‹ Napoléon, poème en dix chantsChapitre 5 sur 12 · NAPOLEON. [Bataille · texte numérisé non relu

NAPOLEON. [Bataille

Tantôt l'air retentît d'un éclat déchirant,

Et tantôt un bruit sourd se prolonge en grondant.

Ainsi s'entrechoquaient ces troupes renommées, La force et l'ornement de deux grandes armées. Chacun veut de son prince illustrer les drapeaux ; Chacun veut loin de soi laisser tous ses rivaux. Le sarmate, en ce jour, se surpassant lui-même, Montrait, en attaquant, une valeur extrême ; Mais la valeur sans art est un débile appui, Et quels chefs, quels soldats il avait contre lui ! La lutte ne pouvait demeurer incertaine : Le sang des ennemis vient d'inonder la plaine ; Atteints d'un choc terrible, ils n'offrent déjà plus Qu'une foule en désordre et qu'un amas confus : Là, des soldats errants sans chef et sans bannière ; Ici, des rangs entiers couchés sur la poussière ; Ailleurs, d'affreux débris le sol tout hérissé ; Sur son maître expirant le coursier renversé. Ou n'obéissant plus à la main qui le guide, Et courant effaré sur le glaive homicide ; Là, des chefs éperdus de honte et de douleur. Qui vont chercher la mort dans les rangs du vainqueur. Ne voulant pas survivre a leur triste défaîte ; Des guerriers étendus sur leur foudre muette, Qui, pour la ranimer, lèvent, avec effort, Un bras appesanti que vient glacer la mort.

d'Austerlitz:\ CHANT III. 57

Le Czar a vu périr sa troupe favorite j Quelques-uns ont trouvé leur salut dans la fuite : Le vaillant Constantin n'a dû ce sort heureux Qu'à la rapidité d'un coursier vigoureux. Le Prince de Repnin tombe en notre puissance, Avec maint autre chef d'une haute naissance. Un instant a suffi pour briser ce grand corps Qu'animaient de l'honneur les magiques ressorts, Et Bessiere, chargé d'une moiâson brillante, Quitte avec ses soldats cette arène sanglante.

Le voyez-vous monter vers ce coteau lointain. Apportant un tribut digne du souverain ? Rapp, l'un de ces guerriers dont la France s'honore, Presse un coursier blessé, rnais que fend l'air encore. Devance le cortège, arrive haletant.

Et montre à l'Empereur le trophée éclatant Que vient lui présenter sa garde triomphante. Du coteaux sinueux elle a franchi la pente : Ces foudres, ces captifs, ces brillants étendards, Fixent de l'Empereur les paisibles regards. Son beau coursier s'anime en les voyant paraître, Et semble partager la gloire de son maître: Il lève un front superbe, agite un pied nerveux ; De ses naseaux fumants on voit jaillir des feux,. Et ce noble animal, l'orgueil de la nature, H

gg NAPOLEON. [Bataille

S'étale et se complaît dans sa haute encolure.

Observez dans la foule un guerrier chancelant : Jusqu'aux pieds du héros il approche expirant ; Sa tête se renverse, et ses mains incertaines Sur son coursier sanglant laissent flotter les rênes j Un froid mortel parcourt ses membres engourdis ; Il tombe, en présentant un drapeau qu'il a pris, Et meurt, fier de sentir sur ses yeux qu'il entr'ouvre, Le linceul martial dont la gloire le couvre.

Remarquez, à l'écart, ce Russe au front d'airain. Qui, roidissant sa tête et bravant son destin, Regarde l'Empereur d'un œïl fier et sauvage, Et malgré lui l'admire en frémissant de rage. Cet autre hait le jour et ne veut plus le voir ; Son front pâle est empreint des traits du désespoir. Napoléon l'observe, il l'entend qui s'écrie : *' Ah, j'ai perdu l'honneur, arrachez-moi la vie !" " Jeune homme," lui répond le généreux vainqueur, " Je sais apprécier votre noble douleur ; " Mais apprenez qu'on peut, vaincu par mon armée, " Avoir droit à l'honneur, même à la renommée !"

Plus loin, de la réserve on voit les bataillons Contempler fixement leurs heureux compagnons, Et gémir, inspirés par une noble envie. De l'ordre qui les tient plongés dans l'inertie.

Tandis que cette scène anime le coteau,

ei'^usterlitz.^ CHANT III. 59

Un plus vaste théâtre offre un autre tableau. La garde d' Alexandre une fois dissipée, Sa gauche, sans secours, restait envelopée ; Mais la droite et le centre, attaqués vivement, Se défendaient encore avec acharnement.

MoNTEBELLO, MuRAT, y portaient le ravage ; Dans la lice, à son tour, Bernadotte s'engage. Trois fois les deux partis se sont entreheurtés ; Pliant au dernier choc, rompus de tous côtes. Après de vains efforts pour soutenir leur gloire. Les Russes sont contraints de céder la victoire. Et, fuyant en désordre, ils laissent dans nos mains Vingt bataillons captifs et cent foudres éteints.

