‹ Napoléon: poèmeChapitre 11 sur 13 · LES CLAIRONS · texte numérisé non relu

LES CLAIRONS

Et , Ihrhs^s y mieux que les cavales Les hardis clairoas heanissaient.

Et les voix d'airaio des cymbales Plus que le glaive frémisffîient; Comme des chœurs de suppliantes , Des cris de veuves et de sœurs , Qui y le sein nu , toutes sanglantes , Lèvent les mains vers les vainqueurs y

348 LES CIAIRONS.

Et chancelant dans son ivresse Le glaive écoutait ces accords ; Et des murmures d'allégresse Erraient sur les lèvres des morts.

Et Fespérance dans la nue Luisait alors sur les vivans , Comme au ceinturon suspendue Luit une épée à deux trancfaans.

« Bous ouvriers de funératUes ,

Le temps est court; Touvrage est long.

Oh ! sous la glèbe des batailles

Creusez l'abîme plus profond.

Il faut demain , qu'avec sa cendre ,

Et ses projets et son cercueil ,

Un peuple entier puisse y descendre

Et s'y coucher dans son orgueil.

LES CLAffiONS. 349

« Oui, bons ouyriers.de Fabiine , i Travaillez bien jusqu^à demain ^ Le maître vous voit de sa cime , Et vous fait signe de ta main.

Creusez, creusez encor la tombe; Il faut qu avec son souvenir , Et son empire qui succombe , ' Un empereur puisse y tenir. »

Et tous les cœurs étaient de flamme ;

Et tous les bras étaient d^airain ;

Et tous les drapeaux, coiimie une am^e^

Se gonflaient d'orgueil lé matin;: :

Et dans la ferme crénelée ,

Ainsi qu'un troupeau mugissapt^

Le glaive abritait la mêlée ;

Et les blessés buvaient lieujr sang^

380 LES clairons;

Ah ! c'est toi qui l'emportes , France ; L'Éternel a compté les morte , Et vers toi penche la balance.

Ton bras est lourd; tes fils sont forts.

Aux cris de la trompette ailée , Tes escadrons ont , comme un flot , Comblé le lit de la vallée.

Réjouis-toi dé Waterloo !

Mille voix ont crié : Victoire.

France adorée, avant la nuit, Tu vas r^i^tre dans ta gloire.

Vois! sur ton fpont ton astre luit.

Mais d'Albion les fiancées , Avant la nuit ou bord jd^s mers , ^ Errantes , pâlei^ et gb»cées^ , Vont pleurer -dui^ les fiôte aimers.'

LES CLAIRONS. 35i

Une heure encore! un monde passe; Un jour de plus s^ajoute au jour ; Un peuple meurt et tout s'efface , Et Fombre s^enfuit à son tour.

Une heure encor pour un empire \ Et Tépi mûr sera cueilli.

Le glaive oubliera son délire ,

Et le tombeau sera rempli.

Les morts vont gagner leur salaire.

Maréchal Grouchy! venez-vous?

L^épée émousse sa colère.

Les morts sont las! Secourez-nous.

Pressez vos chevaux de carnage , Et cueillez Tépi moissonné. • .

Non, c^est trop tard. L'heure a sonné , Un autre a fini votre ouvrage.

— « Maréchal! regardez 1 que voyezrvous , là-bas?

— Sire!, un nuage noir.— Un nuage! non pas.

Il grandit en marchant. — Sire, c'est la poussière, De votre armée au loin muette avant-courrière.

— Oh I non; non, ce n'est pas la poudre du chemin. Ce sont de noirs vautours , messagers du destin.

— Ce sont des cavaliers , au funeste message , Plus nombreux que le sable , et plus prompts que Forage; Sire 1 leur lance est longue , et mortel est son dard . C^est dans la main des nains le glaive du hasard.

Alors on entendit, au loin, là, dans la plaine , Une voix qui criait , terrible et surhumaine : « Sauvequi peutltout est perdu. .. «Puisdans leur cœur Sentant alors entrer Taiguillon du Seigfteur , Les hommes, les chevaux, à la selle fumante, Se prirent à trembler d'une immense épouvante.

