‹ Napoléon: poèmeChapitre 5 sur 13 · U4 LIMAN · texte numérisé non relu

U4 LIMAN

J^ai vu vers Embabeh , sur sa rive éperdue , Un fleuve se tarir, eômine une coupe bue.

Quand j^ai cherché ses flots , j^ai trouvé son écueil ; J^ai vu vers Emfcabeh d'une armée innombrable Tout Torgueil en un jour se tarir dans le sable. J^ai cherché sa victoire y et j^ai trouvé son deuil.

— Gomment faut-il prier vers le soir des batailles? — Le soir il faut pleurer ainsi qu^aux funérailles ; Car les chevaux d^ Assur ne mordront plus leur mors ; Car les lions du Nil ont jperdu leur crinière ; Car le turban de Midr est souillé de poussière. Femmes, chantez la plainte etFéloge des morts.

— Nos boucheschanteront, maisnosyeux sousuo&voiles Se rempliront des pleurs qui tombent des étoiles. Au ciel de TOrient s^est brisé le croissant.

Dans, le champ d^Embabeh que laboure Torage , La palme de Mogreb étend son noir, ombrage , Et la fleur du dattier se baigne dans le sang ;

Dans le sang des pachas, des beys et des waivodes. Ceintures d'or , poignards aux fourreaux d'émeraudes, Gomme les basilics , venimeux ataghans , Amulettes d'Alep , béantes couleuvrines , Sabres damasquinés , lances ni javelines , N'ont défendu Saïd de la lance des Francs.

Ainsi que les palmiers que les vents amoncellent , Sur^Jes spahis de Tor ceux de Jaffa chancellent ; Leurs os aux pèlerins apprendront le sentier. Des restes d'Ismaël comme d'un chaume aride ^ Le berger de Gizeh , devant sa tente vide , Allumera son feu pendant l'hiver entier.

Ah I sottslepoids desmorts le pontd'Al-Siralitreoible; Trop d'âmes en un jour s'y reneontrent ensemble; Les enfans du poignard , dauslearsbeaiKx chftteauxrlorts , Gomme au pied du daitier tombât les dattes mûres , Au pied du sultan franc sont tombés sans murmures. Les baisers des houris n'éveillait plus les morts.

Bulbul ne viendra plus , sûr le myrte d^Asie , Avant Taube baiser la rose épanouie; Car la rose d'Egypte a perdu son odeur ; Mais sous le toit usé de la vieille mosquée Les^miopes hiboux et la louve efflanquée Ensemble habiteront, sans craindre le chasseur.

Muets , les minarets éroulant dans la tempête DénoûroBt leurs turbans de imiri>re sur leur tète. Le caloyer impur de Tiue ou de Roumi Y fera sa prière en sa langue menteuse ; Comme un phare oublié dans la mer ténébreuse , Ils garderont , eux seuls, le désert endormi.

La cigogne de Thébe a quitté sa nichée ;

£t U terre de Misr, comme une herbe arrachée ,

Est soumise au giaour. Le vil Nazaréen

Des filles des émirs a soulevé le voile;

L^Asie est partagée ainsi qu'un pan de toile :

Lecoran obéit au livre du chrétien.

L'Egypte inustilmane , et le Caire et Médiiie , Serviront de litière à la mule latine.

Damas au mécréant a payé le miri.

De son nid de vautour Gézair ^ enlevée S'enfuira pour jamais sans prendre sa couvée , Et Tunis et Galpé répéteront son cri.

J^en jure par le sable et la rive sanglante !

Nul ne connaîtra plus la place de sa tente.

Chaque jour apprendra des usages nouveaux.

L'œil verra des douleurs que Tœil n'a jamaris vues :

L'oreille écoutera des languea inconnues ;

Et les morts pleur^ont aussi dans leurs tombeaux.

Qui l'eût dit, q^ue le frein forgé loin de l'Asie Au désert eût dompté le coursier d'Arabie?

Qui l'eût dit, que la torche allumée au couchant Eût du vieil Orient consumé l'espérance?

Que l'épée aiguisée aux rivages de France Fût venue auCarmel essayer son tranchant?

' Alger,

LA PLAINTE. Ui

ïen jure par Tanneau, par le lait des chamelles. Moslem s^habillera du lin des infidèles ; Le croyant videra la coupe du giaour.

Jaffa verra Stamboul repasser le Bosphore , Non plus sur sa galère, éblouissant Taurore, Mais veuve en son caïque, et pleurant tout le jour.

Mais alors F Albanie, au jour de Tépouvante , Se souviendra des flots qui roulent vers L épaule. Malgré beys et pachas, Tépervier de Souli Et de Missolonghi verra croître son aile; Et du vieux Navarin le lionceau rebelle Sous ses dents brisera les os de Tosmanli.

Car des beaux mamelouks la puissance est passée , Et du vieil Orient la lance est émoussée.

Sa cassolette exhale une vapeur de sang.

Sur ses chameaux pelés il a roulé sa tente; Et comme un pèlerin , avant Taube naissante ^ 11 remporte au désert son toit en gémissant.

Car le sultan Kébir est un puissant prophète : C^est le glaiye de Dieu p^du sur notre tête.

Mais des beaux mamelouks , mais des filsd^0smau4)ey , Ahl les blancs ossemens , ah! les tentes parées, Ah I les lukans poignards , ah i les housses dorées , Un jour a tout détruit du côté d'Embabeh.

Du côté d^Embabeh la terre a fait silence!

Le chacal a hurlé ; le dattier se balance

Sur sa tige ridée. Au bord de TOrient

Les tombeaux ont parlé. Dans ses citernes vides y

Le désert avait soif au pied des pyramides ;

Et le désert a bu son outre de géant.

i26 LE DÉSERT.

