‹ Napoléon, poème en dix chantsChapitre 3 sur 12 · CHANT DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHANT DEUXIEME

Bonaparte, Consul.— ^Effets de son retour. — Bataille de Marengo,' — Gouvernement du Consul. — Dangers du Consul. — Etat de la France.

Qu'au retour du héros la France était changée ! Hélas ! dans qu'el abîme il la trouva plongée ! Ce chef dont le génie atterrait les Germains, A peine avait cinglé vers les bords Africains, Qu'on avait vu s'ouvrir les plus funestes scènes : La guerre reparut et ralluma les haines ; Un vertige fatal, égarant les esprits.

Vint ranimer soudain la rage des partis. La victoire infidèle avait fui nos bannières ; Le Germain triomphant menaçait nos frontières = En un instant la France eut perdu sa splendeur ; De tout le sol conquis par deux ans de valeur, Gênes seule restait. Gênes dont la défense Envain de Masséna signalait la constance. Tout enfin présageait des orages nouveaux :

24 NAPOLEON. [Bonaparte

On tremblait de revoir le règne des bourreaux.

Une charte confuse et tout empreinte encore

Du désordre des temps qui la virent éclore,

Edifice fragile, ouvrage trop hâté,

Allait, presque en naissant, tomber de vétusté ;

Personne ne doutait de sa chute prochaine.

Pour écarter les maux qu'une secousse entraîne,

Tout ce que le Sénat renferme de plus sain,

D'une utile réforme a conçu le dessein.

On invoque un héros dont la main protectrice

Nous a déjà tirés des bords du précipice.

Le héros vient, il tonne au milieu du Sénat :

" Représentants," dit-il, " hélas ! dans quel état

" Je revois ce pays si fortuné naguère !

" Je vous laissai la paix, je retrouve la guerre !

" Je vous laissai puissants et couverts de lauriers,

" Je vous vois aujourd'hui trembler pour vos foyers !

" Vos défenseurs sont morts, la France est dans les

larmes, " Les trésors épuisés, les arsenaux sans armes ! " Ces maux, qu'avez-vous fait pour nous en garantir ? " Vous avez discuté, quand il fallait agir ! " Le Germain, chaque jour, renforce ses cohortes, " Il approche, il vous presse, il mugit à vos portes, '' Et, ne prenant conseil que de vos passions,

Comul.2 CHANT II. 25

" Vous consumçz le temps dans les dissentions ! *' Bientôt l'état, sapé jusque.dans ses racines, *' Ne présentera plus qu'un monceau de ruines. " Sénateurs, repoussez un système impuissant."—;

A ces mots, une voix pousse un cri menaçant : " De quel droit oses-tu venir dans l'assemblée ? " La loi te le défend." " Vous l'avez violée !" Lui répond l'orateur, " Vous l'invoquez en vaini *' Ce n'est plus aujourd'hui qu'uti inutile frein, " Qu'une arme à deux tranchants dont votre frénésie " Se sert pour déchirer le sein de la patrie."

Ce reproche enflammant l'esprit des factieux, Plusieurs vers le héros s'élancent furieux. Celui-ci ne voit pas, dans le feu qui l'anime, Le poignard contre lui dirigé par le crime ; Un de nos grenadiers le saisit dans ses bras. L'enlève et le reporte au milieu des soldats ,

Du Sénat, cependant, la plus sage partie, Voulant se délivrer du joug de l'anarchie. Déclare qu'elle ira siéger hors de Paris, La Faction s'agite et redouble ses cris. Les Anciens, résolus de réduire au silence Ces apôtres du trouble et de la violence, Font marcher le héros qui, docile à leur voi^, Et muni d'un pouvoir consacré par nos lois,

26 NAPOLEON. [Bonafiarte,

Dissipe des Cinq-Cents la foule muiinée. La Discorde avec eux s'envole consternée, Et suit, en rugissant, ces esprits inquiets. Se repaissant encor de sinistres projets.

Un calme heureux succède à tant d'effervescence : Le Sénat veille en paix au salut de la France. Un régime nouveau, plus fort, mieux cimenté. Aux mains de trois Consuls commet l'autorité. On place au premier rang le vainqueur d'Italie, Ce héros qui deux fois a sauvé la patrie. Le Timon de l'état s'affermit dans ses mains, Et tout dit qu'il est né pour régir les humains.