Et puis, Theure sonna... Tout fut fini d'abord. Tout était vie, espoir... tout fut silence et mort! Sous un souffle invisible , une innoiùbrable armée Se dissipa dans Tair ainsi qu'une fumée ; Et, par mille chemins, sans vestige et sans bruit, Une foule sans nom , pèle , s'évanouit.

Seulement, on crut voir. . . oh! oui, l'on vit dans Tombre

Un cavalier errant à travers la nuit sombre ,

Qui courait au devant du glaive du vainqueur.

Mais le glaive lassé s'émoussa sur son cœur ;

Et lui , désespéré , cherchait son grand royaume ,

Et partout ne trouvait plus rien que son fantôme.

Et la nuit était calme, et son front radieux. La lune épanouie à la cime des cieux S^endormait et rêvait. Les fleurs de la vallée Enviaient sa blancheur sur sa tige étoilée.

L'oiseau qui s'éveillait trouvait son toit béni , Et le ver sa pâture , et Tinsecte son nid!

Grand Dieu! tu Tas voulu! ta volonté soit faite! Tu possèdes l'abime aussi bien que ie faite , Et tu le peux creuser sans en trouver le fond ! Ta providence est sainte ^ et ton œil est profond. Tes desseins sont à toi ; ta sagesse mesure yhuile et le baume et la blessure.

Quand un état se brise en ta puissante main , Tu sais de quelle argile, avant le lendemain , Tu le veux repétrir. Prends pitié des ténèbres Où nos jours sont tombés . Luis dans nos cieux funèbres . Puisque ton bras nous frappe en notre souvenir , Rends-nous en don tout l'avenir ;

Grand Dieu ! nous te prions pour ce pays de gloire Que Ton appelait : France , avant que ta victoire L'eut séchée en sa source, A la place des morts Veille sur sa frontière et sur ses châteaux forts , Sur ses champs, sur ses monts, sur ses vides murailles Et sur ses vastes funérailles.

Et puis fais-k surgir des ombres du toriafeeau Plus belle après sa mort. Pour un monde nouveau Donne-lui sans mesure une nouvelle vie.

De son peuple ouvre enfin la paupière assoupie j Et de son Golgotha ramène en tes vallons Le porte-croix des nations.

Surtout ne souffre pas que son cœur se partage , Ni que sa lèvre impie , à ton amer breuvage , Ajoute le venin des petits des serpens ; Le mensonge , la peur , ni les désirs rampans , Ni des lâches discours la coupe corrompue , Ou tout état boit la ciguë.

Enfin y nous te prions à cette heure , Seigneur , Pour tous ceux qui naguère ont combattu sans peur. Donne-leur , chaque jour , le pain de leur vieillesse , Et nourris-les encor d'un reste d'allégresse. Bénis leurs toits de chaume et leurs seuils triomphans Et les berceaux de leurs enfansl

Ah 1 chanteur , arrêtez 1 je pleure ; et votre chant Me frappe sans repos , comme un glaive tranchant. Un mot , un nom, un rien fait saigner ma blessure; Et mon casque rouillé sous le chaume murmure. Pendant que vous parlez, mon cheval hennissant M^appelle dans Tétable et dit : Je veux du sang !

Le jour est triste et long ; la nuit plus longue encore. Tout est-il donc fini? jamais, avant Taurore ; Oh ! n^entendrai-je plus le clairon retentir , Et crier : Lève-toi ! viens au désert de Tyr I Viens aux sources du Nil , où le soleil se lève ! Ou bien, dans le Kremlin, viens achever ton rêve!

Qu'est devenu celui qui donnait , chaque jour , Son breuvage à répée et sa part au vautour?

Quand il régnait sur nous , le monde en son orbite Ne rampait pas si bas comme un insecte au gite. Les cieux étaient plus grands , le jour était plus pur ; Et rÉtat mieux réglé marchait d'un pas plus sur.

Et Fou ne voyait pas tant de nains au front blême ,

A leur front rattacher leur lâche diadème ,

Ni tantd'hommes trembler, commeonfaitaujourd'hui;

Mais le glaive honoré s'enivrait de lumière ;

Des casques orgueilleux ondoyait la crinière. . . .

lie savezrvous , chanteur?. . . Ah ! qu'ont-ils fait de lui?

