GH(»^UR
Au flanc des monts, que notre armée, Ainsi qu^une noire fumée, Avec nos chars monte sans bruit !
Que tout un peuple dans la nuit, Au soufle naissant de Torage, S'éveille , comme le feuillage Qui tremble dans les bois d'Odin.
Que notre glaive , en notre main , Comme une vierge des batailles , En attendant les fiançailles , Hors de son seuil , avant le jour , Ne chante pas son chant d'amour !
— Aux armes I les voici ! garde à vous , sentinelle I Gomme au fond d'un ravin , un nuage de grêle , Comme autour d'une ruche , un essaim de frelons, Ils passent en grondant , sur le flanc des vallons.
CHC«;i]R.
« Un mot, non, un soupir d'une bouche muette S'échappe, par hasard , et le vent le répète. Sous l'arbre des forêts , à l'ombre des cités 11 circule la nuit, dans les lieux écartés ^
Il s'élève, il se tait; puis il meurt sous la brise, Comme un soupir du Rhin , quand sa vague se brise.
Non I le murmure croit 1 un échp plus sonore
Le réveille s'il meurt; une autre bouche encore
Le répète après lui ; puis l'épouse au foyer
Le répète à son tour ; puis un empire entier
Se lève commeun homme ; et quand la brumeest sombra
On entend mille voix qui s'appellent dan^ l'ombre.
Ah 1 frères du Tyroi 1 Souabes ! Bavarois 1 '
Électeurs palatins I grands-ducs ! comtes et rois I Nous n^ avons tous qu^unnom : Allemagne! Allemagne! Et notre père à tous s^appellait : Cliarlemagne. Il vivait sur le Rhin , sous le toit de granit Où le faucon royal fait aujourd'hui son nid.
Sur le Rhin! sur le RhinI le fleuve aux larges ondes! Le fleuve des aïeux , aux cavernes profondes ! Comme un peuple ses fils , il pousse ses grands flots. Avec sa lourde vague il redit auxx échos :
Allemagne I Allemagne ! et son double rivage Comme un taureau sans joug rebondit dans Forage.
Sur le Rhin I sur le Rhin ! Saxons \ Westphaliens ! Maison de Barberousse ! Hongrois I Bohémiens 1 Frères y il est à nous , avec sa blanche écume , Avec ses îles d'ambre , et son manteau de brume ; Sur l'un et Tautre bord , comme ont fait les Germains, Après notre combat , nous laverons nos mains.
LEIPSICK^ 28i
Sur le Ahin 1 &ur le Rhin ! le fleuve aux longues rames. Son flot est pâle et bleu, comme les yeux des femmes. Son flot est pâle et sonne , au pied des vieux châteaux , Comme à son baudrier, le glaive d^un héros.
Frères , il est à nous, ainsi que notre armure, Avec ses cygnes d'or , et son rude murmure.
Debout ! c'est aujourd'hui , sous le obéne allemand , La chasse de Lutzof au féroce aboiement !
Le sanglier de France a , dans la Forêt-Noire y Sur le roc aiguisé ses défenses d'ivoire.
Le cor a retenti. Debout! hardis chasseurs.
Holà I la meute est prête ; entendez ses clameurs :
Non frères, aujourd'hui, c'est la danse du glaive. . Sous l'orme de Leipsick , où le soleil se lève , Non , ce n'est pas le cor ; c'est le hardi clairon Que l'écho vous renvoie au penchant du vallon. Sous vos pas cadencés , allons , frappez la terre ! Hourra! le sabre a soif! écoutez sa colère,
28â LEIPSICK.
Délices des combats 1 quaud Tèpouse et Tépoux , Quand le sabre et Tépée, amoureux et jaloux^ Ensemble sont unis au festin des batailles!
Jamais rien ne rompra leurs eliastes fiançailles. L'épouse est toute nue , et son fl*ont pâlissant ; L'époux à son côté boit sa coupe de sang.
Assez I léchant finit. Dieu Sebaoth ! c'est l'heure ! Notre père des cieux ouvre-nous ta demeure.
Mainte bouche aujourd'hui, que la gloire remplit, Se taira pour toujours; mainte femme en son lit Tremblante va pleurer , comme pleurent les reines. Maint guerrier va mourir dans le pays des chênes.
"7- Oui le chant est fini. Sous les chênes sanglans , Oui, tous ont combattu leur combat de géans.
