‹ Napoléon journalisteChapitre 45 sur 50 · DE LA PRESSE · texte numérisé non relu

DE LA PRESSE

Consul ou empereur, Napoléon n'a jamais dissimulé sous des formules hypocrites son opinion sur la liberté de la presse.

Dès son avènement, quelques aspirations libérales avaient réussi à se faire jour, malgré le silence à tous^ imposé ; il les arrêta court. Au moment du vote pour le Consulat à vie, en 1804, plusieurs personnages importants avaient promis leur adhésion, mais ils y mettaient cette condition que la liberté de la presse serait rétablie.

Bonaparte dit à ce sujet à Thibaudeau, à la Mal* maison :

« La liberté de la presse? J'aurais de suite à mes trousses trente journaux royalistes et quelques journaux jacobins. Il me faudrait gouverner encore avec une minorité, une faction, et recommencer la Révolution, tandis que tous mes efforts ont tendu à gouverner avec la nation. » *

Il mit aussitôt à Tordre du jour une formule nette

et claire à Tusage des directeurs de journaux. Ils seraient inexcusables, s'ils s'en écartaient.

« Les informations doivent être prises exclusivement dans le. Moniteur. Toute nouvelle désagréable ou désavantageuse pour la France, les journaux doivent la mettre en quarantaine, parce qu'ils doivent la soupçonner dictée par les Anglais.

a D'une façon générale, les journaux ne doivent parler que des événements heureux pour le gouvernement. »

Il dit un jour, dans une conversation familière avec Fiévée :

« Toutes les fois qu'il parviendra ime nouvelle dé sagréable au gouvernement, elle ne doit pas être publiée,, jusqu'à ce qu'on ne doive plus la dire parce qu'elle est connue de tout le monde. »

Ce système de compression et d'étouffement ne pouvait être maintenu que par la force brutale. Aussi^ dès que la puissance de Napoléon fut abattue, une double évolution se produisit : d'une part, protestation générale et soudaine en faveur de la liberté que personne n'avait défendue jusque-là; d'autre part^ reconnaissance tardive de cette liberté par Napoléon lui-même.

Déjà, dans son premier exil à l'Ile d'Elbe, écrivant à l'un de ses partisans, il lui recommande de se ménager l'appui âes hommes de plume, des homme» de lettres, de ces journalistes qu'il méprisait tant naguère.

Ait NAPOLÉON JOURNALISTE

a II faut vous assiurer des hommes de lettres... Ils sont vains et avides... leur puissance est vaste.

« Je crois qu^au moyen des journaux une seule plume pourrait finir par soulever le monde, tandis qu'une seule épée n'y parviendrait jamais.

a Portez aussi les jeunes gens à écrire pour moi ; les lyres vierges sont les plus honorables. »

Ces chantres de sa renommée ne lui ont pas manqué, mais seulement après sa mort : Hugo, Lamartine, Béranger, et tous les romantiques épris d'une gloire qui n'était plus dangereuse.

Le grand homme dut se contenter, pendant son existence, des piètres poètes officiels, tels que le Toulousain Baour-Lormian à qui il dit un jour, par ironie sans doute :

« Vous faites les vers conmie Racine, mais vous péchez par les caractères. »

C'est en 1814, après la première chute, que les journalistes songèrent à réclamer leur liberté.

Ils furent bientôt et cruellement punis de ne pas avoir protesté plus tôt. Ils eurent à subir une servitude plus humiliante que celle de Napoléon.

Le premier jour de l'entrée des alliés à Paris, le 31 mars, les rédacteurs des divers journaux furent invités à parler dans le sens de la révolution nouvelle. Et cet ordre était signé :

Le Général pruBsien,

Sacken,

gouQerneur de Pari$.

Voici les Cent- Jours. Napoléon sait mieux que personne combien son triomphe est incertain.

Il a appelé dans son conseil des hommes jadis rejetés ou négligés, Fouché, Carnot. Ceux-là l'obligent à proclamer la liberté légale de la presse.

Il y eut, pendant cette période, une explosion de libéralisme, chacun sentant qu'il avait prise sur le maître affaibli.

