tétat de l'opinion publique ; ses lettres roulaient sur tous les points de la politique intérieure ou étrangère.
« Cette licence accordée par un homme de génie à un homme d'esprit n'est pas si extraordinaire qu'elle peut le paraître au premier abord.
« Napoléon sentait les avantages de la presse indépendante, tout en craignant ses inconvénients. Quel parti prit-il? Il profita de l'occasion favorable qui lui faisait rencontrer un homme qui avait assez d'amourpropre pour oser penser, même avant et après l'Empereur, et une estime assez grande de lui-même pour préférer son avis à celui de Napoléon, et il permit à cet homme de faire ce que personne ne pouvait faire alors : un journal indépendant, consciencieux, libre. Seulement le joucnal resta manuscrit entre celui qui l'écrivait et l'abonné solitaire pour lequel il était écrit.
a Fiévée fît pour l'Empereur ce qu'on fait ordinairement pour le public. Sa correspondance est la véritable gazette politique de l'époque. Vous ne trouvez ailleurs que des opinions de commande et une phraséologie censurée, émondée et corrigée par la police.
« Ainsi, les rôles étaient intervertis. Le souverain recevait la vérité toute nue et le public ne la recevait qu'altérée.
« Bonaparte, comme un puissant égoïste qu'il était, avait pris pour lui tous les avantages du journalisme et en avait laissé les inconvénients à la France. Il avait voulu qu'on traitât le souverain comme on traite ordinairement le public, et qu'on traitât le public comme on traite ordinairement un trône. »
Qu'était-ce donc que cet hommme hardi qui osait s'entretenir en tête-à-tête avec le maître du monde^ le toiser, pour ainsi dire, d'un regard assuré, lui donner des conseils, lui prodiguer des avertissements^ et, plus d'une fois, lui adresser de solennels reproches?
Fiévée, avant d'entrer en relations avec Napoléon^ en 1802, était déjà un vieux journaliste de métier* Il avait été imprimeur sous la Révolution, et, comme tant d'autres, arrêté, emprisonné, ruiné. Pour occuper ses loisirs forcés, il avait écrit un roman : la Dot de SuzeUCy qui eut un succès prodigieux. Ce roman nous paraîtrait aujourd'hui insipide, mais il plut aux contemporains, à l'égal de Paul et Virginie ou de Manon Lescaut.
Sa renommée était telle que, plus tard, à sa première présentation à Bonaparte, celui-ci s'écria :
« Ah l oui 1 L'auteur de la Dot de Suzette! »
Après le 18 Brumaire, il écrivit dans le Mercure quelques articles. Bonaparte les remarqua, et, comme il cherchait partout des hommes de valeur, il s'informa de Fiévée.
Il écrivit à Rœderer le 12 mars 1802 :
« Je prie le citoyen Rœderer de me faire connaître le personnel, les mœurs et les idées politiques du citoyen Fiévée et ce qu'on pourrait faire pour utiliser ses talents : il m'a paru en avoir beaucoup. »
Rœderer amena Fiévée aux Tuileries. Le journaliste se présenta avec l'aisance d'un homme du monde ;
il était jeune, à peine deux ans de plus que Napoléon ; grand de taille, bien fait, avec une belle physionomie ; il plut immédiatement ; on sait que l'Empereur n'était pas insensible à ce genre de séduction.
Pour commencer, et pour l'éprouver, le Premier Consul lui proposa un voyage d'études en Angleterre.
« Plus j'étudie l'Angleterre dans les livres, dit-il, moins je m'en fais une idée. Allez, voyez. Ce que vous m'en écrirez, je le croirai. Vous enverrez vos lettres chez l'ambassadeur qui sera prévenu et vous y mettrez des numéros, pour que je sache s'il m'en prend ou s'il s'en égare. »
A son retour d'Angleterre, Bonaparte proposa à Fiévée de continuer sa correspondance et de lui écrire librement sur les événements, les personnes et les choses.
Pour ce travail il alloua à Fiévée mille francs par mois sur sa cassette particulière.
