CHANT HUITIEME
Le Héros à Pile d'Elbe, — Son Départ. Son Retour.
Le plus rare mortel qu'on ait vu sur la terre, Ce Prince si puissant, si redouté naguère, Dont jamais nul guerrier n'égala les exploits, Et qui, né loin du trône, effaça tous, les rois j Dépouillé maintenant de la grandeur suprême, Privé d'un fils chéri, d'une épouse qu'il aime, Trahi par des ingrats comblés de, ses faveurs, En butte à tous les traits de ses persécuteurs. Sur un obscur rocher traîne son existence : Il ne conserve plus qu'une ombre de puissance ; Et la crainte et la haine ont l'œil ouvert sur lui ; Ah ! que lui reste-t-il pour espoir, pour appui ? Que dis-je ? tout lui reste : il a tout en lui-même. On a pu lui ravir un frêle diadème ; On a pu lui ravir cet éclat incertain Qu'aujourd'hui le sort donne et qu'il reprend demain; Mais qui lui ravira ce mâle caractère
140 NAPOLEON. [Le JTértfi
Que rien n'a pu fléchir, qu'aucun malheur n'altère, Qui, plein du sentiment de sa propre grandeur, Des Hommes et du sort méprise la fureur ? Son àme se nourrit de sa noble substance : Au-dedans de lui-même il a sa recompense. Si le siècle le juge avec peu d'équité. N'entend-il pas la voix de la postérité ? Il est, sur ce rocher, dans son humble fortune, Plus heureux qu'il n'était dans sa gloire importune. En perdant les honneurs dont il fut revêtu, A-t-il perdu le fruit de vingt ans de vertu ? Son bonheur n'a daté que de sa solitude : Il jouit de lui-même, exempt d'inquiétude ; Il n'est plus entouré des vils adulateurs Qui caressaient en lui l'arbitre des faveurs. Au tumulte des Cours, à leur pompe futile, A succédé la paix d'un doux et simple asik : Il y trouve sur- tout deux biens délicieux, L'étude et le plaisir de faire des heureux. Si la haine qui veille et se traîne dans l'ombre, Médite contre lui quelque entreprise sombre, N'a-t-il pas ces guerriers, vétérans de l'honneur, Qui, l'aimant pour lui même aux jours de sa splendeur, N'ont pas de la Fortune imité l'inconstance,
â vile d'Elbe.'] CHANT VIII. I4i
Et se sont, pour le suivre, exilés de la France ? Il a pour lui l'amour de ses nouveaux sujets, A son destin déjà liés par les bienfaits. Présence d'un héros, qu'elle est donc ta magie ! Napoléon dans l'Ile a répandu la vie, Et ce peuple inconnu de qui l'humble rocher N'offrait qu'un triste écueil aux regards du nocher, Attire maintenant les regards de la terre : Chacun veut contempler l'illustre solitaire. Et les fils d'Albion, l'instrument de ses maux, De deux mers, pour le voir, ont traversé les fljots.
Sur ce roc où le sort exila le génie, Quel homme s'offre à l'œil de la philosophie î Vous le croiriez au sein de la prospérité : Son œil vif, son teint ferme, annoncent la santé. Naguère dirigeant les rênes d'un empire. Toujours des factions combattant le délire. Environné d'écueils, d'obstacles, d'ennemis, Son front porta souvent l'empreinte des soucis : Les ris, les doux plaisirs, troupe aimable et légère. Redoutent les palais et n'en approchent guère j Aujourd'hui, de ses mœurs la franche aménité Répand autour de lui l'enjoûment, la gaîté.
Il conserve pourtant cette ardeur héroïque Qui signala toujours sa course politique.
I4â NAPOLEON. [Le Héros
Tantôt, d'une main ferme, il saisit le burin,
Et d'un noble récit il trace le dessein ;
Tantôt, pour écarter des hordes vagabondes,
Il élève des forts qui dominent les ondes ;
Ici, près d'un château ruiné par le temps,
Il jette d'un palais les vastes fondements j
Là, de chemins divers s'ouvre une utile chaîne.
