CHANT SEPTIEME
Napoléon Empereur.— 'Campagnes de 1813 et 1814. — • Succès éclatants^ suivis de revers et de trahisons.— Première abdication.
Plus fier qu'il ne parut sous un ciel sans nuages, Napoléon s'élève au milieu des orages, Et, loin de l'accabler, les atteintes du sort, N'ont pu de sa grande âme énerver le ressort. Il a formé déjà ses légions nouvelles ; Déjà l'Aigle, étendant ses formidables ailes. Et reprenant au Nord son vol audacieux. Sur les champs de Lutzen plane victorieux. (1) De Bautzen et de Dresde immortelles journées, (2) Vous avez fait pâlir les têtes couronnées ; Et celui que déjà l'on croyait abattu, Trouve un puissant secours dans sa mâle vertu.
C^ que n'a pu l'Europe et ses guerriers sansnombre, iT'artifiçe saura le préparer dans l'ombre. . A Leipsic, champ fatal aux armes des Français, Dans le moment marqué pour de nouveaux succès,
(1) 1 Mai, 1813. (2) 21 Mai, 1813.
125 NAPOLEON. iCamfiagne» de
De perfides soldats désertent nos bannières, (1) Et tournent contre nous leurs armes meurtrières. LaVictoire, à regret, suit le char d'un vainqueur Qui n'obtient qu'un triomphe abjuré par l'honneur.
Derrière le héros s'ouvre un nouvel abîme : Tout aspire à frapper cette illustre victime ; Le Bavarois l'attend, le Bavarois ingrat, Qui de Napoléon tient son nouvel éclat, S'apprête à lui ravir tout espoir de retraite, Et se flatte déjà d'achever sa défaite ; Mais le héros parait et son char foudroyant Renverse l'ennemi, qu'il écrase en passant. (2) C'est ainsi qu' échappé de tant de perfidie. Il rentre encor vainqueur au sein de sa patrie.
Mais quels affreux complots se trament contre lui ? Aux yeux des mécontents un jour prospère a lui. L'hydre des factions relève ses cent têtes ; Ses sifflements aigus présagent les tempêtes. Loin d'écouter la voix de la patrie en pleurs, Et d'agir de concert avec ses défenseurs. Des fils dénaturés déchirent ses entrailles, Et bientôt à la ligue ouvriront nos murailles :
(1) Je doute que la postérité applaudisse à cette désertion au milieu d'une bataille.
(2) 1 1 Novembre, 1813, bataille de Hanau.
1813 ei 1814.] CHANT VII. Iâ7
Insensés qui verront, désabusés trop tard, Qu'ils ont contre leur sein dirigé le poignard î
Dans ses prospérités, ils outraient sa louange, Les lâches maintenant le traînent dans la fange ! Poursuivi par le sort, a t-il moins de grandeur ? Sache donc le juger, injuste détracteur î N'est-ce pas contre lui que l'habile Angleterre, Avec son levier d'or, a soulevé la terre ; Et que les chefs puissants de tant de nations Ont à la fois armé l'homme et ses passions ? La Fortune, qu'il tint si longtemps enchaînée. Par le commun torrent semble comme entraînée, Et la force, et la ruse, et la valeur, et l'art, Tout marche de concert sous un même étendard. Que si tous ses sujets lui demeurant fidèles. Se fussent montrés sourds à la voix des rebelles, Tant de pouvoirs unis pour sa destruction, Allaient dans tout son jour montrer Napoléon, Quels sont donc les motifs de l'étrange furie Qui tente de flétrir une si belle vie ? Je veux qu'il ne soit pas exempt de toute erreur ; Un point sur le soleil détruit-il sa splendeur ?
Sur son ambition qu'on nous peint si fatale, En croirons-nous les cris d'Albion, sa rivale ? Tandis qu'elle agitait et la terre et les flots,
128 NAPOLEON. [Camjiagnea de
Devait-il s'endormir dans un lâche repos, Et, des Rois fainéants imitant l'indolence, La laisser à loisir cimenter sa puissance ? Chef d'un peuple vaillant, qui regarde deux mers, Et fait pour disputer l'empire à l'univers, . Pouvait-il, sans rougir, laisser notre industrie Sous un joug étranger languir assujettie. Et devait- il souffrir que notre pavillon Attendit, pour flotter, les ordres d'Albion ?
On rejette sur lui tous les maux d'une guerre Qui trop longtemps, hélas, ensanglanta la terre ; Mais avait-il des Czars suscité la courroux, (l) Quand d'abord leurs soldats vinrent fondre sur nous? S'il vainquit tour-à-tour et l'Autriche et la Prusse, Jusque dans ses frimas s'il poursuivit le Russe, Tous furent les premiers à lever l'étendard : Qui faut-il accuser ! l'Aigle ? ou le Léopard ? A peine d'un côté la guerre était finie. Qu'ailleurs se rallumait un nouvel incendie. Loin que de la Victoire il abusât jamais. Le vainqueur aux vaincus offrit toujours la paix. S'il éleva contre eux un édifice immense, (2) N'y fut-il pas forcé pour sa propre déftnse ?