Sous Tonne de Leipsick qui jette une ombre noire , Pendanttroisjours, troisnuits , sansmangeretsansboire Oui , tous ont oublié la faim et le sommeil , Et la nuit et le jour , et l'ombre et le soleil.
LEIPSICK. î285
Le premier jour a lui ! le glaive a soif encore. Cent peuples contre un homme ont lutté dès TaUrore. Le second jour a lui ! le glaive à soiî I Hourra ! Aujourd'hui pour toujours , qui le rassasîra? Hourra ! tous en leur cœur ont caché leur blessure ^ Et les corbeaux ont faim ; ils cherchent leur pâture.
Le dernier jour a lui I du sang! du sang! du sang! La terre aride a soif et la glèbe se fend.
Du sang I du sang I du sang ! par Tépée et la lance ! Le dernier jour a lui. Les morts ont froid! silence! Les chasseurs de Lutzof n'entendront plus le cor ;
Mais le glaive a redit : J'ai soif, j'ai soif encor!
• tf
Ainsi qu^uiie noire fumée,
Au flanc des monts , toute une armée
S^est dissipée avant la nuit*
Avant le jour , pâle et sans bruit ,
Un cavalier passe dans Tombre.
Ail ! que sa lance est froide et sombre !
Sur son chemin retentissant,
Qu^elle a déjà pleuré de sang !
— Ma bonne lance polonaise , Qui ce matin tressaillais d^aise , Pourquoi pleures-tu , dis-le moi?
— Poniatowski j noble roi ,
Je ne sais pas quand vient cette heure , Pourquoi j'ai froid, pourquoi je pleure.
Le ciel est lourd I Therbe gémit.
Le fleuve est grand. Le bord frémit.
— Toi , mon vaillant cheval de guerre , Qu'as-tu pour baisser ta crinière?
— Poniatowski , noble roi ,
Le sabre est laç! la lance a froid I Fuyons là-bas vers mon étable , Où dans leur litière dé sable , Comme un cheval , sous le harnais , Dorment les fleuves polonais.
— Ton étable est dans la mêlée.
Sous les pas des lions foulée Ton herbe croît dans les combats.
La Pologne n'est plus là-bas.
Elle est toute ici sur la grève, Avec ma lance , avec mon glaive , Avec la dépouille des morts Que ce fleuve arrache à ses bords.
Sans que Taiguillon Tépéronne ^ Ah I le noble cheval frissonne.
Sans que sou maître ait dit un mot,
Il s'est élancé dans le flot :
Le flot blêmit , Fonde murmure.
On voit surnager une armure;
Puis , tout se tait ; puis , tout sanglant ,
Le fleuve se ride en tremblant.
Ah ! quand reviendra sur la grève Le cavalier avec son glaive?
Déjà cent vagues Font bercé ; Déjà mille flots ont passé.
Quand sortira-t-il de Tabinie?
La vague pâlit à sa cime.
L^hirondelle effleure le bord ; I^ flot se tait , le flot s'endort.
Quand reviendra dans sa vaillance Le cavalier avec sa lance Au bord des fleuves polonais?
Quand son cheval sous le harnais Retrouvera-t-il son étable ?
La vague caresse le sable , Le pluvier niche sur le bord.
Le flot se tait , le flot s'endort.
XXXVIU.
Le flot 8^ éveille ^ il fond sur sou bord iusulté. C'est le flot , c'est le flot de tou adversité , France 1 il croit , il mugit , il soulève sa dune ; C'est le lac y c'est le lac de ta noire infortune , France I il monte , il grandit ; il se rit de tes pleurs ; C'est la mer , c est la mer des immenses douleurs.
C'est le flux , le reflux qui se tait et qui gronde. Chaque flot est un peuple et chaque vague un monde. C^est la mer ! c'est la mer aux abîmes profonds, Où y comme des vaisseaux , sombrent les nations ; Où , comme un grain de sable un empire se noie Et qui roule à toute heure et le deuil et la joie.
C'est la mer ! c'est la mer des célestes hasards : Les Cyrus aujourd'hui ; puis demain les Césars ; Charlemagne à cette heure ; à cette autre Alexandre ; Napoléon ce soir ; demain un peu de cendre ; Demain ! qui sait? Demain? âge d'or ou de fer , Quel flot nous jettera l'abîme au flot amer?
