‹ Napoléon journalisteChapitre 7 sur 50 · JOURNALISTE ET POLÉMISTE · texte numérisé non relu

JOURNALISTE ET POLÉMISTE

Le général de Tarmée d'Italie s'occupa de la presse, pour la première fois, le 26 août 1796.

Depuis quatre mois, il s'est couvert de gloire. Le général Vendémiaire n'est plus. C'est le vainqueur de Lodi.

et Ce jour-là, à Lodi, a-t-il dit plus tard, je me regardai pour la première fois, non comme un simple général, mais comme un homme appelé à influer sur le sort du peuple. »

Il a déjà pleine conscience de sa valeur. Aussi prend-il le ton d'un maître. Il ose donner des conseils à son gouvernement, à propos des journalistes qui le gênent :

c Milan, 26 août 1796.

a Au Directoire.

« Il serait bon que les journalistes voulussent bien ne pas publier sur le compte du roi de Sardaigne des

absurdités comme celles que Ton publie tous les jours.

Il est des coups de plume écrits sur des ouï-dire et

sans mauvaise intention qui nous font plus de mal,

plus d'ennemis, qu'une contribution dont nous tire*

rions avantage. Peut-être serait-il utile qu'un journal

officiel insérât un article qui démentit ces bruits

absurdes et ridicules.

« Bonaparte. »

Un journal officiel 1 le Moniteur I voilà qu'apparaît tout de suite l'idée maltresse de Napoléon, en matière de presse : un journal pour commimiquer directement avec l'opinion publique.

Nous verrons quel instrument formidable ce sera plus tard entre ses mains.

Pour le moment, le Directoire n'avait à son service qu'un pauvre journal dédaigné, à peine regardé ; le Rédacteur^ seul en face de la troupe hurlante des journaux d'opposition.

Il souhaitait l'établissement d'un journal officiel. Les Cinq-Cents y consentirent, les Anciens s'y opposèrent.

Voici maintenant le premier article sorti de la plume du général journaliste. Il fut envoyé du quartier général de Mantoue, le 6 mars 1797, pour être inséré au journal du Directoire.

A cette époque, la presse révolutionnaire d'un côté, la presse royaliste de l'autre, faisaient rage à Paris contre l'ennemi commim, le Directoire, et aussi contre le général ardemment républicain qui triomphait trop bruyamment à leur gré.

Cet article est rédigé sous la forme d'une semonce adressée aux énergumènes de droite et de gauche ; il est dans la forme ampotdée et pompeuse de l'époque. Ce n'est point encore le pur style napoléonien :

« Comment pourra-t-on espérer la liberté sans révolution, selon le juste désir de Bonaparte, si ceux qui sont chargés de l'établir trahissent impunément ses intérêts? Nous avons déjà des Cazalis, des Maury, qui bravent le juste ressentiment des patriotes indignés de lire, au lieu des actes majestueux de l'Assemblée libératrice de l'Italie, les subtilités, les sophismes d'avocats payés pour soutenir la prepotenza de quelques individus et perpétuer l'avilissement du plus grand nombre.

a Ils veillent nous enchaîner une seconde fois pour prix de leur avoir confié l'auguste mission de fonder une seule nation de plusieurs peuples comprimés par la tyrannie et à qui la fortune présente la liberté. »

A mesure que se déroule cette première campagne d'Italie, nous voyons le général mener de front ses occupations politiques ou militaires, sans que les unes lui fassent négliger les autres. Ses regards ardents sont fixés sur Paris, autant que sur Vienne.

A ses ennemis de l'intérieur, comme à ceux de l'étranger, il riposte vigoureusement. Les royalistes le harcèlent de calomnies, de brocards, d'insultes de toute sorte. On raille ses victoires ; on rabaisse ses succès ; on vilipende son caractère ; on attaque son administration 7 on jette des soupçons sur ses con-

viciions républicaines et déjà on l'accnse de préparer un coup d'État.

Tel était le thème habituel développé souvent avec talent, toujours avec acharnement, par la presse royaliste.

Les joiu*naux de Paris arrivaient à l'armée d'Italie et parvenaient jusqu'au cabinet de Bonaparte qui s'en faisait faire la lecture chaque matin par son secrétaire, Bourricnne. Dans sa gloire naissante, il aurait pu se consoler aisément de ces attaques ; malheureusement pour lui, il était infiniment sensible à ces taquineries de plume et il en souffrait cruellement au lieu de les dédaigner. Tel, a dit Walter Scott, un noble pur sang dans la prairie s'irrite contre les piqûres d'insectes qui, par comparaison avec lui, sont non seulement impuissants, mais, pour ainsi dire, invisibles.

Cette nervosité commence à percer après les préliminaires de Leoben en avril 1797. Elle s'accuse plus vivement à la fin de juin, pendant son séjour à Mombello.

Il n'avait point encore de journal à lui.

Comment donc répondre aux insultes, aux accusations, de manière à se faire entendre à Paris aussi bien qu'en Italie? Ses soldats étaient tous jeunes comme lui, ardents républicains comme lui, amoureux des belles Italiennes comme il l'était lui-même de Joséphine, et toute cette charmante jeunesse faisait de la politique entre deux coups de fusil, l'oreille tendue vers Paris, les yeux fixés sur les journaux de Paris.