L'Orient 1 TOrient 1 le monde des tempêtes ,

La terre aux vastes cieux , la terre des prophètes ;

Sous les pas d'un seul homme, ainsi qu'un souvenir,

Au loin a tressailli. Sinai se réveille;

Et l'insecte au désert passe et prête l'oreille

Pour entendre germer les peuples à venir.

Le clairon d'Occident , de la terre promise , Â chassé l'antilope aux Sources de Moïse.

Le Jourdain s'en émeut ; et le coursier de Job , Sous le cèdre d'Âram secouant sa poussière , Quand il a reconnu la fanfare guerrière , A dit encore : « Allons au-devant de Jacob I »

De Tyr sous ses naseaux la gloire s'eut Urk.

Le glaive de Lodi , qui frappe la Syrie , Des prophètes hébreux a brisé les tombeaux.

Les jours qu'ils ont prédits , ainsi qu'une fumée , S'exhalent triomphans de leur cendre embaumée. L'aiglon de Rivoli disperse au loin leurs os.

Âprè$ son loug travail , comme un bœuf à Tétable ,

Les sphinx y sans leur ^berger , endormis dans le sable ,

Ont releyé la tète au désert d^Aboukir.

Puis , voyant le retour des soldats de Gambjse y

Et des jours cmbliés Ténigme qui se brise,

Sur la plage ils chercliaient le nom de Favenir.

Puis, au loin, entendez I la sentinelle appelle! Et plus loin les cités qu'habite la gazelle , Les puissans dieux de bronze , ou de pierre, on de bois , Et tous les peuples morts qui , dormant dans Fargile , Font germer Taloês en leur urne fragile , Gomme un souffle du soir rendent à sa voix.

L'Asie a salué la bannière d' Aréole;

Un homme a fait un signe. Au bruit de sa parole ,

Llbis de Pharaon abandonne s<hi nid.

Le temple s^est caché sous^ sa voûte croulante.

Pour faire entrer p4u8 vite en ses murs l'épouvante,

Thèbe brise au désert ses portes de granit.

i28 LE DÉSERT.

Gomme des lionceaux, le front penché vers terre , HaletanS; les canons ont léché la poussière Des belles oasis. Au bord des puits lointains , Le sabre de Kléber, baigné dans le mirage , A du palmier d'Oreb cherché le noir ombrage; Et la terre attendait , aride, ses destins .

G^était rheure du jour où le dattier sommeille ^ Où le désert s'endort en sa vide merveille , Où la fourmi s'abrite à la place des dieux Dans le temple gisant; où la nuit étincelle; Où Tautour a plié son long cou sous son aile ; Et la terre aspirait le calice des cieux.

Or celui dont Tépée, ainçi qu'une autre aurore , Quand elle brille au Nil resplendit au Bosphore , Du sommeil des vivans ne dormait déjà plus.

Son œil y ardent charbon que le Simoun attise , Luisait dans son foyer; et son front sous la brise Gomme toi pâlissait, neige du mont Taurus.

Gomme toi , noir nuage au flanc de la Syrie , Ses noirs cheveux pendaient sur sa joue amaigrie. Puis il entre au chemin où le désert Tattend. 11 s^avance; il revient ; il se hâte 5 il s'arrête ; Les bras sur la poitrine , et secouant la tête , Il se parle tout bas ; et la terre Tentend.

« Entrons seuls , ô mon ame /ainsi qu'en notre gîte, En ce désert de sable où mon destin s'agite.

Pour un moment laissons en arrière de nous Ce bruit que fait un nom , et le monde à genoux. Ainsi qu^un vêtement qui nous gêne et nous pèse Quittons là notre gloire et luttons à notre aise.

Et d'abord dis-le-moi : pour que mes ennemis

Soient d'un souffle à mes pieds renversés et soumis,

Qui suis-je donc moi-même? un homme ou plusqu'unhomme?

Un prophète? un devin? ce que le monde nomme

Un demi-dieu , je crois , et qui fait sou autel

De son propre débris pour un jour immortel?

Peut-être plus encor. Lesais-tu ce mystère, Jupiter Ammon? Dieu de sable et de poussière, Qu'en ce lieu ce désert a vu naître et mourir, Suis-je un dieu comme toi , comme toi pour périr, Ou ton fils Alexandre , avec sa renommée , Qui revient en sa force et cherche ta fumée?

A cette heure le monde a perdu son chemin.

Il faudrait dans sa nuit le mener par la main . Depuis qu'en cet endroit où chaque pas s'efface , Caché dans ma pensée , il ne voit plus ma trace , En pleurant il s^en va du Rhin jusques au Nil Se mendier un maître , et crie : « Où dotic est-il ? »

Voici l'heure qui sonne, heure immense, infinie! Debout donc, ma fortune ; et debout, mon génie I Ici , dans l'oasis regarde autour de toi Si quelqu'un n'a pas dit r « C'est toi qui seras roi ! » Dans l'oasis? Non pas 1 va. Regarde en toi-même Si tu n'y verras pas luire ton diadème.

Ah 1 oui , dans tna pensée ainsi qu^en un palais J'ai couronné mon rêve élevé sous le dùis.

J'ai vu là se dresser dans^ les flots du mirage Mon fantôme de gloire et son altier naufrage ; Et cette voix qui gronde en mon cœur et s'éteint , C'est donc là cette voix qu'ils appellent destin!...

Mais, je lé veux encor j je poursuis ma victoire. M'y voici 1 J'ai gravi la cime de l'histoire. Où ce chemin va-t-il quand on y met le pied ? Redescend^on jamais par le même sentier?

Est-il un seul endroit où le désir s'arrête , Et dise : « C'est assez! je sui^ là sur le faîte?»

Et puis, le lendemain, roi, consul, empereur, Charlemagne ou Cromwell, doge ou lord protecteur. De quel mot appeler ce géant de conquête Qui dépasse le monde et les cieux de la tête? La servitude a pris tant de noms pour briller I De quel masque nouveau la pourrais-je habiller?