Notre libérateur a rouvert sa carrière : Il jette autour de lui des faisceaux de lumière ; On tourne ses regards vers l'astre bienfaisant ; On s'échauffe aux rayons d'un feu vivifiant. Du néant tout-à-coup a jailli l'existence ; L'ordre et la liberté remplacent la licence ; Le courage renaît dans les cœurs abattus. Et tout annonce enfin le retour des vertus.

De la patrie en deuil la voix s'est fait entendre: (1) A ce touchant appel on s'empresse à se rendre j On veut se signaler sous les yeux d'un héros

(1) 17 "Ventôse, an 8, 8 Mars, 1800, armée de réserve formée à Dijon.

Consul.} CHANT II. 27

Dont le nom seul promet des triomphes nouveaux, Avec les vieux guerriers, colonnes de la France, La jeunesse saura disputer de vaillance. Tout marche de concert vers ces monts sourcilleux (l) Qui séparent de nous un vainqueur orgueilleux. De neige et de glaçons les Alpes couronnées Semblent comme aplanir leurs cimes étonnées. (2) Ces monts, de la nature effrayants boulevards, Qui se croyaient exempts des approches de Mars, Ont vu, dans leurs frimas, sur leurs roches pendantes, Des hommes, des coursiers, des armes éclatantes ; Un bruit confus de voix et de hennissements Frappe ces vieux échos de la foudre et des vents.

Du séjour des hivers et des noires tempêtes Le nouvel Annibal vient de franchir les crêtes : Par un art jusqu' à lui peu connu des humains. Comme une ombre rapide il se montre aux Germains : Quand déjà nos soldats, déployés dans la plaine, (3) Avaient fait les apprêts d'une attaque prochaine,

(1) 16 Floréal, an 8, 6 Mai, 1800, le Consul part de Paris pour commander en personne l'armée d'Italie,

(2) Les Alpes franchies en 4 jours, du 17 au 21 Mai, 1800.

(3) 22, 24, 25, 26 et 27 Mai, prise de Suze, de la Brunette, d'Ivrée. Grands avantages remportés sur les Autrichiens, 20 Prairéal, an 8, 9 Juin, 1800, le Consul gagne la bataille de Mon= tebello.

28 NAPOLEON. \Bataille de

Les tranquilles Germains, dans leur gloire assoupis, A peine les croyaient hors des murs de Paris.

Dans les champs Cisalpins quel tableau se présente ! La nature se tait, la terre est dans l'attente. Non loin de ces tombeaux où dorment les Teutons, Viennent s'entreheurter deux grandes nations. Le bruit de cette lutte a percé chez les ombres : De l'Averne aussitôt quittant les rives sombres, Camille et Marins rasent les Apennins, Et viennent contempler les Français, les Germains, Descendants des guerriers qu'a détruits leur vaillance. Promenant leurs regards sur une scène immense. Ils observent l'esprit qui meut tous ces grands corps, Leur savant mécanisme et leurs puissants ressorts ; Ils admirent sur-tout cette étonnante armure. Ces terribles secrets que la sage nature Avait long-temps cachés aux regards des humains : Ces longs tubes de fer qui tonnent dans leurs mains, Et ces foudres brûlants qui lancent sur la terre Des feux plus destructeurs que les feux du tonnerre. Que les temps sont changés, et que ces arts nouveaux Agrandissent l'Europe aux yeux des deux héros !

Tandis que, balancés au sommet de la nue. Du combat qui s'apprête ils attendent l'issue,

Marengo.'] CHANT II. 20

La trompette guerrière a donné le signal : (l) Tout s'ébranle à la fois, plein d'un courage égal. Un feu roulant parcourt un immense théâtre ; L'horizon s'est couvert d'une vapeur blanchâtre, Qui flotte, fuit, revient, s'épaissit par instants. Et dérobe le ciel aux yeux des combattants. De cent tubes d'airain les bouches foudroyantes Mêlent à leur fracas leurs flammes ondoyantes ; Le fer, le plomb lancés s'entrefroissent dans l'air ; Le bruit succède au bruit, et l'éclair à l'éclair ; Parmi les tourbillons d'une épaisse fumée, Etincellent les flots d'une mer enflammée : Le Vésuve et PEtna, de leurs flancs caverneux. Dans leur embrasement, vomissent moins de feux.

Par dégrés, l'horizon s'éclaircit, se dégage, Et présente au grand jour la scène du carnage. On s'approche, on se heurte, un affreux cliquetis Retentit à travers le tumulte et les^ cris.