Cet état d'esprit n'était point une tiouveauté dans

Tarmée française. On y a toujours fait de la politique.

Bonaparte imagina un procédé de défense, aussi ingénieux qu'efficace. Ce qu'il avait à répondre aux royalistes, il l'écrirait directement au Directoire, s' assurant ainsi une sorte de publicité officielle ; et, pour que ses soldats en eussent aussi connaissance, il le ferait imprimer sur des feuillets qui seraient distribués par milliers dans les régiments.

C'était déjà, en quelque sorte, du journalisme, en attendant le véritable journal qui ne tardera pas à paraître. Ces communications de Bonaparte au Direc* toire ont la forme de véritables articles. On va en juger.

Au mois de juin 97, un certain Dumolard avait fait, au Conseil des Cinq-Cents, une motion d'ordre par laquelle il mettait en doute les assertions envoyées d'Italie par Bonaparte, relativement aux massacres de soldats français par les Vénitiens et à la sanglante répression qui suivit.

Cette motion coïncidait avec les attaques furibondes des journaux royalistes et du club de Clichy.

Bonaparte se crut tenu de répondre. Sa réplique n'est point dans le ton d'une communication de général à gouvernement. Elle a l'allure d'un manifeste, et le ton impérieux d'un homme conscient de sa valeur. Elle est du 30 juin 1797, datée de Mombello :

« Après avoir mérité, dit Bonaparte, un décret d'avoir bien mérité de la patrie, je n'avais pas le droit de m'entendre accuser d'une mesure aussi absurde qu'atroce. Je n'avais pas le droit d'attendre

qu'un manifeste inspiré par un émigré et soldé par l'Angleterre acquît au Conseil des Cinq-Cents plus de créance que le témoignage de quatre-vingt mille hommes, que le mien.

« Eh quoi I Nous avons été assassinés par des traîtres, plus de quatre cents hommes ont péri, et, dans la première magistrature de la République, on s'excuse de l'avoir cru un moment.

« L'on a traîné dans la boue et autour d'une grande ville plus de quatre cents Français ; on est venu les assassiner à la vue des gardes du fort, on les a percés de mille coups de stylets pareils à celui que je vous envoie ; et les représentants du peuple français font imprimer que, s'ils crurent ceci un instant, ils étaient excusables 1

« Que les hommes lâches, et qui sont morts au sentiment de l'amour de la patrie et de la gloire, l'aient dit, je ne m'en plaindrai pas, je n'y eusse pas fait attention ; je sais bien qu'il y a des sociétés où l'on dit : « Ce sang est-il si pur? » Mais j'ai le droit de me plaindre de l'avilissement dans lequel les premiers magistrats de la République traînent ceux qui ont agrandi, après tout, la gloire du nom français.

« Je vous réitère, citoyens directeurs, la demande que je vous ai faite de m'accorder ma démission. J'ai besoin de vivre tranquille, si les poignards de Clichy veulent me laisser vivre I »

Pour juger de l'effet produit par ces pages brûlantes, il faut se rappeler ce qu'était cette armée d'Italie, à laquelle elles étaient distribuées, par milliers d'exemplaires.

Cette armée se distinguait par une extrême jeunesse. L'alné de tous était Bonaparte qui n'avait que vingt-six ans et demi. Presque tous étaient des Méridionaux, pleins de bravoure et de gaieté ; ils aimaient à parler politique, à discuter les affaires publiques» Tous poussaient le républicanisme jusqu'à l'exaltation. Ils se battaient contre les rois autant que contre les Autrichiens, Aucune religion, si ce n'est celle du patriotisme le plus ardent. Cette armée était pareille à un club dont les séances auraient eu lieu entre deux batailles, insubordonnée, sauf au feu.

Ces jeunes soldats se considéraient comme solidaires de Bonaparte, depuis les généraux jusqu'au dernier des^ambom*s. L'insulter, c'était faire injure à l'armée tout entière.

Quant à lui, sa nervosité n'était pas seulement l'effet d'un tempérament maladif ; il était agité par deux passions également violentes : l'amour le plu» vif pour sa femme exalté par la jalousie, et la haine contre le gouvernement aussi plat qu'ingrat du Directoire. Une fièvre continuelle minait son corps étique»

Et comment n'aurait-il pas eu les nerfs tendus à se rompre, au milieu de tant d'affaires politiques et militaires, ce jeune homme, fou d'amour autant que de gloire, qui écrivait le 17 juillet 96 à sa femme :

« Les charmes de l'incomparable Joséphine allument sans cesse une flamme vive et brûlante dans mon cœur et mes sens. Les larmes m'ôtent ma raison, brûlent mon sang 1 »

Le château de Mombello, situé à trois lieues de

Milan, était devenu le quartier général de Bonaparte. Il y tenait une véritable cour, embellie par la présence de sa femme qui s'était enfin décidée à le rejoindre, après bien des supplications. Autour de lui se pressaient les officiers supérieurs de Tarmée, les délégués de toutes les villes d'Italie, les plénipotentiaires autrichiens. Comment ne pas se sentir soulevé par la fortune dans un tel milieu, et comment ne pas parler en maître à son gouvernement et même à la France tout entière?