(1) Paul, d'abord, et ensuite Alexandre, sont venus nous attaquer sans avoir été provoqués. Que devions-nous avoir à démêler avec eux à cette époque ?
(2) Confédération du Rhin.
1813 et 1814.] CHANT VII. 129
Sans cesse on excitait les peuples contré lui, Dans ces peuples lui-même il cherchait un appui.
Ah ! combien les Anglais, amants de leur patrie, Craignaient l'activité de ce mâle génie ! Qu'ils se montreraient fiers de compter ce grand nom Parmi ceux des guerriers, l'ornement d'Albion ! Il fut leur ennemi, le courroux les entraîne ; Mais l'œil de la raison saura, malgré la haine, Du Colosse abattu mesurer la hauteur ; Il trouvera chez eux plus d'un admirateur. Mais que dira de nous l'impartiale histoire ? Méconnaissant celui qui faisait notre gloire, Lorsque son bras encore est prêt à nous venger. Nous allons contre lui nous joindre à l'étranger ! O France, ô ma patrie, ô nation légère. De ta fatale erreur que la suite est amère !
Quel fantôme lugubre a frappé mes regards ! Son front pâle, flétri, ses yeux mornes, hagards, Etincellent par fois d'un feu sombre et farouche ; De longs gémissements s'exhalent de sa bouche. Ses bras, qui du Midi s'étendaient jusqu'au Nord, Ont perdu tout-à- coup leur principal ressort : Naguère on admirait, on craignait leur puissance ; Mais, privés maintenant de nerf et de substance, Ils tombent abattus sur ses flancs desséchés. R
130 NAPOLEON. [Cam/iagnes de
S^s pieds appesantis, au sol comme attachés, S'indignent vainement du poids qui les captive. Ses regards douloureux, sa voix triste et plaintive, Des secours qu'il implore accusent la lenteur. Sur sa vaste poitrine, où siège la langueur, Un serpent s'est tapi, cherchant, d'un œil avide, Le sein qu'il va percer de son dard homicide.
Les airs épouvantés se chargent de vautours, Qui déjà du Colosse assiègent les contours; Avec fureur sur-tout ils menacent sa tête. Un grand Aigle sur eux fond comme la tempête i Son œil lance l'éclair, à son aspect tout fuit ; Son aile abat, foudroie, et sa serre détruit. Mais tandis que l'ardeur l'entraîne à leur poursuite, Les vautours dispersés, s'arrêtant dans leur fuite. Se rejoignent soudain, fiers d'un nouvel appui, Reviennent au Colosse, et s'abattent sur lui. L'Aigle a vu leurs desseins, et, refoulant ses ailes. Tire d'un vol rapide à ces bandes cruelles ; Mais l'horrible serpent vient le piquer au cœur ; Et les oiseaux vaincus triomphent du vainqueur ?
Sénat, dans ce tableau reconnais-tu la France ! Oui, ïegarde, et que là ton supplice commence ! Le Colosse expirant jette ses derniers cris.... Tremble, ...il va t'écraser sous ses vastes débris !
1813eM814.] CHANT VIL 131
Ah, de quelle hauteur ta noire perfidie Vient de précipiter ton prince et ta patrie ! Qu'as-tu fait du guerrier, si grand dans ses revers, Qui, bravant la fureur de vingt peuples divers, Allait anéantir cette ligue fatale, Et sortir triomphant d'une lutte inégale ? Qu'as-tu fait de ta Reine et de ton jeune Roi, Ces précieux dépôts confiés à ta foi ?
Toi, dpnt nous admirions l'âme noble et constante, De l'illustre Thérèse illustre descendante. Qui, d'un trône nouveau l'ornement, le soutien, Rehaussais un grand nom par la splendeur du tien ; Et toi, fils d'un héros chéri de la Victoire, Toi, né de la vertu sous l!aile de la gloire, Noble enfant, qui croissais à l'ombre des lauriers, Pour assurer le fruit de nos travaux guerriers j Un parj ure odieux, trompant notre espérance. Vous a tous deux ravis à l'amour de la France !