La correspondance dura onze années 1
Lavalette, directeur des postes, servait d'intermédiaire. Le bulletin de Fiévée était expédié directement à Napoléon, soit aux Tuileries, soit sur les champs de l'Europe ; lui seul l'ouvrait, et, seul, le lisait.
Fiévée nous raconte lui-même, avec une fierté qui ne semble point déplacée, comment les choses se sont passées :
« Des relations personnelles, dit-il, ont eu lieu, pendant onze années, entre Bonaparte, premier consul, empereur, et moi.
« Ce travail montrera Bonaparte sous un aspect nouveau, habituellement simple et quelquefois coquet dans ses conversations; voulant et acceptant la vérité dans sa plus sincère expression; malgré des faiblesses et des caprices, traitant avec considération quiconque mettait la considération en première ligne, et fidèle jusqu'au dernier moment à l'engagement que je lui avais fait prendre, avant de m'engager moi-même, de ne jamais me sacrifier,, même quand j'aurais tort, aux ennemis que devait fatalement m'attirer la position que j'acceptais.
« Plusieurs fois, j'ai essayé de rompre cette liaison, sans pouvoir y parvenir.
« Il était plus fin que moi, et l'obstination ne lui manquait pas.
. a On ignorait ce que contenait cette correspondance, mais on savait qu'elle existait ; il ne s'en cachait pas, ni moi non plus.
« Si son cabinet lui a été fidèle, aucune de mes notes n'a dû être communiquée à qui que ce soit et j'ai toujours été d'une réserve absolue à ce sujet.
cr On m'attribuait donc les pensées qu'il jetait quelquefois en avant et qui ne lui étaient pas habituelles, ce qui n'était pas toujours une supposition.
« Je concevais fort bien que cette correspondance dût être insupportable aux gens en place.
« Ce que je n'avais pas prévu, c'est que cette correspondance durerait aussi longtemps.
a II est difficile de croire au succès constant d'un homme qui veut à la fois soumettre les rois et enlever aux peuples leur nationalité, vaincre une révolution avec des révolutionnaires et fonder en France un
gouvernement, sans comprendre les conditions de la monarchie et ce que les mœurs et les intérêts exigent maintenant de liberté. »
Il apparaît bien dans ces lignes que Fiévée se piquait d'une certaine indépendance vis-à-vis de son impérial client. Ce rôle d'avocat consultant était dans ses goûts, car il n'aimait pas l'action; il avait de l'antipathie même pour le simple mouvement. Il faisait de la politique en amateur. Quand le moment était difficile, il prétextait un grand amour de la campagne pour prendre du repos, loin des Tuileries. L'Empereur lui disait alors : a Oui, je sais bien, vous préférez vivre à la campagne 1 »
Fiévée a écrit quelque part cette remarque :
a II n'y a personne qui ne soit apte à recevoir de l'argent. »
Malgré ce scepticisme, il faut dire, à son honneur, qu'il ne parait pas avoir recherché les satisfactions de cette nature.
Il est vrai que sa fortune personnelle et la simplicité de sa vie le mettaient à l'abri du besoin.
Ce quHl écrivait à Napoléon.
Cette correspondance, qui comprend trois volumes, a été publiée en 1836. Elle roule uniquement sur des sujets politiques.
Elle est souvent obscure, pour la postérité du moins; elle est pleine de solis-entendus qui, sans doute, étaient fort clairs sur le moment ; elle touche souvent à la déclamation philosophique ; parfois elle prend l'allure d'un prône ou d'un réquisitoire; aucune pensée légère, aucune saillie spirituelle, ce qui eût certainement déplu à Napoléon; des flatteries habiles à l'adresse de celui dont il reconnaît la supériorité sur lui-même autant que sur les autres hommes, mais jamais rien qui ressemble au langage d'un courtisan.