Fouché, dans ses Mémoires^ plus ou moins authentiques, mais en tout cas écrits par un confident autorisé, décrit assez justement la conduite du général en chef de l'armée d'Italie.

« C'est alors, dit-il, qu'on vit Bonaparte, conquérant de la Lombardie et vainqueur de l'Autriche, former dans chacune des divisions de son armée un club, faire délibérer ses soldats, leur signaler les deux Conseils comme des traîtres vendus aux ennemis de la France et, après avoir fait jurer à son armée, sur l'autel de la patrie, d'exterminer les brigands modérés^ envoyer des adresses menaçantes en profusion dans tous les départements et dans la capitale. »

L'activité politique du général se manifeste dans une seconde note, écrite presque le même jour que la précédente et datée aussi de Mombello. Elle se rapporte aux événements de Venise, à propos desquels il est fortement attaqué par la presse de Paris. Il explique son rôle, avec quelle énergie et quelle maîtrise !

« Lorsque Bonaparte était dans le cœur de l'Aile-

magne, les Vénitiens assassinent plus de quatre cents Français, chassent ceux qui étaient dans Venise, assassinent l'infortuné Laugier et offrent l'exemple d'un peuple fanatisé et en armes.

« Il revient en Italie, et à son aspect, à peu près comme les vents de Virgile à l'aspect de Neptune, toute l'Italie, qui s'agite, qui était en armes, rentre dans l'ordre et reconnaît la voix du vainqueur redouté I »

La note se termine par ces paroles comminatoires dans lesquelles on entend gronder le 18 Brumaire :

« Des avocats ignorants et bavards ont demandé dans le club de Clichy pourquoi nous occupons le territoire de Venise ! Messieurs les orateurs, apprenez donc la géographie, et vous saurez que l'Adige, la Brenta, le Tagliamento, sur lesquels nous nous battons depuis deux ans, sont des États de Venise. Ah 1 certes, nous voyons bien votre idée I Vous reprochez à l'armée d'Italie d'avoir surmonté tous les obstacles et d'avoir traversé l'Italie, deux fois les Alpes et de s'être jetée sur Vienne obligée à reconnaître cette République que vous. Messieurs de Clichy, vous voulez détruire. Vous mettez en accusation Bonaparte, je le vois bien, pour avoir fait faire la paix.

« Mais je vous prédis, et je parle au nom de quatrevingt mille soldats : le temps où de lâches avocats et de misérables bavards faisaient guillotiner les soldats est passé; et, si vous y obligez, les soldats d'Italie viendront à la barre de Clichy avec leur général ; mais malheur à vous I »

N'est-ce point là le langage d'un général de pronunciamiento ?

Enfin l'ère des batailles est terminée ; les préliminaires de paix ont été signés. Nous allons voir maintenant Bonaparte partagé entre les négociations et la politique. Sur le terrain politique, il va se signaler à l'attention de la France par des articles de polémique et par la création de deux journaux.

Il est mûr pour ce rôle de général politicien. Il recevait, de tous les côtés, les invitations les plus pressantes à monter sur la scène et à jouer le premier rôle dans le gouvernement.

C'est ainsi que son attention fut attirée, vers le mois de mai 97, par un article significatif, paru dans le Spectateur du Nord^ journal allemand publié à Hambourg. Bonaparte s'occupait beaucoup, à ce moment, des gazettes allemandes. Le matin, pendant qu'il s'habillait, Bourrienne, qui savait l'allemand et l'anglais, lui traduisait ce qui pouvait l'intéresser. C'était la première occupation de la journée.

Or, vers le milieu de mai, une lettre parvint à Bonaparte, à Milan, lettre bien curieuse et qui dut faire une impression profonde sur l'esprit ambitieux du général. Elle émanait d'un certain Sabatier de Castres, littérateur médiocre qui résidait à Leipzig,

Sabatier disait à Bonaparte qu'il lui était, non seulement possible, mais très facile, de donner une direction nouvelle et irrésistible à l'esprit social de la France. C'était le flatter dans son instinct secret, et peut-être devancer ses desseins. Sabatier lui disait :

« J4gnore si vous recevez le journal qui a pour titre : le Spectateur du Nord. C'est le mieux écrit et le plus intéressant des ouvrages périodiques qui me sont connus. Il y a daûs le dernier numéro deux lettres assez longues qui vous concernent. Certain que Dumouriez et Rivarol les ont faites, j'ai pensé que vous seriez curieux de voir comment ils s'expriment sur votre compte. »

Ces deux lettres, dont Sabatier donnait des extraits, décrivaient avec une étonnante précision le caractère héroïque de Bonaparte et lui prédisaient un avenir merveilleux.

Sûrement Bonaparte se sentit deviné. Qu'a-t-il d'ailleurs besoin de dissimuler, au point où il en est? Aussi va-t-il élever le ton dans les communications qu'il adresse au Directoire. N'ayant plus à se battre, il va se livrer tout entier aux luttes politiques, aux batailles de la polémique.

Il va se faire journaliste et, sur ce terrain, il déploiera le même tempérament, la même fougue, les mêmes qualités d'offensive que sur le terrain militaire.