Des Germains plus nombreux le centre redoutable S'avançait, conservant sa masse impénétrable. Ils avaient vu fléchir les bataillons français : Aussitôt, enhardis par ce premier succès. Ils avaient déployé leurs ailes dans la plaine,

(1) 25 Prairéal, an 8, 14 Juin, 1800, célèbre bataille de Marengo.

30 NAPOLEON. [Bataille de

Pour nous presser bientôt dans une étroite chaîne ;

Ils n'achèveront pas ce cercle audacieux :

Le Consul voit leur plan, qu'il va tourner contre eux.

Il les laisse, à loisir, s'avancer et s'étendre,

Se replie avec art, se borne à se défendre ;

Il s'arrête soudain sur un tertre élevé,

Avec quelques guerriers d'un courage éprouvé :

Là, tandis qu'il attend un corps dont la présence

Doit faire en sa faveur incliiier la balance,

Il soutient hardiment, avec un faible appui,

Le torrent furieux qui vient fondre sur lui.

Vous l'eussiez vu, paisible et froid dans la tourmente,

Réprimer des Germains l'attaque véhémente ;

Vous l'eussiez vU lui-même, au centre du combat,

Parcourir tous les rangs, animer le soldat ;

Vous l'eussiez vu braver les carreaux du tonnerre,

Qui venaient à ses pieds faire voler la terre,

Et conserver, enfin, dans cet affreux conflit,

La fermeté du cœur, le calme de l'esprit.

Tel, sur le Mont Liban, un cèdre magnifique,

Balançant dans les airs sa chevelure antique.

Prêts à fondre sur lui, voit les fiers ouragans,

Et brave la fureur de leurs* mugissements.

Les soldats, pour sauver cette tête chérie, Ce héros leur soutien, l'espoir de la patrie,

Marengo.] CHANT II. 31

Cherchent à l'écarter d'un point si dangereux ; Il persiste, il veut vaincre, ou mourir avec eux. Berthier lui-même approche, et, d'une voix émue, Vient annoncer qu'il croit la bataille perdue. *' Berthier," dit le Consul, avec un front serein ; " D'où vous vient cette crainte et ce trouble soudain ? " Que l'on fasse à l'instant avancer la réserve : . " Quoi ! ne voyez-vous pas que l'ennemi s'énerve ? " Sur son centre isolé dirigeons tous nos coups, " Et le sort va bientôt se déclarer pour nous."

Il dit, en ce moment se montre dans l'arène Un guerrier protecteur qui va changer la scène : Desaix ! voilà Desaix ! par mille voix redit, Ce mot a des soldats électrisé l'esprit ; Il se répand au loin, ranime le courage. Et semble du succès devenir le présage. Tous ceux qu'un choc terrible a d'abord repoussés, Tous les soldats errants, tous les corps dispersés, Ont du brave Desaix aperçu la phalange : Sous son heureuse enseigne on accourt, on se range. En observant l'ardeur, les transports éclatants, Qui brillent sur le front de tous les combattants, Le Consul s'applaudit de sa persévérance.

D'un pas rapide et fier, la colonne s'avance ^ Mêlas déconcerté voit pâlir les Germains,

32 NAPOLEON. \BataUle de

Et sent que la victoire échappe de ses mains.

C'est en vain qu'il voudrait rappeler ses deux ailes,

Qui suivent loi de lui des ombres infidèles :

Avant même que l'ordre ait pu leur arriver,

Il voit briller la foudre et l'orage crever.

La colonne de feu s'ouvre un affreux passage ;

Le. Germain, qui, trop fier d'un premier avantage,

De ses cris de victoire a fatigué les airs,

Abattu, foudroyé par un si prompt revers.

Sent vaciller le glaive entre ses mains tremblantes ;

La terreur a saisi ses cohortes errantes j

Ce qui résiste encor, victime de l'honneur,

N'est plus qu'un aliment qui nourrit la fureur.

Et redouble sans fruit les horreurs du carnage.

De la destruction par-tout s'offre l'image :

Des armes en éclats et des chars fracassés ;

Des hommes, des coursiers, l'un sur l'autre entassés ;

Des cadavres souillés de sang et de poussière.

Près de qui fume encor la foudre meutrière ;

Des troncs défigurés, des membres palpitants ;

Sur le corps de leurs chefs les soldats expirants ;

Là, des Germains épars, que la frayeur entraîne,

Ou las et haletants, se soutenant à peine ;

Plus loin, des corps entiers, qui, séparé'^ des leurs.

Ont déposé le fer aux pieds de leurs vainqueurs.