Deux inondes sont ici qu'en tout je vois paraître ; Ou Brutus, ou César, lequel vaut-il mieux être? C'est là tout le débat. Brutus, homme de bien ; César, ame du monde : il en est le lien.

César n'a point d'égal ; Brutus n'a point de vices. Qu'en penses-tu , mon ame? Il faut que tu choisisses.

Brutus est la victime et meurt avec sa foi ; César est le tyran et fait vivre sa loi.

Brutus est la vertu ; César est la puissance. Mon ame , achève donc , et quitte la balance. Brutus est le mortel qui survit par hasard ; César le dieu sur terre... Ahl je serai César.

César, salut! Voici les faisceaux cousulaires, La foule, les licteurs, les haches populaires, Sous le fouet triomphal les quadriges fumans ! Vieux consul à Tceil fauve, oh! depuis deux mille ans Que la tombe a bien su rajeunir Tesclavage, Et refaire ton œuvre et ton blême visage !

i56 LE PREMIER CONSUL.

Les vers filent-ils donc aux morts dans le tombeau Deuxfois leur pourpre neuve? et quand ton lourd manteau Des eaux du Rubicon est ruisselant encore , Comment as-tu quitté ton sépulcre sonore?

Et comment sur ton front , au soleil de Lodi , La couronne de chêne a-t-elle reverdi ?

Pour entraîner ton char en sa nouvelle ornière , Combien de nations , sous ta verge guerrière , Veux-tu tenir en bride? A laquelle d'abord Veux-tu mettre aujourd'hui la selle et le frein d'or? Et quand ton fouet conduit le quadrige du monde , Quel état croupira sur sa litière immonde ?

Peuples gladiateurs , désennuyez César I 11 vient, accourez tous au-Jevant de son cjiar. Criez , pour achever ses plaisirs qui vous tuent : « Les peuples vont mourir, les peuples te saluent I» Avec grâce tombez dans le cirque à ses pieds I César vous sourira, vos jours seront payés.

Et comme dans les bois , d'une aile matinale , Quand le faucon s'élance en sa chasse royale , La couleuvre repue , endormie au soleil , Trop tard cherche en rampant son gite à son réveil; Ainsi , dès qu^au matin Taiglon quitta son aire, Sentant sous son duvet la serre consulaire,

Le monde a dit : «Voici Toiseau du Rubicon I)^ Et le taureau gaulois a connu Faiguillon.

L'hysope, au haut des monts , sous le cèdre s'incline , L'homme sous le héros, Tombre sous la colline; Le ilôt baise le roc debout sur l'océan , La foule son César, et César le néant.

Et depuis ce jour^là , pour détrôner un monde , Un hommea pris sa place; et quand un peuple gronde, Ses pieds éperonnés , comme un sépulcre ouvert , Heurtent les nations. Comme une ombre au désert , Quand le lion royal agite sa crinière , Chaque état devant lui se tait en sa tanière.

Un homme seul est tout, et le reste r/est rien. Lui seul il a tout fait, et le mal et le bien. Mille noms ont péri pour grossir son ouvrage. Mille flots passeront pour qu'un seul flot surnage. C'en est fait : un seul homme a , pendant leur sommeil, Des peuples usurpé la place à leur soleil.

Qu'ils dorment! Pour eux tous, ardente sentinelle,

Le jeune consul veille en la cité nouvelle ;

Et sur sa mappemonde , armé de son compas ,

11 débrouille en un jour le chaos d^^tats;

Ou , penché sur son globe , il rapproche h sa guise

Deux rivages hurlans qu'un océan divise ;

Ou d'un mot il efface un peuple trop altier ; Ou d'un trait de sa plume il se fraie un sentier Sur le mont d'Annibal ; ou, quand son doigt s'ari:éte. 11 creuse dans le roc un port à la tempête ; Et sa lampe, mourant sur ses projets divers, Éclaire chaque lois un nouvel univers.

Souvent pendant la nuit , quand la nuit fait silence ,

Le premier au conseil il pèse la balance

Du vieux code romain en son bassin usé.

Son esprit , pomme un glaive à sa droite aiguisé ,

Tranche le nœud gordien que nouèrent les sages ,

Et fait sa loi d'airain de mille obscurs usages.

Et les vieillards disaient : « Il nous surpasse tous. D'où lui vient sa sagesse? 11 n'a pas comme nous , Des siècles coutumiers épousant les coutumes , Jour et nuit retourné leurs gothiques volumes ; Nos fils sont de son âge , et son doigt frémissant Jamais n'a feuilleté que son livre de sang.

Ainsi tous le craignaient. Du breuvage qu'il aime , Dans son vase emmiellé Dieu l'enivrait lui-mémo. Les peuples le suivaient en caressant leur frein . Il était calme et fort; et sur son front serein La couronne de plonib sacrée à Sainte-Hélène N'effeuillait pas alors la couronne de chêne.

Les Alpes sont debout. Les voyez-vous blanchir ? Leurs murs sont crénelés ; qui pourra les franchir? Derrière leur enclos, à Tombre épanouie, Qui jamais cueillera la fleur de Tltalie?

Si ce n'est toi , grand Dieu , qui jamais du vallon Montera sur leur cime après Taigle et Taiglon?

U4 LE SAIjST-BERNARD.

Comme un camp éternel leurs tentes sont dressées Qui les emportera sur son char entassées?

Jamais la dent des boucs ne les ronge en chemin y Et jamais Touragan ne déchire leur lin.

Quel guerrier dormira sous leur toit de tempête , Et pourra dans son réye escalader leur faîte?

Dès Taube la Jungfrau s'assied dans les ravins , Et porte Fayalanchè en ses humides mains.

Qui dénoûra jamais son voile de nuage ?