C'est la mer éternelfe aux iacoust$n$ rivages Que les rois ont toujours peuplés 4e leurs naufrages , Avide , après mille ans , de naufrages nouveaux , De destins plus amers et de plus, grands tonbeaux ; Qui peut, en uu moment, déraciner un monde Si le souffle de Dieu la [)ousse et la seconde.
CHAMP-AUBERT/ â9S
Contre ce flot pesant qui lattera sans pettr?
Qui lui dira : Retourne en ton puils de douleur?
Qui le refoulera devant lui dans le sable
Gomme un bei^er qui clôt son troupeau dans Féitable?
Qui poussera du pied cet immenâe Océan
Qui commence ao hasard et finit au néant?
Un homme! rien qu^an homme f ainsi que son épée,
Si son ame est d'acier et de bronze trempée.
Un soldat^mpereur , — tout un siècle à cheval , —
Si sa capote grise est son manteau royal ;
S'il porte une auréole au lieu d'un diadème ;
Un homme contre tous , s'il se dit à lui-même :
« Bonaparte , debout 1 sauve Napoléon 1 Fais-toi d'airain , mon cœur! sortne plus haut, mon nom ! D'un côté , l'univers ; puis un homme , de l'autre ! Octroyons le duel. Ce champ clos est le nôtre. Mêlons dans notre coupe et le mal et le bien ; Acceptons tous nos jours , et n'en rejetons rien.
S96 GHAMP-AUBERT.
Adieu, grand empereur! salut, soldat d' Aréole ! Reprends les jours dorés , reprends ton auréole. Nous avons assez fait pour nous faire éternel. En attendant la nuit , où le plus fort retombe , Combattons {aujourd'hui pour nou^ faire une tombe. L'étoile de Lodi remonte dans le ciel,
Oui, la lutte me plaît; grandissons avec elle. Avec un monde vieux, vidons notre querelle.
Montrons à nu sa plaie et ses ennuis cuisans. Fantôme du passé , colosse de mille ans , Colosse de néant, qui m'étreint, que je foqle, Dans ma chute , avec moi, que tout un monde croule!
Un monde qui n'est plus , quand il croit tout remplir 1
Un passé moribond qui s^appelle avenir !
Un présent apostat qui se vieillit lui-même!
Un néant usurpé qu'on nomme un diadème I
Un trône fait de bois , et que ronge le ver
En attendant le roi , comme un cercueil ouvert !
Le fantôme me tue I... et moi , dans ma ruine, Je conserve à mon front sa couronne d'épine, Afin qu'en si haut Heu , les peuples sous le frein , Mesurant ma grandeur , mesurent son déclin.
Mon aigle n'emportait le monde sous sa serre Que pour le laisser choir du plus haut de son aire.
Oui, combattons ici, tous nos meilleur^ pombats. Si les vivans sont las , les morts ne le sont pas. Fortune! gloire humaine I avenir! renommée!
Éternité d'un jour 1 espérance! fumée!
Défendez-moi vous seuls, au moins jusqu'à demain, Et montrez ce que peut tout le pouvoir humain .
A moi I Desaix ! Kléber ! poussière de Syrie !
Poussière d'Aboukir I poussière d'Italie !
Holà I soulevez-vous au souffle de mon nom !
A moi ! mes vieux soldats des déserts de Memnon !
Souvenez-vous de moi , vous , vieilles pyramides !
Prenez-moi dans votre ombre en mes destins arides.
Lève-toi y Marengo ! levez-vous , Austerlitz ! Eylau I Wi^ram I léna ! levez-vous tous, mes fils 1 Batailles de géaûs , faites-moi ma ceinture 1 Soyez-moi mti cuirasse et mon épaisse armure I Comme de jeunes sœurs , saluez , du tombeau , Cbamp-Aubert ! Montmirail ! Graonne ! Montereau I »
Quand il eut hit silence , ah f les morts se levèrent ; Et Ton dit qu'à sa voix , dans la nuit arrivèrent Sur de blêmes chevaux maints blêmes escadrons. La rouille usait déjà leurs casques sur leurs fronts. Au bout des fers de lance où Taigle attend sa proie , Les vers avaient filé leurs étendards de soie,
On dit qu'à la frontière , arborant leurs linceuls Trois nuits , le glaive au poing , ils la gardèrent seuls; Qu'au loin , vallons déserts , forêts , livides chaumes , Tout fut en un moment peuplé de leurs fantômes. Cependant , leur épée , aiguisée au tombeau Eclairait Tempereur , comme un pieux flambeau.