L'adversaire qu'il a choisi pour son début de polémiste serait parfaitement inconnu, si son nom n'était à jamais préservé de l'oubli pour avoir été cité un jour par Napoléon. Il est désigné sous le nom de M. Dunan. C'était, en réalité, Duverne de Presles, un journaliste fortement engagé dans le parti royaliste. M. Dunan s'était permis de blâmer vertement la conduite et les plans militaires de Bonaparte. C'était bien téméraire. Le général daigna lui adminis-

trer une leçon exemplaire dans deux notes qui sont des modèles de polémique et de logique.

Ces deux notes sont certainement de la main de Bonaparte. Elles sont authentiquées par la correspondance impériale aux numéros 1975 et 1976.

D'aillews elles n'ont point besoin de ce certificat ; elles portent le cachet de la pensée et du style de Bonaparte.

Pour donner plus d'ampleur à la manifestation de sa pensée, il fit imprimer ces notes à des milliers d'exemplaires pour être distribués dans toute l'armée.

Bourrienne nous dit qu'il tint la plume sous la dictée de Bonaparte. Il était son chef de cabinet.

!•' juillet 97.

Réponse à M. Dunan (Duverne de Presles).

• Mombello, 13 messidor an V.

a M. Dunan trouve donc que l'armée d'Italie n'a pas assez fait. Elle devait sortir des champs clos de l'Italie. Peste ! il paraît que M. Dunan a une carte d'une échelle bien petite ! Il devait laisser (M. Dunan parle de Bonaparte) le château de Milan assiégé, le blocus de Mantoue ; laisser derrière lui le roi de Naples, le Pape, cet immense pays qu'il venait de conquérir, et s'avancer, comme une branche de compas, en Allemagne ! Voyons, raisonnons, monsieur Dunan ; cherchons d'abord à nous entendre.

« On a eu tort, dites-vous, de concentrer toute

Tannée pour assiéger Mantoue I Cela est une histoire de fait : vous êtes mal instruit. On n'a pas mis pour assiéger Mantoue un homme de plus qu'il ne faut pour la bloquer. On l'a assiégée avec de l'artillerie prise dans les places du Modénais, circonvoisines de Mantoue. L'armée d'observation a pris la meilleure ligne pour couvrir le blocus. Quelques fortes colonnes ont été envoyées à Bologne, Ferrare, Livourne, ont menacé, et ont fait faire la paix à des puissances et chassé les Anglais de Livourne, et par contre-coup de la Méditerranée. Revenant avec cette promptitude qui caractérise l'armée d'Italie, elles se sont trouvées à temps sur l'Adige pour recevoir Wurmser et sa grande armée.

« Que vouliez-vous que l'on fît de mieux? Devait-on entrer en Allemagne? Mais c'était alors abandonner l'Italie et exposer cette belle contrée à une insurrection, à une heureuse sortie de Mantoue, aux coups des ennemis du Frioul. Devait-on seulement traverser le Tyrol et revenir après? Sans doute.

« Le Tyrol, qui, sur votre carte, n'a que trois ou quatre pouces, est im pays extrêmement montagneux, habité par un peuple belliqueux et qui a quarante lieues de défilés impraticables, au milieu desquels passe la continuation de la grande chaîne des Alpes, qui sépare véritablement l'Allemagne de l'Italie.

« Moreau était encore au delà du Rhin et Jourdan sur la Sieg. Mais je suis bien bon à chercher à vous entendre; vous ne vous entendez pas vous-même. Cet article, comme le reste de votre ouvrage, est im assemblage d'idées fausses et mal conçues. Cela n'est pas étonnant; vous parlez d'un métier que vous

n'entendez pas. Le professeur de philosophie qui^ dans je ne sais plus quelle ville, parla longtemps devant Annibal, se prétendait aussi un grand militaire.

« Vous pensez donc que si César, Turenne, MontecucuUi, le grand Frédéric, ressuscitaient sur la terre, ils seraient vos écoliers. La perfection ou le système de la guerre moderne consiste, prétendez-vous, à jeter un corps d'armée, l'un à droite, l'autre à gauche, laisser l'ennemi au centre et même se mettre derrière une lisière de places fortes. Si ces principes étaient enseignés à la jeunesse, ils reculeraient la science militaire de quatre cents ans ; et toutes les fois qu'on se dirigera ainsi, et que l'on aura affaire avec un ennemi actif et qui ait tant soit peu de connaissance des embûches de la guerre, il battra un de vos corps et coupera la retraite à l'autre.

« La retraite de Moreau n'est tant admirée par les connaisseurs justement qu'à cause de la défectuosité du plan de campagne.

« Que l'on fasse l'honneur d'accorder à Bonaparte quelque vaillance et la fougue de trente ans, qu'on le fasse spadassin, joueur de cartes ou écolier, sa gloire est dans la postérité, dans l'estime de ses frères d'armes, de ses ennemis même, et dans les grands résultats qu'il a obtenus, et enfin dans la prévoyance qui lui fit blâmer, dès le premier jour, tout le plan des opérations du Rhin, comme l'expédition d'Irlande.