Comme un anachorète en son froid ermitage, Le Saint-Bernard , piedsnus^ se couche en son cercueil Qui jamais franchira les degrés de son seuil ?

Les Alpes sont debout. Sur leurs flots sans rivage Que hérisse à leur faîte un éternel orage , Sur cette mer géante aux vagues de granit, ^ Où , comme Talcyon , les peuples font leur nid , Sans rameur et sans mât , suspendue à la cime , Quelle barque jamais ira tenter Tabîme?

Ah 1 qui m'emportera sur leur plus froid sommet , Comme un chevreau lassé qui monte en son chalet? Qui me dira jamais ce que Taigle en son aire Sur leur autre penchant aperçoit de mystère? . Comment sont faits les bois de myrtes , d'oliviers , Et le goût des citrons au pied des citronniers?

Ah ! qui me bâtira plus puissant que Forage Mon refuge, ici-bas , sur leur rocher sauvage? Je suis un voyageur que suivent les vautours. La brume m'environne , et je crie : « Au secours ! » Le chemin est glissant y et l'ouragan m'entraîne. Est ce là le chemin qui mène à Sainte-Hélène?

Car c'est là que j'ai vu le chasseur de chamois Dont le nom retentit comme fait un carquois.

L'ourse du Saint-Bernard , à la fin muselée , En grondant le suivait au fond de la vallée.

Sa flèche était lancée ; et par-delà les monts Allait blesser à mort le cœur des nations.

Ici j^ai YU passer un berger sans ouailles ;

Dans la neige il menait ces chevaux de batailles ,

Ses canons bâillonnés qui y chargés d^ frimas ,

Comme une meute en lesse aboyaient sur ses pas ;

Et ses clairons muets à la lèvre sanglante ,

Et leà chiens du couvent hurlaient dans la tourmente.

Mille voix appelaient , mille voix répondaient. Sur le bord des glaciers les longs sabres pendaient, Comme font les chevreaux aux bords des pâturages. Les drapeaux engourdis se mêlaient aux nuages. Mille mains à la fois traînaient un même char ; Et la cloche sonnait sur le grand Saint-Bernard.

Ici j'ai vu bondir, sur son humide trace , Comme un peuple enfermé dans son tombeau de glace, L^avalanche croulante aux champs de Marengo.

Un seul mot dit trop haut , et redit pai^ Fécho , L'avait précipitée au penchant des abîmes.

Devant elle une main aplanissait les cimes«

Oh ! quand elle eut enfin roulé^ de bonds en bonds y Au seuil de Marengo , loin du sentier des monts , On entendit alors y là , sous la vigne mûre , Le choc d'une cymballe , et le choc d'une armure ; Puis bientôt sans harnais , mille et mille chevaux Errans et tout meurtris que suivaient des corbeaux ;

Puis un bruit haletant de canons qui mugissent , De sabres ébréchés , de pas qui retentissent , De pesans cavaliers croulant comme des tours , De tambours ameutés comme des troupeaux d'ours , Et vers le soir on vit l'aigle noire à deux têtes Qui, sanglante y cherchait son nid dans les tempêtes.

Puis après tout se tut. Mais dès le lendemain La neige sur les monts effaçait le chemin.

Comme un grand fossoyeur au vallon qu'il déchire , Le Saint-Bernard creusait la tombe d'un empire; Et là-bas le chasseur disait à demi-voix :

«Sont-celespasd'un peuple, ou les pas d'un chamois?»

LE TE DEUM

LE TE DEUM

Ain» tout se taisait. Mais de la Tieille église La porte pour un jour se rouvrit sous la brise; Et la cloche des morts appela les Tivans.

Sous le porche oublié les peuples s'entassèrent ; En chantant au tombeau les morts se réveillèrent « Le sanglant Te Dedm s'éleva sur les vents.

1o2 LE TE DEUM.

« GrandDieu ! nous te louons dans notre cendre obseu re^ Dans la main qui nous fit l'éternelle blessure ,

Dans notre tombe et notre nuit.

Grand Dieulnoust'adoronsquand les vivans t'oublient; Leurs yeux dans la mêlée , où leurs cœurs te renient,

Ne voient plus ton glaive qui luit.

Les vivans ont quitté tes fêtes éternelles ;

Mais les morts, ô graQd Dieu! te sont restés fidèles.

Pour eux sont les sièges d'airain , Pour eux les pavillons , les tentes embaumées Que parmi les combats le Seigneur des armées

A toujours dressés de sa main.

C'est toi 90US ton courroux qui brisais Jes cuirasses; C'est toi , vaillant Jacob , qui guidais sur tes traces

Le glaive en son cli€ixiin de sang.

C'est toi , toi , Sébaoth , archange des arebdi^ges , Qui , le soir des combats, dans leurs livides langes

Couchais les peuples sur le flanc.

LE TE DEUM. i53

C'est toi qui pour voler avais donné des ailes Aux chevaux effarés. Comme des sauterelles

Ton pied foulait les nations.

C'est toi , roi de la gloire , en sa gloire usurpée , Qui du vainqueur à Tyr réjouissais Tépée ,

Et brisais la dent des lions.

Les séraphins poussaient le char de ta colère ; Les chérubins de Taile abritaient sur ton aire

Les nouveau-nés de tes combats.

De ton urne d'airain tu versais Tépouvante.

Comme après le chasseur vient la meute hurlante j

Les ténèbres suivaient tes pas.

Tu partageais d'abord , comme une toile neuve , La bataille en deux parts ; et comme pour un fleuve

Tu creusais son lit à l'effroi.

Des peuples le matin la joie était comblée ; Puis tu disais un mot, le soir, dans la mêlée;

Et tout avait fui devant toi.

1S4 LE TE DEUM

Aujourd'hui notre œil voit^ aux clartés de la tombe ^ Ta colère assouvie , et ton bras qui retombe ,

Sanglant , sur ton glaive lassé.