Sainte-Beuve a défini son genre d'esprit : a Observateur, écrivain froid, aiguisé et mordant, très distingué sans fraîcheur d'imagination, conseiller-né sans désir ni ambition... »
Le portrait est frappant I
Une première impression se dégage de cette lecture : c'est la conviction où était Fiévée et qu'il ne dissimulait guère, du caractère éphémère de la puissance de Napoléon.
En bien des endroits, il blâme sa politique et lui adresse des vérités déplaisantes.
Napoléon ne s'en plaignit qu'une fois, par ces simples mots qu'il lui lança en passant :
— « Vous êtes sévère ! »
Les préférences de Fiévée allaient à la forme monarchique et à l'unité du gouvernement ; c'était, au fond, de quoi satisfaire le goût personnel de Napoléon.
Le journal de Fiévée est une suite d'articles composés dans la forme sérieuse et raisonneuse des
articles politiques qui caractérisent encore de nos jours la manière des Débats et du Temps. Même souci de la langue, même modération, même fermeté dans le jugement.
A le lire aujourd'hui, on demeure confondu de la lucidité avec laquelle il regarde passer les événements et de la liberté d'esprit avec laquelle il critique les fautes de Napoléon sans jamais s'écarter du respect dû au génie de l'homme. Les faiblesses du régime impérial, telles que les historiens les ont depuis lors signalées, Fiévée les dénonce au jour le jour, sur l'heure même, sans ménagement, et il prédit vaine* ment, hélas I les déplorables conséquences qu'elles entraînèrent.
Comment, en lisant ces avertissements d'un homme dont il reconnaissait la distinction et la clairvoyance. Napoléon n'a-t-il jamais paru en tenir compte? Cet aveuglement ne se comprend guère, car Fiévée n'était point un de ces pamphlétaires que l'on a le droit de mépriser. Chez lui, la raison, le bon sens, la sagesse s'imposent avec une évidence aveuglante.
Le recueil de sa correspondance est un véritable manuel du gouvernement modéré et sensé.
En politique intérieure, il condamne le despotisme de Napoléon, les tripotages de sa police avec les journaux, la domestication de la presse, maladresse et malheur à la fois, dit-il expressément; il prêche la modération et la clémence dans les affaires de Moreau et de Pichegru qu'il qualifie textuellement de tt gaffes »; sur le drame de Vincennes, il garde un silence significatif qui équivaut au plus
énergique des blâmes ; dès 1804, au début même de l'Empire, il met Napoléon en garde contre sa chance ; il lui dit que l'admiration est le sentiment qui dure le moins; il lui déclare qu'à cette heure, malgré l'éclat de sa position, il n'a personne pour lui; en 1805, au plus fort de la colère de Napoléon contre les Débats^ il défend courageusement le journal et ses directeurs ; ce sont, dit-il, de grands seigneurs envers les gens de lettres ; il reproche à l'Empereur ses tracasseries contre ce journal qui est le premier de tous par le succès et le talent ; il accuse son injustice et ses traquenards, inspirés par un esprit étroit et mesquin.
« Je ne comprends pas, dit-il, l'union de la ruse et de la force. »
11 entre en guerre ouverte contre Fouché à qui on laisse les journaux ; il dénonce ce ministre « qui peut faire et défaire l'opinion du jour »; il reproche à l'Empereur de s'occuper de tout, de toucher à tout ; dès 1807, il lui dit hautement que la désaffection arrive. « Napoléon, ajoute-t-il, ne saura jamais faire que du pouvoir I »
En 1808, il crie gare à propos des démêlés avec le pape ; il est dangereux de toucher à la religion ; il faut se dépêcher de faire la paix avec Rome.
En 1812, il s'étend longuement sur la conspiration MaUet ; on a tort de la considérer comme une folie ; elle est symptomatique ; elle démontre que tout repose sur la tête seule de l'Empereur. Mallet, un fou? pas tant, mais un audacieux I Que l'Empereur
revienne bien vite de Moscou, s'il le peut! En 1813, Fiévée prévoit la dissolution de l'Empire, la désorganisation totale, l'effondrement prochain; le gouvernement est à la merci des combats.