Dans quels instants, hélas, on rappelle nos rois ! C'est trahir notre gloire et la leur à la fois. J'ai chéri des Bourbons la dynastie auguste : Mes larmes ont coulé sur la tombe du juste. De ce roi vertueux dont le cœur paternel. Au lieu d'un échafaud, méritait un autel !.. Mais ne gémis-tu pas, toi-même, ombre sacrée,
132 NAPOLEON. {Campagnes de
De voir ta belle France, aux ennemis livrée, Et ton frère réduit à courber devant eux Un sceptre qu'avec gloire ont porté ses aïeux ? Les Ligués croiraient-ils, par leurs promesses vaines, Dérober à nos yeux la honte de nos chaines ? Insensés qu'ont séduits des discours caressants, Vous connaîtrez trop tard les Grecs et leurs présents î Il fallait imiter leur constance louable, Leur opposer par-tout un courage indomptable : Oui, la France devait, dans un commun accord. Ecraser de son poids ces fiers enfants du Nord j Fais, cessant une guerre en leçons si féconde, Sur leurs tombeaux fumants signer la paix du monde ! Quel vertige soudain, quel complot insensé. Vient nous ravir le fruit de tant de sang versé ! Français, ferme l'oreille à la voix de l'impie. Suis l'honneur, suis ton chef, et sauve la patrie! Vois ce chef intrépide, avec quelques héros. D'un torrent d'ennemis fendre, écarter les flots ; (l; Heurter l'Europe entière à le perdre animée ; S'élancer tour-à-tour de l'une à l'autre armée ;
(1) Bataille de St. Dizier, de Brienne, de Champ-Aubert, de
JSlont-Mii-ai], 2, 6, 7, 12 Février, 1814,
i813eM8l4.J CHAN.T VU. 138
Atteindre et terrasser ce superbe Bluçher (1)
Qui fit sonner si haut la vertu de son fer ;
Sous le tranchant du sien moissonner les Tartares,(2)
Punir les attentats de ces hordes barbares,
Et venger nos hameaux, nos bourgs et nos cités,
Que des tigres vaincus la rage a dévastés !..
Contre un autre guerrier le voilà qui s'avance, Joignant à son grand art l'audace et la prudence : Des belliqueux Germains il rompt lés bataillons, (3) Et les flots de leur sang ont rougi nos sillons. ScHWARTZENBERG a plié, la ligue s'intimide : L'Aigle a frappé leurs plans d'un coup d'aile rapide ; Ces rois qui se croyaient au terme de leurs vœux, Inquiets et tremblants, regardent derrière eux.
Mais quel retour du sort ! quoi ! le héros succombe !. C'est toi, Jâche Sénat, qui vas creuser sa tombe ! Et voilà donc le fruit de vingt ans de travaux : On l'immole avec nous à ses heureux rivaux ! Tu dors, France, tu dors, et l'on forge tes chaînes ! Entends-tu ce torrent qui mugit dans tes plaines ?
(1) Voyez la proclamation des bords du Rhin, dans laquelle il dit qu'il fera consister sa gloire à faire sentir aux Français le tranchant de son glaive.
(2) Batailles de Craone, de Rheims, 10, 15 Mars, 1814,
(3) Batailles de Nangis, de Montereau, du 1 au 4 Mars,
134» NAPOLEON. \Camfiagne8 de
France, ton Empereur veille et combat toujours, (1) Sors donc de ton sommeil, et vole à son secours !.... Mais non : de vils ingrats ont machiné ta perte : ScHWARTZENBERG peut marcher, oui, la route est ouverte.
La Ligue consternée inclinait vers le Rhin, Sur la ville fatale elle a tourné soudain : En vain quelques guerriers que l'honneur aiguillonne, Font tonner, sous nos murs, les foudres de Bellone; En vain les alentours sont jonchés d'ennemis : La trahison l'emporte, on leur livre Paris. (2) Prêt à punir encor leur téméraire audace. Le grand Napoléon s'élance sur leur trace ; Un décret fait tomber les armes de ses mains, (3) Et rassure à la fois les Ligués incertains : On l'ose déclarer déchu de la Couronne, L'opinion chancelle, on cède, on l'abandonne ; La France, qu'il venait arracher au danger, Subit honteusement la loi de l'étranger... Sénat !... mais de ce nom faut-il que je te nomme ? Avec un vrai Sénat, Camille sauvait Rome ;
(1) Il bat les Russes à St. Dizier, 29 Mars.
(2) 1 Avril, 1814.
(o) 3 idem.
i813en814.] CHANT VIL I35
Il arrivait, suivi de ces mêmes soldats (l)
Que venaient d'illustrer de glorieux combats :
Les Ligués, tout surpris d'un succès éphémère, (2)
N'attendaient pas sans crainte un si fier adversaire...
Infidèle Sénat, dans de pareils instants,
Ta voix de nos guerriers comprime les élans,
Et, quand ta lâche intrigue a perdu ta patrie,
Tu veux sur son vengeur verser l'ignominie.
Sur ce Chef généreux, et dont le seul excès
Est d'avoir trop voulu la grandeur des Français !