Maren^.-] CHANT II. 33

Dans ce carnage affreux, notre perte est légère — Que dis-je ! il en est une, une, hélas, bien amère ! Desaix a succombé dans la fleur de ses ans, Digne par ses vertus, comme par ses talents. De vivre dans nos cœurs, de briller dans l'histoire. La mort vient le frapper dans le sein de la gloire. Il meurt en exhalant les regrets d'un héros. — O France, sur l'airain grave ses derniers mots : *' Allez dire au Consul que je quitte la vie, " Heureux d'avoir versé mon sang pour la patrie, " Et que si d'un regret mon cœur est agité, " C'est d'avoir fait trop peu pour la postérité."'

Le Français, en perdant un guerrier qu'il adore, S'enflamme d'un courroux plus redoutable encore : Ah ! qu'il devient fatal au malheureux Germain, Le trait qui de Desaix a déchiré le sein ! Tout allait succomber sous l'effort de la rage : " Pour Dieu, cessez le feu, suspendez le carnage, " Et je consens à tout," s'est écrié Mêlas. A ces mots le Consul rappelle ses soldats : Tout s'arrête et se calme à sa voix révérée, A sa voix la pitié dans les cœurs est rentrée ; Les Français, les Germains, ensemble confondus, De l'œil de la fureur ne se regardent plus.

Un pacte glorieux vient de rendre à la France E

84 NAPOLEON. iGouvememenf-

Sa superbe conquête et sa prépondérance : L'Italie et ses forts retombent dans nos mains ; Nous abattons d'un coup l'orgueil de nos voisins. Et qui donc a produit ce changement rapide ? Qui nous a relevés? c'est le bras d'un Alcide. O France, honore-le cet habile guerrier : C'est ton plus ferme appui, ton plus sûr bouclier. Quoi ! tu pourrais un jour oublier ce grand homme. Qui ramène pour toi les beaux siècles de Rome. Il t'élève, au-dehors, par d'éclatants succès, Sa sagesse, au-dedans, t'offre d'autres bienfaits.

Il ferme le dernier de ces hideux repaires (1) Où le crime ourdissait ses trames sanguinares, Et, si sa politique épargne nos bourreaux. Il enchaine leur rage, étouffe leurs complots. Il ranime les arts, les lettres, les sciences. Honore le talent, l'appelle aux récompenses. La reine des cités, dans son glorieux sein, Voit éclater par-tout le goût du souverain. Trésors des arts nouveaux et de ceux de la Grèce, Des chefs-d'œuvre immortels comblent notre richesse.

Les fleuves étonnés, en divisant leurs eaux, Versent leur superflu dans d'utiles canaux :

(1) C'est lui qui a fermé le dernier club des Jacobins, qui s'était rouvert à Paris, rue du Bacq, sous le directoire.

du ConsnL;\ CHANT II. 35

Le commerce au-dedans n'aura plus de barrière ; Au-dehors il ira jusqu'où va la lumière. Déjà du Nord au Sud s'ouvrent de nouveaux ports, Et les vaisseaux lancés glissent sur leurs supports. Sur ces eaux que la barque osait raser à peine, Se balance aujourd'hui la pesante carène. La France est convertie en un vaste atelier ; L'air retentit des chants du joyeux ouvrier. Ici, j'entends crier et la lime et la scie. Là, le pavé sonnant sous les coups de la hie ; Ailleurs, le lourd bélier s'abat sut le poteau. Et plus loin, le soufflet ronfle dans le fourneau. Tout est en mouvement sur un espace immense ; L'espoir a ranimé les bras de l'indigence. Un asile est ouvert au vieil âge, au malheur. Sur un sol affranchi, l'heureux agriculteur Fredonne un air champêtre, en sillonant les plaines. Sourit au doux tableau des récoltes prochaines, Et sous son humble chaume attendu par l'amour, Vient oublier, le soir, les fatigues du jour.

Fuyez, monstres hideux. Vandalisme, Anarchie, Laissez régner en paix un chef plein de génie ! Au culte des Chrétiens il rend tout son éclat: (l) Sur cette base auguste il affermit l'état j

(1) Concordat.

36 NAPOLEON. [Daiigers

Mais des cultes divers respectant la croyance,

Il maintient entre tous une sage balance.

Il rend à leur pays ces malheureux Français (l)

Qu'avaient fait fuir des temps de trouble et de forfaits.

