‹ Napoléon: poèmeChapitre 6 sur 13 · L^EMPEREUR A L^ IMPÉRATRICE · texte numérisé non relu

L^EMPEREUR A L^ IMPÉRATRICE

(( Dieu , madame , a veillé sur nous.

Qu'il vous ait en sa sainte garde I Par tous nos peuples à genoux , Quand le ciel jaloux nous regarde , Faites chanter en notre nom Un Te Deum à Notre-Dame.

Au loin , sous mes pas de lion , L^herbe se dessèche et s^ enflamme.

Les états, ainsi qu^un limon , Dans le torredt de ma victoire Passent et ne reviennent plus ; Et tous les vieux rois chevelus , Gomme des ombres sans mémoire , La nuit , au bruit de cent échos , Rentrent vivans dans leurs tombeaux.

Dans mon bivouac au toit de neige , Les empereurs font mon cortège.

D'uo monde vieux, trop jeune encor^

J'ai clos le blason séculaire ;

Et César à la bulle d'or ,

De mes pieds baisant la poussière ,

Sous l'étrier de mon cheval

 mis son globe féodal.

D'hier la bataille est gagnée ;

La vieille Europe est enchaînée ,

Et la paix du monde signée.

Armes, cuirasses, étendards,

Canons muselés sur leurs chars ,

Drapeaux qu'avaient brodés les reines ,

Aigle aux deux têtes souveraines ,

Villes, hameaux et chôteaux-forts ,

Et la terre de sang trempée ,

Et les vivans comme les morts ,

Tout appartient à notre épée.

Les étendards et les drapeaux

Sous le dôme des Invalides

Seront suspendus en faisceaux ,

Du sang de Lanne encore humides

Puis aux mille cris du clairon ,

Pour tous les morts de mon royaume ,

Demain sur ma place Vendôme ,

Avec ie bronze du canon

Vous ferez fondre une colonne

Aussi pesante que mou nom.

Vous y mettrez , sous ma couronne ,

D^avance au fond de mon tombeau

Les cendres de Momtebello.

Là y toujours vêtus de leurs armes ,

Gomme en la tour de mes combats,

D^airain seront tous mes soldats ,

D^airain leurs yeux , d'airain leurs larmes ,

D'airain le front des généraux ,

D'airain les pieds de leurs chevaux.

S'ils ont faim du pain des héros y

Ils mangeront l'épi de gloire

Qui croît dans mon sillon de fer ;

Et s'ils ont soif, ils viendront boire

Au bord de la nue en hiver.

La ville aux cent portes d'ivoire ,

Où les conduira mon chemin ,

Est plus loin que le vieux Kremlin ^

Pius loin que les flots du Jourdaiu y Plus loin que les sables arides Où rampent les sept Pyramides.

Elle s'appelle Eternité.

Haut est son mur de citadelle , Sou champ de lances est planté.

Sous son manteau la sentinelle Ses nuits de bronze passera , Et mille siècles veillera .

Et moi , debout sur sa tourelle , Je verrai par mon escalier Montei^ jusqu'à moi mes batailles , Comme une vigne de murailles Monte et grandit sur Tespalier.

De cette cime , sans rien dire , Je foulerai , dans sa saison , Sous mes pieds comme un vigneron La grappe mûre de l^mpire.

Et si quelqu'un passe et respire , Je veillerai comme un lion ; C'est dit. Signé Napoléon. »

— Halte 1 Dormez-vous , sentinelle ?

Il est minuit. Qui vive? Holà !

Un cheval a pas^é par là Avec son cavalier en selle.

Une lettre dose il portait , ^t la terre au loin sanglotait.

Sur sa rive de Corse un aigle a dit aux flots , Le flot a dit au mont , et ie mont aux échos « Dona Létitia , savez-vous des nouvelles?

L^aiglon de Rivoli , que fait-«il de ses ailes ? Tout son duvet est-il par l'orage emporté? Au nid de sa vaillance où s'est-il abrité?

Pourquoi ne vient-il plus sur ce haut promontoire Ouvrir ses yeux de bronze et m'envier ma gloire ? Àh 1 fille des Ursins , lève-toi ! lève-toi 1 Et va chercher ton fils sur son trône de roi. On dit quHl est monté sur le roc du naufrage ; Ramène-le demain au paternel rivage.

Quand elle a reconnu Taigle aux ailes d^airain , Celle qui mit au monde et berça de sa main Le grand Napoléon pleurant à la mamelle , A quitté son fuseau . Puis elle a derrière elle Sur ses deux gonds fermé sa porte de noyer , Comme fait l'exilé, sans couvrir le foyer.

Dans une brigantiné , où la vague se joue , Elle entre sans rien dire , et s'assied à la proue. L'ouragan se soulève et l'emporte en ses bras, Comme sa fille aînée. Au pied noueux des mâts , Que de flots sur la mer , que d'écueils sur la grève , Ont passé devant elle , ainsi que dans un rêve !

Plus loin , toujours plus loin 1 Elle entre en un palais Où le grand empereur Tattendait sous un dais.

Ainsi qu^un laboureur qui suit son attelage ^ Il comptait ses canons sûr leurs chars de carnage ; Et comme une faucille au temps de la moisson , Il couchait son épée au bout de son « sillon^ Cent rois découronnés essayaient de sourire ; Lui seul ne sourit pas dans son immense empire.

— Mon fils Napoléon , est-ce un songe? est-ce vous , Que j ai vu si petit dormir sur mes genoux , Qui bâtissiez enfant y tout seul sur le rivage , Tant de palais de sable à l'heure du naufrage , Qu'au milieu d'un combat, ainsi qu'un bon dessein, J'ai senti s'éveiller et bondir dans mon sein?

Qui donc vous a conduit sous ce toit de lumière? Qui vous a fait si grand, vous si petit naguère?

Qui vous a mis au front ce bandeau d'empereur? Ce qu'on dit est^îl vrai, que vous êtes seigneur, Seigneur de tout un monde , et que votre royaume Partout à l'horizon grandit comme un fantôme ?

