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GÉNÉRAL ET POLITICIEN

De Toulon à la campagne é^ Italie*

Pendant les deux années qui suivent le Souper de Beaucaire^ de juillet 93 à mars 96, il n'y a rien, dans la vie de Napoléon, qui se rapporte directement au journalisme.

Cependant on peut supposer qu'il fut loin d'être indifférent au spectacle que présenta la presse pendant cette sinistre période de notre histoire.

Avant Thermidor, la Terreur plane sur la tête de tous ceux qui se mêlent d'écrire; décret de mort contre ceux qui attaquent la représentation nationale ; l'échafaud pour le journaliste qui ose en appeler à la liberté de la presse et à la clémence ; un seul journal circule librement, le Père Duchesne^ subventionné par le ministre de la guerre et distribué gratuitement dans les armées; les autres journalistes, traqués, poursuivis comme des bêtes fauves.

Après Thermidor, c'est Robespierre abattu à son tour, ce Robespierre dont se réclamait le capitaine Bonaparte, et qu'il admirait sincèrement parce que, disait-il, «c c'est le seul gouvernement fort que nous

ayions eu depuis Richelieu » ; puis c'est un débordement inouï de liberté, un* cri unanime dans toute la France contre la servitude. Les lois contre la presse sont maudites à l'égal de la guillotine.

Quant à Bonaparte, il assiste de loin à ce spectacle. Il voit les journaux, libres maintenant, se lancer à l'assaut de ce Directoire corrompu, dont ils ont découvert la faiblesse. Il constate les effets de cette licence, de cette impunité : le gouvernement impuissant devant cette meute d'aboyeurs.

C'est une leçon qu'il retiendra.

En attendant, il est tout entier à son service militaire.

Le siège de Toulon l'a mis en évidence. Non pas que sur le moment l'événement eût provoqué autant d'enthousiasme qu'on pourrait le croire aujourd'hui, mais le nom de Bonaparte est bien coté au Comité de salut public, et c'est beaucoup.

Puis, il met en défense la côte de Marseille à Nice. Besogne quotidienne, absorbante, qui ne laisse guère de place à l'étude, non plus qu'à la littérature. Le nom de Napoléon ne dépasse pas encore une moyenne notoriété. Il observe, il guette, il interroge l'horizon.

Enfin, l'occasion tant désirée se présente. Il l'empoigne vigoureusement. C'est Vendémiaire (octobre 95).

Le militaire du Souper de Beaucaire qui a écrit : « Le centre d'unité est la Convention, » est devenu le sauveur de la Convention.

Le voilà installé à Paris, occupé sans relâche de politique, en relations suivies avec ceux qui dé-

tiennent le pouvoir, sachant faire profit de tout ce qu'il voit et entend.

Il est devenu un personnage. On l'appelle couramment le général Vendémiaire. C'est un soldat politicien, dévoué à la Convention, à la République. Il est la bête noire des royalistes qu'il vient d'écraser, et cette haine le poursuivra jusqu'à la fin de son règne. Le public ne voit en lui, à l'heure présente, qu'un arriviste à tous crins, une créature de l'immonde Barras.

Il se marie avec Joséphine, l'amie de ce dernier. Ce n'est pas pour le hausser dans l'estime publique, mais peu lui importe. Il a le pied à l'étrier. Il va se mettre en selle avec l'aplomb du cavalier sûr de sa monture, sûr de lui-même. Et, de fait, le voilà nommé, grâce à Barras, général en chef de l'armée d'Italie, à vingt-six ans I

Cette position n'a point seulement pour Bonaparte une importance militaire. Grâce aux mœurs nouvelles et à la corruption du Directoire, elle a une valeur pécuniaire et politique : pécuniaire, car les généraux sont devenus les trésoriers de la nation; ils envoient l'argent des réquisitions au gouvernement, •et il leur en reste entre les doigts ; polititjue, parce que ces distributions d'argent mettent le gouvernement sous la dépendance des généraux, en vertu de cet axiome italien que Bonaparte aimait à citer :

« La main qui donne est dessus de celle qui reçoit. »

Voilà donc Bonaparte nommé au commandement en chef de l'armée d'Italie.

Notre affaire n'est point de le suivre à traders le» étapes qu'il va parcourir aux yeux émerveillés de la France et de l'Europe; étapes aux noms sonores : Montenotte, Millesimo, Dego, Mondovi, Cherasco, Lodi, Vérone, Mantoue, Lonato, Castiglione, Roveredo, Bassano, Caldiero, Arcole, Rivoli, Leoben, Campo-Formio.

Notre sujet consiste à rechercher uniquement dan» la glorieuse existence du général les rapports qu'il eut avec le journalisme et dans quelle mesure il exerça lui-même à cette époque la profession de journaliste.

Il savait déjà fort bien le parti qu'un homme public peut tirer de la presse : dès son début dans les affaires, il a, sur ce point, des idées fort nettes. Il s'entend merveilleusement à la réclame.

Depuis Vendémiaire, il a fait son éducation comme agent de publicité, si j'ose dire, et, en cela comme dans le reste, il s'est montré incomparablement supérieur.

Aussi, en quelques semaines, a-t-il ramassé ime clientèle ardente et compacte.

Jamais lancement ne fut mieux organisé. Tout le monde y poussait, flairant une grande aventure : d'abord les banquiers et leurs maltresses, les gros fournisseurs, les frères de Bonaparte, tous gens fort délurés, et enfin l'aimable Joséphine dont le sourire attirait et retenait une société très mêlée d'aventuriers et d'arrivistes.

Entre Vendémiaire et la campagne d'Italie, l'affaire fut menée avec l'argent des autres. Mais bientôt la victoire mettra à la disposition de Bonaparte le»

millions des contributions de guerre et c'est lui qui enverra par delà les Alpes les subsides, à pleines mains.

S'il faut en croire Mme de Rémusat, mauvaise langue, mais témoin bien placé, toujours aux écoutes, Bonaparte, au moment de partir pour l'Italie, dit à un de ses amis :

« Songez, dans vos récits de nos victoires, à ne parler que de moi, toujours de moi, entendez- vous. »

Aux orateurs, aux romanciers, aux poètes, aux peintres, rencontrés dans la société parisienne où il s'était lancé depuis Vendémiaire, il disait :

« Ne citez que moi, ne chantez, ne louez, ne peignez que moi. Je vous achèterai tout ce que vous voudrez, mais il faut que vous soyez tous vendus. »

Dit-il ces choses en termes aussi crus? Ce n'est point sûr ; en tout cas, il fit comme s'il l'avait dit.

On verra, dans la suite de cette étude, qu'en effet Bonaparte, et, plus tard. Napoléon, rapporta à son imique personne et à son profit exclusif toute la publicité dont il disposait.

Nous le montrerons continuellement, et presque journellement, préoccupé des journaux, soit pour en tirer gloire et profit, soit pour attaquer ses ennemis et se venger de ses détracteurs, car il fut toujours et en tout temps obligé de se défendre.

Il eut toujours une meute à ses trousses, ardente, acharnée, hurlante, malgré le silence superficiel du

Consulat et de TEmpire. Et nul, autant que cet homme d'apparence impassible, ne fut plus sensible aux piqûres des journalistes. Les plus petits, les plu3 insignifiants d'entre eux firent bien des fois pousser à ce lion des rugissements de colère.

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