Celui-là Vest assis y tranquille en sa victoire , Que, dans sa nudité , tu vêtis de ta gloire.

Grand Dieu I ton courroux est passé*

Et désormais leç morts , en leur tombe muette , Ne s-éveilleront plus au cri de la trompette.

Chacun jusqu^à son leiidemain Dormira son sommeil. Dépouillant son armure Le siècle y à pas légers , foulera sans murmure

Nos os qui marquent son chemin.

La paix au front de vierge a clos les funérailles. Les mères , en berçant Tenfant de leurs entrailles ,

Ne pleureront plus leur aîné.

La famille au foyer, comme un nid d^birondelle , Ne sera plus ravie à Taile paternelle ,

Ni le printemps trop tôt fané.

LE TE DEUM. 155

Seigneur, fais que ton nom jusqu'à nous retentisse 1 Sous les pas des chevaux que l'herbe reverdisse 1

Relève les épis foulés.

Donne, donne aux vivans ce que les morts possèdent! De frères nouveau-nés qui Fun l'autre s'entr'aident

Remplis les états dépeuplés.

Fais, désormais, grand Dieu , les nations jumelles. Que leur joug soit léger à leurs têtes rebelles

Gomme nos couronnes de fleurs !

Et nous, dans notre nuit, grand Dieu, Dieu des armées , Nous bénirons ton sceau sur nos lèvres fermées ,

Et ta blessure dans nos cœurs. »

Ainsi les morts chantaient. Les vivans, sur leurs dalles, Se taisaient , et raillaient les vieilles cathédrales ; Car ils avaient alors oublié de prier.

Ils pensaient : Qui croira , sans nous injurier^ Qu'un homme vive encor sous ses cendres semées, Et qu'il soit dans les cieux un dieu , dieu des armées ?

Et dam Rome le pape a vu son dais trembler,

Son globe d'or, au loin, vers l'abinie rouler, Et le géant d'Aréole arrivé sur le faîte.

Mais que fait au géant le pavois sur sa tète , Le monde sous ses pas, si toi-même , Seigneur, Tu ne mets à son front son bandeau d'empereur ?

i60 LE COURONNEMENT.

Le pape s'est levé quand le monde s'incline.

Pourquoi ne va-t-il pas debout , sur sa colline , A Saint-Jean de Latran , en face des déserts , D'un même mot bénir la ville et l'univers, A l'heure où , dans son deuil , la terre fait silehce ^ Et qu'il ouvre son livre et lui lit sa sentence ?

Pourquoi le pèlerin endormi dans sa cour Demain Tattendra-t-il jusqu'à la fin du jour ? Pourquoi le flot du Tibre, et sa barque brisée, Et la villa qui dort, et l'herbe sans rosée, Et la cendre d'un monde , et son ombre à genoux , En vain rediront-ils : « Père , bénissez-nous ! »

C'est qu'une main le pousse, au bout de ses amiées^

Vers l'endroit où se font les, grandes destinées. C'est qu'il faut, avant. tous, qu'il pèse dans sa main L'or sincère et le faux au front du genre humain ; C'est qu au banquet des rois , s'il ne devient leur hôte, Il n'est point de grandeur, ni de chute assez haute.

Où va-t-il? Qui le sait? Les petits des oiseaux

Sous son dais Tout suivi pour compter ses joyaux.

Au bord de son chemin , les hautes cathédrales

S^agenouilientdansrombreettremblentsurleursdalles,

Et le monde qui pleure et le voit par hasard

Dit, sans le reconnaître : «Où va-t-il, ce vieillard?»

Ah! France, c^enest trop. Ahl baisse donc la tête Quand , des monts descendu , sur ton seuil il s'arrête. Cache pendant qu'il passe, au moins jusqu'à demain , Ton front dans ta poussière , et ton doute en ton sein. Essaie, au moins un jour, sous son pur diadème De retrouver ta foi pour t'adorer toi-même.

Refais-toi dans une heure et ton culte et ton ciel , Pour te diviniser toir-même sur rautel.

Demain tu briseras, si tu veux, ton ciboire Dès qu'il sera rempli du vin de ta victoire ; Et tu dissiperas le dieu de ton orgueil Ainsi qu'un héritage avant la fin du deuil.

Notre-Dame , à Paris , dpre tes tours funèbres ; Exhausse ta muraille , et chasse tes ténèbres ; Monte sur tes degrés jusqu'où vont les autans ^ Et laisse en bas ta porte ouverte à deux battans , Afin que sur leur char cent fameuses journées , Coulevrines d'Arcole, à Thèbes basanées^

Vieux drapeaux des Césars , par les balles usés , Et canons musulmans dans le sang baptisés, Et la foule et le bruit , et tout ce qui sur terre Fait plier les genoux et baiser la poussière , Entrent en même temps dans la nef et le chœur ; Car voici sous ton porche un pape , un empereur !

Un pape sous son dais qui tient une couronne , Et dit en s^indinant : « C^est moi qui te la donne, Quand tu penses la prendre , ô César. Gloire à toi ! Je sacre ton épée et ton manteau de roi , Afin qu^en te voyant passer dans les batailles On dise : « Le voici , Tange des funérailles ! »

Désormais garde bien ce bandeau sur tes yeux, Ainsi que je l'attache , et n'en romps pas lés nœuds* Qu'il soit dans tes projets^ qu'il soit dans ton génie , Qu'il soit dans ton sommeil et dan» ton insomnie ! Qu'il soit dans ta ruine ou ta prospérité , Et que rien ne le rompe avant l'éternité !

Je te sacre empereur de ce grain de poussière Qui s'appelle le monde , et qu'un vent de colère A poussé sous tes pieds. Sois en maître et seigneur I Sur son faîte bâtis ton rêve de grandeur.