Et voici qu'il apprend que l'Empereur, violant le secret promis, a laissé prendre connaissance de sa correspondance. Là-dessus, d'un coup, Fiévée rompt avec Napoléon.
En politique extérieure, le correspondant de Napoléon a la partie belle. Les fautes commises par Napoléon, sur ce domaine, éclataient par leur énormité aux yeux de tous les contemporains, si peu clairvoyants qu'ils fussent.
Dès 1803, Fiévée dénonce les périls de la politique de conquêtes; il prévoit qu'elle amènera les coalitions continentales; il blâme les campagnes de presse du Moniteur et les écarts de plume du journaliste consulaire ; il renouvelle, pendant la campagne d'Austerlitz, ses anathèmes contre l'esprit de conquête ; la victoire ne l'éblouit pas. Plus tard, au moment de Bayonne, il prévoit l'élan du patriotisme espagnol. Quand vient, dans la même année, la guerre avec l'Autriche : « Deux guerres à la fois, dit-il, c'est tropl Personne ne s'intéresse à la conquête du monde I »
Il blâme énergiquement le blocus continental. Il rappeUe l'exemple de Charles XII, « un fou », quand Napoléon s'enfonce, lui aussi, dans les steppes de Russie. Enfin, en 1813, il dit nettement qu'il n'y a plus d'illusions à se faire, que la France est vaincue, qu'il faut prendre ses résolutions en conséquence 1
« Je le répète, dit-il, tous les signes précurseurs des grandes catastrophes existent 1 »
Il n'y eut jamais journaliste plus clairvoyant et plus attristé; comme il n'y eut jamais héros plus aveugle et plus entêté que son impérial lecteur 1
Napoléon lut-il lui-même tout ce que lui écrivait Fiévée ? Sans aucun doute, car il possédait une faculté prodigieuse de liseur, prenant connaissance par luimême de tout ce qu'il recevait. Il le disait, un jour, à l'un de ses frères : « Je lis moi-même toutes les pièces et je crois que je connais la valeur des mots. »
Il arriva même, une fois, que l'abonné unique de Fiévée lui fit une réponse directe et personnelle; «lie équivaut à un véritable article de Napoléon, c'est une réplique de journaliste à journaliste, sur une question de journal.
Fiévée avait adressé à l'Empereur, en juin 1805, une correspondance, extrêmement remarquable par la noblesse du sentiment et l'élévation de la forme, sur les tracasseries dont on abreuvait la presse, et surtout les Débats et les frères Bertin.
La vivacité de ces critiques émut l'Empereur ; il dicta à Lavalette, intermédiaire habituel entre lui et Fiévée, les lignes suivantes, dont Fiévée exigea la copie, car il voulait la présenter aux propriétaires des Débats.
Note de VEmpereur.
a M. de Lavalette verra M. Fiévée et lui dira qu^on a lu sa notre trente-troisième ; que les plaintes qu'il porte relativement aux journaux ne doivent point
être attribuées à la police ni à ses entours, comme il se l'imagine ; mais, qu'en lisant le Journal des Débals avec plus d'attention que les autres, parce qu'il a dix fois plus d'abonnés, on y remarque des articles dirigés dans un esprit tout favorable aux Bourbons et constamment dans une grande indifférence sur les choses avantageuses à l'État; que Von a voulu réprimer ce qu'il y a de trop malveillant dans ce journal ; que le système est d'attendre beaucoup du temps; qu'il n'est pas suffisant qn^Us se bornent aujourd'hui à n'être pas contraires; que Von a le droit d'exiger qn^ Us soient entièrement dévoués à la dynastie régnante et qu* Us ne tolèrent pas, mais combattent tout ce qui tendrait à donner de l'éclat ou à ramener des souvenirs favorables aux Bourbons ; que Y on est prévenu contre le Journal des Débats parce qu'il a pour propriétaire Bertin de Vaux, homme vendu aux émigrés de Londres ; que cependant « l'on a n'a encore pris aucun parti, que Von est disposé à « conserver le Journal des Débats^ si l'on me présente a des hommes en qui je puisse avoir confiance, et, « pour rédacteurs, des hommes sûrs qui soient préa venus contre les manœuvres des Anglais et qui « n'accréditent aucun des bruits qu'ils répandent ».
