CHANT QUATRIÈME
Napoléon Empereur. — Guerre avec la Prusse et la Russie.— Nouvelle guerre avec P Autriche. — 'Bataille de Wagram. — Mariage de PEmpereur.
Alexandre d'abord admira son vainqueur : Lui-même, il n'était pas dénué de grandeur ; Mais une triste image assiège, aigrit son âme : Austerlitz le poursuit, ce souvenir l'enflamme ; Un revers trop célèbre a fait rougir son front, Il faut encor du sang pour laver cet affront. Il porte ses douleurs sur les bords de la Sprée ; Il y trouve une cour ardente, exaspérée, Un roi doux et prudent, mai« dont le faible cœur Cède à l'impulsion d'un objet séducteur : Une reine, employant deux redoutables armes, L'empire de son nom, le pouvoir de ses charmes. D'une guerre fatale allume le flambeau : Tout s'embrase à la Cour, à la ville, au hameau ; Chacun, pour mieux flatter l'amazone nouvelle. Règle ses sentiments sur ce brillant modèle : Tout, jusqu'à la beauté, respire les combats ;
64 NAPOLEON. [Clémence
La Prusse, en un instant, se couvre de soldats ; Toutprendun air guerrier, Mars est de chaque fête, Et l'on ne rêve plus que trophée et conquête.
Volant des tours du Louvre à celles de Berlin, Dans son rapide essor, l'Aigle a passé le Rhin: Jusqu'au cœur de la Prusse il porte l'épouvante, Çt venge de Rosbach la défaite sanglante.
Mais laissons un moment Bellone et ses hasards. Sur un plus doux tableau reposons nos regards. L'Empereur, dans Berlin, suivant son noble usage, D'un peuple malheureux respecta le courage : Il voulut que, régi d'après ses propres lois. Le vaincu demeurât possesseur des emplois. De l'aveu du héros, dans la ville conquise, L'autorité civile à Hatzfeld fut commise ; Mais Hatzfeld, de son roi servant les intérêts, De tous nos mouvements trahissait les secrets. Par un de nos guerriers une lettre est saisie, Qui met à découvert toute la perfidie.
On porte au Conquérant l'écrit accusateur ; Un conseil assemblé va condamner l'auteur. Du Prince de Hatzfeld l'épouse infortunée, Qui portait dans son sein les fruits de l'hyménée. Se présente au Monarque et tombe à ses genoux :
de VEmfiereur.'] CHANT IV. '85
Voulant justifier son malheureux époux, D'une noire imposture elle accuse la haine. " Madame," lui dit-il, " la faute est trop certaine, " Lisez, jugez-vous-même." Il lui donne, à ces mots, La lettre qui du Prince atteste les complots. Elle lit et frémit ; son front se décolore, Son œil voit, et son cœur voudrait douter encore ; Chaque ligne pour elle est un trait déchirant- La voix entrecoupée et le sein palpitant, Elle allait du héros implorer la clémence ; Celui-ci la prévient, touché dé sa souffrance, S'approche vivement, la soutient et lui dit : " Voilà du feu, Madame, et vous avez l'écrit,..."' La Princesse mourante, à ces mots ranimée, S'élance vers le feu- — la lettre est consumée. Bientôt à son amour le prince fut rendu — Quelques instants plus tard, le Prince était perdu !
Apres avoir du faible épargné l'existence, S'armant contre le fort de toute sa puissance, Napoléon poursuit ses glorieux succès :
Il triomphe du Czar et lui donne la paix, Dans ces nouveaux combats aussi noble adversaire Qu'à celui d'Austerlitz on l'avait vu naguère.
66 NAPOLEON. [Nouvelles
O vous, champs d'Iéna, de Lubeck, de Friedland, (1) Dont chacun nous rappelle un souvenir si grand, A célébrer, un jour, vos sanglantes merveilles, Quelque génie heureux consacrera ses veilles ; Il nous peindra celui dont la nerveuse main De tant de rois puissants balança le destin. Mais qui le tentera, cet essai téméraire ? Pour chanter un Achille, aurons-nous un Homère ? Pour'moi, je sens déjà mourir ma faible voix, Et mon héros s'apprête à de nouveaux exploits.
Du haut de ses remparts. Vienne a sonné l'alarme:(2) Mars agite son glaive, à ce bruit qui le charme. Charles, prince illustré par tant d'heureux combats, Charles, dont le nom seul vaut de nombreux soldats, Va diriger l'ardeur d'une vaillante armée, Qui de l'esprit du chef elle-même animée, N'aspire qu'au moment de se revoir aux mains Avec cet Empereur si fatal aux Germains. Ils vaincront, chacun d'eux en a fait la promesse, Le fils à ses parents, l'amant à sa maîtresse ;
(1) Bataille d'Iéna le 14 Octobre, 1806. Entrée dans Berlin le 27 Octobre, 1806. Bataille de Friedland le 14 Juin, \BQ7 Paix de Tilsit, le 8 Juillet, 1807.
(2) Déclaration de guerre de l'Autriche, 18 Av. 1809.
Guerres.-] CHANT IV. 57
Tous à leur capitaine ont prêté ce serment. A ce mobile est joint un autre sentiment : Vienne, tu les verras, c'est là, sous tes murailles, Qu'ils vont livrer pour toi de sanglantes batailles ; Ils auront, pour témoins de leurs brillants exploits, Les temples de leur Dieu, les palais de leurs rois. Quels sublimes motifs animent leur courage ! D'un succès éclatant quel fortuné présage !