Qui joindra tous les points de son nouveau domaine;
Enfin Ton voit encor, dans le sein du malheur.
Briller du même éclat cet esprit créateur.
Puisses-tu conserver, Ile trop fortunée.
Le Prince à qui le Ciel commit ta destinée !
Mais quel ordre imprévu d'événements nouveaux
M'arrache tout-à-coup à ces riants tableaux ?
Tandis qu'en son asile il songe à vivre en sage, Et cherche à repousser toute importune image. Ses regards, malgré lui, se portent vers ces lieux Où naguère il régnait, puissant, victorieux. Peut-il envisager, avec indifférence, Les maux, les maux cruels qui pèsent sur la France r Ce peuple qui dictait des lois au Continent, Décline chaque jour et perd son ascendant ; Il était le premier des peuples de la terre. Des moindres nations il devient tributaire ! Inspiré par un chef habile, audacieux,
à l'Ile d'Elbe.-] CHANT VIII. 443
Il a porté sa gloire et son nom jusqu'aux cieux j
Maintenant dans l'opprobre et dans la servitude,
Il avance à grands pas vers la décrépitude,
Et n'est plus, sous des chefs asservis au vainqueur,
Que le jouet des rois dont il fut la terreur !
Sa voix plaintive appelle un héros qu'il regrette :
Napoléon l'entend du fond de sa retraite j
Par son peuple chéri s'il fut abandonné,
Ce peuple l'aime encore, et tout est pardonné..
Il brûle de venger la France qu'on outrage :
La grandeur du péril élève son courage ;
Il va pour elle encore affronter le hasard ;
Il a mûri déjà son projet de départ.
Cependant, sans pouvoir, réduit à quelques braves, Observé par l'Anglais, environné d'entraves. Comment de sa patrie atteindra-t-il les bords ? Comment percera-t-il, avec un faible corps. Jusqu'au siège éloigné d'un aussi vaste empire ? Son projet n'est-il pas le rêve du délire ? Attaquer sur son trône, au sein de ses états. Un roi que défendront d'innombrables soldats, N'est-ce pas à ses coups se livrer en victime ! D'ailleurs, son entreprise est-elle légitime ? Après avoir lui-même abjuré tous ses droits. Ne doit-il pas garder son pacte avec les rois ?
144< NAPOLEON. ^Retour
Oui, si, dans rassemblée où de chaque puissance,
Au gré des souverains, l'intérêt se balance.
Ce pacte solennel eût été respecté ;
Mais la haine, constante en son activité, Cl)
Quand il respire encor, ne peut-être assouvie ;
On trouble son repos, on menace sa vie ;
On veut le reléguer dans des climats lointains,
Ou l'efFacer, plutôt, du nombre des humains.
Son fils, privé des droits qu'il tient de sa naissance,
Elève aussi vers lui le cri de l'innocence :
Tout son cœur se révolte au dernier de ces traits.
Il part, il va se perdre, ou sauver les Français ! (2)
La voilà sur les flots, cette escadre légère. Prête à braver l'efFort de l'onde et de la terre : C'est avec deux esquifs, avec quelques soldats, Que le héros prétend recouvrer ses états.
A travers le cristal de son palais humide, Neptune vit flotter cette troupe intrépide : Il perce, avec son char, la profondeur des eaux. Et vole à ces guerriers, argonautes nouveaux. Ses coursiers écumants, qu'enflamme cette vue, Rasent d'un pied léger la vague à peine émue ;
(1) Voyez les débats du congrès de Vienne à cette époque.
(2) Il part de l'Ile d'Elbe, le 26 Février, 1815, avec 1140 hommes.