— Sur un vaisseau. rapide , à la voile parjure, Par-delà le Cancer et sa verte ceinture ,

Les nains Font entraîné sous la foi d'Albion; Et les aigles de mer ont suivi son sillon.

— Et que disait Fabime attendant le naufrage?

— L'abîme se cabrait comme un coursier sauvage.

Dans une île égarée au bout de Funivers ,

A Tendroit où les flots étaient le plus amers ,

Ils ont eniprisonné ce géant des tempêtes.

La brume le couronne au haut des chauves crêtes

Et le roc sous ses pas s'ouvre vide et béant ,

Ainsi qu'un grand tombeau que fouille FOcéan.

—Comment Fappelle-t-on?— Son nom est Sainte-Hélène. — ^Et qu'ont-ils fait encor? — Ils ont rivé sa chaîne. Ils lui disputent l'ombre et le vin et le pain ,• Ils mesurent sa soif, ils marchandent sa faim. A travers ses barreaux , ces lions de courage Ont insulté du pied le grai>d aigle en sa cage.

— Est-ce tout? — Non ; pleurez! sansvergogneetsanspeur Ils lui ferment ta bouche ; ils musellent son cœur. Ils courbent sous te faix Thomme des pyramides ; Ils ont pesé son soufQe; ils ont compté ses rides. Ils ont dit : Encore une à ce front qui pâlit ! Et rœuvre sera faite, et le tombeau rempli.

— Est-ce tout? — Pas encore. Ils rouvrent sa blessure

Sitôt qu^elle s'endort. Ils ont semé l'injure

Aux deux bords du chemin. De ses hauts fondemens

Ils traînent sa pensée en de vils ch&timens.

Ils mêlent dans son pain le fiel et Tayanie,

Et, comme un malfaiteur, garrottent son génie.

Du nouveau Prométhée ils ont ouvert le flanc ; Le vautour d'Albion boit lentement son sang.

Au loin, le roc est nu; la maremme, homicide; L'arbre-à-gomme africain y jette une ombre aride ; Et debout sur le seuil , comme fait un geôlier , L'Océan , sans dormir , garde son prisoimier.

— C'est pourquoi, je te bais , vileet vile Angleterre,

Pays de tromperie, et vaisseau de misère I

Je té hais sur ta duûel et sur ton bord altier!

Je te bais dan» t^ flots , à ton pâle foyer!

Je te bais dans ton ciel où tout se décolore !

Dans tes nuits sans parftmâ \ dans tes jours sans aurore!

Pour effaceï la talîhe écrite sur ton nom Épuise , si tu veux , tous les flots sans limon Qui dorment amollis au souffle du Bospbore , Tous ceux qui vers Ceyian bercent la tiède aurore; Bâigne-toi , jour et nuit , dans les mers de l'Atlas. L'Océan tout entier ne te lavera pas.

Ton or luit au soleil , et ta bourse est remplie. Mais ta pensée est vide, et vide ton génie.

Tu ne sais qu'&cbeter la bonté au plus bas prix Pour trafiquer plus loin de ton lot de mépris. Ton masque est : Liberté ; ton nom est : Esclavage, Et la foi d'Albion est la foi de Ciarthage.

Ton empire est immense , et ton rude aviron Gourmande au loin Fabime ainsi qu^un éperon.

Mais ton cœur est étroit ; mais ton ame est petite. Mais ton œil est menteur, mais ta bouche hypocrite; Mais dans chaque naufrage, il faut faire ta part, Gomme on la fait au flot! à Fécueil! au hasard!

Fille de l'Océan , trop semblable à ton père, Tes vices sont à lui. Triste, inhospitalière, Gomme lui, tu ne vis que des débris des morts ; Et quand un grand état vient sombrer sur tes bords. On sait , on sait comment , debout sur tes rivages , Tu prélèves ton gain sur le gain des orages...

Et c'est aussi pourquoi , tu chercheras , épars , A ton tour, une fois, tés petits léopards.

Et c'est aussi pourquoi , dans ton nid de pirate, Tes lords , aux cheveux roux j quand la tempête éclate, Avant que ton mât trenible et que Tèclair ait lui , Ont le front si livide et si chargé d'ennui.