Vous souvient*il du bois penché sur le coteau , De notre vigne wi fleurs et de votre berceau? Vous souvient-il de File, et du bruit de l'orage , Et du flot qui grondait quand vous fouliez la plage ? — Ma mère , il m'en souvient , et que j'ai vu du bord Plus d'un vaisseau royal échouer dans le port.

— Vous souvient-il aussi , mon fils , sous là couronne,

De vos sœurs qui filaient au foyer dans l'automne ?

De votre frère aîné qui , sur le haut des monts ,

Avec le pâtre allait dénicher les aiglons ?

Vous leur aviez promis de riches fiançailles.

Que leur donnerez-vous ? — Le nom de mes batailles.

Oui , je veux leur donner, pour monter jusqu^à moi , A tous un diadème et des manteaux de roi ; Aux filles sur leurs fronts les couronnes légères , Les sceptres tout sanglans, faits de plomb, à mes frères, Ainsi qu'un métayer dcmne à ses serviteurs La charrue et le soc tout trempés de sueurs.

Ab! quand il eut parlé, les canons répondirent. Que de rois sans aïeux sur le pavois surgii^nt > Qui rappelaient mon frère et baisaient ses habits! Que de reines d'un jour mirent tous leurs rubis , Qui la veille filaient , au foyer, dans l'automne ! Et leur mère disait , en nouant leur couronne :

Mes filles , hàtez-vous d'attacher vos bandeaux. Bientôt vous reprendrez l'aiguille et les fuseaux. Avant que l'infortune ait pâli vos visages.

Cherchez-vous des époux qui soient vaillans et sages. Sur vos trônes d^un jour , ménagez pour demain Le pain de votre exil , et le sel et le vin.

Vous , mon fils , prenez garde à ce faîte où vous êtes ; Plus qu'en la mer de Corse on y voit des tempêtes. Faites-vous un trésor de jours sans repentir Que vous puissiez garder dans votre souvenir , Gomme un bon économe , au temps des hirondelles, Dans ses bras pour Thiver emporte ses javelles.

Maintenez votre état sans le trop agrandir , Et pour mieux posséder, bornez votre désir.

Cherchez dans votre enipire un empire céleste; Quand le premier n'est plus , c'est le second qui reste. Le trône est fait de bois , et se brise aisément. Bâtissez-vous ailleurs un meilleur fondement.

Que ferez-vous, mon fils, si le monde se lasse? Où mettrez-vous le pied , si votre empire passe? Qui sait avant demain , au lieu d'un empereur , Si vous n'aimeriez pas mieux être le pêcheur Qui près d'Ajaçcio, sous sa hutte de paille, Emporte son filet sans en rompre une maille?

mmmm

Votre filet , à vous , au vent des passions Se rompt sous le fardeau de trop de nations.

Il le faut alléger de cette vaste proie , Ou vous n'emporterez , au fond de votre joie , Que lie et sable impur par les vents rejeté , Et Talgue et le limon de votre adversité.

Et quand elle parlait , pour lui fermer la bouche , Comme un canon qui roule , et sur Taffût se couche , ïi'empire , sur son char de prodige et de bruit , Se couchait à son tour, et grondait jour et nuit ; Et cette noble femme , en pleurant, semblait dire : Dieu , protégez mon fils , et gardez son empire !

Ahl qu'ils sont grands, ces jours t comment sont-ils perdus? Géans devenus nains , ne vous verrons-nous plus ? Où sont-ils enfouis? Dans l'ombre ou la fumée? Dans le casque , ou la rouille , ou la tombe fermée ? Dans le repli d'un cœur, dans le vase de fiel. Ou dans le puits des jours qu'a comblé l'Éternel ?

LE VERTIGE

LE VERTIGE

Poète , dis-le-moi , si ton vers peut le dire , Pourquoi cet empereur penché sur son empire A-t-il le front si pâle ; et quand son trône est d'or Gomment est fait son rêve , et que veut-il encor? — Peuples qui m'appelez, venez, faites silence, Et pleurez ! car voici ce qu'en son cœur il pense :

2U LE VERTIGE

« Sur le sommet désert de ma prospérité ,

Je tente le sentier de mon adversité.

Que d^états à mes pieds I Et c'est là mon empire !

Que d^hommes rassemblés qui vivent d^un sourire !

Comme un aigle en son gite , entré dans les hasards ,

Je couve ici des. yeux les royaumes épars.

Penchons-nous davantage au bord du précipice Où chaque homme à soi^ tour pose le pied et glisse. Ah I je le vois , le gouffre ; il est à mon côté, Pour dévorer mon ombre et ma félicité.

Il se creuse , il s'abaisse , il tournoie , il chancelle , Et par mon nom de roi le vertige m^appelle.

Attends-moi^ j/è é09cjeftd»dBaS'Hi0i»av0«gfi«meflt. Laisse^mœ s«r raorn fcdte) mne bem»' miàemmt>, Dîttt), fm netsile JMnUeauAcnnimofi nellescciÉmiiiies AuKi yeux àe» 6mpeiew& qmmé tu fes abaidoiint»* Une h«wa , m cet endiroir , 9iïimn^i ^ tôuê» seins ! Un ii«s(»etlBi vit plus ; e* tu* k prtesses ltl^i^ffi^^

LE VERTIGE. ÎM5

Quoi I pas une heure iei (tant la peite esi glissait) Pour écrire mon nom et déployer ma tente I J^arriye à mon sommet; e'estpoury chanceler.

Mon emjHrei son but se hâte pour crouler ; Où monte nK>n orteil ^ ma fortune s'arrête ; Et mt chute comm^ice à l'epdro^ de mon faite.

Donc , que d'iui même mot ma fortuit ^ en ee liw , Reçoive en même temps le salut et Fadie» l Quand là-has^ sous mes [neds, Tunivers imbéoiie Crie : a H est au pinaole ! adorons son argile. » De rétroît fondement de ma furospérité Un seul point me sépare ^ et c'est réteroité l

Adieu , soleil luisant aux cieux de mes batailles» Je t'ajounie en ta nuit Jusqu'à mes fm^railles. Adieu , sommetde gloire, où rîeu ne; peut mûrir, Hormis mi fruit d'orgueil qui brûle et fait mourir , Quand on le veut goûter» Adieu , mes destinées , Si vite sur leur ebar en arrière entiratnées L

2i6 LE VERTIGE.