CHAMP-ADBERT. 299
Et ie monde , voyant un si ferme courage , Et tant de morts debout qui suivaient ce naufrage , Commença de trembler ; et dit : Que ferons-nous ? Ce géant nous vaincra. Tombons à ses genoux!
Puis, oubliant leur guide et comment il se nomme, Cent peuples éperdus fuyaient devant un homme.
Ah ! France 1 as-tu du cœur? as4tt des yeux pour voir? As-tu des dents pour mordre? as4tt , sans le savoir , Du sang , encor du sang , en ta veine épuisée? As-tu dans ton carquois une flèche aiguisée ? Ou , serpent saus venin y qui rampe en son sillon , N'as-tu plus que la langue au lieu de Faiguillon?
Dis, France, m 'entends-tu? France, si tu sommeilles Faut-il parler plus haut , ppur toucher tes oreilles? Quel mot faut-il donc dire , ou ne te dire pas , Beau pays du clairon? ô vierge des combats, Habille-toi de fer, qui jamais ne se rouille! Relève ton armure , et non pas ta quenouille.
Si ton clairon se tait , enfle plus haut ta voix. Si ton épée est courte , agrandis tes exploits. Si ta barque se rompt , que ton espoir surnage ! Si ta muraille est basse , exhausse ton courage ! Si ton glaive s'émousse , aiguise ta fureur ! ^ Si son tranchant se perd , combats avec le cœur I
Sinon , tu sentiras , comme il est homicide L'aiguillon de la honte ; et comme elle est aride Quand le vainqueur a soif, la coupe du vaincu. Tu sauras dans son sein comme son cœur est nu ; Et quand on l'a courbée, un jour, sous la tempête. Ce qu'il faut de longs jours pour redresser la tête.
Sinon , tu sentiras combien le lit est dur
Où le vaincu s'endort, combien son ciel obscur;
Tu verras de quel or est faite sa couronne ;
S'il est doux de semer quand un autre moissonne ;
S'il est doux de plier des genoux asservis
Et de baiser les mains qui tuèrent nos fils.
Paris , monstre sans bras , sans yeux et sans oreilles ,
Ne sauras-tu jamais , comme un essaim d'abeilles ,
Que gronder en ta ruche? et composer ton miel
De paroles sans suc , dé mensonge et de fiel ? Ne sauras-tu jamais, courtisane, à ton âge
Que diviser ton cœur et farder ton visage ?
Te verra-t-on toujours , en ton chemin banal , Caresser , sans amour, et le bien et le mal , Et le pour et le contre , et le rien pour tout dire? Toujours tuer tes fils ! Eriger pour détruire ! Quand on cherche du fer , apporter tes discours , Et toi-même en leur source empoisonner tes jours?
306 UAIGUILLON.
Dis, France, m'eiitends^tu?commeaujourdefrimaire,
Ton ciel est sombre et lourd et ta vallée amère.
Où donc as-tu planté Tarbre de fructidor?
Où donc as-tu semé Tépi de messidor?
Les petits dés oiseaux , en ton sillon immense ,
Ont-ils déraciné le germe et la semence?
Où sont tes fils aines , cheveux longs , et pieds nus , Mendians inunortels , sous des noms inconnus, Que partout Ton a vus affamés de batailles Être en quête partout de promiptes funérailles? Ceux-là , malavisés , ne savaient pas encor Ce qu'on peut acheter avec un denier d'or.
Us n'avatient point au cou de riches broderies , Ni tant de beaux rubans, de nobles armoiries; Et des joij^s argentés ne courbaient pas leurs fronts ; Non , ils n'étaient point ducs , ni comtes, ni barons , Ni pages , ni valets de leurs propres caprices ; Ils n'avaient sur leurs seins rien que leurs cicatrices.
Non , ils ne savaient pas dormir sur le duvet Quand sonnait le clairon , ni trahir un secret , Ni mentir au soleil , ni renier leur ombre , Ni regarder du bord un empire qui sombre , Ni vendre leur parole , en prose comme en vers , Ni demander merci de Timmense univers.
Mais , sitôt que le jour commençait à paraître , Sans pain et sans souliers, sans serviteurs, sans maître On les voyait courir , le front haut et serein , Aux Alpes , au Thabor , sur le Nil et le Rhin ; Et , comme un Océan que harcelle un fantôme , Balayer devant eux le sable d'un royaume.