SAINTE-HÈLÈNE. 369

Car , ils savent aussi , ces fils de Jean-Sans-Tèrre ,

Que la haine n^est pas toujours si débonnaire ,

Qu^il est une justice en toute iniquité;

Et qu^il est une place en la vieille cité ,

Où le peuple s^entend à traîner sur la claie

Les beaux seigneurs normands qui chatouillent sa plaie.

Car le jour va venir qui séchera ton cœur

Où y comme des vautours que chasse Toiseleur ,

Tes vaisseaux dispersés, haletans, traînant Taile,

Chercheront Albion sur sa grève infidèle ;

Et te trouvant absente , et ton destin fini ,

Ils penseront entr'eux : Où donc est notre nid ?

Mais lui , pâle , mourant , tout courbé sur sa cime , Disait : Amis! c^estbien. Remercions Tablme , *Et Longwood et son roc , et sa dure prison.

Sans eux je n^eusse été qu^un fentôme sans nom ; Un orage qui gronde au plus haut de sa nue , Une fable! un mystère! une énigme inconnue.

37i LŒGWOOD;

Mais grâce à cet écueil où plonge mon regard , Ma vie ici s^explique et se montre sans fard. Sur son roc Prométhée a lu sa destinée ; Tout entière ^ il la voit y à ses pieds enchaînée. Écoutez le mystère... et dites s^il est beau y Ceat la voix d^un mourant et le cri d^un tombeau.

J^ai tout vu, tout senti, tout possédé sur terre! Gendre des vieux états , et fumée , et poussière ! Dans ma main , j'ai pesé le monde et le néant; Vous, le savez , amis; et mes pas de géant

Ne sont pas tous ici marqués sur cette grève ; Vous vous en souvenez I non , ce n'est point un rêve.

— Sire, il nous en souvient I— «-Ne m'interrompez pas; Je n'ai point achevé. Dans mes mille combats. Sans connaître mon œuvre , à mon oeuvre fidèle , A chaque heure attaché comme à l'heure éternelle, J'écoutais sans entendre, et je marchais sans voir , Et je ne savais rien que tout l'humain savoir.

Et je ne voyais pas , oomme un aiglou dans Taire, Sur te bord escarpé de Tespérance altière Quelle main me gardait et m^empéchait de choir ; Ni quelle aile divine^ abritent mon vouloir, De mes cieux vagabonds caressait les nuages Et berçait mon empire au. branle des orages.

Mais, Dieu merci 1 la tombe, après qqe tout est dit, Toujours porte conseil en sa profonde nuit.

Les fronts découronnés ont , après la teimpéte^ Toujours su ce qu^il faut pour rester sur le faite; On voit sa faute à nu , voyant son châtiment ; Et c^est le mort qui sait les secrets du vivant.

J^ai du vague avenir dénoué par Tépée Dans ses nœuds gordiens Ténigme enveloppée.

J^ai repétri le monde ; et dans ma large main Façonné le limon d^un nouveau genre humain ; J'ai fait dans mon abîme , où je me vois descendre , Une place au passé pour y semer' sa cendre.

Pour toujours y j'ai donné , prodigue du tombeau y Au glaive sa boisson , sa pâture au corbeau.

Pour toujours ^ désormais , l^épée est émoussée ; Sa soif est assouvie et sa faim est passée.

Dans ce flot qui s'éeoule et qui me survivra , Je la rejette au loin... qui ta ramassera?

Des sépulcres blanchis j'ai semé la poussière ;

Des états dispersés j^ai rompu la barrière ;

De cent peuples errans aux visages divers

J'ai fait un même peuple , un monde y un univers.

Des siècles en un jour j'ai corrigé l'injure ,

Et ma lance partout a guéri sa blessure.

J'ai tenu rassemblé sous mon glaive tranchant Le Nord... puis le Midi , le Levant , le Couchant; J'abaissais , comme un homme , au gré de ma pensée, La cime au haut des monts sur la cime entassée ; Et puis , à l'avenir les pas de mon cheval Sur le saWe traçaient son chemin triomphal.

Quand j^avais fait mon œuvre , au bout de ma journée, Je me couchais content sur ma gerbe fanée.