Eux-mêmes devant toi les rois se découronnent. Entends I la foule chante et les orgues résonnent : »

l'orgue.

« Empereur, sous ton dais et sous ton allégresse » Ne sens-tu pas ton cœur qui frémit par hasard? » Au festin de ta gloire assieds-toi sans ivresse » Gomn(ie au festin de Balthasar.

» Ne vois-tu pas aossi là cette main divine , » Au milieu de l^encens de toute la cité , » Qui sur le mur blanchi de ta prospérité » Écrit le nom de ta ruine?

» Convive du Seigneur, reçois le pain et Feau ! » Déjà pâle d^ennui , quand ta coupe est remplie , » Ne «ens-tu pas au bord , comme une amère lie , » Le goût amer de Waterloo?

))Dans le vaste océan de Tespérance humaine ))0ù ta voile défie et le vent et le flot , ))N^entends-tu pas gronder au fond, commeunsanglot, »Le flot lointain de Sainte-Hélène? »

Et le chant a passé comme passent les vents ; Et les morts ont souri de Forgueil des vivons.

La foule, à deux genoux , regarde la couronne , Et ne Yoit pas la main qui Fôte et qui la donne ; Et le monde s'enivre avec sa coupe d'or, Et l'orgue dans la nuit pleure et soupire encor.

Non I Imberbe croit trop vite aux champs de Marengo ;

Trop vite le désert disperse son écho ;

Et le coursier d^Arcole à la croupe sauvage

A trop vite en son dos rongé son pâturage.

Je voudrais voir plus loin, sous des cieux plus pesaus,

Au soleil d^Austerlitz un combat de géans ,

no LE BIVOUAC.

Uncombatd^empereurs, le soir, quand Theure sonne, Où chaque coup d^épée atteint une couronne ; Quand sous sa lourde armure un empire blessé Se couche dans sa poudre , ainsi qu^un trépassé ; Et que le monde errant qui le voit disparaître Demande à sa poussière : « Où donc es-tu , mon maître? »

Pourquoi ne suis-je pas le vautour des vallons? J^emporterais ce soir mes petits loin des monts; Je sais un puits de sang dans un champ plein dUvraie, Où je ferais leur nid des ronces de la haie.

Quand le puits est rempli , sous son toit dévasté , En un jour ils boiraient pour une éternité.

Chacals et loups cerviers dé Marathon , d^ Arbelles , Qui de la vieille Asie épuisez les mamelles , Éperviers de Pharsalç, aux ongles faits d^airain , Qui rongez sans repos le cadavre romain ; Noirs corbeaux de Lépante éclos dans la tempête, Qui cherchez sous les flots Fempire du prophète ,

Voire proie est usée ; et de ces grands états Il ne reste pins rien pour vous faire un repas. Quittez votre travail y et laissez hors dUialeine Ces squelettes d^empire oubliés dans la plaine. Arrivez I arrivez ! Pour un meilleur festin Aiguisez aujourd'hui vos ongles en chemin.

C'est le soir. Écoutez I Une marche guerrière A retenti là-bas au fond de la bruyère.

Ali I que d'ardens clairons , de sabres sans fourreaux ! De canons embourbés! Que d'hommes, de chevaux Qui fourmillent au loin sur les neiges muettes , Comme font en janvier les bandes d'alouettes !

Une voix a dit : a Halte I » et ce peuple de fer S'arrête en tressaillant , et luit comme l'éclair. Il se couche muet comme en ses funérailles , Et près de lui s'endort son sabre de batailles. Tout se tait, tout sommeille , au loin , sur le gazon, Et les feux du bivouac rougissent l'horizon.

Qui pourrait dire alors , dans cette nuit de rêve , Quand il brille au foyer, tous les songes du glaive? Gomment dans leur sommeil les fusils en faisceaux Font la ronde le soir autour des généraux , Et comment les canons , en attendant Tarmée , Se gorgent à loisir de fer et de fumée?

Gomment les étendards , aux fronts éclievelés , Gliantent dans Touragan leurs chants ensorcelés ; Suspendue à Tarçon , comment la carabine Fait sonner en sursaut sa baguette argentine ; Et comment le tambour, sur ses trépans discors , A l'heure de minuit bat le réveil des morts?

Dans le creux d'un sillon , où le grillon sommeille , Sur la paille couché;, le grand empereur veille ; Son manteau , jusqu'aux pieds , de son large repli , Le couvre du duvet d' Arcole et Rivoli ; Gomme une torche ardente en des fêtes funèbres , Son épée étincelle au milieu des ténèbres.

Il veille , et dans son cœur vers un grand lendemain

Il ouvre à sa pensée une route d^airain.

Il entend au bivouac ^ sous le vent et la pluie ,

Sa bataille qui hurle au fond de son génie.

De sa vaste pensée , à Fheure des combats y

Ainsi que d'une tente il couvre ses soldats.

«Quelleheure est-il? — ^Minuitl— Quelejourtardeàluire! «Quittez votre sommeil , mes maréchaux d'empire, »Mes soldats d'Italie ! Allons , ouvrez vos yeux. mYous dormirez demain; et jamais sous les cieux, » Non , jamais sous mon toit , sous mes tentes guerrières , )>Un sommeil plus pesant n'aura clos vos paupières. »

Et la vedette appelle au loin , puis alentour ; Car voilà qu'avant l'aube elle a vu le vautour; Et la lune a monté sur ses créneaux d'ivoire. Comme un soldat penché sur un fleuve de gloire , Au bord de TOrient , le soleil du Thabor De lumière et d'orgueil remplit son casque d'or.

«Duroc, il fait grand jour! mon cheval, mon épëe I . Elle edt dans le fourreau de sang déjà trempée ! On nous attend là-bas, messieurs les maréchaux, Où la tour d^Austerlitz pavoise ses créneaux. A cheval ! à cheval ! Voyez- vous mon étoile , Au loin vers ce clocher, où Thorizon se voile?»

i 76 AUSTERLITZ.

