‹ Napoléon journalisteChapitre 8 sur 50 · EN ITALIE · texte numérisé non relu

EN ITALIE

Les invectives de Bonaparte, à l'adresse des journaux royalistes de Paris, ne pouvaient avoir d'autre résultat que de satisfaire sa bile.

Esprit pratique, il s'en aperçoit bien vite. Il comprend qu'il faut se forger pour lui-même une arme semblable à celle dont se servent ses ennemis. Il connaît déjà la valeur de l'instrument et il saura le manier avec une adresse consommée.

Il décide donc de fonder un journal à lui, à lui seul ; ce sera l'organe officiel du général en chef, et, en même temps, celui de l'armée d'Italie.

Le titre l'indique clairement : le Courrier de V armée d'Italie ou le Patriote français à Milan^ par une société de républicains.

Ce journal parut à Milan en 1797. Jullien de Paris était chargé de la rédaction. Il écrivait sous l'inspiration directe et, souvent aussi, sur les notes émanées de Bonaparte.

La lecture de ce journal serait bien intéressante ; on y trouverait sûrement en germe les idées et les desseins politiques du futur consul et empe-

reur. Malheureusement la collection est introuvable»

Hatin, l'historien de la presse française, n'a pu en voir un seul exemplaire.

Le Courrier de V armée d^ Italie eut une carrière assez, longue, puisqu'il dura jusqu'au 2 décembre 1798- (12 frimaire an .VII). Bonaparte ne cessa de s'y intéresser; nous verrons plus loin qu'il se le faisait adresser au Caire pendant l'expédition d'Egypte.

Pour des raisons qui nous sont inconnues, il semblequ'il ne trouva pas dans le Courrier une satisfactioa complète; car, très peu de semaines après sa fondation, il lui suscite une puissante concurrence dan» im autre organe qui devint le dépositaire préféré doses pensées.

Le titre en indique audacieusement toute la portée : la France vue de V armée d^ Italie.

C'est, par conséquent, le général et ses soldats qui se font les juges de la situation politique en France, en attendant que, au jour prochain de Fructidor, ils mettent <jans la balance le poids de leur épée.

Ce journal avait aussi quelque prétention à satisfaire les goûts les plus variés de son public, car il portait en sous-titre : Journal de politique^ d^administration et de littérature française et étrangère.

On peut en fixer la fondation dans le courant d'août 1797.

A cette époque, Bonaparte a quitté Milan pour se rendre au château de Passariano, près d'Udine, afin de conférer avec le diplomate autrichien Cobentzel.

Le choix du rédacteur en chef est significatif. Ce fut Regnault Saint-Jean-d'Angely, un des plus distingués parmi les hommes qui s'attachèrent à la for-

tune de Bonaparte et Pun de ceux qui allaient préparer son avènement définitif.

Regnault était déjà, à cette époque, un personnage considérable par ses talents et ses capacités. Il avait été député aux États généraux et s'y était distingué. Il avait été compromis dans l'affaire des sections au 13 Vendémiaire. Puis, comme il était lié d'amitié avec la famille de Bonaparte, celui-ci l'avait emmené en Italie comme administrateur général des hôpitaux militaires. Regnault plut au général, s'attacha à Ba fortune et lui témoigna un dévouement sans bornes. Il aida singulièrement au 18 Brumaire et ne tarda pas à devenir le confident et le dépositaire des projets de Napoléon. Il avait un réel talent de parole et de style, avec une grande facilité de travail. II était donc éminemment propre aux fonctions de rédacteur en chef de la France vue de V armée dC Italie.

Mais sa facilité n'était pas de la souplesse. <c II était, entre les mains de Bonaparte, a dit Beugnot, comme im vigoureux coursier retenu par une main puissante, qui mordait le frein et était toujours prêt à échapper. »

Se montra-t-il, en effet, réfractaire au directeur trop autoritaire de la France? Refusa-t-il de plier sous cette dure main? C'est très probable; car, sans quitter le service de Bonaparte, ni abandonner la France^ il tint à notifier bientôt qu'il n'était pas responsable de tout ce qui paraissait dans le journal.