« L'armée d'Italie a, dans cette campagne, culbuté l'armée sarde, aguerrie par quatre ans de combats ; l'armée de Beaulieu tellement forte que la cour de

Vienne ne doutait pas de reprendre le comté de Nice.

« L'armée de Wurmser arriva du Rhin avec vingt mille hommes d'élite, ce qui seul permit à Moreau de repasser le Rhin et à Hoche de s'avancer sur le Mein ; Wurmser fût-il renforcé, il ne fut pas plus fort, et, par une marche aussi hardie que savante, qui seule rendrait cette brave armée immortelle, il se trouva strictement bloqué avec son quartier général dans Mantoue.

a Alvinzi, renforcé de toutes les divisions de la Pologne, de la Silésie, de la Hongrie, ainsi que d'un détachement du Rhin, se présente de nouveau. Après plusieurs jours de manœuvres, il succombe à Arcole. Notre retraite du Rhin permit à l'ennemi d'envoyer de nouveaux renforts au Tyrol. La Hongrie, Vienne, fanatisées par la noblesse, les prêtres et leurs partisans, •envoient-elles volontairement leiu-s recrues doubler les forces de nos ennemis, que les champs de bataille ■de Rivoli et de la Favorite, que, quelques jours après, la prise de Mantoue, de Bergame et de Trévise, ne firent qu'accroître les lauriers des braves soldats de Parmée d'Italie. »

Seconde note faisant suite à la précédente.

Peu de joTU*s après, dit Bourrienne, Bonaparte me dicta cette seconde note, toujoiu's exaspéré par les sottises que l'on débitait à Paris.

« Quelle est la chose ridicule et improbable que l'on ne fasse pas croire aux habitants d'une grande ville ; ou plutôt quel intérêt peuvent avoir des hommes

d'esprit à chercher, avec autant de mauvaise foi, à obscurcir la gloire nationale?

« L'on dit et l'on redit partout que l'armée d'Italie était perdue, et que Bonaparte même allait augmenter les prisonniers d'Olmûtz, si, par bonheur, il n'eût conclu la paix 1

« Bonaparte entre en Allemagne par trois côtés à la fois, par le Tyrol, la Carinthie et la Carniole. En partageant ainsi ses forces, il n'avait pas craint d'être partout trop faible, parce que telle était la manière dont l'ennemi s'était lui-même placé. Il était d'ailleurs obligé d'attaquer ainsi, pour se réserver une retraite et être sûr de pouvoir couvrir ses magasins et ses dépôts.

« Mais, lorsque l'ennemi, partout en fuite, lui eut livré ses magasins, vingt-quatre mille prisonniers, soixante pièces de canon, qu'il eut Trieste, Goritz, Klagenfurth, Brixen, il sentit qu'il pouvait être à son tour attaqué; que l'ennemi, qui avait fui loin derrière les montagnes pour se rallier, pouvait lui dérober ses mouvements, tomber sur ses différentes divisions et les battre en détail. Il se garda bien de faire marcher ses divisions du Tyrol à Innspriick, mais il les fit venir en Carinthie. Il fit également venir en Carinthie la division qui était en Carniole, au lieu, comme l'aurait pu un général moins habile, de l'envoyer en Istrie. Au lieu de tout cela, il fit armer Klagenfurt et y plaça ses dépôts.

« Par ce moyen, au lieu de trois communications, il n'en avait qu'une ; au lieu d'avoir à contenir les peuples naturellement revêches et remuants du Tyrol,

il les abandonnait et n'avait plus rien à craindre d'eux, et, au lieu que l'armée d'Italie occupât une ligne de quatre-vingts lieues, il la ramassa sur un seul point, qui menaçait à la fois Vienne, la Hongrie et la Bavière.

« Le général Kerpen, qui avait réuni à Innsprûck sa division tant de fois battue, croyant que le général Joubert avait intention de marcher contre lui, ne sut pas plus tôt que ce général se rendait en Carinthie par la Drave, qu'il rentra dans le Tyrol.

« Le général Quasdanovitch, qui était accouru pour défendre la Hongrie, sachant que l'armée française s'était réunie en Carinthie, accourut sur Trieste.

a Ainsi, tandis que Bonaparte avait réuni toute son armée sur un seul point, dans le cœur des États héréditaires, pouvant se porter partout, le prince Charles a le corps de son armée divisé entre Salzbourg et Vienne et affaibli par les détachements qu'il a fournis dans le Tyrol et dans la Carniole. C'est dans ces circonstances qu'on lui demande un armistice.

« Quelques jours après, les préliminaires de la paix furent signés. Les préliminaires ont sauvé Vienne, et peut-être l'existence de la Maison d'Autriche.

a La révolte des Vénitiens était impuissante et réprimée avant la rentrée de l'armée d'Italie. En effet, le général Kilmaine avait, pour conserver l'Italie, de nombreuses garnisons dans toutes les places fortes et dans tous les châteaux, deux légions polonaises, deux légions lombardes et la division du général Victor, qui venait de Rome, en entier. Tous les châteaux de Vérone, Porto Legnago, Peschiera, Palmanova, étaient au pouvoir de l'armée et en état

de défense; une partie des États vénitiens était en révolte.