Hier encore , hier le cœur du genre humain Battait dans ma poiti*ine et conduisait ma main. Combien de temps encor, dans sa poudreuse ornière , Faut-il que le liasard me mène à sa lisière?

Esclave d^un esclave , et le mal et le bien , J'ai fait ce quHl voulait, sans lui marchander rien.

J'ai fermé le chaos; j'ai clos sa nuit profonde. Sur son essieu brisé j'ai réplacé le monde; J'ai fait, défait les rois pour son amusement; Je me croyais le maître, et j'étais l'instrument. Vers un autre que moi s'inclinait ma puissance , Et j'étais le hasard qu'on nomme providence.

Hors du large sentier où passe l'avenir, Mon ame, à notre tour contentons mon désir!

Que notre volonté soit notre loi suprême ; Donnons-nous le plaisir de vivre pour nous-méme , Et soyons-nous un jour notre divinité.

Tout encens est à nous. Le reste est vanité.

LE VERllGE. 2n

Mon ame, amuse-moi de ton rêve d'une heuro... Au sein de l'impossible établis ta demeure ; Toi-même ^ si tu peux , essaie en te jouant De renverser sur moi mon œuvre de géant.

Mon bonheur monotone à la fin m'importune , Et je vondî^'^is caroir le goût de l'infortune.

Fst-ii amer aUti^it que i ojt dit ko vaincL3, Et la foule qu'on brise, et qu'on ne revoit plus? N'a-t-il pas sa douceur dans son poison mêlée ? Plus on la doit payer, plus elle est emmiellée. Ce grand mot de malheur, que je sache, il le faut , S'il tient ce qa'il promet, ou s'il parle \'op haut.

Autant que j'ai monté , je voudrais redescendre , Pour connaître au retour en mr rchant dans ma cendi e , Comme un dieu qui mesure un monde sous ses pas , Et le mal , et le pire, et le haut et le bas. Qui sait lequel vaut mieux , quand ontoucheà la cime . Le monter, le descendre, ou le faîte ou l'abîme?

218 LE VERTIGE

Si je n'étah plus là, que ferait Tunivers?

Comme un en&nt sans guide ^ il crirait : Je me perds. Pourrait-il un seul jour, sans ma main tutékire , Marcher daiis son orbite et gagner son salaire? Et de leiiffs rdtes d^or les peuples orphelins , Sauraientnibae vêtir et trouver leurs destins?

Je régnerais ici rien qiue par mon absence , Plus 4i|M je u'ai régulé par ma tout^uissanoe. Mievx i|fie n^iMit &ît ma gloire et aiâ proq>érité Mon néaiït rewfilirait la vide inMoensité.

MaeblitB, ^i i*n noloiiieot ^ de bruit et de flunée ComUeratt dé mes jours Tétroite renommée.

Oui^ d'en est MU j'di iNt le vin de mon evgueil ; J'habite mon vertige, ek j'en français ïé seuil. Je ve«x jouer <d'un coup le jeu de mmn empire* L'Éternel (ietii lee dés< Croix ou pile? Que dire? Oo toUtotf rieÉy Sdignevr t te seft en est Jôté! Pfçfu L . . j'ai petdu mes jours. Rcffdi^moi Téteraité j »

L'ANATHEME.

Et dans Rome le pape a vu , jusqu'à son faite, Comme au flanc du Liban, le cèdre du prophète, Sur son mont sourcilleux monter Torgueil humain ; Et le monde adorait Tidole de sa main.

Qui la condamnera vers son heure suprême , Si ta bouche, Seigneur, ne lui dit : Anathème!

Et dans Rome le pape avec ses cardinaux Des bulles d^anathème a rompu les sept sceaux. Au balcon de Saint-Pierre où sa mitre étincelle , Il s'est levé debout sur la ville éternelle.

Or, la ville écoutait ; or, le vent se taisait , Et le monde entendit une voix qui disait :

« Au nom du trois fois Saint , d^où vient toute lumière, Au nom du Saint-Esprit, etdu Fik, et du Père! Napoléon de Corse , oint d^abord par nos mains , Le plus grand roi des rois , le maître des humains , Fléau du Dieu jaloux, idole de la terre , Qui fus poussière un jour y> va I redeviens poussière !

Car ton heure est passée et tep jours sont perdus ; Ta joie eU disparue et ne reviendra ph» $ De ta haute Babel, précipite toi-même Tes vains désirs encc^* ohangéfldu diadème.

Tu pensais dooe , aÎQÛ renversant toute loi , Qu^auoun trait du Seigneur Be mopterait vers toi ?

L'ANATHEME. 223

Et tu fermms l'oreille à la plainte du monde ; Et tes fetttes , svr tôt , s^entassaient eomme Tonde. Ârdkange de cdère , assez 1 assez de sangl De toi s^est retiré le bras du Tout-Puissant. Rends4m son vase plein. Dans ta main qulTi^ite, Sa vengeance, en ta coupe, a débordé trop vite.

Élu pour châtier les peuples et les rois,

Tu fis ce qu'ils font tous, plus superbe ceftt fois.

Gommé «ut tu t'adoras m bord de ton abîme ;

Et Yincennes ^cor m souvient de ton crime.

Tu te fis tcHi autel de ton iniquité ,

Et tu ne vis que toi dans ta prospérité.

Empires, nations , tu n'aimas rien sur terre , Hors le cri du clairon , hors ta tente guerri^e , Hors ton pftle coursier, sous ton faix chancelant ; Tu n'eus point de pitié de l'univers tremblant ; Tu frappais , lourd fléau , comme un aride chaume , Les peuples entassés en ton muet royaume.

Jamais tu ne prias eu ton plus grand danger.

Tu repoussas lescieux comme un don mensonger. Partout tu dédaignas, comme une arme émoussée , Le seul glaive qui dure : Esprit , ame , pensée. Et c'est aussi pourquoi , nous , serviteur d^^ Dieu , T'interdisons le pain , et le se' , et le f^n ,

A toi , Napoléon Bonaparte de jCorse!

Gomme un lion chasseur l'Éternel en saforc^ T'arrachera ton peuple ainsi qu'un vain lambeau. Sa colère entrera dans ton étroit tombeau.