Ahl France, as-tu du cœur? as-tu des yeux pourvoir? As-tu des dents pour mordre? as-tu , sans le savoir , Du sang, encor du sang, en ta veine épuisée?
As-tu dans ton carquois une flèche aiguisée ? Ou , serpent sans venin , qui rampe en son sillon , N'as-tu plus que la langue au lieu de Taiguillon?
Le serpent a sifflé sons l^épaisse broussaille ; Et de Fontainebleau le feuillage tressaille ; Oui , la forêt frissonne ; une meute aux abois De peuples haletaus retentit dans le bois ;
Et pài* monts et par vaux , ardens à la curée , Un chasseur les conduit par sa chaîne dorée.
3<î2 FONTAINEBLEAU.
Celui dont rien jamais u^a retardé les pas , Celui qui de sa flèche a blessé mille états ; Palmyre en son désert , et Tyr sous sa couronne , Athène après Memphis , Rome après Babylone ; Celui qui comme Taigle étreint le passereau , Etconime l'Océan prise la goutte d'eau;
Le même qui naguère , en sa chasse royale , Démusela le Goth , le Franc et le Vandale ; Celui qui dans son gite a de cent nations ,
Pour vêtir sa vieillesse , emporté les toisons ;
Oui y le chasseur divin , qui pend par leur grande aile
Les siècles mutilés à sa porte éternelle.
Ah 1 de Fontainebleau , quand la forêt frémit , Est-ce un cerf aux abois, est-ce un daim qui gémit? Non, ce n'est pas un cerf, un daim aux pieds d'ivoire; C'est un puissant empire , en son gite de gloire , Un empire au front d'or que Tépieu du chasseur Avec sa nieute ardente a blessé jusqu'au cœur.
Écoutez! la foret tremble sous ; son feuillage;
Le chéue des combats a perdu son ombrage.
De tant d'états brisés sous la main du Seigneur, Rien ne reste qu'un homme, (où donc est l'empereur?)
Un homme pâle, chauve, aujour de la tempête
N'ayant rien que son nom pour abritpr sa tête.
Où donc est l'empereur ? le maître des humains , Le plus grand roi des. rois, et sacr^ par nos mains? Quand son palais est vide et sa porte fermée, H ne reste qu'un homme avec sa renommée; Vieux laboureur sans soc , moissonneur sans Qéau , Napoléon de Corçe I un mortel I un roseau 1
Ouvrier sans salaire, au bout de sa journée.
Qui , sous un triple gond a clos sa destinée , Il a dit sur son seuil : Adieu tous mes combats ! Adieu 1 bruyans clairons ! drapeaux I aigles ! soldats ! Adieu 1 tout est fini. Je n'ai plus de royaume. Demain , vous parferez de mon nom sous le chaume.
— Votre' royaume , sire , est grand comme les cieux. Où voulez-vous aller? commandez-nous des yeux.
— Je vais dans un endroit où la nuit est profonde , Où finit toute joie , où commence le deuil ,
D'où Ton ne revient plus quand on quitte son seuil. Soldats , le pas de course a fatigué le monde.
Je descends les degrés de mon adversité ; Je vais parmi les. morts dans la postérité ; Où toute passion se dépouille et s^oubtie , Où le flot sur sa rive alx^donne sa lie , Où le t^nps immobile éternise un moma^t ; Car le malheur manquait à mon couronnement.
Non , non ! ne pleurez pas! je vais dans un abîme
Où le sceptre birisé refleurit à sa cime ,
Où le mensonge perd sa flèche et son venin ,
Où les cœurs sont de bronze, où les yeux sont d^airain,
Où la haine s'efEace aussitôt qu'on la nomme >
Où rien ne peut mourir, et pas même un nom dlioramc.
— Ah ! sire! dès ce soif , irons-nous avec vous Dans ce nouvel empire? — Oui , vous y serez tous , Autour de moi rangés , sous des tentes de gloire , Aux piliers de granit. Voyez I dans ma nuit noire , Un soleil phis brûlant s'allume dans mon ciel. Mon aigle prend déjà son essor éternel.
Comme elle, il faut partir. Adieu, chevaux rapides , Qui si vite traîniez , du pied des Pyramides A la tour du Kremlin , mes destins accomplis. Adieu, sabres luisans d^Arcole et d'Austerlitz, Dont la pointe d^argile est si vite émoussée Sitôt qu^on se cuirasse avec une pensée !