<f L'ennemi, dit-on, pouvait, par le Tyrol, attaquer r Italie ; comme si on pouvait attaquer Peschiera, Mantoue et l'Italie, où il y avait des forces assez considérables, par des détachements.

« L'ennemi pouvait prendre Trieste ; cela nécessitait encore de nouveaux détachements et Trieste offrait si peu d'intérêt à garder, que le général n'y a jamais tenu que cent hommes de cavalerie et avait donné ordre au général Priant, auquel il avait laissé un régiment de hussards et douze cents hommes d'infanterie, de se retirer en cas d'attaque sur Goritz et Palmanova dont il devait renforcer la garnison, et de venir le rejoindre, de sa personne, à Klagenfurt.

« On peut dire que le prince Charles a constamment donné dans tous les pièges qui lui ont été constamment tendus par le général Bonaparte ; et, depuis la bataille de Tagliamento, jusqu'à la conduite du général Landon en Tyrol, et du général Quasdanovitch, en Carniole, ce n'a été de sa part qu'une série de fautes et de mouvements mal combinés ou conformes aux pièges que lui tendait son ennemi.

« L'art de la guerre consiste, avec une armée inférieure, à avoir toujours plus de forces que son ennemi sur le point que l'on attaque ou sur le point qui est attaqué ; mais cet art ne s'apprend ni dans les livres, ni par l'habitude ; c'est un tact de conduite qui a proprement constitué le génie de la guerre ! »

En s' adressant à M. Dunan, Bonaparte entendait répondre en même temps aux attaques de toute sorte qui lui parvenaient à chaque courrier de Paris.

Une véritable campagne de presse était organisée contre lui par les royalistes. Il en était exaspéré. Sa sensibilité naturelle était accrue par les fatigues de la guerre, la fièvre et le brûlant été de la Lombardie. Sans doute d^autres journaux le couvraient de louanges, lui prédisaient une glorieuse carrière, mais il semble qu'il ne prêtait attention qu'à la censure agaçante des journaux royalistes et qu'il demeurait insensible aux consolations que les autres auraient dû lui procurer. Lui, si dissimulé par nature, il ne cachait pas son ressentiment.

Il se plaint vivement au Directoire le 15 juillet 97.

a L'armée reçoit une grande partie des journaux qu'on imprime à Paris, surtout les plus mauvais; mais cela produit un effet tout contraire à celui qu'ils se promettent; l'indignation est à son comble dans l'armée. Le soldat demande à grands cris si, pour prix de ses fatigues et de six ans de guerre, il doit être, à son retour dans ses foyers, assassiné comme sont menacés de l'être tous les patriotes. Les circonstances s'aggravent tous les jours et je crois, citoyen directeur, qu'il est imminent que vous preniez un parti.

« Il n'y a pas un seul homme ici qui n'aime mieux périr les armes à la main que de se faire assassiner dans un cul-de-sac de Paris.

« Quant à moi, je suis habitué à une abdication totale de mes intérêts ; cependant je ne puis pas être

insensible aux outrages, aux calomnies que quatrevingts journaux répandent tous les jours et à toute occasion, sans qu41 y ait un seul qui les démente. Je ne puis pas être insensible à la perfidie et au tas d'atrocités contenues dans cette motion d'ordre imprimée par ordre du Conseil des Cinq-Cents.

« Je vois que le club de Clichy veut marcher sur mon cadavre pour arriver à la destruction de la République.

« Vous pouvez d'un seul coup sauver la République, deux cent mille têtes peut-être qui sont attachées à son sort et conclure la paix en vingt-quatre heures : faites arrêter les émigrés, détruisez l'influence des étrangers. Si vous avez besoin de force, appelez les armées. Faites briser les presses des journaux vendus à l'Angleterre, plus sanguinaires que ne fut jamais Marat. »

Et, deux jours après, il répète ces conseils irrités à Clarke qui était chargé des négociations de paix avec l'empereur d'Autriche.

« Je l'ai dit positivement au gouvernement, il me semble qu'il est aisé de fermer le club de Clichy, de briser trois ou quatre presses et de faire arrêter une douzaine d'émigrés : cela seul pourrait nous assurer la paix. )>

Ces menaces reviennent, comme un leitmotiçf, dans une nouvelle lettre au Directoire, le 17 juillet.

« Voulez-vous épargner cinquante mille hommes de l'élite de la nation qui vont périr dans cette nou-

velle campagne? (On parlait en effet de la reprise des hostilités contre l'Autriche.) Faites briser avec quelque appareil les presses du Thé^ du Mémorial et de la Quotidienne^ faites fermer le club de Clichy et faites faire cinq ou six bons journaux constitutionnels.

a II est bien malheureux que, lorsque nous commandons à l'Europe, nous ne puissions pas commander à un journal de Louis XVIII et qui lui est évidemment vendu. »

En même temps il chargeait Berthier de prendre des mesures pour qu'aucun de ces journaux ne pénétrât dans l'armée.

Les stipendiés de l'étranger ! L'or de Pitt ! Nous voyons apparaître pour la première fois ces accusations contre la presse vénale ; il les répétera inlassablement pendant le Consulat et l'Empire.