Ton empire sera comnie une urne fragile ; Tes désirs sécheront comme une aride argiî^.

Anathème sur toi , sur ton trône et ton dais ! Sur. ta tente de lin, et l'or de ton palais I Sur ta couche et ton rêve , et ton pâle visage ! Sur ton sceptre et ton nom , et sur ton héritage ! Sur ton glaive lassé, sur ton toit, sur ton seuil I Anathème! anathème aussi sur ton cercueil!

L'ANATHÈME. 2â5

Après qu'il eut parlé, qui Técoutait encore?

L'écho balbutiant dans le tombeau sonore , Le grand cirque aux lions qu'habite le lézard , Rome à ses pieds muette , et pleurant son César , Puis le pin , la cigale , et le peuple , et la foule , Vers Saint-Paul hors des murs , la porte qui s'écroule ;

Le Tibre murmurant comme un vieux pèlerin , Puis plus loin la campagne et le transtéverin ; La Maremme interdite, immense, désolée; Le buffle errant , le pâtre , et la tour isolée ; Puis , plus loin , comme un mur de malédiction , Le nuage éternel qui ferme l'horizon.

Lj-haut , dans ce palais, sous ces flots de lumière, A travers ses rideaux , que la fête est légère ! Sur ses tapis d^azur, que ce bal d^empereurs Est noble dans sa joie et qu^il foule de fleurs ! Et quand elle sourit sous ses tresses d^ébène , Que ce rubis sied bien sur le front d'une reine I

Que ce couple , surtout , sous le pavois monté Est beau dans son orgueil et dans sa majesté! L^épouse a les yeux noirs comme une tourterelle ; L^époux est un aiglon ; son regard étincelle. A cette heure , silence I au milieu de cent rois , Voyez! leurs bouches d'or parlent à demi-voix !

— Ah ! que le cœur me serre au milieu de la fête ! Sire ! et que ma couronne est pesante à ma tête ! Je sens sous ce pavois un cruel aiguillon.

A mes lèvres ma coupe est pleine de poison ; Et je voudrais pleurer dans cette foule d'hommes.

— Madame, on vous entend, prenez garde où nous sommes.

— Oh! laissez-moi parler! je parlerai plus bas. Je suis encor la reine , et ne Foublirai pas. Mais demain que serai-je? une herbe balayée Sous les pieds des passans, une répudiée; Quoi de plus vil encor? sire, dites-le-moi.

Vous voulez me quitter pour la fille d^un roi.

— Joséphine^ il le faut. Sous mou dais solitaire,

Je n'ai point d'héritiers à qui laisser la terre.

— Eh ! qui donc , avant vous ^ a vu dans sa maison

Assis en son foyer tant d'eufans de son nom?

Austerlitz et Friediand à Thaleine glacée ^

Ne sont-ils plus vos fils ? et , dans votre pensée ,

Aréole aux pieds légers , assise en ses marais , N'est-elle plus ma fille ? et sous ce même dais , N'ai-je pas vu grandir Montenotte , l'aînée , Rivoli , d'un flot bleu dans l' Adige baignée , Lodi , qui sur son front porte un bandeau d'airain Et des fleurs de tombeaux qu'elle effeuille en sa main ?

Vos batailles d'Egypte, au milieu des ruines, Errantes au désert , sont-elles orphelines?

Pour cueillir votre gloire et suivre vos sentiers, Ah ! jamais vous n'aurez de meilleurs héritiers Que vos douze combats , aux visages numides \ Qui pendent leurs berceaux au pied des pyramides!

Moi^ j^étàis votre armure au milieu des combats Et votre bon génie ! Oh I ne me quittez pas ! Non ! quand je serai morte , à votre chevet , sire , Qui priera dans la nuit pour vous et votre empire? — Mon épéf , en oia main , priera dès mon réVeil , Et mon étoUe d'or priera dans mon aoitameil.

Ne pleurez pas j madame ! en vos vastes domaines Vous aurez cent éhftteaux, autant qu'en ont les reines. Vous garderez au front votrç couronne d'or; Les peuples à genoux vous salueront eneor.

Vous aurez cent hameaux, des échansons , des pages

Qui dans dés plats d'argent porteront vos messages.

— Qu'jftiTJe besoin de page et de plats de vermeil Pour porter ma douleur, nuit et jour, sans sommeil! Qu'ai^je besoin d'un dais, en mes vastes domaines? J'ai des pleursdansmesyeuxautantqu'en ont lesreines. Qu'ai-je encore besoin de coupe et d'écfaanson Pour boire, en mon festin , mon. fiel et mon poison?

Pourquoi n^étes-vous plus le soldat dltalie?

Au. oamp je vous suivrais sous le vent et la pluie. Quand la lance s^endort^ la nuit, dan&son drapeau^ C'est moi qui remettrais votre épée au fourreau. — Mon épée a jdé son fourreau dans Tabime, Madame^ et dans la nuit son éclair $e ranime.

— Pourquoi n'étes^vous plus le isoldat du Thabor? A Fendroit où le Nil épanche son flot d'or, Sous vos tentes de lin , que ronge la cbamelle , C'est moi qui veillerais, comme fait la gazelle. — Mon désert est partout où passe mon cheval ^ Et je veille sur lui comme un lioil l'oyal.

— Sirel adieu pour toujours! que le ciel vous pardonnel Reprenez votre anneau , reprenez la couronne. Moi , j'ai cueilli l'épine , une autre aura la fleur ; Une autre aura le baume, et j'aurai la douleur. Moi , j'aurai le soleil , une autre aura l'ombrage ; Moi , je boirai la lie, une autre le breuvage.

Une autre aura la fête, et moi j'aurai le deuil ; Une autre la guirlande , et moi le lourd cercueil. Demain , pensez à moi , si la terre soupire , Et qu'un nuage noir passe sur votre empire.

Moi , j'étais votre étoile ; et je me meurs. Adieu. — On vous voit ; souriez, madame, au nom de Dieu ! *>

Là-haut, dans ce palais, sous ces flots de lumière, A travers ses rideaux , que la fête est légère 1 Sur ses tapis d'azur, que ce bal d'empereurs Est noble dans sa joie , et qu'il foule de fleurs 1 Et quand elle sourit , sous ses tresses d'ébène , Que ce rubis sied bien , sur le front d'une reine!