Adieu, casques de bronze, aux cimiers chevelus Que le glaive d'en haut a si vite rompus Dès qu'il les a touchés I Pour une autre blessure, Mes soldats , revêtez une meilleure armure.
Adieu , mur qui s'écroule autour de ma cité Sitôt qu'il faut lutter avec léternité!
3i6 FONTAINEBLEAU.
Adieu , fleur des combats sur ta tige flétrie , Beau pays du clairon I adieu , France I patrie ! Adieu , peuple-empereur I abdique tes destins. Quitte avec moi Fempire çt les vastes desseins. Montre ce que tu peux , ^ns guide , en ton ornière ; Et creuse un pevi p|u^ loin ton sillon de misère.
Avec nipi, peuple-roi, déchire ton manteau.
Dépouille la couronne et choisis un tombeau.
Efface au bas du mien ton nom sur cette page ! Majesté de néant, reprends ton héritage I Le voici tout entier ; et sans moi , dès demain Va ramper dans la foule avec le genre humain.
Et toi , vieil miivers , contente ton envie ; Dors en paix, désormais , le reste de ta vie. Repose-toi mille ans, sans Réveiller la nuit Pour voir à mon côté , si mon glaive reluit.
Ne tremble plus si fort dès que la nue est sombre ; Le grand Napoléon n'a plus rien que son ombre.
Et maintenant , c'est l'heure où la terre des Gaules Grémit , comme une harpe , à l'ombre des vieux saules. Des fleuves murmurans , des lacs et des vallons , Des bois, des monts ombreux où nichent les aiglons, Et de Tanse des mers où la vague retombe Un immense soupir sort d'une immense tombe.
Car iis sont morts , au loin , en mille champs épars Ceux qu'elle avait nourris des os des léopards. Car ils sont morts , au loin , ceux qui portaient Fépée Et la lance au long bras , toujours de sang trempée; Et rien ne reste d'eux pour défendre leurs toits , Hors leurs petits enfans cachés au fond des bois.
Dans le pli du rocher, dans Fantre de la grotte , La bruyère soupire et la brise sanglote.
Car ils sont morts , là-bas, et gisent sans tombeaux , Pâles , nus , déchirés sous l'ongle des corbeaux , Ceux qui pour mieux hâter leurs lentes funérailles Pressaient de l'éperon les chevaux de batailles.
Et ceux qui se courbaient sur le bord de Farçôn , Comme les moissonneurs au bord de leur sillon . Et ceux qui combattaient comme des tours vivantes; Et tous les fils du glaive, errans , loin de leurs tentes; Le glaive a délié leurs cuirasses d'airain.
Et l'aiguillon de mort est entré dans leur sein.
N^oublions pas non plUs au fond de leur poussière Le nom de leurs chevaux à la blême crinière.
Car , dès que le clairon hennissait sous les cieux , Bondissans , dans Tétable y ils s^appelaient entrleux^ Disant : C'est Theurel allons ronger Therbe sanglanjte. Et leurs pieds réycillàient leurs maîtres sous la tente.
Et leurs maîtres penchés sur lés selles de fer Descendaient des vallons comme un torrent d'hiver. Oh I que le vent gonflait le pli de leur bannière I Que leurs pas orgueilleux soulevaient de poussière ! Qu'ils prenaient en un jour de royaume peuplés De villes et de tours et dé murs écroulés!
Sans parler du désert, ni visiter l'Asie, Ni le flot du Jourdain , ni sa source asservie; Sans toucher vingt états, vers le Nil égarés, Ni les tours du Kremlin , ni les hauts minarets : Ni les châteaux du Rhin sur leurs rivés humides; Sans nommer l'Alhambra, ni les sept pyramides.
3Stt LINVASION.
Et maintenant les bouc» ont dispersé leurs os. Et leur clief en son iie , insulté par les flots , Muet , découronné , prisonnier , sur la plage Ecoute jour et nuit, le bruit de son naufrage; Et, comme un porte-clef , sur ses pas , TOcéan Fait sonner haut sa gfève et l'abîme béant.
Reviendront-ils bientôt dans la terre de France Ceux qui savaient briser la lance avec la lance? Que tardent-ils? le glaive ia-t-il tari leur sang? La maison dépeuplée attend son maître absent. Les fenlmés sur les murs debout , avant l'aurore , Comptent l'heure en disant : Reviendront-ils encore?
Mais voilà qu'à leur place , au loin , sur le cliemin ,
De pâles cavaliers arrivent par essaiiii.