Des pourparlers eurent lieu entre Napoléon et les libéraux. C'était, de part et d'autre, un jeu. Personne n'était de bonne foi. Tout le monde trichait. Cependant il y avait une différence dans la façon de jouer : Napoléon y apportait de la souplesse, de la finesse, des ressources infinies; il faisait semblant d'accepter des opinions qu'il ne partageait pas ; mais parfois il se rebiffait, revenant à son penchant et à ses habitudes, lui, l'autocrate de la veille.

A Benjamin Constant, il disait :

a La liberté de la presse? Je veux tout cela. La liberté de la presse surtout 1 L'étouffer est absurde. Je suis convaincu sur cet article 1 Apportez-moi vos idées. Des discussions politiques, des élections libres, des ministres responsables, la liberté de la presse. Je veux tout cela 1 La liberté de la presse surtout 1 »

Comment purent-ils se regarder sans rire?

Tout le monde se mêla de la comédie, jusqu'à Fouché. Ne nous dit-il pas plus tard qu'il travailla ardemment à la conquête de la liberté de la presse, en 1815.

« Cette liberté, dit-il, parmi nous si agitatrice et qui n'en est pas moins la mère de toutes les libertés,

venait d'être reconquise. Je n'y avais pas peu contribué, en présence même de son plus grand ennemi. »

Fouché ajoute, et là il dit vrai :

<( Je m'emparai des journaux et je devins ainsi seul maître de l'esprit public. »

A la fin, convaincu de son impuissance, Napoléon s'abandonna.

Était-ce dégoût ou lassitude ?

A ceux qui s'opposaient au rétablissement de la liberté de la presse, il répondit :

a Messieurs, c'est apparemment vous autres que vous voulez défendre, car, pour moi, désormais, je demeure étranger à tout cela. La presse s'est épuisée sur moi pendant mon absence ; je la défie bien à présent de rien produire de neuf ou de piquant contre moil »

C'est alors que parut le décret du 25 mars supprimant la censure et la direction de la presse au ministère de la police.

La police reçut l'ordre d'agir avec mansuétude, mais les journaux restaient sous sa surveillance, et Pouché prit soin de placer auprès de chacun d'eux un agent chargé d'en inspirer la rédaction.

On vit alors, au milieu de cette comédie, un intermède piquant : Napoléon donnant une leçon de libéralisme à Fouché.

Ce dernier, repris sans doute par ses vieilles habitudes, avait fait saisir le Censeur européen. Napoléon

rapprend, fait rendre les exemplaires confisqués, et permet leur mise en circulation. Fouché en demeura penaud.

C'est dans le fameux acte additionnel^ si mal accueilli par Topinion publique, que Napoléon se résigna, non sans humeur, à proclamer solennellement la liberté de la presse, dans les termes suivants :

« Article 64.

« Tout citoyen a le droit d'imprimer et de publier en signant, sans aucune censure préalable, sauf la responsabilité légale après la publication, par jugement par jurés, quand même il n'y aurait lieu qu'à l'application d'une peine correctionnelle. »

En conséquence, chacun reprit sa plume. Journaux, pamphlets, chansons, circulaient sans obstacle et sans crainte. Tout le monde prévoyait la chute prochaine de Napoléon. On ne se gênait plus. Lui, il laissait faire : a Je les aurai bien tous à moi, murmurait-il, si j'ai la victoire 1 »

La restauration si imprévue de la liberté de la picsse par Napoléon eut son écho à la Chambre des communes anglaises.

On y discutait, le 25 mai 1815, sur la question de savoir si l'Angleterre, comme le proposait lord Castlereagh, devait se joindre aux puissances alliées dans la guerre à outrance proclamée au Congrès de Vienne contre Napoléon.

Le célèbre orateur anglais Grattan, bien que faisant partie de Popposition, se rallia à la proposition du ministère, et dit :

« Ces messieurs disent que Bonaparte a donné la liberté de la presse, c'est-à-dire, il a donné la liberté de publication, sauf poursuites et punitions selon le bon plaisir d'un chef militaire; c'est-à-dire qu'il a donné aux Français la liberté de se pendre euxmêmes. »

Napoléon, dans son dernier discours public, à l'ouverture de la première session de l'Empire libéral, devant les deux Chambres réunies, avait dit, en effet :

« La liberté de la presse est inhérente à la Constitution actuelle ; on n'y peut rien changer sans altérer tout notre système politique; mais il faut des lois répressives, surtout dans l'état actuel de la nation. »

C'est à ces lois répressives que faisait allusion l'orateur de la Chambre des communes, et surtout au caractère de Napoléon et de son gouvernement.