Malheur! malheur 1 malheur! à travers ses rideaux,

Ah 1 la fête a pftli sous ses mille joyaux I

Un cri s^élève à Fheure où la terre sommeille.

Les cieux Tout entendu. L^Èbre prête Toreille ;

Le Douro le répète ; etd/un pas degéant

Le Tage ai|x flots guerriers le porte à l'Océan*

Est-ce un cri de vautour qui cherche sa pâture? Un lion d^Aragon qui lèche sa blessure?

Ce n^est pas un lion ; ce n'est pas un vautour : C'est Saragosse en deuil , sur sa plus haute tour, Au milieu de ses sœurs , qui crie : A moi , Castille I Aragon , levez-vous I es-tu debout , Séville?

Chantez vos chants de mort, Audujar et Burgos, Valence , qui du Cid avez gardé les os , Sagonte mon ainée ; Abrantès et Tudèle , Médine la Mauresque , et Tolède la belle.

Toi , Sainte Lérida , monte sur ton clocher, Et dis si de tes monts on peut voir mon bûcher.

Lisbonne , à pleines mains , dans le flot qui t'enserre, Sans faute as-tu rempli le seau de ta colère? Province de Murcie , as-tu , pendant les nuits , De fiel et de ciguë empoisonné ton puits ?

Es-tu prête , Tortose? et toi , sur tes rivages , Trafalgar , as-tu ceint ta ceinture d'orages ?

Cordoue, as-tu caché le soir, en souriant,

Sous ton manteau d'^émir ton poignard d'Orient?

Jeune et vieille Castille! Algarve! Estramadure I

La louve d'Aragon demande sa pâture.

Baylen , au toit de chaume , en ton roc de granit

Pour y conversa honte, à l'aigle fais son nid! .

Ségovie , en ton champ , hâte-toi de descendre ! Ronge tes ossemens; couvre-toi de ta cendre!

Grenade , bois ton sang aux cris des guérillas , Gomme fait la tigresse au penchant de l'Atlas. Souviensrtoi , Roncevaiix , du nom de Charlémagne ï Navarre, souvien&-toi que l'on t'appelle Espagne.

Déserts! landes! Sierras! gorges et défilés!

Grottes! lacs ! mers! forêts! toits et murs écroulés! Vipères du chemin à la langue acérée!

Loups cerviers de Biscaye , à la gueule altérée ! Hidalgos! guérillas! saints d'Espagne et du Nord! Saint lago! terre et cieux! criez tous: mort! mort! mort!

Ah I quand il entendit , dans sa tombe royale Le vieux nom d^Ai*agqu qui soulevait la dalle , Le roi Sébastien s^estlevé du cercueiL 11 a pris son épée et son manteau de deuil.

Pâle , il a sur son front renoué ses années , Et y pAle, il est monté sur ses tours ruinées.

Ahl quand il entendit le vieux nom d'Aragon Qui brisait des tombeaux les portes sur leur gond , L^évéque de Grenade a quitté son suaire.

Il est sorti debout de sa propre poussière.

Sans guide il a suivi le chemin des Sierras, Et, pâle, il est monté sur les Alpuxarras.

Sur la cime il a dit les saintes litanies ;

Et FAlhambra se tait sur ses dalles bénies.

Et Valence , et Médine , et Tolède à genoux

Ont redit après lui : Grands saints , priez pour nous t-

Vierge des assiégés, soyez-moi ma barrière!

Tour de ma délivrance, exhaussez ma bannière!

San Jorge! prêtez-nous votre casque divin.

San Miguel! votre épée et son tranchant d^airain. San Diego ! préparez le festin du carnage.

San Bartholoméo I gardez mon héritage.

San Fernando ! soyez la tour de mon beffroi.

San Pablo! conduisez Tépouvante après moi.

Sant lago 1 bénissez les longues espingoles.

Sant Andrès! aiguisez les lances espagnoles.

San Juanl donnez-nous des fusils enchantés , Des sabres flamboyans y toujours ensanglantés ! San Lucas! laboui'ez le champ de nos batailles! San Pedro ! faites-nous de belles funérailles!

Et là-haut , sur le mont , le clairon portugaiis A dit : Écoutez-moi , cieux , sous vos vastes dais ! Et là-bas , dans la plaine à la verte pelouse Où gronde le Douro , la trompette andalouse , A dit : Ecoutez-moi, vierge au bras tout-puissant! Vase de mon combat , remplissez-vous de sang.

Qu^ont dit les Hidalgos , aux lances indomptées , Qu^ont dit les guérillas , aux balles enchantées , Quand la voix du clairon a sonné dans leur cœur ? Leurs lèvres n^ont rien dit. Sans changer de couleur, Les Hidalgos ont pris les lances espagnoles ; Les saintes guérillas , les longues espingoles.

Leur lèvre ne veut plus souJrir^ en un festin , Tant qu^il vous reste un fils qui n^est pas orphelin , Bourgogne ^ RoussiUon , Guyenne , Normandie.

Leur bouche ne veut plus goûter la sainte hostie y Avant que Tossuaire élevé dani Burgos Ne réveille, en sa soif, l'ourse de Roncevaux.

Ah I fier taureau de Corse:! au milieu de Tlurène ,

Tu cherches ton étable avec ton auge [deine ,

Et tu ne vois partout que le tauréador.

Qu^as-tu fait de ta source au pied du mont Thabor ?

Vers ton étang d^Arcole j où sont tes pftturages?

Sous l'orme de Wagram où sont tes frais ombrages?

Que chercbe&-ta de rœil an bottt de rhorisson , Ton berger d^Âusterlitz , as^ sur le gazon?

Va I tes cornes d Wain sont de fleurs couronnées , Et ta barrière est dose au pied des Pyrénées. Burgos a pris sa lance et son rouge étendard. Valence son épieu; Grenade a pris son dard.

Dans ton chemin sajaglant , ton front au joug dHvoire

Ne ramènera plus le soc de ta victoire.

Tu ne sentiras plus dans ton âpre sillon

Que le fouet du bouvier et son froid aiguillon ;

Et Tépi qui croîtra dans ton champ de bruyère

S'appellera néant , et fera ta litière.