Ils parlent l'un à l'autre une langue inconnue.
Nul ne sait leur pays ; et leur épée est nue ;
Elle est eûsanglantée ; et d'orageux climats
Aux crins de leurs chevaut ont pendu leur fl'imas.
Malheur! ils sont entrés, comme fait la tempête , Sous le toit des héros, sans incliner la tète. Ils on foulé sans peur le banc et l^escalier ; Sans peur , ils ont souiDé la porte et le foyer ; Sans peur , ils ont aussi vidé jusqu^à la lie Toute coupé d'orgueil sur la table remplie.
Malheur I malheur! ils ont rompu le pain des morts. Ils ont rompu le glaive et la lance des forts. Pour ombrager leur tète, ils ont cueilli sans gloire , Sur Farbre des héros , un rameau de victoire ; Et voyant sur son banc la veuve tout en deuil , Ils ont ri de la tombe et moqué le cercueil.
Malheur! malheur! tnalheur! voiiàqu^un grandroyaume Se sèche sous leurs pieds ainsi qu^un brin de chaume. Sur l'argile et le roc, sur le mont, le ravin , Sur les prés odorans , sur le sable et Tairain, Sur la rive et le flot , sur Therbe , sur sa tige , Les pas de l'étranger ont laissé leur vestige !
Demain Imberbe croHra ; demain le flot plus pur Oublira son limon dans son lit tout d'azur ; Demain le rossignol chantera sous les saules ; Demain reverdira le vieux chêne des Gaules ; Mais demain ni jamais les pas de Tétranger Ne pourront , sur le i^oc , s'effacer ni changer.
Désespoir ! désespoir 1 en tous lieux , à toute heure , N'avoir plus sous son toit, ni place , ni demeure, Ni couche, ni festin , ni feu , ni loi , ni droit! A la face du monde être montrés du doigt , Muets , sans nom , sans chefs , dépouillés par le faite. Ainsi qu'un grand cadavre à qui manqué la tête!
Trouver partout son maître au bout de son seiltier ! Le retrouver encore auprès de son foyer!
Sur son banc , à sa. table , en son lit adultère ; Et ne pouvoir parler , et ne pouvoir se taire ! N'avoir plus d'un état que le pâle semblant ! Être une ombre , eh effet, qui s'efface en tremblant!
L^ombre d'un peuple mortl moin^ que cela, peut4tre, Une fable , un jouet , pour amuser son maître , Un vieux conte oublié qu^apprennent les enfans 1 Vivans , être rayés du nombre des vivans , Gomme un mot , par hasard , mal écrit sur le sable! C'est là , c^est là la plaie immense, inguérissable I
Car voilà vers le soir , pour couronner le deuil Qu'une race de rois scellée en son cercueil , Fantôme de mille ans qui convoite un fantôme , A secoué sa cendre et cherché son royaume.
Pèlerins du tombeau , sans joie et sans remords , Ils ont dit : Levons-nous ! et régnons sur les morts,
ËtFautel du passé retrouve sa dépouille ;
Le casque se remplit de poussière et de rouille.
L'étendart s'enveloppe en son sanglant manteau.
Il se plaint à l'épée, et l'épée au tombeau.
Et maintenant , c'est l'heure où la terre des Gaules
Gémit, comme une harpe, à l'ombre des vieux saules»
Le terre a refleuri sans songer au tombeau.
Voici, voici le jour où sur son frais rameau,
La leuille reverdit sans songer à Tautomne.
Maints rois dans leur sépulcre ont cherché leur couronne ;
Avant eux dans le bois , la violette en mars A retrouvé sa fleur et j^es parfums épars.
Ayez-vous respiré le printemps dans la brise , Dans la nuit y et dans Tair , dans le flot qui se brise? Avez-vous entendu pour la première fois , Les pleurs du rossignol , le cri de Talouette? Avez-vous , le matin , quand la feuille est muette , Entendu frissonner la source au fond des bois.
Tout un empire est mort. Avez-vous , à sa place , Vu germer dans Lespré&, où son chemin s'efface, La marguerite d'or? Puis avez-vous jamais, Quand un siècle finit et se tait désormais , Et que rbeure est passée , où tout un peuple gronde , Vu bourdonner Tabeilie à la place d'un monde ?