Nous lisons, à la fin du numéro 11, ce bref avis :

« Le citoyen Regnault Saint- Jean-d'Angély annonce qu'il n'est l'auteiir que des six premiers numéros de

ce journal et qu'il n'avouera désormais que les articles qui seront souscrits des lettres initiales de son nom. »

A partir du numéro 7, il fut remplacé dans ses fonctions responsables par un obscur scribe, Chicoilet de Corbigny, qui fut plus tard un des meilleurs préfets de l'Empire, dans le département d'Indre-et-Loire. Son règne fut de courte durée, car la France n'eut, tout au plus, qu'une quinzaine de numéros. Il est bien regrettable qu'on n'ait pu retrouver une collection complète de ce journal. Ce serait assurément un document essentiel à consulter au point de vue de la politique suivie par Bonaparte vis-à-vis du Directoire.

Il faut reconnaître qu'il ne cacha point son jeu ; pour bien préciser le caractère de la France çue de T armée d^ Italie^ il fit insérer cet avis dans les premiers numéros :

« Il s'imprime déjà un journal français à Milan, mais dans un autre format.

« L'objet de celui-ci sera de faire connaître la vérité sur ce qui se passe en Italie, sur la manière dont on y envisage la situation de la France, enfin de défendre la liberté et ses amis contre les partisans de la tyrannie ou de la terreur. »

Gela est net et clair. C'est une déclaration de guerre contre les royalistes d'une part, et d'autre part contre les ultra-révolutionnaires. Ce sont bien les ennemis qu'U n'a cessé, depuis des mois, de signaler

dans sa correspondance et dans ses polémiques de presse. Nous avons cité ces lettres irritées, ces avertissements donnés sur un ton solennel et tranchant.

Certes, Paris devait accueillir avec avidité cette parole lointaine, venue des plaines victorieuses d'Italie ; le Directoire, ballotté dans la bagarre des partis, dut prêter une oreille émue et craintive à ces sommations péremptoires.

Dès les premiers numéros de la France çue de Varmée cC Italie^ Bonaparte est représenté comme l'arbitre des destinées de la France, entre les divers partis qui la déchirent.

Voici un passage sur lequel on ne put se méprendre à Paris :

« Telle est la position de Bonaparte vis-à-vis des États qui T environnent ; telle est la puissance de la République et de ses armées en Italie que le sort du roi de Piémont, le maintien ou le renversement de son trône a déjà dépendu du général en chef de l'armée d'Italie. Il n'avait qu'à dire un mot, qu'à faire un signe d'approbation et le Piémont cessait d'être un État monarchique et ses provinces étaient réunies à la République cisalpine, ou peut-être partagée entre celle-ci et la République de Gênes. »

Ce langage menaçant ne fait-il pas pressentir l'homme qui dira un jour : « Les Bourbons de Naples ont vécu » î

IjC numéro 4, daté du 18 août 1797, contient un article qui constitue une sorte de manifeste politique de Bonaparte. C'est un véritable programme de gou-

vernement ; son titre indique assez qu'il à été écrit à l'adresse du monde politique de Paris.

Ce qu'on pense en Italie de l'état de Paris

Ce qu'on pense veut dire, comme toujours, ce que Bonaparte pense, et c'est bien ainsi qu'il a été interprété à Paris. Aucun doute à cet égard.

Au moment où parait cet article, en août 97, Bonaparte est à Milan. Il va en partir pour traiter de la paix avec les plénipotentiaires autrichiens, au château de Passariano, près d'Udine en Frioul.

Cet article est une émanation directe de Bonaparte ; il reflète exactement sa pensée, il définit son idée maîtresse, celle qu'il réalisera au lendemain du 18 Brumaire. On y trouve certaines expressions identiques à celles que nous lisons dans sa correspondance officielle avec le Directoire.

Il mérite d'être lu avec attention; nous croyons devoir le citer tout entier.

La France^ nP 4. — Ce qu'on pense en Italie

DE l'état de Paris.

« Le Conseil des Cinq-Cents avait provoqué par un message une explication franche et précise de la part du Directoire : on l'attendait et les nouvelles du 22 thermidor, arrivées ici dès le 28, n'annoncent pas que le Directoire ait répondu.

« Seulement, on lit dans quelques journaux que plusieurs membres des commissions des inspecteurs des deux Conseils se sont rendus auprès du Directoire

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pour préparer une conciliation entre le gouvernement et le corps législatif.