Puis y la saison changée , autres soins , autres jours ! Soi-même rejeter , de sa main , aux vautours y Les états condamnés , les nations finies , Les cadavres d'empire et les choses vieillies ;

Ou fouler sous ses pas un monde paresseux ; Ou soi-même attacher un bandeau sur ses yeux ; Ou des dieux écroulés relever la machine Pour les ensevelir dans sa propre ruine ; Ou jouer Tunivers pour la dernière fois; Ou clore le sépulcre et la liste des rois.

J'ai couronné le peuple en France , en Allemagne;

Je Tai fait gentilhomme autant que Charleiaagne ;

J'ai donné des aieux à la foule sans nom.

Des nations partout j'ai gravé le blason ;

Je leur ai fait veiller leur longue veille d'ai*mes;

Et j'ai sacré leurs fronts dans le sang et les larmes.

Voilà ce que j'ai fait; je ne m'en repens pas ; Et je le referais dans les mêmes combats.

C'était l'œuvre de Dieu ; qu'il Tacliève à sa guise f C'est lui qui me poussait, et c'est lui qui me brisé. Mes fautes sont à moi ; mon génie est à tous , Et ma vie est remplie... Amis, consolez-vous.

Demain je vais mourir. Mais ^ comme un vieux pilote y

Mon fantôme en cette ile où l'Océan sanglote ,

Au vaisseau radoubé d'une autre humanité

Apprendra le sentier de la postérité ,

Et montrera du doigt et le port et la plc^e ,

Et l'abîme divin où l'homme fait naufrage.

Demain y je vaAs mourir , mais non pas tout entier. Tout courbé que je suis, à mon étroit foyer Si je change de place, un univers murmure ; Et pour épouvanter les rois sous leur armure , 11 ne faut sur leur rive , au lieu de mon vaisseau , Que ma capote grise ou mon petit chapeau.

Amis , vous reverrez ce grand pays dé France ; Vous reverrez sans moi ses hauts monts de vaillance, Et ses bois, et ses champs, et sa tour des héros; Portez-y ma poussière et cachez-y mes os , Afin qu^eu mon sillon , de mes cendres semées , On voie, en une nuit^ renaître mille armées.

Sinon , emportez-moi sous le saule pleureur

Dont Tombre était si douce à mon front d^empereur.

Je lègue en ma pensée : Aux peuples, ma couronne;

Mon orage éternel au ciel qui m^abandonne ,

A chaque jour qui luit mon pesant souvenir ,

Ma gloire au genre humain , mon œuvre à Tavenir.

Je lègue à mon enfant une place en ma tombe ; Et mon orgueil au flot qui s^élève et retombe ; De mes projets altiers le sable à TOcéan ; De mes mille désirs la poussière au néant; Au sommet sourcilleux le vent de ma colère ; Et mon nom à l'écho , mon trône au ver de terre.

AmiSi.. il se fait tard. Adieu, retirez-vous f Ailleurs qu'en cet exil nous nous reverrons tous.

« Il est temps, fpssayeur!; lèvertoi! prends ta pelle! Va creuser, avant Taube, une tombe nouvelle, Étroite , abandonnée à tous les vents du nord. » — Enquellieu?-^Surce roc. — Commentent fait le mort? — Qu'importe s'il fut grand , petit , ou fol , ou sage? H est ce qu'ils sont tous , et n'est pas davantage.

— Quel nom faut-il graver sur I ^airain? —Point de nom .

Le mort connaît le mort; la tombe son limon.

— Quel écusson faut-il ciseler sur la pierre? Combien de pleurs de marbre et quelle humble prière?

— Ni larmes , ni prière. Au lieu de ton ciseau ^ La foudre gravera Técusson du tombeau . »

Lentement un cercueil passe sur la colline ; Plus lentement encor, Therbe après lui s^incline. Pas à pas sur Tessieu de son char qui descend , La pierre du chemin le cahote en passant ; Ainsi qu^un char rustique, au bout de la journée Qui ramène des champs la moisson de Tannée.

La moissoil de l'année et de Téternité; En son champ ténébreux , mûrie avant Tété !