Ah I que sert de fouiller la terre de ton pied ! Va I ton herbe est amère , et rude ton sentier. Tortose à sa ceinture a pendu son épée.

Salamanque trois jours dans ton sang s^est trempée. Et le tauréador a dit dans ton enclos :

Le faut-il immoler, répondez y Hidalgos I

Et cent peuples muets , sur leurs gradins d'albâtre , Spectateurs entassés dans leur amphithéâtre^ Au pied du mont Oural , des Alpes / du Carmel, Se sont penchés au bord de leur cirque éternel ; Et , regardant Tarène et Valence qui pleure , Et le monstre debout , ont répondu : qu'il meure !

Qu'il meure ! ont répété les portes caspiennes , Qu'un géant invisible aux rives ciminériennes Ébranle avec fracas sur leurs durs gonds d'airain. Qu'il meure 1 a dit l'Oural. Sur la hutte de crin Où vers la mer d' Asof le Tartare demeure , Le vent du désert passe et répète : Qu'il meure I

Et plus loin que TAtlas ^ plus loin que lé Thabor, Maisiplus près que TOural, avec ses sables d'or, Une ville aux cenl tours , perdue en la tempête , Sur le bord des frimas , avait bâti son faiie ; Et Taigle moscovite au bout de Tunivers Avait caelié son front sous l'aile des hivers,

Afin que nul vautour ne lui ravit sa joie ;

Afin que nul chasseur, en poursuivant sa proie y

Vers le pôle brumeux où le monde finit,

Ne sût par quel chemin elle entrait dans son nid ;

Et pensant : « nul jamais ne viendra dans mon aire, »

Muette , elle fermait son aile et sa paupière.

Comment ai-je pu dire une aigle et son aiglon? Ce li^était pas une aire au repli d^un vallon. Au pied du vieux Kremlin , c^était Moscou la sainte ! Âhl que de hautes tours qui gardaient son enceinte! Que de canons bâillaient à travers ses créneaux Comme en leur gite obscur de jeunes lionceaux.

Non ! non I ce n^était pas une lionne au gite. C^était Moscou la grande où tout un peuple habite. Oh I que de toits dorés 1 de coupoles d^étain I Oh ! que de minarets blanchissant au matin , Sous leurs turbans de neige y rêvaient du Bosphore, Comme fait la sultane en attendant Taurore.

Plus belle qu^au. matin , la sultane au sérail , C^était Moscou la belle et son, peuple en travail. Car les gnomes frileux des glaciers du Caucase Tremblans , avaient assis ses dômes sur leur base ; Et les nains de TOural sous leurs tentes de crin , Avaient forgé, ses clefs et ses portes d^airain.

Et voici vers le soir, comme auprès de Sodome Qu^un ange des combats , sorti de son royaume , Et qui faisait trembler le monde d^un regard Arriva , voyageur, au pied du haut rempart.

Sou ennui sur son front cachait son diadème; Puis voyant cet empire , il se dit à lui-même :

« Ici, je régnerai, demain , quand sur le seuil Passeront couronnés tous mes. rêves d'orgueil. Ici , par ces degrés , dans ces tours inconnues Mon nom retentissant montera jusqu'aux nues.

Du haut de ce balcon , mes désirs surhumains Domineront Tabime et mes altiers destins «

)> Peut-être , qui le sait, là , dans mou sein deflamoie

Sur le cheyet des czars , j'assoupirai mon ame.

En leurs deux ténébreux , peut-être qu'aujourd'hui

Mon étoile m'attend pour gu^r mon ^inui ;

Et tant de toits dorés sauront bien, sous leur dôme,

De tant d'espoirs tombés abriter le fantôme.

« Peut-être aussi que là , mieux qu'au pied du Carmel ■,

Tout néant resplendit et devient éternel ,

Qu'un homme est moins petit , et que toute fumée

S'aperçoit de plus loin et devient renommée ;

Et qu'en ces grands déserts , un iiom plus aisément

Surgit, ainsi qu'un mont, sur spn haut fondement.

» Mon ame , albns I debout I et , sans nous en dédire, Pour la dernière fois , jouons id l'empire.

. Demain la Providence, aujourd'hui le hasard. Ne faisons pas attendre ainsi sur son rempart Moscou , la ville sainte , en ses habits de fête. La porte s'ouvre. Allons! entrons en ma conquête.»

Mais, voyez l sur le seuii , dès qu^il a mis le pied y Les portes après lui se brisent à moitié.

Les tours, les hantes tours de jcolèré aiivrées Jettent bas leArs créneaux , leui^s coupdes durées ; Hurlantes jour et nuit , autour de la cité , Gomme feii la panthère , eu son gîte insulté.

Adieu les minarets t adieu les vastes dômes I Les mura amoncelés de vingt et vingt Sodomes l Adieu ^ temples, bazars I adieu vieille Babel , Où s^entassaient aussi , sous son toit éternel , Gomorrhe sur Sodome , Àdama sur Gomorrhe , Sur Adama Sidon, et cmt villes encore.

Tout s'écroule à la fois. Sous le souffle de Dieu La cité s'est changée eu une mer de feu , Où comme les vaisseaux qui passent vers Candie Les palais sur le ftattc sombrent dans rincœdiej Et la vague sanglanle , en léchant son rivage , Ouvre sa large gueule et dévore la plage.

Ahl sirel c^en est fait! fuyez comme un faucon. Voyez ! voyez au loin , du haut de son balcon L^ tour de Saint-hran , ainsi qu^une sorcière , Se balance en hurlant sur Timmense chaudière; Et comme le berger qui rallume son feu Voyez sur le brasier^ la main ^ la main de Dieu t

C'en est fait I un royaume a passé comme une ombre. Tout pâlit ; tout se tait ; la nuit est froide et sombre. Rien n^est resté debout , hormis un empereur Qui cherchait sous la cendre un reste de lueur; Muet il contemplait la divine merveille ; Et le souffle de Dieu disait à son oreille :

» Ains » Diss

s'écrouleront tes projets renversés?

ton vaste empire et tes vœux insensés 1 s'écroulera la tom' de ta victoire 1 ton héritage y et ton nom , et ta gloire !

le vent du ciel, éteignant ton flambeau , pera ton œuvre et ta cendre au tombeau ! »

Et vers la mer d^ Azof où la vague beuuit , Un faucon se réveille et glapit daus son nid. Puis après le faucon, un Hettmann en son gite^ S^éveille au jour et prend sa lance moscovite. Il prend aussi son sabre et son poignard luisant Et sa ceinture d^or ciselée à Casau.