« Qu'importe, écrit-il au Directoire le 12 septembre, que nous remportions des victoires, si nous sommes honnis dans notre patrie? On peut dire de Paris ce que Cassius disait de Rome : qu'importe qu'on l'appelle reine, lorsqu'elle est, sur les bords de la Seine, esclave de l'or de Pitt 1 »

Qu'était-ce donc que ces attaques de presse qui venaient troubler son âme et empoisonner sa gloire, au milieu du concert de louanges et d'admiration qui l'entourait depuis ses débuts 1

Chose curieuse, il ne s'agissait point des grands organes dirigés par les journalistes les plus distingués de l'époque. Non! Bonaparte ne s'affectait que de

ce que nous appelons aujourd'hui la petite presse. Il faut citer en première ligne, le TAé, fondé par Bertin d'Antilly, royaliste notoire. C'était un journal satirique ; il faisait une guerre acharnée au Directoire. Voici ce qu'il disait du vainqueur de Rivoli :

« Que la chance tourne, que la République française •disparaisse, qu'elle passe en d'autres mains, qu'elle change de système, qu'elle subisse la moindre altération dans son gouvernement, Bonaparte ne sera plus que l'Attila de la Lombardie 1 »

Et, plus loin, ces lignes qui trahissent les illusions des royalistes sur le caractère de Bonaparte :

« A l'âge de l'ambition, serait-il étonnant qu'après avoir été proclamé le premier homme de la République française, il aspirât à devenir le premier homme de la monarchie. Le titre de connétable, des dignités respectées chez tous les peuples, une fortune immense, des titres flatteurs pour l'orgueil, des hommages solennels, voilà ce que la renommée lui promet déjà, et quel cœur peut répondre de ne pas se laisser aller aux caresses de la fortune ? »

Ces avances flatteuses montraient à Bonaparte quel prix on attachait à sa personne, et ce n'était point là ce qui lui déplaisait. Mais, son amour-propre était piqué au vif par les plaisanteries du Thé^ se moquant assez spirituellement des proclamations de Bonaparte, lesquelles entraînaient les proclamations des généraux, ceUes des colonels, celles des capitaines, etc. : « Le

dernier caporal, disait le Thé^ s'est cru dans l'obligation de haranguer les tambours. »

Il est de fait que les proclamations à jamais immortelles de Bonaparte dégénérèrent souvent, chez ses imitateurs, généraux ou colonels, en hâbleries ridicules. Ces jeunes soldats de l'armée d'Italie se laissant aller facilement à la vantardise méridionale.

Après le Thé venait le Menteur^ journal également satirique. Celui-ci donnait à ses plaisanteries une forme originale. Il voilait ses sarcasmes sous le déguisement de la louange la plus exagérée.

C'est ainsi qu'il écrivait :

« Bonaparte a passé comme un torrent dans la nord de l'Italie. Il a tout pris, tout subjugué, renversé tous les obstacles, vaincu tous les ennemis. Eh bien l qu'on me donne un grand courage, de grands talents, militaires, de grands desseins, de grands moyens, d'exécution et je ferai tout cela.

« Il a été humain après la victoire ; D a respecté le malheur ; il a été modéré avec le faible ; il a ménagé les opinions, les erreurs même. Eh bien 1 qu'on me donne de la modération, de la politique, de l'art, de Tordre, du sang-froid, de la prudence, du génie d'ensemble, de l'esprit de détail et je ferai tout cela. Vousvoyez, cher lecteur, que tout cela n'est pas bien sorcier. »

A côté du Thé et du Menteur, il faut placer lea Nouveaux Actes des Apôtres. C'est la note violente.

« Bonaparte n'est pas seulement général ; il est président du Comité révolutionnaire et serait, au besoin.

exécuteur de la haute justice. Si ce républicain terminait sa carrière, je ne verrais que Samson qui pût le remplacer. Au reste, que Bonaparte soit César ou Samson, on assure qu'il vient d'écrire au Directoire : Veniy çidij fugi. »

Un autre journal, les Tableaux de la France et de VEurope^ fait allusion aux menaces adressées par Bonaparte aux royalistes du club de Clichy ;

« Bonaparte, sur lequel on avait compté à cause de son âme ardente et de son génie entreprenant, s'est borné à faire de loin une rodomontade peu digne de sa gloire.

« Le résultat de toute cette effervescence excitée dans l'armée d'Italie, de tant de menaces foudroyantes, de tant d'adresses séditieuses, a été d'envoyer Augereau à Paris. Cet homme, que Bonaparte pourrait appeler son Ajax, s'est fait une loi de subordonner entièrement ses projets et ses actions à celles de Bonaparte. »

Voici le Miroir, royaliste comme les précédents :

« De Bonaparte n'ayez peur.

« Tout le monde nous fait peur de Bonaparte. Bonaparte va venir. Pauvres Parisiens, cachez-vous dans vos caves. Bonaparte est là. Il n'y a pas jusqu'aux nourrices de nos petits enfants qui, par parenthèse, sont passablement royalistes, qui n'emploient comme un moyen de terreur le nom célèbre de Bonaparte.