Tu tentes d'avilir ce Prince magnanime ;
Tu n'es que le serpent qui veut ronger la lime:
Déjà l'âge actuel, devançant l'avenir,
Te rend tout le mépris dont tu crois le couvrir !
Ingrats, qu'il protégeait de sa puissante Egide,
Lorsque vous ourdissiez une trame perfide,
Vous avez oublié qu'en perdant cet appui.
Vous perdiez tout l'éclat que vous teniez de lui !
Ce grand homme à lui seul, nous offre dans sa vie Les héros de la Grèce et ceux de l'Italie. Mortels vains et légers ! celui qui sut, vingt ans,
(1) Voyez la lettre du Lord Castelreagh surla prise de Paris.
(2) Le jour même de la prise de Paris, l'Empereur arrivait à Fontainebleau avec la même armée qui avait battu les alliés par= tout.
136 NAPOLEON. [Camfiagnes de
Maîtriser les destins, les hommes et les temps, Qui déploya toujours un si grand caractère, A vos yeux aveuglés n'est qu'un être vuïgaire !... Que pourraient contre lui vos écrits furieux ? Vos écrits passeront, vous passerez comme eux : Un nuage obscurcit l'étoile scintillante ; Elle reprend bientôt sa lumière brillante ; Il brillera, ce nom que vous voulez ternir, Il ira, malgré vous, étonner l'avenir!...
D'autres sauront, un jour, peindre dans tout leur lustre Les merveilleux exploits de ce Monarque illustre ; Jugeons-le dans sa chute... avec quelle grandeur, n voit pleuvoir sur lui tous les traits du malheur ! Sans l'étonner, la foudre a grondé sur sa tête ; Qu'il est fier, qu'il est calme, au fort de la tempête ♦ Tel un rocher, battu des autans et des flots, Conserve, au sein des mers, un auguste repos.
Son trône, en s'écroulant, n'ébranle point son âme: Méprisant du Sénat l'ingratitude infâme.
On voit qu'il songe à peine au rang qu'on lui ravit ; • Mais on blesse sa gloire, il s'indigne, il écrit : Qu'il met de dignité dans sa mâle défense ! (l)
(1) Ordre du jour de Fontainebleau^ 5 Avril, 1814.
ISlSee 1814.] CHANT Vlî, 437
Ce n'est point du Sénat la verbeuse éloquence : Tout est simple, mais fort, et sa simplicité A le sceau du génie et de la vérité.
Toi, qui, l'œil attentif, planais sur notre armée, Précipite ton vol, agile renommée !
Va dire à l'univers que le plus grand des rois, Celui dont les hauts-faits lassèrent tes cent voix, A déposé la foudre, abdiqué la puissance, (l) Et vient de s'immoler au repos de la France ; Qu'assuré de la foi de ses braves guerriers. Il pouvait se défendre au sein de ses foyers. Ou changer de théâtre, et, rejoignant Eugène, Disputer aux Ligués leur conquête incertaine ; Mais que, touché des maux où de nouveaux conflits Allaient précipiter son malheureux pays.
Il aima mieux languir dans un obscur asile, Que d'allumer les feux d'une guerre civile : Elan digne d'un cœur aussi grand que le sien, Choix digne d'un héros et d'un roi citoyen !...
De ses ennemis même on vit l'âme attendrie Par ses touchants adieux à sa troupe chérie, (2) Cette troupe, l'exemple et l'honneur des soldats,
(1) Abdication de l'Empereur.
(2) Voyez son discours à ses soldats lors de son départ pouv l'Isle d'Elbe.
138 NAPOLEON. \Première abdicatim.
Qui, dans les jours de deuil, ne l'abandonna pas.
Oui, tu pouvais mourir, la mort est si facile î Mais que prouve le choix d'une mort inutile ? C'est le faible recours d'une âme sans ressort. Qui n'ose plus lutter contre les coups du sort. Parmi tes ennemis, dans leur force présente, L'ombre de ta grandeur jette encor l'épouvante. Il ne manquait peut-être à ta célébrité. Que de te voir aux mains avec l'adversité. Tu survis à ta chute, et non pas à ta gloire. De tes nombreux exploits ose écrire l'histoire : Oui, cette même main qui sut les accomplir, Peut seule en consacrer le digne souvenir. Tes baisers à ton Aigle, à ta noble bannière. Baisers où respirait ton âme tout entière. Retentiront un jour dans la postérité : Tu voles, avec l'Aigle, à l'immortalité !...
JVota. Ceux qui prétendraient élever des doutes sur les victoires de Napoléon en 1814, pourront consulter le résumé politique de Peltier, du 28 Février, 1814, et sur-tout le rapport du Lord Castelreagh au Parlement, rapport où il dit : JVapoléon venait d'être victorieux dans cinq actions successives, etc....