En effet, il faut bien le dire, ce n'est que contraint et forcé par les circonstances que Napoléon faisait ses premiers pas dans la carrière du libéralisme.

11 se débattait en vain contre les garanties constitutionnelles qu'il était obligé de promettre : « On m'attache, depuis que je suis blessé 1 »

Cri de l'aigle 1

Et quand il avait, en maugréant, bégayé quelques mots de libéralisme « dont chaque syllabe mettait en

colère son épée », il disait à ses intimes : Attendons 1 Si je suis le plus fort 1

Fouché, lui aussi, avait peine à vivre dans cette nouvelle atmosphère de liberté.

Le 16 juin, pendant que Napoléon se battait en Belgique pour le salut suprême, les deux Chambres reçurent du duc d'Otrante la communication d'un rapport sous forme d'Exposé de la situation morale de la France.

La conclusion de ce travail, très pessimiste, était une proposition de demander aux Chambres des lois plus sévères pour réprimer la licence de la presse, et comme il disait par un euphémisme singulier : « pour circonscrire la liberté individuelle ».

Pendant les Cent- Jours, la collaboration de Napoléon au MonUeur fut forcément limitée.

Il y fit insérer une communication directe à propos de la falsification des lettres de Murât, falsification qui était le fait de M. de Blacas. Napoléon avait en ce moment-là une autre raison fort légitime d'en vouloir à M. de Blacas.

Il le raconta lui-môme à O'Meara :

« Lorsque j'arrivai à Paris après mon retour de rUe d'Elbe, je trouvai dans les papiers particuliers de M. de Blacas une lettre écrite de l'Ile d'Elbe par une des femmes de chambre de ma sœur Pauline et qui paraissait avoir été dictée dans un moment d'aigreur... M. de Blacas avait fait falsifier cette lettre, en y ajoutant des histoires abominables, jusqu'à dire que j'avais couché avec ma sœur, et, en marge, était écrit de la main du faussaire : à imprimer. »

Napoléon fit alors insérer dans le Moniteur du 14 mai 1815 cette note qui semble contenir une allusion à la lettre attribuée à la servante de Pauline :

(( Les falsificateurs royaux ne supposaient pas que les archives où ils puisaient redeviendraient archives impériales ; que le comte de Blacas, dans une fuite précipitée, abandonnerait celles de son maître et ses papiers les plus secrets, et donnerait ainsi les moyens de mettre au grand jour, non seulement la basse intrigue que nous dévoilons aujourd'hui, mais tant d'autres qui ont employé tant de temps et tenu une si grande place dans un régime de quelques mois. »

Vers la fin de sa vie, dans la sérénité de l'exil, Napoléon parut se convaincre que la liberté de la presse est une condition nécessaire des sociétés modernes. Il en fait l'aveu solennel dans l'admirable testament qu'il dicta quelques jours avant sa mort, le 17 avril 1821 ; il y à là des pages d'une haute éloquence, d'une étonnante prescience et d'une sublime inspiration :

(( Mon fils sera obligé de régner avec la liberté de la presse. C'est une nécessité aujourd'hui. Il ne s'agit pas, pour gouverner, de suivre une théorie plus ou moins bonne, mais de bâtir avec des matériaux qu'on a sous ]a main. Il faut subir les nécessités et en profiter. La liberté de la presse doit, entre les mains du gouvernement, devenir un puissant auxiliaire pour faire parvenir dans tous les coins de l'Empire, les saines doctrines et les bons principes. L'abandonner à elle-même, c'est s'endormir à côté d'un danger.

« A la paix générale, j'aurais institué une direction de la presse, composée des plus hautes capacités du pays, et j'aurais fait parvenir jusqu'au dernier hameau mes idées et mes intentions. Aujourd'hui, il est impossible de rester, comme il y a trois cents ans, tranquille spectateur de la transformation des sociétés ; il faut, sous peine de mort, ou tout conduire, ou tout empêcher. »

Déjà, dans les dernières années de son Empire, causant familièrement avec Narbonne dont il faisait volontiers son confident, il lui disait :

« Ce que j'ai fait, j'ai dû le faire, car il n'y avait que moi, moi tout entier, pour succéder à la Révolution et tenir la place. Mais, après moi, je comprends autre chose, un gouvernement de tempérament et d'équilibre. »

Page 1