ée t'Emfiereur.'] CHANT VIII. 145
Ils s'arrêtent soudain devant les deux esquifs, Le front haut, l'oeil en feu, les regards attentifs. Du Maître du trident la majesté sereine" Répand le calme au loin sur la liquide plaine ; Et les vents, à sa voix, rentrés dans le repos ; N'osent même rider la surface des eaux. Pressés autour du char, les monstres de l'abîme De leurs énormes dos lèvent l'énorme cime : Chacun veut, sous les yeux du souverain des mers. Déployer et sa force et ses talents divers : Tantôt par leurs évents une humide fusée S'élève en gerbe épaisse et retombe en rosée ; Tantôt, en se jouant, ils tracent maints sillons, Et l'onde derrière eux écume à gros bouillons ; Tantôt, en bondissant, la baleine pesante Sort des vagues, semblable à la trombe ondoyante, Et la mer, qu'elle frappe en retombant soudain, Retentit du bruit sourd d'un tonnerre lointain. Des sentiments du Dieu les Tritons interprètes, Embouchent à l'envi leurs bruyantes trompettes. Et, tandis que leurs chants célèbrent nos guerriers, Les nymphes de la mer leur jettent des lauriers.
Cependant, au milieu de tant d'heureux présages, Maints périls entouraient ces hostiles parages. Les airs restaient plongés dans un profond repos,
146 NAPOLEON. [Retour
Et l'efFort des courants, cachés au sein des flots,
Devant nos voyageurs faisait fuir cette terre
Dont l'abofd exigeait promptitude et mystère.
Tandis que leurs vaisseaux, agités mollement.
Battent d'un poids tardif l'immobile élément.
Une voile aux couleurs du nouveau roi de France, (l)
Vient sur eux et déjà dans leurs eaux se balance.
L'Empereur, évitant d'inutiles combats.
Dans les flancs des esquifs dérobe ses soldats,
Résolu d'enlever bientôt son adversaire.
S'il s'y voyait réduit .par un destin contraire.
Le Français vient ranger l'un des vaisseaux Elbois :
Appuyé sur son bord, il élève la voix,
Ouvre un œil scrutateur, et demande au pilote,
Et le point du départ, et le but de la flotte.
Celui-ci, composant son visage et son ton.
Par sa réponse simple écarte le soupçon.
Dans ce moment, l'Auster, envoyé par Neptune,
Suspend de l'entretien la durée importune ;
Aidé de la faveur d'un souflle bienfaisant.
Chacun reprend sa course et met la voile au vent.
Le Dieu des mers sourit à la ruse innocente
Qui vient de prévenir une lutte sanglante,
(1) Ce bâtiment était une corvette commandée par Andrieux.
de eEmtiereur.] CHANT VIII. 147
Applaudit à l'auteur, seconde son dessein, Et, d'un œil satisfait, le suit dans le lointain.
Hors d'un premier danger, grâces à la prudence, Nos guerriers ont atteint les côtes de Provence. (1) Cannes, lieu consacré par leur débarquement. Est le premier témoin de l'étrange armement. Nos braves sont déjà campés sur le rivage. Bien faibles parle nombre, et forts par le courage. L'Empereur à la France annonce son retour : (2) Un écrit éloquent met son âme au grand jour: Il ne vient point, porté sur l'aile des vengeances, Rechercher ni punir de cruelles offenses ; Il ne vient point semer le trouble et la terreur ; Il vient rendre à la France et la vie et l'honneur ; L'humanité par-tout marquera son passage ; Sa course ne sera qu'un paisible voyage ; Du glaive destructeur l'usage est interdit, Et parmi ses soldats tel est Pordre prescrit. O prodige qu'en vain l'on cherche dans l'histoire ! Grand homme, ce seul trait suffirait pour ta gloire : Oui, toi seul reconquis le pouvoir souverain. Sans racheter le sceptre au prix du sang humain !
(1) 2 Mars, 1815.
(2) Idem, Proclamation à l'armée et au peaple Français.
148 NAPOLEON. ^Retour
Si, depuis, un revers trop justement célèbre
A couvert ton pays d'un voile si funèbre,
Il faut en accuser les perfides enfants
Qui de leur propre mère ont déchiré les flancs.