— Ma sœur, allez chercher par sa bride d'écume , Près de la mer d' Azof , où le Don gronde et fume , Mon cheval aux flancs bruns, aux quatre pieds d'acier. — Frère Ivan, dans la cour, ébranlant Tescalier, Votre cheval hennit; sa housse pend à terre.

Son frein n'est pas d'écume ; il ronge sa crinière.

Où voulez-vous aller? à Gasan?à Tiflis? Sur les chemins pavés où passent les delhis?

Ou visiter le Khan dans sa tour de l'Ukraine ? — Je vais dans le chemin où ma lance me mène. Je vais dans le sentier où le vent de l'Oural Souffle dans mes cheveux et fouette mon cheval .

Puis comme dans les blés , de noires sauterelles , Ses frères l'ont suivi , tous penchés sur leurs selles I Tous avec leur poignard , caché soes* leur caftan \ Lui seul porte à sa main un sabre de sultan . Tous avec une lance aigui^ au Bosphore ; La sienne est la plus belle et luit avant l'aurore.

LA BÉRÊSINA. 255

Poitrail contre poitrail , naseaux contre naseaux , Crinière sur crinière y ils pressent leurs chevaux ; Rapides dans le jour ; et quand le jour sWfaee , Plus rapides la nuit , dans son sentier de glace ; Et quand la nuit finit , rapides au matin , Plus rapides le soir, et puis le lendemain.

Hourrah I ils ont passé. Dans le mont et la plaine , Ils chassent devant eux les autans de FUkraine. Ils sèment sur leurs pas les frimas de FOural ; Sur leur selle , en courant , ils traînent le mistral , Comme un manteaud^hivérqu^ilsroulentsurleur tête; Et comme leurs chevaux ils fouettent la tempête.

Hourrah I le sabré a froid dans sa prison de fer , Et le poignard s^émousse au tranchant de Thiver. L^aigloune a réchauffé son petit sous son aile. Hourrah 1 la lancea froid ; les mortsontfroidcommeelle. Qui la réchauffera sous une aile d^airain ?

Tout le sang des vivans s^est figé dans leur sein.

Hourrah ! ils ont passé Kief aux tours mogoles , Moscou , Borodino , Smolensk aux cent coupoles. Là-bas, sur le chemin, où Touragaa les suit, Qui sont ces voyageurs atardés dans la nuit?

Que leur sommeil est longl etqueleurcouchèestdure! Ils portent tous au ccaur une large blessure.

Est-ce un peuple égaré depuis l'éternité

Qui cherche après mille ans sa sauvage cité?

Est-ce un reste d'empire assis sur la bruyère?

Leurs chars sont pleinsde morts, qui, penchés sur Tornière,

S'entre-choquentdansrombréétfont claquer leurs os ;

Et la Bérésina frissonne dans ses flots.

«Voyageurs, levez-vous 1 comme des sauterelles, Voici des cavaliers, tous penchés sur leurs selles, Tous avec un caftan , tous avec un poignard.

La route est longue encor, ne dormez pas si tard I Gomme un torrent glacé qui , dans son lit s^arréte ; Que faites-vous ici , couchés dans la tempête? »

LA BERÉSINA. 257

Mais tout resta muet. Les canons sans hurler

Tout gorgés de frimas se mirent à trembler.

L'épée en son fourreau resta pâle et livide ;

Le sabre se fendit comme une argile aride ;

Et les vieux grenadiers , penchés sur leurs foyers ,

Branlaient leur tête grise, au bord de leurs sentiers.

Et les pins blanchissans sous la neige durcie Rêvaient du grand soleil des palmiers d'Arabie: Mais tout resta muet. Avant qu'elle ait parlé La langue s'est glacée. Avant qu'ils aient coulé Les pleurs se sont taris . Dans sa cité sanglante Tout un peuple de morts s'abrite en la tourmente.

Pâle, au déclin du jour sur le bord du chemin La foule s'est assise ; et puis le lendemain , Plus pâle , elle est restée ; et puis , le soir encore ; Et puis, après le soir, plus pâle dans l'aurore; Et les sabres tout nus ont rongé leurs fourreaux; Et les vieux cavaliers ont rongé leurs chevaux.

Qui sonUls? saiis tombeaux, saud guides et sans maître; Le front ceint de frimas , quel lieu les a vus naître? On dit qu^en d'autres temps , aux lieux où le soleil Remplit de rayons d'or son urne de vermeil , On les a vus passer aii pied des Pyramides , Ainsi que le Simôûn, dur ses ailes rapides.

On dit que le désert se souvient de leur nom , A Tendroit où le Nilse souille de limon , Que leurs chevaux trenapés dans les lacs dMtalie , Ont séché leur crinière aux Vents de la Nubie. Mais ces jours sont passés, et leur ombre avec eux; Et leur ardent soleil s'est éteint dans les cieux.

Alors, les cavaliers à rhaleine glacée ,

Que Dieu sur le chemin de sa vaste pensée

Poussaitdepui8rDkraine,ontdeleursfroidsmanteaux

Secoué les frimas sur le front des héros ;

Et comme le géant qu'on trouve sur la plage ,

Ils ont enseveli ce peuple en son ouvrage.

Etlatombea grandi, comme un mont^sous leurs mains; Gomme un mont qui nourrit des pins dans ses ravins, Des troupeaux sur sa cime^ en ses flancs la tempête. Toula peut voir sa base et Kalouga son faîte. Dans son ombre , un vautour niche en toute saison , Et la Bérésina blanchit à Tfaorizon.

XXXIY

Mais, là*-bas, non plus loin , dans la neige et F hiver, Voilà qu^un grand lion, à la griffe de fer, Un lion au front chauTe , errant sans ^a lionne , Seul j loin de son palmier que la foudre sillonne , Balayant y sans rugir, la terre sous ses pas. Cherchait son grand désert et ne le trouvait pas.