« Suivant quelques écrivains, l'entrevue a porté en même temps le caractère de la modération, de la dignité et de Ténergie; selon d'autres, elle a été brusque, orageuse, peu satisfaisante.

a Selon ceux-ci, on est parvenu à s'entendre, et la paix est rétablie ; selon ceux-là, on a déclamé, récriminé, sans réussir à s'entendre.

a Au milieu de ces versions diverses, le premier sentiment, c'est de savoir gré à ceux qui ont cherché à rapprocher les esprits. L'honneur de la démarche doit être partagé sans doute; mais, soit justice ou prévention, on en accorde la majeiure partie à Dumas, membre de la commission des inspecteiu^s au Conseil des Anciens.

a Mais, si on se livre à la prévoyance, cette vertu •commandée aux gouvernements par la sagesse, vertu trop souvent inutile, tourment du présent qui ne fait pas le bien de l'avenir, lorsqu'on repose sa pensée sur le résultat, sinon bien connu, du moins probable, de ce rapprochement des deux premiers pouvoirs constitués de la République, on n'est pas tranquille.

a On reconnaît que les partis sont toujours en présence. On voit bien le mouvement extérieur amorti, mais les passions grondent encore. C'est la mer dont la surface redevient calme, mais qui bruit dans ses abîmes.

« On a dit que les troupes venaient vers Paris, que leur marche a été arrêtée, contremandée ; mille bruits divers ont été répandus, détruits, répandus de nou-

veau, pour se dissiper et renaître encore. Il était de la dignité, du devoir du Directoire, d'énoncer clai^ rement les faits et leur cause, de développer hautement sa conduite et ses motifs.

« Il a paru croire la Liberté, les Constitutions, la République en danger ; ce danger, réel ou imaginaire, avait une soiurce vraie ou supposée : il fallait indiquer et le mal et son origine.

« Il a annoncé, non pas, il est vrai, par un acte solennel, mais par des précautions remarquables, que la patrie était en péril ; il devait le déclarer avec courage au corps législatif.

« Il lui devait la vérité, quelque sévère qu'elle fût ; il la devait au peuple, quelque effrayante qu'elle dût paraître.

« Il gardait alors une attitude imposante et redoutable, qui convient au pouvoir exécutif du premier peuple de l'Europe, et ne prenait pas l'attitude mesquine et timide d'une faction alarmée.

« En un mot, de deux choses l'une, ou les craintes du Directoire, appuyées sur les faits, sur les apparences que nous avons énoncées en notre premier numéro, sont légitimes, ou elles sont mal fondées.

« Si elles sont légitimes, les précautions le devenaient ; l'opinion publique prononçait en leur faveur, les ratifiait pour ainsi dire, ou en indiquait la juste modification, et les deux Conseils, entraînés par le flot irrésistible de cette dominatrice des gouvernements et des nations, suivaient la route où on les poussait.

« Si les frayeurs sont sans fondement, leur injustice se serait manifestée, et un rapprochement heureux

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eût déjoué l'espérance de tous les ennemis de la patrie.

« La conférence qui a eu lieu au Directoire aurait pu mener à ce but, mais il ne parait pas qu'on y soit arrivé. On s'observe de plus près, mais on ne s'entend pas encore ; on s'est mesuré et on n'a pas cessé de se redouter ; on s'est expliqué et on continue à se défier, on s'est plaint en particulier et on persévérera à s'accuser en public...

« Quoi 1 La France commande la paix aux nations ; en ce moment même, on vient de la signer avec le Portugal, glorieuse et utile, et les chefs de ce peuple tout-puissant hors de chez lui ne réussissent pas à s'entendre! Les lauriers se flétriront, l'olivier se séchera sous le soufile empoisonné de quelques furies déchaînées contre notre bonheur par la haine, par la vengeance, par toutes les passions humiliées.