Mais je vois s'avancer la troupe impériale : Tout seconde à l'envi sa marche triomphale ; Le peuple transporté la couronne de fleurs. Et croit voir cette fois la fin de ses malheurs ; Tous les bras, ranimés par la douce espérance, Sont prêts à soutenir le Vengeur de la France ; Tout veut suivre ses pas et défendre ses jours: Il refuse en grand roi ces dangereux secours, (l^ De peur qu'un peuple altier, se levant en tumulte, Par quelques grands excès ne venge son insulte.
Dans son vol assuré s'élançant vers Paris, L'Aigle a frappé d'effroi ses mortels ennemis ; Grasse et Digne l'ont vu planer sur leurs murailles. Des guerriers, qu'il guidait au milieu des batailles, Ont marché contre lui pour rompre son essor ; Mais de grands souvenirs les poursuivaient encor : Leur serment à Louis, serment involontaire. Que vint leur arracher l'influence étrangère, N'efiaçait point celui qu'ils avaient fait par choix :
(1) 7 et 8 Mars.
de V Empereur.'] CHANT VIII. 149
L'Aigle avait sur leur cœur conservé tous ses droits ; Pénétrés du regret de leur gloire éclipsée, Tous, par un mouvement plus prompt que la pensée, Passent sous ces drapeaux, enseignes de l'honneur, Qui furent si souvent témoins de leur valeur.
Ainsi, les conquérants, troupe d'abord si frêle, Prennent à chaque pas une force nouvelle : Tel un fleuve, en son cours, se grossit des ruisseaux Qui viennent lui payer le tribut de leurs eaux.
Ils ont atteint déjà les rives de l'Isère : La fortune, un instant, leur montre un front sévère ; Des soldats de Louis, retranchés sur ces bords, Prétendent du héros arrêter les efforts ; Celui-ci veut, fidèle à son projet sublime. Vaincre sans immoler une seule victime : Il leur dépêche en vain plusieurs de ses hérauts. Chacun d'eux consterné revient avec ses mots : " Nous aimons l'Empereur, mais l'honneur nous engage, " Nous devons, malgré nous, défendre le passage." Pour les persuader, bravant tous les hasards, Napoléon va seul s'offrir à leurs regards : Il s'avance, observé par sa troupe attentive. Sous le feu des soldats placés sur l'autre rive : " Mes enfants," leur dit-il, " voilà votre Empereur,
150 NAPOLEON. IRetoitr
" S'il n'est plus rien pour vous, frappez droit à son
cœur !" Aussitôt à leurs coups présentant sa poitrine, Il attend fièrement le sort qu'on lui destine. " Vive notre Empereur ! vive Napoléon !" £st l'unanime voix qui part du bataillon. De cet auguste aspect les âmes sont frappées : On agite dans l'air drapeaux, casques, épées ; Tons les soldats vers lui tendent leurs bras ouverts, De l'Isère écumeux les bords en sont couverts ; La plupart, cédant même à cette vive épreuve, Se jettent hardiment dans les ondes du fleuve. Et bravent ia fureur de son rapide cours. Pour rejoindre ce chef qu'ils chérirent toujours.
Cependant, à Pans, l'active Renommée Parlait diversement du chef et de l'armée : Habile à publier le vrai comme le faux, Tantôt elle annonçait les progrès du héros ; Tantôt le faisait fuir vers le sein des montagnes, Devant les corps royaux épars dans les campagnes, Et qui, sûrs de saisir ce tyran forcené. Devaient aux curieux le montrer enchaîné. Le ramenant ensuite au cœur de la Provence, Tantôt elle affirmait qu'aux bords de la Durance, Le peuple, contre lui se levant en courroux.
de l'Emfiereur.'] CHANT VIII. 151
L'avait exterminé, percé de mille coups ; Tantôt qu'en un combat, où la troupe royale Venait de déployer une ardeur martiale, Le rebelle et les siens, vivement repoussés. Vers les bouches du Var s'enfuyaient dispersés, " Et qu'avec les soldats le peuple en harmonie Leur fermait à la fois les mers et l'Italie.