Mais y là-bas, non plus loin , dans la plaine homicide, Voilà qu'un empereur, sans couronne et sans guide. Un empereur, sans nom , au front chauve et glacé, Ayant perdu la trace où son char a passé , Seul dans son grand désert, errait dans la nuit sombre, Et cherchait son empire et ne trouvait qu'une ombre.

Son cheval sans hennir, et sans ronger le mors , Gomme font les coursiers que chevauchent les morts, Haletant a passé mainte haute muraille , Mainte vallée amère et maint champ de bataille ; Et les peuples disaient : Quel est ce cavalier Qui passe comme une ombre en creusant son sentier?

N'était-ce pas celui qui d'un signe de tète Ébranlait notre toit , comme fait la tempête? Dont les peuples tenaient la selle et Tétrier Sous sa botte courbés , ainsi qu'un écuyer ; Qui poussait devant lui les rois dans la poussière Gomme un troupeau soumis au fouet de sa colère?

N'était-ce pas celui dont l'épéeau fourreau, Toujours blême et glacée, à creusé maint tombeau? Qui , sur son char d'airain traînant sa renommée, Passait au pied des tours avec sa grande armée , Et comme les floe(m& de la neige en hiver , Dans les champs entassait se& escadrons de fer ?

Mais lui resta mu^t ; et sous sa frOide armure Il cacha son front pâle et sfa froide blefiisure; Et nul ne vit ses pleurs , s'il eu versa jamais , Hors son louche coursier, soqs se$ çanglàns harnais. Muet dans son orgueil, muet dans sa ruine, Son cœur n'a pas battu plus vite, en sa poitrine.

De tant de nations qui marchaient après lui , Quand pas un messager ne lui reste aujourd'hui , Ardent avant-coureur de son propre naufrage , Lui-même de sa chute il porte le message ; Et le monde , voyant cet homme sur son seuil , Ne sait s'il faut sourire ou s'habiller de deuil.

Sourire! oh, non 1 grand Dieu I car, sitôt que sa bouche Aura dit son secret, mainte femme en sa couche Gémira. Maint créneau tremblera sur sa tour.

Maint empire peuplé sera vide en un jour; Et loin du maître absent, mainte coupe remplie Au fond ne gardera que poison et que lie -,

Car lui , sitôt qu^l eut , au seuil de ses états , De ses pieds tout meurtris rejeté. les frimas, La garde qui veillait au bord de son royaume, Voyant cet homme pâle , errant comme un fantôme , Lui dit : Que cherchez-vous? et quel est votre nom? Et l'Empereur a dit : Je suis Napoléon.

Un aigle s'est penché sur son nid , en secret. Un aiglon y dormait , caché dans son duvet.

Un héros s'est penché sur le berceau d'un homme. Un enfant y pleurait; un roi ! le roi de Rome!

11 rêvait d^un berceau plus beau cent fois encor, D^un palais de rubis avec cent portes d^or , De mille et mille rois, tous courbés jusqu'à terre, Et d^un trône plus haut que celui de son père.

L'aiglon a dit à Taigle , au sommet des coteaux : « Donnez-moi ma pâture et le sang des agneaux . Donnez-moi , dans mon nid , les petits des vipères , Et la chair des brebis qui paissent les bruyères. »

L'enfant dit au héros : « Mon père , donnez-moi Des sceptres d'empereur , et des manteaux de roi ; Quand je serai plus grand , sous un dais qui rayonne, Aurai-je comme vous une lourde couronne?

Aurai-je comme vous , tout entière d'airain , Une épée aussi grande et qui brille en ma main? Et si je fais un pas , les peuples de la terre Cacheront-ils aussi leurs fronts dans la poussière?

Aurai je dans la mer, où la vague s'endort , Une île toute bleue avec des sables d'or?

Et le monde à vos pieds qui pleuré et qui soupire , Sera-t-il assez grand pour me faire un empire? »

Et le héros disait^ en se parlant tout bas :

«Oui, mon fils, prenons garde, en cessanglans débats,

Que tout votre royaume, avec Tor de son île

Et sa luisante écume , et son palais d'argile ,

Avant la fin du jour ne tienne en mon tombeau . » Puis, alors, il a pris l'enfant dans son berceau. Il a baisé son front ; il a sur son armure Déroulé de ses doigts sa blonde chevelure.

Puis l'emportant au loin , tout couronné de fleurs , Dans sa rude poitrine il a caché ses pleurs , Gomme fait une mère ; et le montrant au monde , Souriant , il a dit à la foule qui gronde :

« Gardez bien mon enfant autour de son b^ceau , Comme fait un lion près de son lionceau.

Quand je ne serai plus , il aura ma couronne , Mon empire, et mon glaive et mon dais qui rayonne.

— Sire , il est notre roi ; nous veillerons sur lui ; A votre grand combat retournez aujourd'hui.

Gomme Taiglon à Taigle , il ressemble à son père. II a son pftie front et sa fauve paupière.

Gomment nourrirons-nous Tenfant de vos sueurs? Que faut-il lui donner pour apaiser ses pleurs? — Les petits des vautours dans les champs homicides, Et la chair des lions aux pieds des pyramides.

— Gomment vétirons-nous cet enfant d'un héros ? Du lin de la moisson? des toisons des troupeaux ?

— Non pas de vos toisons , ni du lin des quenouilles, Mais du lin des combats trouvé dans leurs dépouilles.

— De quoi remplirons-nous sa coupe de rubis?

Du vin de notre vigne? ou du lait des brebis?

— Non du lait des agneaux que la louve épouvante , Mais du vin de Tépée en sa vigne sanglante.

— Sire , comme son père il régnera sur nous.

Tous nos jours sont à nous. Nous les lui donnons tous, Avec ces bois , ces monts et ces champs de vaillance , Et ces astres changeans que Ton appelle France. »

Mais Tenfant a pleuré sur le cou du héros , Quand les sabres ardens ont jeté leurs fourreaux ; El la foule , s^ouvrant au loin sur son passage , Grondait comme une mer qui ronge son rivage.

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