Avez-vous , dans son lit , vu dormir TOcéan ? Avez-vous vu la mer , au golfe de Juan , La mer , au sein d'azur , qui palpite et qui rêve , Quand l'arbre de Provence a parfumé sa grève , Quand l'épervier d' Aatibe a niché sur son bord , pt que le flot ridé se tait et sa. rendort?
Une mer que mainte ile, en son golfe sillonne , Gomme un soc aiguisé, Pianosa, la Gorgone; Et puis une autre encor , qui se cache aujourd'hui , Mais dont Pécueil muet , quand son astre aura lui y Retentira plus haut sur sa rive enivrée , Que Naple et que Gaëte, Isehia , ni Caprée,
Avez-vous vu le golfe, à Theure où lé soleil Allume vers TArno, son pliare de vermeil?
Du calice des fleurs , de Tanse du rivage , Un murmuré s'exhale; il glisse sur la plage. Un flot nait , puis s'efface ; un autre nait encor , Et Tabime, après lui , s'éveille en son puits d'or.
Et l'aigle, après l'abime en son aire éternelle, A quitté son écueil et secoué son aile.
Comme une fleur marine éclose en son vallon , Une voile a blanchi là-bas sur son sillon.
Une voile! une voile! Oh! oui! c'est un navire, Un corsaire à trois mâts , qui vole et qui respire,
Puis , au loin , un vaisseau le suit , dans son sentier , Comme après Fhirondelle arrive l'épervier.
— Votre nom? — Ile d'Elbe. — Et votre port?— La France. — Que portez-vous? — ^Un homme. — Et quel est-il?— Silence — Et votre pavillon? — Tricolore! — Adieu! va!» EtTabime murmure et s'entr' ouvre déjà.
L'hirondelle a trouvé son nid avant Forage ; Le corsaire son port, et l'ancre son rivage.
Que leur fait l'ouragan? que fait au mât l'écueil , A l'homme, le malheur, quand ils touchent le seuil. Et» qu'ils ont su plier , l'un sa voile obstinée , Et misaine, et beaupré , l'autre sa destinée?
Un homme! rien qu'un homme ! au front chauve et pensif , Ainsi qu'un naufragé , qui sort de son esquif , Est debout sur la plage. Ah! pour être si pâle. Sur quel cap orageux , et quelle mér fatale , Sur quel aride bord , sans pilote et sans nom , A-t-ilperdu son lest et brisé son timon?
LILE D'ELBE. 535
A-t-il dans Téquinoxe , et quand la nuit est noire , d'Aram ou de Calpé doublé le promontoire?
Ou quand le capricorne insulte le verseau ,.
Sur la mer paresseuse usé son lourd vaisseau ; Ou bien , vers Aboukir , oublié son étoile , Ou , près de Trafalgar , perdu sa grande voile?
11 ne lui reste rien , hors son nom , (quel est-il?) Puis son écho sur TElbe , et le Tage et le Nil ; Puis «on petit chapeau , — puis sa capote grise , — Et puis sa courte épée ; — et déjà sous la brise L'abîme se soulève ; et, rompant leur bandeau, Maints rois ont dit : C'est lui I faites^moi mon tombeau .
Et les tours ont redit , du haut de leurs murailles : Oui , c'est lui! le voici, faites vos funérailles! Et cent portes de bronze ont crié sur leurs gonds*; Et cent peuples tombés ont relevé leurs fronts. Et cent aigles d'airain ont volé comme une ame , De clochers en clochers , aux tours de Notre-Dame !
C^estlui, c'est lui, c'est lui, grand Dieu! levoyez-vousl Qu'il revienne en sa gloire , et règne encor sur nous ! Le voilà ! le voilà ! — sur ce cheval de guerre 1 — Oui , celui qui balaie après lui la poussière ; Oui celui qui pftiit et sourit à la fois , Sur ce chemin rapide où passent tous les rois.
Rendons-lui sa couronne ; et si l'autel est vide , Sacrons-le de nos mains. Il sera notre guide En notre amer sentier. Faisons-le tdut-pùissant 1 Qu'il nous donne son nom , et prenne notre sang! Nous filerons pour lui le lin de sa victoire , Et lui , nous nourrira du festin de sa gloire.
— Oui , sire , reprenez votre empire insulté. C'est nous qui vous sacrons pour une éternité. Vous portez notre nom. Régnez à notre place!
Notre sc^tre est brisé, quand votre enjpire passe. — Et vous, peuple et soldats; revétez-vous d'airain; Soyez prêts à combattre avec moi dès demain.