Il étouffe le feu des discordes civiles,

Et calme les Bretons, si long-temps indociles. (2)

Il rassemble nos lois, les lie en un faisceau ; (3)

Dans leur dédale obscur il porte le flambeau,

Et toutes, se prêtant des clartés mutuelles.

Vont suivre, de concert, des routes plus fidèles.

Mais la France, paisible et touchant au bonheur, Devient pour ses voisins un sujet de terreur. Un homme la soutient, c'est lui qu'il faut détruire ; Au-dehors, au-dedans, contre lui tout conspire. Après tant de revers, l'Empereur des Germains Vient de reprendre encor ses hostiles desseins. Bientôt vaincu, pressé, tremblant pour sa couronne,(4) Il demande la paix, le Consul la lui donne. (5)

Les succès d'un héros que protège le ciel, De la haine implacable ont rallumé le fiel.

(1) Pacification de la Vendée.

(2) Rappel des Emigrés.

(3) Code civil.

(4) Bataille de Hohenlinden.

(5) Paix de Luneville.

du Consul.'] CHANT II. 37

Des Suppôts de l'enfer, le cœur brûlant de rage, (1) Dans un étroit détour veillent sur son passage : Là, d'un feu dévorant les redoutables flots Doivent envelopper le char et le héros. Le char roule et paraît vers l'embûche où le crime Attendait, frémissant, sa paisible victime ; Les coursiers, dirigés par une habile main, De l'instrument de mort jeté sur leur chemin Ont évité le choc dans leur course légère ; Derrière eux étincelle une affreuse lumière : C'est l'éclair, c'est la foudre avec tous ses éclats ^ Tout, dans les alentours, s'écroule avec fracas. Et le crime en fureur, trompé dans son attente, S'enfuit, aux cris plaintifs d'une foule expirante. Las de ses vains efforts, le souverain des eaux Semble lui-même enfin désirer le repos. (2). Dans son repaire obscur Erynnis se retire ; L'Europe s'est calmée, et la France respire — Calme trompeur, hélas! — Albion, dans son cœur, Pourrait-elle aux Français pardonner leur splendeur? Elle a poussé déjà de nouveaux cris de guerre : (3)

(1) Explosion de la machine infernale.

(2) Paix d'Amiens,

(3) Ultimatum impérieux de l'Angleterre et Embargo, 13 Mai, 1803,

38 NAPOLEON. [Da7igers

Du haut de ses rochers cette fière insulaire Suit d'un oeil attentif le colosse étonnant Qui fait sous son pouvoir fléchir le Continent. Elle a juré sa perte, et, lasse de le craindre, Cette fois d'un trait sûr elle espère l'atteindre, La France, qui jamais n'avait su la haïr, S'irrite enfin contre elle et veut la prévenir. Nos guerriers, reprenant leur course triomphale, Ont conquis d'Albion la terre électorale ; (l) Et tandis qu'animé du plus ardent courroux. Le Consul se prépare à porter d'autres coups ; Tandis que sur ses bords l'Océan Britannique (2) Entend déjà frémir une troupe héroïque ; Des Français, devenus indignes de ce nom. Ont médité la mort du rival d'Albion. (3) Echappé du péril par un nouveau prodige. Bravant ces coups obscurs, la main qui les dirige. Et marchant vers son but, sans craindre pour ses

jours.

De ses nobles destins il va suivre le cours.

Ce Consulat heureux et qui, dès sa naissance. Avait porté si haut la gloire de la France,

(1) L'Electoral d'Hanovre envahi, 1 et 2 Juin, 1803.

(2) Formation d'une armée sur les côtes.

(3) Conspiration de Georges Cadoudal et de Pichegru,

du Consul.'] ■ CHANT II. 39'

Malgré les traits brillants qui le rendent fameux,

Ne présentait ençor qu'un avenir douteux.

Supérieur sans doute au précédent système,

Mais plus fort par le chef qu'il n'était en soi-même.

Il pouvait, ou périr avec son fondateur.

Ou passer dans les mains d'un faible successeur;

Enfin, le Consulat, trop sujet à l'orage.

Peu conforme peut-être à l'esprit de notre âge,

N'offrait point ce garant de la sécurité

Qu'offre dans le pouvoir la force d'unité.

On veut que, revêtu du plus auguste titre.

Le sauveur de la France en soit l'unique arbitre :

Le nom de roi n'a plus son prestige aujourd'hui.

Il en est un plus grand, on le choisit pour lui ;

Inspiré par l'amour et la reconnaissance.

Ce choix est consacré par le vœu de la Fratice.

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