« Un censeur a été donné au Journal des Débats par forme de punition : le feuilleton de Geoffroy a été soustrait à la censure, ainsi que la partie littéraire ; mais l'intention n'est point de le conserver, car alors il serait officiel et il est vrai de dire que si le bavardage des journaux a des inconçénients^ U a aussi des avantages.
« La nouvelle relative au duc de Brunswick était
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certainement donnée avec malveillance, et Ton peut citer mille autres articles du Journal des Débats faits dans un mauvais esprit. Il rCy a pas (Tautres moyens de donner de la valeur à la propriété du Journal des Débats que de le mettre entre les mains d^hommes d^esprit attachés au gouvernement.
a Toutes les fois qu'il parviendra une nouveUe désagréable au gouvernement, elle ne doit point être publiée jusqu'à ce qu'on soit tellement sûr de la vérité, qu'on ne doive plus la dire, parce qu'elle est connue de tout le monde. Il n'y a point d'autre moyen d'empêcher qu'un journal ne soit point arrêté. Le titre du Journal des Débats est aussi un inconvénient , il rappelle des souvenirs de la Révolution ; il faudrait lui donner celui de Journal de V Empire ou tout autre analogue.
« Il faut que les propriétaires de ce journal présentent quatre rédacteurs sûrs et des propositions pour acheter la rédaction de quelques journaux. Il sera possible avec cette garantie de consolider leur propriété et de la rendre aussi solide qu'un fond de terre. »
Fiévée fait suivre cette note de quelques lignes d'une délicieuse ironie.
Il raconte que dans une conversation qu'il eut avec l'Empereur, il avait essayé de combattre certaines préventions, mais que, lorsqu'il avait des préventions, il n'en revenait jamais.
« Pour chasser cette humeur qui n'était pas contre moi, mais qui rendait l'entretien pénible, j'eus recours
à la flatterie la plus hardie qu'il fût possible de risquer, en lui répondant : « Que je concevais un boa « bourgeois affirmant que, lorsqu'il avait des préven- « tions, il n'en revenait pas, puisqu'il les avait pro- « bablement prises lui-même ; mais que, quand oa « était né sur le trône, on ne pouvait guère avoir a contre de simples particuliers des préventions que « celles qu'on avait reçues. »
« Né sur le trône passa aussi naturellement qu'il avait été dit et ses expressions devinrent plus douces. »
Fiévée fait observer que la note de l'Empereur est remarquable sous deux rapports : le premier, par l'impossibilité où se trouve l'Empereur de parler du journal sans passer aux hommes avec si peu de transition, que le pronom ils arrive sans qu'on puisse savoir à quoi il se rapporte ; le second que, après avoir mis de l'affectation à ne se montrer que sous la particule on, le pronom je se produit tout naturellement.
Dans une autre circonstance, Fiévée ne se gêne pas pour donner à l'Empereur une leçon de tact, et il le fait d'une façon détournée, pleine de délicatesse. Le Moniteur^ dans un article évidemment écrit sous la dictée de l'Empereur, lui avait cherché querelle; par la même occasion, et comme pour donner le change, Fouché était pris à partie. O/i, c'est-à-dire l'Empereur, fit ordonner à Fiévée de reproduire l'article dans le Journal de V Empire dont il était, pour le moment, rédacteur en chef. Fiévée s'y refusa, a Passe encore que l'Empereur attaque Fiévée, dit-il.
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mais que le chef de FÉtat attaque un de ses ministres dans son propre journal officiel, voilà une faute de convenance. » Et il lui cite un joli mot de Louis XIV qui donnait rarement son opinion personnelle sur son entourage, afin d'éviter les froissements.
Un jour on annonce au Roi la mort d'une femme de sa cour.
