SCÈNE II
NAPOLÉON, LE GRAND-MARÉCHAL, Suite.
Arrêtons nous ici, mon cher maréchal... La promenade m'a fait dn bien. . . J'ai besoin d'un exercice violent et souvent renouvelle 5 dans cette île sous les tropiques , où l'homme le mieux constitué ne passe pas quarante ans.
LE GRAND-MARÉCHAL
Ici , du moins , vous échappez au nouveau gouverneur qu'ils nous ont donné. . . l'odieux Hudson-Lowe. . •
Cet homme est hideux! . • • Quelle figure patibulaire I . . . Ces
mots sont écrits sur son front : Geôlier de l'Angleterre !
Dites-moi , dans notre promenade , n'avez-vous pas remarqué que nous étions suivis par un uniforme rouge ?
LE GRAND-MARÉCHAL
Non , sire.
Je me serai trompé alors... Je n^ai plus mon coup-d'ceil d'aigle . • . Avez-vous des lettres , des journaux ? . . .
LE GRAND-MARÉCHAL
II en est arrivé 5 mais ils les ont retenus.
Quelle basse tyrannie! Que doit-on dire , en Europe, d'eux et de nous?
On dit. Sire, que le spectacle le plus sublime est celui d'un grand homme aux prises avec l'adversité !
Vous me flattez , maréchal; mais ici, vous en avez le droit , vous ne m'avez jamais flatté aux Tuileries. ( A liiL-jnême, ) Retenir mes lettres , me priver des nouvelles que le dernier habitant de l'île a le droit de recevoir de sa famille,
LE GRAND-MARÉCHAL
Mais 5 Sire 5 pourquoi Votre Majesté ne fait-elle pas des plaintes aux ministres de la Grande Bretagne?
Messieurs 5 j'ai protesté... mais me plaindre, c'est indigne de mon rang, de mon caractère. . . Je ne me plains pas, j'or-
donne , ou je me tais. . . Maréchal, j'ai besoin de solitude. . . laissez-moi tous, mes amis... Seulement, donnez-moi ces livres que vous tenez là. . . Je tâcherai d'oublier un moment que je suis à Sainte-He'lène.
( // fcàt un signe de la main ; tout le monde s^ éloigne avec
respect. )
• SCENE IIÏ.
NAPOLÉON, seul.
Je souffre ! • . . Ce climat est mortel, et ma santé' s'altère tout les jours... Au moins, qu^ils n'en sachent rien , ils souffriraient plus que moi. . . Si , du moins, ils m'avaient donné cette partie de l'île, pour ma prison, j'y pourrais respirer, agir ) car je ne me sens pas de faiblesse, c'est la force, c'est la vie qui me tuent. . . Ah ! . . . ( // s^ assied et prend un des livres qiCil ouçre, ) Corneille I . • . quel homme ! c'est le plus beau génie du théâtre : s'il eût vécu de mon temps, je l'aurais fait prince! . . . ( Prenant Vautre volume. ) Racine. . . il me rappelle Talma. . . qu'il était beau!... Si je n'avais craint de sots préjugés, je l'aurais décoré... ( Ouvrant le livre. ) Andromaque ! . . . c'est la pièce des pères malheureux ! ( Il lit, )
« Je passais près des lieux où Ton garde mou fils , » Puisqu'une fois le jour, vous souffrez que je voie » Le seul bien qui me veste et d'Hector el de Troie 5 )> J'allais, Seigneur, pleurer un moment avec lui, T» Je ue l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui ! ! »
( 11 laisse tomber le lit^re et se lèt^e.) Et moi , jamais je ne le presserai dans mes bras !.. l^eut-elre lui a-t-on caché que je suis sou père!.. . Je ne sais ce que j'éprouve , mon cœur se briSe !