Il parle dans les rangs tout haut à ses soldats : «Quel est ton nom, ton âge, et combien de combats? ))Ton sabre est-il tranchant et sa lame polie? ))Toi, viens-tu du Thabor? Toi, viens-tu d'Italie? ))Toi , je te vis au camp. dans le désert de Tyr. » Reconnais-tu là-bas le soleil d'Aboukir ? »

11 dit un mot plus bas qu'écoute la bruyère ; Puis cent voix ont redit : «En avant! en arrière 1 A vos rangs de bataille I Hourrahl allons, du cœur! Saint George I Saint Ivan ! Et vive l'empereur ! » Et plus de cent canons le répètent encore , Et les sabres luisans ont salué l'aurore.

Qui fait alors la fête et s'éveille en sursaut? Quand le lac est glacé, qui se mire en son flot? Est-ce au bord de l'étang un faucon sur sa proie? A présent sous la haie un aiguillon flamboie. Est-ce un serpent d'airain qui s'éveille en hiver? C'est le sabre de Lanne avec ses dents de fer.

AUSTERLITZ. i 77

Âh ! que la baïonnette et que la carabine Sont belles dans ce champ où rougit la chaumine ! Ah I que dans le ravin les fusils sont joyeux Quand le grand empereur leur fait signe des yeux ! Les balles sur sa tête j autour de ses trophées^ S^assemblent en sifflant comme des chœurs de fées.

Et les aigles de bronze ont dit : «Buvons du sangl» Et les chevaux blessés : «Levons-nous sur le flanc!» Et les freins toutmeurtris:«Brison&-nousdans leur bouche ! » Et les grands étendards : «Malheur à qui me touche! » Et les casques de fer : «Agitons nos cimiers \ » Et les boulets lassés .: «Trainons-iious à ses pieds ! »

Et lui y comme un géant y debout dans son domaine^ Il attise à ses pieds son foyer dans la plaine. Gomme un feuillage mort quW ramasse en janvier, Il jette à pleines mains ses peuples au brasier ; Et; crénelant leurs toits d^une flamme rougeâtre Les hameaux y alentour, pétillent dans son âtre.

Un messager survient , puis un autre après lui , Et puis un autre encor. — «L'arrière-garde a fui ! — Sire, couvrez vos flancs! — ^Sire, votre aile ploie! — Sire, tout est perdu 1— Lanne en son sang se noie ! — G^est assez , comte Rapp ! ils sont à nous, marchez ! La bataille est là-bas au pied de ces clochers.

Puis comme un serpent d'eau qui sous Therbe s'agite, Il foule au fond des lacs le serpent moscovite. Son épée a frémi sans sortir du fourreau , Et cent villes déjà se creusent leur tombeau. Que serait-ce , mon Dieu ! si devant leurs murailles Elle eut lui toute nue au soleil des batailles?

Âb ! czar, il faut pleurer. C'est toi qui l'as voulu. L'arc du Nord est-il donc fait de bois vermoulu? Tes canons sur le flanc, à la gueule affamée, Ne sont-ils aujourd'hui gorçés que de fumée?

Tes espadons ont-ils oublié leurs tranchans , £t tes lances perdu leur acier dans les champs ?

Dans tes vieux arsenaux, dans tes villes d'Asie , N'as-tu plus de tremblons à la lèvre noircie , Plus d'affût sur l'essieu , plus un seul étendard , Ni clairon pour gémir, ni sabre , ni poignard , Ni cuirasse de bronze à la trempe divine , Pour enfermer ce soir ta plainte en ta poitrine ?

Écoute 1 le jour baisse; un sabre resplendit.

Une voix a crié : «Rendez-vous 1 — Qui l'a dit?

— Moi , Murât , duc de Berg 1 éperviers de Crimée !

Et combien êtes-vous? Répondez. — Une armée.

— ^Suivez-moi. »Puisalors maints prisonniers, pieds nus,

Le front bas ont pleuré, comme font les vaincus.

lis pensaient dans leurs cœurs aux forêts de l'Ukraine, A leurs champs de bruyère auprès du Borysthène , A leurs petits enfans dans les cours des boyards , A leurs huttes de serfs , puis au palais des czars , Puis aux pins sous la neige , aux troupeaux de cavales Qui mordent les glaçons de leurs steppes natales.

i80 AUSTERLITZ.

Ob I vieille aigle du Nord y retourne en tes frimas , Et monte avant le jour sur Farbre des combats. Que le Wolga Ventende , et redise au Bosphore Ton cri dans la huit noire , et ton cri dans 1-aurore : «Moscou , fuis vers ÂzofI Smolenski , prends le deuil 1 »Kalouga , baisse-toi pour creuser ton cercueil 1 »

La nuit vient et s^eiïace; après la nuit Taurore, Puis le jour après elle , et puis le soir encore. Sur le champ de bataille , après la fin du jour, Qui veillera sans peur, si ce n'est le vautour? De son ongle souillant la housse impériale , Avec le cavalier il ronge la cavale ;

En silence il dépouille , ainsi qu^un assassin , Le fantassin qui gît au bord de son chemin.

Sous la cuirasse d'or, comme fait un avare , Il fouille dans le cœur le sang chaud du tartare ; Des restes d'un empire , en son aire engloutis , Pour un hiver entier, il nourrit ses petits.

Un empereur le suit et marche sur sa trace , Gomme après le troupeau h berger vient et passe.

Il compte ses soldats couchés dans les sillons ,

Et , pâle , il les salue et répète leurs noms.

— «Qui sont-ils? regardez. Sur leurs faces livides

))0n voit encore écrit : Soldats des Pyramides. »

Et quand les morts ont froid dans leur lit triomphal,

Lui-même il les revêt de son manteau royal.

