SCÈNE
NAPOLÉON , LE GRAND-MARÉCHAL
LE GRAND-MARÉCHAL , à la cantonade»
Messieurs, retenez cet homme. ( Il entre. )
Quelqu'un... Marécbal, j'avais cru qu'on me laisserait seul 5
VOUS avez vu mon émotion, et je ne le veux pas. . , ( V^un ton plus doux. ) Mais je vois que j'ai été dur , je voos ai affligé. . . oubliez-le, je vous en prie... Quand vous m'avez interrompu , j'étais avec mon fils... Voyons, que me vouliez-vous, mon ami?
LE GRAND-MARÉCHAL
Sire 5 un inconnu , portant l'habit de matelot , demande instamment à vous parler.
D'où vient cet homnje ?
L^^^GRAND-MARÉCHAL
Je l'ignore. . . Il est %Qr ti brusquement des rochers , est accouru vers nous , et noiiiç^ tous appelés par notre nom.
^tAPOLÉON.
C'est peut-être encore un(des espions de cet Hudson Lowe*
LE GRAND-MARÉCHAL
Nous l'avons pensé : aussi n'ai-je pas permis qu^il approchât de Votre Majesté... mais il a fortement insisté, et j'ai cru devoir prendre vos ordres.
Qnelle qualité se donne-t-il ?
LE GRAND-MARÉCHAL
11 prétend, dans sa franchise assez familière, qu'il est, pour Votre Majesté, une vieille connaissance.
Dite? qu'on l'amène.
( Le grand-maréchal fait un signe ^ et Von voit paraître Hubert , accompagné par des officiers de la maison de ^empereur. )
SCÈI\E V.
LES MÊMES, llh'SEKT y en habit de matelot. Suite de l'Empereur,
NAPOLÉON , à Hubert.
Approche.
HUBERT
Présent!
le GRAND-MARÉCHAL.
Sire, nous craignons de vous laisser seul avec cet inconnu.. ,
Pourquoi?... J'ai échappé à la machine infernale, à vingt
conspirations , quand je valais la peine qn'on me frappât d'on poignarde . . ce n'est pas ici qne je commencerai à connaître la peur.
HUBERT 5 à part,
C^est toujonrs lui!
( "Le grand-maréchal et sa suite s^ éloignent ^ et restent tous au fond du théâtre» )
NAPOLÉON, à Huhert^ comme cherchant à se rappeler ses traits. Qui es-tu?
HUBERT
Un vieux soldat.
Pourquoi donc cet habit de matelot ?
HUBERT
Il a fallu le prendre pour arriver jusqu'ici.
Que me veux-tu?. . • Je ne puis plus rien pour mes braves.
HUBERT
Avant de mourir, j'ai voulu revoir mon général. NAPOLÉON.
Merci. .. Ton nom ?
Jérôme Hubert.
Hubert ! . • , Attends donc . . . Enfant de Paris ? . . .
HUBERT
Oui, mon empereur.
De ma garde?
HUBERT
Sergent aux grenadiers à pied de la vieille. • •
Regarde-moi bien en face.
HUBERT
Fixe et immobile.
Tu t'es bien battu a Wagram !
HUBERT, à lui-même, \\ me reconnaît.
A Schœnbrunn je t'ai donné la croix.
HUBE RT , ouvrant sa veste de rnatelt. La voilà !
bepiiîs je t'ai revu , pour la dernière fois, h. Walterloo. . •
HUBERT
S^ils ne m'y ont pas tue', ce n^est pas ma faute. . . Enfin , sous les autres, je croyais mon temps fini, quand j'apprends la manière indigne avec laquelle l'Anglais vous traitait... Alors , je n'ai plus qu'une idée , ([u'uii plan : celui de me faire tuer , ou d'arriver jusqu'àvous, et de vous appporter des nouvelles de votre fils.
Tu l'as vu?
HUBERT
Bien plus , je l'ai touché.
Tu l'as vu! tu t'es trouvé près de lui!... Ta main, mon brave. . . ou plutôt , dans mes bras ! . . . (Il F embrasse, ) HUBERT , à part.
Le diable m'emporte si je ne pleure pas!
Mais comment as-tu fait pour parvenir jusqu^à lui?
HUBERT
Comme je connaissais Vienne , vu que j'y étais entré deux fois avec lïîon empereur , j'ai pris ma feuille de route sous mon bonnet, et, après des marches et des contre-marches, j'ai fait ma troisième entrée dans la capitale de FAutriche. . * Le jeune prince y était, et, en m'insinuant dans la foule, j'Ai pu Fapprocher, toucher ses habits... Je croîs même qu'il m'a re-
gardé.
Que tu es heureux!... Mais j'ose à peine t'interroger. • • que faisait-on de lui?
HUBERT
A mon départ , il venait d'obtenir son premier grade , on l'avait nommé caporal.
Caporal !
HUBERT
Oui, mon empereur 5 et malgré moi, j'ai pensé au petit caporal de l'armée d'Italie.
Hubert, tu resteras toujours près de moi,. . du moins, si tu le veux.
HUBERT
Si je le veux!... Croyez-vous, mon empereur, que j'aie fait deux mille lieues pour rien ?
( ÎB ) NAPOLÉON.
Hubert, je te dois le seul moment de bonheur que j'aie éprouvé depuis long-temps... ( t-^as à Hubert. ) Nous reparlerons de tout cela ensemble. . . ( ^ Haut. ) Maréchal, ce brave homme prendra vos ordres, je Tattache à ma personne. { A sa suite. ) Messieurs, nous allons continuer notre promenade; je veux vous conduire au jardin de Corbett : il y a là deux ou trois arbres qui me rappellent mes beaux chênes de Brienne. . . En 18145 je venais, pendant la campagne de France, de me reposer sous un (le ces chênes, quand je fus enveloppé tout-à-coup par une nuée de cosaques. . . Vous y étiez tous , Messieurs, et toi aussi , Hubert . . .
HUBERT , à part,
îl s'en souvient.
Ils m'obligèrent, ma foi , de mettre Tépée à la main. Nous ne fûmes pas long - temps à en avoir raison; mais quelle fut mon émotion , lorsque regardant autour de moi, je reconnus que ce chêne, sous lequel je venais de courir un si grand danger, était celui-même à l'ombre duquel, dans mon enfance, je venais lire la Jérusalem délivrée. . . Les arbres du Corbett lui ressemblent beaucoup o , . Vous verrez. . •
( // va pour s'éloigner, par In droite , af^cc sa suite. ) UNE SENTINELLE , paraissant tout-à-coup.
Alte-là !
LE GRAND-MARÉCHAL
Malheureux! qu'osez-vous faire?