« Voilà ce qu'on dit ce qu'on pense, dans cette armée placée près du lieu où se tiennent les co]Qférences avec l'Autriche, loin du siège des deux premières autorités de la Répiiblique, plus loin encore de la ville où sont réunis les plénipotentiaires anglais et français. Nous sommes livrés à des incertitudels, à des craintes, à des conjectures; mais, ce n'est pas l'ennemi du dehors qui cause les alarmes, ce sont les troubles intérieurs, c'est la discorde civile, c'est la lutte, le choc, l'ébranlement des pouvoirs constitués, qui fait trembler les amis de la liberté. Soyons en paix avec nous, et bientôt nos armées, après ou sans de nouveaux combats, satisfaites de leur ancienne gloire ou couvertes d'une gloire nouvelle, rentreront triomphantes dans leur patrie. »

Ce manifeste ne pouvait manquer de produire une forte impression à Paris. L'auteur lui-même s'en montra satisfait, et c'est lui qui nous l'apprend, dans une lettre écrite à Faipoult, un ancien jacobin, en ce moment ministre plénipotentiaire à Gênes; cette lettre est datée de Passariano, le 9 septembre 97 :

a Le journal que dirige à Milan Regnault Saint- Jean-d'Angély, la France çue de Varmée (TltaHe^ fait le plus grand effet à Paris. »

Nous voyons dans cette même lettre à Faipoult que Bonaparte, en bon directeur, se préoccupait d'assurer à son journal des collaborations intéressantes. Ce Faipoult avait un secrétaire du nom de Poussielgue, auteur d'une Relation de la Résolution de GêneSj dont Bonaparte était tellement enthousiasmé qu'il avait souscrit à cinq cents exemplaires, destinés aux principaux personnages de France et d'Italie. Il le charge de demander à Poussielgue pour la France çue de Varmée d'Italie quelques articles.

« Je crois, écrit Bonaparte, qu'il serait utile à la chose publique, que, de temps en temps, Poussielgue, qui écrit facilement et très sagement, fît quelques numéros sur les affaires d'Italie et surtout de France qui, vues de l'éloignement où nous nous trouvons, acquièrent une justesse et une originalité qui frappent beaucoup plus que lorsqu'on écrit sous la pression de l'instant.

« Ce n'est que parce que les patriotes et les gens sages n'écrivent jamais, que l'on livre l'opinion à un

tas de misérables stipendiés qui la pervertissent et tuent l'esprit public.

« Si Poussielgue se sentait le courage d'entreprendre ce travail, je m'abonnerais pour un grand nombred'exemplaires. »

Toute la correspondance de Bonaparte, à cette époque, témoigne de son état d'irritation contre la presse de Paris. Trois jours après la lettre à Faipoult,. il écrit à Talleyrand, ministre des Relations exté* rieures :

a Que cette nuée de joiurnaux, qui corrompent l'esprit piiblic et font avoir de nous une très mauvaise opinion chez l'étranger, soient étouffés. »

Il se gardera bien d'oublier ce vœu. L'étouffement de la presse sera son premier ouvrage le lendemain du 18 Bnmiaire.

En attendant, il s'en sert pour son profit personnel.

Le général en chef de l'armée d'Italie vint s'installer, le 5 décembre 1797, dans son petit hôtel de la rue Chantereine.

Il peut se rendre compte sur place de l'effet produit à Paris par les manifestations politiques de son journal la France çue de Varmée d^ Italie. * Quoiqu'il se tint à l'écart, et comme tapi dans sa maison, il voulut connaître personnellement tous ceux qui, à un titre quelconque, aussi bien dans les lettres et les arts que dans la politique, détenaiept une parcelle de l'opinion publique. 11 afficha une prédilection particulière pour les savants et les gens de lettres.

Il accueillit et retint, comme une sorte d'aide de camp intellectuel, Arnault, le beau-frère de Regnault Saint- Jean-d'Angély. Il le gardait ainsi à sa disposition, comme un représentant de la littérature et il s'en servait pour connaître l'opinion des écrivains et agir sur cette opinion. Il donnait aussi des soirées littéraires, dans lesquelles chaque auteur venait lire son dernier ouvrage. On s'y ennuyait solennellement et mortellement, a dit un invité.

Bonaparte ne tarda pas à se convaincre, dans ce milieu éclairé, qu'il n'était pas seulement le héros célèbre dans toute l'Europe par ses prodigieuses victoires, mais encore qu'il était le maître attendu par la France dans le désarroi de toutes les forces sociales et gouvernementales.

Et, vraiment, il était bien le premier homme de la nation, et il en avait conscience. Auprès de lui, Moreau ne comptait guère, hors des champs de bataille.

Bonaparte reconnut cependant qu'il fallait encore attendre quelque temps pour abattre le Directoire.

Dès lors, il se livre tout entier aux préparatifs de l'expédition d'Egypte.

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