— Pourquoi là sous mes pas, à Tendroit où nous sommes,

))Tant de casques rompus et tant de débrisd'hommes?»

Et penché sur la terre il essuyait leur sein ;

Et sur leurs cœurs d'airain posait sa main d'airain.

Et les morts en sursaut sous la froide bruyère

S ^agenouillaient dans l'ombre et rouvraient leur pau pière .

Ils baisaient ses habits , et demandaient entre eux

Si c'était le désert , ou si c'étaient les cieux ;

S'ils s'étaient ^arés sous les saules d'Arcole ,

Et pourquoi sur leurs fronts luisait une auréole ;

Pourquoi les sabres nus chantaient le chant des morts, Et pourquoi leschevaux nerongeaientplus leurs mors? Puis, voyant dans leur sein leur profonde blessure, Il tombaient et pleuraient sur l'herbe qui murmure, Et les chevaux errans que l'hyène poursuit , Les crins tout hérissés,, les flairaient dans la nuit.

Ah ! s'ils pouvaient renaître avec l'aube en. la nue I Ou si le laboureur, en poussant sa charrue , Les réveillait demain , avant que dans son champ Leur épée émoussée eût rouillé son tranchant ; Ils reverraient encor, là-haut , sur la colline , . Leur empereur debout, les bras sur la poitrine.

La terre , en ce temps-là , se noyait dans le sang ; Comme dans une forge uit marteau bondissant , Maint combat bondissait sur son ardente enclume , Et les cieux se cachaient sous leur manteau de brume

lÉNA , Friedland , Eylau , comme des fossoyeurs , Sans se lasser creusaient des tombes d^empereurs. Us entassaient les os des peuples dans la plaine , L^berbe au loin jaunissait sous leur livide haleine.

Les mères ^ en berçant leurs fils sur leurs genoux , Pleurant sur leur aîné, pleuraient sur leur époux. Les peuples tarissaient, comme une coupe aride Aux lèvres d'un convive ; et dans sa cité vide ,

Chaque état se taisait. Après le laboureur Le sillon en automne attendait le semeur.

Au temps de la moisson, le roi de l'épouvante Seul emportait des champs sa gerbe pâlissante.

Gomme un héros blessé , le Danube sanglant

Allait laver ses flots aux mers de l'Orient.

Pendant qu'il murmurait sous sa plaintive armure, Un cheval à son maître , en léchant sa blessure ,

MQNTEBELLO. 189

Disait : « Levez-vous donc, duc de Montebello ! » Le flot en murmurant fait murmurer Técho.

Votre duché féal est où le clairon sonne ; Sous son porche venez cueillir votre couronne.

— Mon duché n^a ni tour , ni porche , ni blason : Il est là tout entier sous cet étroit gazon.

Ma couronne à mon front déjà se décolore.

Voici les loups rôdeurs ! hennis, hennis encore.

Ah! Fempereur qui passe en un ruisseau de sang A dès Taube entendu ce cheval hennissant.

— DucdeMontebello, dormez-vous quand toutveille? Les morts combattront-ils quand le vivant sommeille?

— Sire, venez, voyez et touchez mon brancard. Vous pouvez, s'il vous plaît, me guérir d'un regard. — Ah ! Lannes, qu'as-tu fait? tropgrandeest ta blessure, Et trop de noirs corbeaux attendent leur pâture.

Non , les morts sont trop las pour suivre mon chemin ; Et leurs jours sans soleil n^ont point de lendemain. Va m^attendre là-haut dans la nue éclatante ; Et sons des cieux d'airain prépare-moi ma tente.

-Ah! les vivanssont las autant que sont les morts ,

Sire. Le vase est plein au-delà de ses bords. L'impossible est comblé. Retournez en arrière. Une fois écoutez une bouche sincère !

Vous n'aimez rien que vous; et de vos éperons Toujours vous harcelez le flanc des nations.

Craignez qu'en se cabrant Tindocile cavale Ne vous fasse vider la selle impériale.

Le monde , croyez-moi , n'est pas ce ce qu'il parait. Quandondit : Il vousaime,onvoustrompe; ilvmishait. Aux peuples harassés leur esclavage pèse :

Ils lèchent votre main pour vous mordre à leur aise.

Trop de rois courtisans vous parlent à genoux. Vos états dépeuplés ne renferment que vous.

Votre empire est semblable à l'empire des ombres. On n^y peut faire un pas qu'à travers des décombres. »

— Mon empire est d'airain sous mon glaive abrité , Et mon siècle est à moi comme l'éternité.

Ami, de mes trésors, jusqu'en la nuit profonde , Que veux-tu pour ton lot? Je possède le monde.

Veux-tu dans ton duché les mers de l'Orient , Les sables du désert? Veux-tu le Tibre errant , Ou l'Allambrah d'Espagne, ou les sept Pyramides, Ou les peuples pasteurs des cavales numides?

— Je ne demande pas les sables du désert , Ni les flots trop changeans où le Tibre se perd Donnez-moi sous ce chêne, en votre vaste empire ^ Ce tombeau de gazon où la brise jsoupire .

— Non pas ce gazon vil que foulent les troupeaux ; La brise en s^éveillant disperserait tes os.

Mais de canons de bronze une haute colonne.

Ton front m'y sourira sous sa lourde couronne.

Et le mort a souri. Le héros a pleuré.

Sous sa tente, à pas lents, muet il est rentré. Sa lampe s'éteignait sous la tremblante voûte. Le jour a lui, le vent se tait, la terre écoute.

Grand maréchal , voici le jour !

Avec la plume d'un vautour, Avant que Taube ne blanchisse, Ecrivez en lettres de sang :

i96 LA LETTRE.

Du bourg de Wagram , en son camp ,

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