Tandis que, tour-â-tour, ces différents récits Agitaient, dans Lutèce, ou calmaient les esprits, Napoléon marchait d'un pas ferme et rapide. Tout plein de la grandeur de l'objet qui le guide, Anx portes de Grenoble il vient de se montrer ; Dans là ville, lui seul, il ose pénétrer. Cette fois, la nouvelle, au trône parvenue, Vole, et dans la Cité s'est bientôt répandue. Roi, Ministres, Guerriers, Princes, Législateurs, Tout s'assemble en tumulte, au milieu des rumeurs : Là, préside la crainte avec l'imprévoyance ; On jette autour de soi l'œil de la défiance. Qui donc se chargera d'arrêter le torrent ? Quels hommes marcheront contre le conquérant ? Sera-ce cette troupe, à ses Aigles fidèle. Qui, dans ses vœux secrets, sans cesse les rappelle ? Ou ces corps indécis, ces soldats-citoyens. De la paix et de l'ordre estimables soutiens,
15S NAPOLEON. [^Retour
Mais qui dans les combats manquent d'expérience, Et regrettent encor la gloire de la France ?
Pour surcroît de douleur, dans ce cruel revers, Bientôt l'opinion, reine de l'univers, L'opinion, souvent des rois trop tard connue, De Louis détrompé vient effrayer la vue. Chacun devait pour lui sacrifier ses jours ; Il était sur son trône affermi pour toujours : Hier des vains flatteurs tel était le language ; Mais l'aspect du péril a glacé leur courage. Et ces faibles soutiens de l'empire des lis Tremblent à chaque pas du héros vers Paris.
L'anathème de mort est lancé sur sa tête : Triste secret, hélas, pour calmer la tempête ! Il marche exempt de crainte, et voit de toutes parts Le peuple s'incliner devant ses étendards.
Les Princes dans Lyon rassemblent leurs cohortes : Macdonald avec eux en défendra les portes, Macdonald qui sous l'Aigle a vaincu tant de fois. Notre Hercule est sans doute au bout de ses exploits ! Osera-t-il braver des forces imposantes.
Et du Rhône en courroux les ondes frémissantes ?
Les Princes l'ont senti, peut-être un peu trop tard, L'amour de leur sujets est leur plus sûr rempart : f)mployant, tour-a-tour, et prière et promesse,
de VEmiiereur.'] CHANT VIII. ISg
On sourit aux soldats, on interroge, on presse,
On espère qu'ils vont foudroyer le tyran :
" Messieurs," leur dit alors un digne Vétéran,
" Contre des étrangers, je pourrais vous défendre j
" Mais contre des Français... cessez de le prétendre :
" Fût ce au prix de mes jours, je ne combattrai pas
" Mon Empereur, mon Chef, le père des soldats !..
Toujours prêt â saisir la fortune mobile. Sachant pour ses desseins choisir le temps utile, L'Empereur sur la Rhône est déjà parvenu : {l) A peine des soldats l'Aigle est-il reconnu, Des portes de la ville à l'instant tout s'élance : Des Princes interdits la trompeuse espérance Avec leurs défenseurs vient de se dissiper, Il ne leur reste pliis que le temps d'échapper. Que dis-je ? aucun péril ne menace leur fuite : L'Empereur est bien loin d'ordonner la poursuite. Un vieux guerrier, poussé par un beau sentiment. Accompagne leurs pas, dans leur isolement : Les voyant loin des murs et hors de toute atteinte, Il vient sous ses drapeaux se replacer sans crainte j L'Empereur, informé d'un si louable trait. En demande l'auteur, et, d'un air satisfait ;
(1) 10 Mars.
154 NAPOLEON. iRetour
" Que des braves," dit-il, " l'ornement te décore, " En honorant ses chefs, un bon soldat s'honore !"
Les Princes, qui d'abord, en marchant sur Lyon, Croyaient d'un coup mortel frapper Napoléon, S'éloignent délaissés, réduits à l'impuissance. Lyon reçoit celui dont la munificence Releva son commerce et ses murs abattus : Tout, dans cette cité, parle de ses vertus.