« A huona parte, libéra nos, Domine. »

Puis, il fait du général un éloge à double tranchant, aimable et perfide à la fois, car en le distinguant des Jacobins avec lesquels il marchait en ce moment, on le rendait suspect au gouvernement. La tactique est habile ; qu'on en juge :

<c Les Jacobins comptent sur le secours de Bonaparte. Or, il ne peut les servir ni par sympathie, ni par intérêt, et, dans le fait, il ne les sert pas. Il ne peut les servir par sympathie; Bonaparte est un homme bien élevé, qui a les manières distinguées et tous les dehors qui caractérisent un homme de bonne compagnie et de bon ton ; et les Jacobins sont de misérables goujats qui ne savent que hurler, voler et assassiner. Il ne peut les suivre par intérêt, car cette secte infernale est ennemie de toute autorité et finit toujours par exterminer les chefs qu'elle s'est ellemême donnés, comme ceux du parti qu'elle renverse. »

En face de ces attaques ou de ces insinuations qui nous paraissent en somme assez méprisables, nous pourrions montrer le somptueux cortège des éloges, des admirations, des enthousiasmes, des flatteries, que lui prodiguaient d'autres journaux, aussi bien à l'étranger qu'en France. Et l'on s'étonnerait qu'au lieu d'être grisé par cet encens, Bonaparte n'ait paru prendre garde qu'aux piqûres des moustiques de la petite presse 1

Il est vrai que les journaux amis étaient subventionnés et stylés par les frères de Bonaparte et par Joséphine, tous assez pourvus d'argent, Joseph sur-

tout, sans compter les sommes que le conquérant de ritalie envoyait à cet effet.

d'encens quUls lui prodiguaient était donc frelaté ; il perdait ainsi beaucoup de son prix aux yeux de Bonaparte, car il est naturel que Ton prenne peu garde aux louanges qu'on a payées.

La famille de Bonaparte, frères, femme, belle-fille, menait une propagande fort active, très ingénieuse.

Ils flairaient déjà la belle proie, la toison d'or que le général était en train de conquérir. Ils pontaient sur cette chance imprévue, grandiose.

Aussi leurs journaux s'extasiaient, s'enflammaient, ossianisaient, selon l'expression de Michelet, qui connut les dessous de cette campagne de réclame par son père, alors imprimeur de ces mêmes journaux.

On imaginait, pour allumer et entretenir l'intérêt, quelque moyen infaillible, une blessure, une chute de cheval, un danger couru ; alors on s'attendrissait sur le héros, on s'inquiétait, car il paraissait être le seul sur la scène, être l'homme indispensable.

Bonaparte ne pouvait que sourire, in petto, en lisant les commentaires d'accidents supposés.

Écoutons tout de même, malgré son origine suspecte, le concert de la flatterie, car il retentissait pour le moins autant que celui de l'invective.

C'est d'abord le Courrier universel :

« Gesse de vaincre ou je cesse d'écrire.

« On peut appliquer ce vers à Bonaparte. La plume haletante du journaliste peut à peine suivre la marche impétueuse du général qui en moins de quinze jours a conquis, etc.. »

'UAmi des lois :

« Ce jeune homme qui réunit la prudence d'Ulysse à la sagesse de Nestor et au courage d'Achille.

a Ce jeune et intrépide héros, qui fait la barbe aux vieilles têtes à perruque allemandes, qui dégotterait Annibal lui-même, s'il vivait de nos joiurs. Sacrés royalistes, frémissez au bruit de ses triomphes. »

Le Correspondant :

<K Bonaparte est impénétrable ; cette qualité nécessaire chez un général ajoute encore à l'admiration dont il est entouré. »

Le Nouvelliste politique^ au sujet d'un portrait de Bonaparte, placardé sur tous les murs de Paris :

a Quel est ce jeune homme qui, vainqueur sur terre, vainqueur sur mer, fixe l'attention des peuples et des rois? Qui me dira son secret?

« Quel homme I Mais que veut-il ? demande-t-on. Pourquoi cet enthousiasme, pourquoi ces affiches si nombreuses et ces lecteurs si avides? Est-ce Monck qui menace la liberté? Erreur sans doute. Mais n'est-il pas imprudent d'élever un homme si haut qu'on ne puisse plus le fixer sans danger pour ses yeux ! »

Voici enfin les Nouveaux Actes des Apôtres^ dont le directeur était Barruel de Beauvert, ami de Rivarol, disciple de Rousseau :

« Les succès de Bonaparte enivrent les troupes qui font toute sa gloire, au point que les soldats disent

publiquement : il sera notre roi. Si cette fantaisie prenait un caractère sérieux dans un gouvernement devenu militaire, je ne vois plus ce que deviendrait la Constitution de Tan III, et les deux Consuls, et le Directoire, et les prétentions de... »

On le comparait à César. Déjà on lui demandait d'écrire les Commentaires de sa merveilleuse campagne. Et l'on faisait cette réflexion à laquelle un prochain avenir donnera un ironique démenti :

« Bonaparte a du moins sur César un grand avantage : Tun charge de fers sa patrie, et l'autre a donné la liberté aux peuples même qu'il a vaincus. »

La flatterie montait jusqu'à l'épouse du général. On l'appelait couramment, dans la presse : Noire Dame des Victoires.

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