Puis après le cercueil, qui suivait le cortège? Tous les aigles de mer , que la tempête assiège. Et Forage après eux s^abritait dans le port ; Et la tombe disait : Est-il vrai qu'il est mort?

Dans la nue on voyait , eu ses flanics enfermée ,

De soldats morts au loin, une muette armée.

La bise balayait leurs pâles bataillons ;

De leur soleil éteint ils cherchaient les rayons ;

Sous leurs manteaux de brume ils cachaient leur armure,

Et de leurs cieux errans s^exhalait un murmure.

On entendait dans Tair un céleste clairon ; D^invisibles chevaux hennir sous Téperon ; Les trompettes des morts résonner sous la brise ; Et puis, comme la voix d'un peuple qui se brise , Des cymbales le glas au tremblement d'airain ; Et des tambours battaient et rugissaient au loin .

Dans le val de Longwood , sous le pic de Diane , L'ombre, en paix, sommeillait. En son lit diaphane, La source au pied du saule , éveillée à demi , En paix désaltérait l'insecte et la fourmi ; Mais le saule penché sur le flot qui s'écoule Gémissait et pleurait, comme fait une foule.

La mer aussi gémit. De ses bords africains

Elle a poussé son flot ; et son flot aux longs crins y

Haletant , s^est dressé pour voir les funérailles. Gomm^ un bon fossoyeur, sous ses hautes broussailles,

Lui-même , TÉternel , a caché le tombeau ;

Et sur sa bouche d'or Tabîme a mis un sceau.

Et puis ce fut là tout. Sur le bord de la pierre , L abeille a bourdonné. L'insecte et la vipère , Apportant leurs petits ensemble au même lieu , Ont appris , par hasard , le mystère de Dieu ; Le flot a demandé son secret au rivage , Et Tabime a gardé le secret du naufrage.

Seulement, près du mort, jour et nuit , sans repos , La sentinelle veille et contemple ses os.

Elle passe , et repasse , et pèse son argile , De peur qu'il ne s'éverlle au branle de son île , Et qu'en se retournant , tfiuet , sut le côté , Il ne fasse en ses flots trembler l'immensité.

Alors on vit au loin^ daus ces champs de silence Qu'a labourés sans soc le glaive avec la lance , Vers Arcole et W^agram , aux déserts de Memnon , Et dans maint autre lieu dont Técho sait le nom y La glèbe s'agiter et la terre se fendre , Et les vieux ossemens tressaillir sous la cendre.

Et l'on vit , oui , Ton vit , comme des chœurs en deuil De veuves, au front pâle, et pleurant sur leur seuil, Lentement s'éveiller , à demi prosternées Sous le poids de leurs noms , cent fameuses journées; Le chaume sous leurs pas commença de frémir ; Puis leur bouche d^airain s'entr'ouvrit pour gémir.

Ce fut d^abord un bruit incertain , éphémère , Gomme le vent qui passe en un champ de bruyère. Et puis la voix s^enfla comme un bruissement d'os Qui s'appelaient entr^eux par des noms de héros. Et la terre écoutait , muette , aride , nue ; Et ces veuves disaient , en attristant la nue :

— ilkÀ , je m'appette Arcole 1 et je vis au désert ; Impure est la mareimne où moa sei^er se perd. Celui-là me connaît , qui fit ma pyramide.

Aujourd'hui les chevreaux rongeât ma rive humid&f Mais j'éveillai le siècle ea mon lit de limon , Et mon fleuve pesant murmure encor mon nom.

LES veuves: 591

■— • Moi , je suis AboukirTma citerne est tarie. Mon palmier s'est brisé sur sa tige flétrie.

Celui qui sur mon front attacha mon turban Ne redescendra plus des sentiers du Liban.

Mais , au jour de sa faim , le lion de Damiette Se souviendra des os que Gaza me rejette.'

— Vous souvient-il de moi? mon nom estMarengo!

Mon pas retentissant émeut encor l'écho.

J'ai , du vin des combats dans ma coupe féconde,

Aux lèvres de Desaix désaltéré le monde ,

Quand le premier consul , pour lier ses faisceaux ,

Cueillait ma vigne en fleur, sous mes sanglans arceaux .