Il va, dans quelques jours, achever sa conquête : Chaque bourgs chaque ville, à l'accueillir s'apprête. Mais je vois un guerrier s'avancer contre lui. Un guerrier qui, du Roi faible et dernier appui, Lui promit, lui jura qu'il saurait le défendre. L'illustre infortuné ! qu'ose-t-il entreprendre ? C'est en vain qu'à Louis il veut garder sa foi : Déjà tous nos soldats abandonnent le Roi ; Ney cède, avec les siens, à l'ascendant d'une maître (1) Que la France elle-même est prête à reconnaître. Pour un fatal serment, qu'il ne pouvait remplir, De la mort du coupable on le verra mourir, Ce héros qui, vingt ans, défendit sa patrie. Qui, lors de nos revers, au sein de la Russie,
(l) 17 Mars, à Auxerre.
dt VEmtiereur:\ CHANT VIII. 155
Défiant l'ennemi, la faim, les Aquilons, Arrachait à la mort ses braves compagnons ! Ce front noble où se mêle aux palmes triomphales Le modeste reflet des vertus sociales, Dont la foudre épargna les immortels lauriers, Ce front sera brisé par de vils meurtriers ! Les ministres sanglants d'un tribunal féroce. Dignes exécuteurs d'une vengeance atroce, Choisissant pour ce meurtre un théâtre écarté, Sous les sombres rideaux d'un bois épouvanté. Traîneront sourdement leur touchante victime : Là, redoutant un peuple irrité de leur crime. Et prêt à l'arracher à l'horreur de son sort, Les lâches en secret lui donneront la mort j Là, tombera souillé d'une indigne poussière. L'un des plus nobles fils de la France guerrière. O France, quels destins attendent tes héros ! Les outrages, l'exil, les fers, les échafauds !
L'étonnante entreprise est enfin consommée j L'Empereur, soutenu de toute son armée.
Vers le séjour des rois marche à pas de géant, Non comme le despote ombrageux, défiant. Mais souvent sans escorte, et l'âme aussi sereine. Que le maître chéri qui parcourt son domaine.
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Arrivé sans obstacle aux portes de Paris, (l) Il s'arrête, il attend le départ de Louis : D'une grandeur réelle exemple mémorable ! Et l'on veut le ranger dans la horde exécrable Dont l'aveugle fureur, souillant le nom Français, Commit sur un bon roi le plus grand des forfaits !.. Que dis-je !.. ah ! de l'erreur vains jouets que nous
sommes.
Il est donc quelque tache au nom des plus grands
hommes !....
Que ne s'est-il montré toujours aussi clément ! Il est digne d'un chef et d'un peuple puissant De respecter encor, dépouillés de leurs titres. Ceux qui de nos destins ont été les arbitres ; D'un grand arbre, longtemps des mortels révéré, Le plus faible rameau doit être encor sacré.
Trop heureux de sauver la liberté publique. Laissons la fuir en paix, cette famille antique ! Le Roi peut, sans péril, s'échapper vers le Nord : Par l'ordre du héros dont on jura la mort, Un respect généreux protège, dans leur fuite, Le Prince infortuné, sa famille et sa suite.
Du départ des Bourbons le Conquérant instruit (2)
(1) 20 Mars, il arrive à Fontainebleau, le matin.
(2) 20 Mars à 9 heures du soir.
de l'Empereur.'] CHANT VIII. 157
Entre dans la Cité sans appareil, sans bruit, D'un triomphe frivole écartant la pensée. La foule, cependant, autour de lui pressée, Court, s'agite et veut voir cet homme merveilleux '. Le spectateur à peine ose en croire ses yeux. Et ce peuple qu'hier abusait le mensonge, Craint de se voir encor le jouet d'un vain songe. On escorte le char jusqu'aux murs du palais : Le doute a disparu j tous les cœurs satisfaits Passent de la surprise aux transports de l'ivresse. Napoléon descend au milieu de la presse, Salué par les cris de mille et mille voix ; Ses soldats, l'élevant alors sur leurs pavois. Aux accents cadencés d'une marche guerrière, Ddl^ouvre reconquis franchissent la barrière, Et portent ce héros, qu'éprouva le malheur. Sur un trône où toujours il siégea plein d'honneur.