« Puisqu'elle est morte, dit-il, je peux dire maintenant qu'elle était bien laide 1 »
Et Fiévée ajoute :
« Si un ministre a des torts, pourquoi l'imprimer officiellement? S'il est humilié, il s'en vengera. Il faut procurer de bonnes nuits à son ministre de la police pour qu'il ne soit jamais tenté de vous en procurer de mauvaises. »
Cette leçon a d'autant plus de saveur que Fiévée était l'ennemi déclaré de Fouché.
La vengeance de Fouché et de Talleyrand, si durement humiliés par Napoléon, prouva plus tard combien le journaliste avait raison.
Le nom de Fouché revient souvent sous notre plume ; c'était, avons-nous dit, l'ennemi personnel de Fiévée.
Comme on peut le supposer, le ministre de la police, l'homme de France le mieux informé, n'ignorait point que Fiévée correspondait directement avec l'Empereur et qu'il était fortement daubé dans cette correspondance. Il est plaisant de voir comment il traite
à son tour Fiévée. Dans ses Mémoires dont l'authenticité est contestable, mais dont Tinspiration directe n'est pas douteuse, tant ils conservent, si l'on peut dire, l'odeur morale de Fouché, il dit :
« Vers cette époque (1802) apparut dans la fabrication des écritures occultes le pamphlétaire Fiévée, d'abord agent des agents de Louis XVIII, puis agent de Lucien à Londres lors des préliminaires, d'où il avait écrit d'un ton tranchant et suffisant force pauvretés sur les ressorts et le jeu d'un gouvernement qu'il était hors d'état de comprendre. Mis à la gratification pour quelques rapports qui, du cabinet, me parvinrent anonymes, il s'enhardit et, profitant de la faveur de Lavalette qui régissait les postes, il fit arriver au chef de l'État les premiers essais d'une correspondance devenue ensuite plus régulière. Épiant l'air du bureau, il dissertait à tort et à travers sur Charlemagne, sur Louis XIV, sur l'ordre social, parlant de reconstruction, d'unité de pouvoir, de monarchie, toutes choses incompatibles, bien entendu, avec les jacobins, même avec ce qu'il appelait, d'un air capable, les hommes forts de la Révolution. Tout en recueillant les bruits de salon et de café, le correspondant officieux forgeait mille historiettes contre moi, contre la police générale dont il faisait un épouvantail : c'était le mot d'ordre. »
Certes Fiévée détestait Fouché, mais il ne méconnaissait point sa haute valeur politique.
« Je n'ai jamais compté, a-t-il écrit plus tard, que deux hommes d'État sous le règne de Napoléon :
celui qui Ta vendu et celui qui l'a livré. L'un et l'autre avaient de loin calculé sa chute et le parti qu'ils en pourraient tirer. »
A l'honneur de Fiévée, il faut reconnaître que lui aussi ne montra pas moins de clairvoyance ; mais il ne pensa jamais à en tirer ni une vengeance, ni un profit personnel.
Fiévée n'était pas Tunique correspondant secret de l'Empereur; il y en avait bien d'autres; on cite de Montlosier sur l'administration; Mme de Genlis sur la littérature ; Desrenaudes sur les affaires intérieures, et même Barrère, le fameux conventionnel. Ce dernier eut peu de succès auprès de Napoléon. Il le trouvait creux, boursouflé et parfois niais. Par pitié, après avoir mis fin à cette correspondance, l'Empereur le plaça à la tête d'une feuille qui prit le titre de Mémorial anti-britannique avec des appointements de cinq cents francs par mois que lui remettait Méneval. La rédaction déclamatoire, et sans solidité, du journal, les niaiseries couvertes par des mots sonores, ne tardèrent pas à déplaire et le journal disparut. « Chacune des correspondances secrètes coûtait à Napoléon cinq cents francs par mois.
Si modique que fût la sonmie, Napoléon en avait-il pour son argent? C'est douteux, car ceux qui écrivent aux princes mentent aussi bien que ceux qui leur parlent.
Fiévée est une noble et rare exception.