Cependant, vers la gauche, une scène terrible Fait frémir jusqu'au cœur du mortel insensible : Le Russe, à chaque instant resserré de plus près, Combattait pour l'honneur, et non pour le succès ; Précipité par Soult du sommet des montagnes. Vivement poursuivi dans les bois, les campagnes, Sur les rives d'un lac le voilà parvenu. De vingt bouches d'airain l'Empereur soutenu. S'élance du coteau, pour terminer la scène ; Mais le Russe, écoutant une espérance vaine, Au lieu de se soumettre à la nécessité. S'engage sur ce lac par l'Hiver habité.

Le Dieu, dans son palais, ridant son front sévère,

éO NAPOLEON. [Bataille

Aperçoit ces soldats qui, d'un pied téméraire,

Ont osé profaner le cristal de ses eaux,

Et de sa solitude ont troublé le repos.

Il perce tout-à-coup la substance fragile,

Vaste miroir jeté sur un onde immobile.

S'élève sur le lac, et, géant monstrueux,

Va jusque dans le ciel cacher son front hideux.

Les frimas, les brouillards, composent sa couronne ;

La tempête enchaînée autour de lui frissonne ;

Il contient d'un regard le fougeux aquilon,

Qui, n'osant fuir au loin, s'agite en tourbillon j

Ses cheveux argentés, sa barbe blanchissante,

Sont hérissés de neige et de glace pendante ;

Sous un sourcil touffu son œil sombre reluit,

Comme l'orbe enflammé de l'astre de la nuit.

Le Dieu, prêt à venger lui-même son outrage, Levait son bras puissant pour briser son ouvrage. Lorsqu'il vit, au milieu des Russes alarmés. Tomber avec fracas des globes enflammés. Tout cède sous le poids de cette pluie affreuse : L'abîme est entr'ouvert. — O scène désastreuse ! Armes, soldats, coursiers, tout s'engouffre à la fois : Triste effet de l'orgueil des peuples et des rois ! — Il s'élève du lac mille voix gémissantes : Là, cet infortuné, sur les ondes sanglantes, Dans les bras de la mort se débat un instant j

d'Justerlitz.'] CHANT III. 61

Cet autre, suspendu sur un cristal flottant, S'efforce^ mais en vain, de gagner le rivage : Il a, pour son malheur, retardé son naufrage, Et bientôt, vacillant sur un si frêle appui. Il le sent s'affaisser, se dérober sous lui. Quelques-uns, par un sort peut-être plus funeste. N'osant même employer la force qui leur reste. Se balancent tremblants sur des glaçons lointains, Et restent séparés de tous secours humains. Envain, prenant pitié de leur malheur extrême, Le vainqueur tenterait de les sauver lui-même : S'il ose s'engager au milieu des débris, De son humanité la mort sera le prix.

Quand la voix du Français vous criait de vous rendre.

Malheureux, fallait-il refuser de l'entendre ? Honneur, tyran cruel, que tu causes de maux ! Mais que dis-je, l'honneur ! — l'honneur fait les héros !

C'en est fait, cette armée et si belle et si fière, Réduite à la moitié de sa force première, Fuit devant nos soldats qui menacent ses flancs, Et porte sur Gossding ses restes chancelants. Bientôt nos escadrons, la gagnant de vitesse, Achèvent de fermer le cercle qui la presse. Envain le Czar lui-même espère s'échapper : Davoust dans ses filets a su l'envelopper.

63 NAPOLEON. [^Paix.

D'un combat glorieux plus glorieuse issue ! O France, ta splendeur au comble est parvenue : Ton Prince généreux, maître çle deux grands rois, D'une juste vengeance a méprisé la voix: Il épargne le Czar, dont l'armée affaiblie N'osait plus espérer de revoir la Russie. Et, déposant le glaive, il trace de sa main L'ordre qui doit au Prince en rouvrir le chemin. (1) Il pardonne à François, resté seul, sans défense, (2) Il lui rend ses états, ses titres, sa puissance. — Et bientôt l'un et l'autre, oubliant ces beaux traits, Contre le bienfaiteur tourneront les bienfaits !

L'Empereur le prévit, son âme pénétrante Faisait du cœur humain son étude constante ; Il connaissait les grands et l'esprit de la Cour : " Peut-être," observa-t-il, " on dira quelque jour " Que je me suis couvert d'une stérile gloire, " En laissant échapper les fruits de la victoire ; " Mais, quel-que soit le prix de ma facilité, " Essayons ce que peut la générosité."

Mots à la fois remplis de sens et de noblesse, Et dont l'événement prouvera la justesse ! —

(1) 14 Frimaire, an 14, entrevue des deux Empereurs,

(2) Paix de Presbourg, 25 Décembre, 1805.

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