— Les cieux s'en souviendront , si la terre l'oublie I Moi , je suis Waterloo! ma coupe n'est que lie. Que le serpent tout seul y boive son venin !

C'est moi qui renversai le géant par le nain. C'est moi qui veux pleurer; car là, sou^mesbroussailles C'est moi , moi, qui semai l'épi des funérailles.

CHOEOa.

— Non , pleurons tous ensemble ; et de nos mille voix Faisons un même chœur qui s^ébranle à la fois. Car les temps sont changés ; et Finsecte qui gronde , Parle aujourd'hui plus haut que le maître du monde. Le flot creuse en passant le tombeau comme un port, Et le mort le remplit tout entier jusqu^au bord.

Les jours évanouis sont scellés sous sa pierre; Tout un monde avec lui séjourne en sa poussière ; Le monde des héros , des armes , des hasards , Des casques , des clairons , des hardis étendards ; Et quand le flot le berce en son étroit empire , Dans sa tombe avec lui J 'éternité soupire. ^

Car le joug de Tépée est brisé désormais ; Le cheval de bataille a quitté son harnais . Le glaive a renié le glaive pour son frère ; La tente a disparu sous son toit éphémère ; Le bras a fait son œuvre, et le bras s^est lassé. Sa force était son droit; son empire est passé.

Aujourd'hui Tépouvante a vaincu le courage ;

La langue au lieu du bras gouverne sans partage.

La pensée indocile a rompu son lien.

En son rôve abritée , et , sans affronter rien ,

Ni le chaud y ni le froid , ni les hautes murailles,

Elle cueille en un jour le fruit dé oeiit batailles.

Sur son trône inceirtain, un tremblant avenir Découronne en rampant le lointain souvenir.

L^heure passe et s^enfuit. Le lendemain arrive ; Le passé triomphant s'éloigne sur sa rive.

Entre cette heure et Tautre^ est une éternité i Entre ce monde et nous surgit l'immensité !

Pour de vulgaires soins naissent des jours vulgaires; Et Ion ne verra plus/ sous leurs tentes guerrières, Les peuples suspendus aux lèvres du clairon ; Le siècle reculer à l'approche d'un nom ; Ni. sous le cavaliar > ainsi que des cavales , Bondir en leurs sentiers les nations rivales.

Celui qui diantera les jours évanouis ,

Sous la corde d'airain vieux trésoi^s enfouis ,

Celui-là de Toubli sentira la morsure.

Il sèmera la gloire et cueillera Tinjure.

La foule passera , disant : Va! troubadour,

Ghante^nous des chansons et des sonnets d'amour.

Le Tage et le Niémen, daBs un même vertige, Ne retentiront plus du bruit (p\é fait TÂdige. Dan^ ie sillon banal où se suivent les rois . L'avenir germera sous la glèbe des lois.

Mais le. vieux grenadier , immobile à sa place , Attendra vunement qiie sou empereur passe.

ii6 peu]^ qui s'éveille, altéré sur le Rhin, N'ira plus se cb^chw so» puitarers le Jourdain. De videa majestés qb leur vide royaume Du géant du tombeau singeront le fantôme ; Mais le vieux mamelouk , sur son seuil entr 'ouvert Attendra vainement le sultan du désert.

Car celui qui de Tyr soulevait la poussière , Celui qui retenait la langue prisonnière , Celui qui sut dorer le frein des nations , ' Albion Ta reçu sous ses hauts pavillons !

Albion Ta bercé sur sa vague parjure!

Albion Fa porté jusqu^en sa sépulture.

Afin que désormais, sur le Var ou le Nil,

Il ne soulève plus le sceau de son exil.

Pour la première fois , tranquille en sa conquête ,

Son nouveau diadème est pesant à sa tête.

Ce que n^ont pu les rois le néant le pourra , Et le ver lentement le découronnera.

L'abeille a bourdonné. La tombe a fait silence. Un vieux monde s'efface ; un autre âge commence... Mais , nous, dispersons-^nous , avec le bruit des ventsi Et le souffle de l'herbe et l'espoir des vivans. Nous ne sommes qu'un mot : Illusion , fumée I Nous sommes ce que l'homme appelle renommée,

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