Tandis que cet espoir enivre les Germains, Napoléon pénètre et prévient leurs desseins. Il vole au-devant d'eux, traverse la Bavière, Et vient comme, un torrent fondre sur leur frontière. Du Danube, en vainqueur, il a suivi le cours : De la superbe Vienne il voit blanchir les tours. Charles, sur l'autre bord, roule dans sa pensée Les moyens de couvrir la ville menacée, Observe l'Empereur, et le suit pas à pas. Résolu de tenter le hasard des combats. Du Danube tous deux rapprochent leur bannière ; Tous deux d'un œil ardent mesurent la barrière. Mais qui s'engagera sur ces flots écumeux, Sur ces bords escarpés, tout hérissés de feux ?
Les français, saisissant le lieu, l'instant propice, Jettent d'un pont hardi l'étonnant édifice. Bientôt, à la faveur d'une profonde nuit,
68 NAPOLEON. [Bataille
On s'avance, on se glisse, à pas lents et sans bruit. Déjà les premiers rangs ont franchi le passage ; Mais quelle affreuse épreuve attendait leur courage ? O malheur qui déçoit tous les calculs humains ! Le Danube irrité combat pour les Germains. Le fleuve a vu, du fond de ses grottes profondes, L'audacieux mortel qui vient braver ses ondes ; Il convoque à l'instant ses humides vassaux : Empressés à lui plaire, ils ont gonflé leurs eaux ; Tout s'unit, tout concourt à servir sa vengeance : Du haut des monts voisins l'onde en torrents s'élance ; Le Danube, semblable à la mer en courroux, Amoncelle ses flots et les roule sur nous : La masse gronde, arrive et s'étend dans la plaine ; Tout fuit pour éviter l'irruption soudaine ; Mais nos travaux, cédant à ses brusques efforts. Ont laissé les Français partagés en deux corps, L'un qui va des Germains soutenir seul la rage, L'autre oisif spectateur resté sur le rivage. Un Dieu sauvera-t-il ces malheureux soldats, Que le sort a conduits aux portes du trépas ? Ou, par les seul secours de sa tête féconde. Leur chef va-t-il encore émerveiller le monde ? Oui, son cœur énergique, à la crainte étranger, S'affermit et s'élève en face du danger.
4'EssUng^, CHANT IV. 69
Les plus faibles esprits sont forts de sa présence : Ils lisent leurs destins dans sa mâle assurance, Et sur ce front guerrier dont la vive splendeur Fut toujours du succès le signe avant-coureur. Le choc qu'ils avaient craint, n'a plus rien de terrible £ C'est presque avoir vaincu, que se croire invincible.
Charles, prompt à saisir les rapides instants. L'occasion qui fuit sur les ailes du temps, Attaque avec fureur la colonne isolée : Elle soutient l'effort sans en être ébranlée ; Tout s'imprègne du feu du grand Napoléon : Tout chef est un héros, tout soldat un lion. IMoNTEBELLO, tu meurs ! — tu meurs couvert de
gloire ! i
Ta valeur aux Germains arrache la victoire. Près de ton lit de mort, je vois ton souverain, Ton ami, qui répand des larmes sur ton sein ; Son œil, son âme parle à ton âme attendrie : A quel prix il voudrait tê racheter la vie ! Maudissant sa victoire, il vient de recueillir Et ton dernier regard et ton dernier soupir !
Le Fleuve plus paisible, en rentrant dans ses rives, A rouvert un passage à nos troupes captives ; La Fortune a rendu ses faveurs aux Français f Réunis, qui pourra les vaincre désormais ?
70 NAPOLEON, {^Bataillf
Ils marchent sur Wagram, théâtre mémorable, (l) Où Charles occupait un site formidable.
Là vont se mesurer, pour de grands intérêts, Deux rivaux, l'un de l'autre admirateurs secrets. L'antiquité, fertile en nobles caractères. Jamais ne vit lutter deux plus grands adversaires. L''un joint à la valeur tout le flegme germain ; L'autre semble animé comme d'un feu divin. Tous deux ont des combats la longue expérience, La sage activité, l'inflexible constance, La présence d'esprit qui modère le cœur, Ou corrige l'écart d'une imprudente ardeur. D'un succès le premier sait tirer avantage. Comme il sait aux revers opposer son courage, Ferme dans ses desseins, habile dans son art, Et laissant contre lui peu de prise au hasard. Le second, tel que l'Aigle, est doué d'une vue Qui saisit à la fois une vaste étendue. Sachant de l'ennemi pénétrer le secret.
Il tient pour chaque piège un autre piège prêt. Et si les jeux du sort trompent sa prévoyance, Il a bientôt du sort corrigé l'inconstance. Il imprime, à son gré, dans Tàme des soldats,
(1) 15 Juillet, 1809.
de Wagram.'] CHANT IV. 71-
Le mépris de la mort et l'ardeur des combats.
Il meut, en se jouant, la plus nombreuse armée ;
Dans son vol, il prévient souvent la renommée.
Et, masquant avec art le plan qu'il a conçu.
Même avant de combattre, il a déjà vaincu.
S'il trouve à ses desseins les lieux trop indociles,
Par un enchaînement de manœuvres subtiles.
Il sait, changeant la scène et trompant tous les yeux,
Transporter le combat sur un champ plus heureux.
Tout, dans ces deux guerriers, annonce l'énergie, Ils portent sur leur front l'empreinte du génie. Tels étaient, à Zama, le terrible Annibal Et le grand Scipion, son immortel rival. Quand, disputant un prix digne de leur courage. Ils terminaient la lutte entre Rome et Carthage.
Il approche, l'instant de ce grand démêlé : Le cœur même du brave en secret a tremblé. Fort de tous les secours que fournit la pTrudence, Charle, immobile, attend son rival qui s'avance. Redoutant des Français les rapides élans Sous un chef dont l'audace égale les talents, Il a, sur des coteaux munis par la nature. D'un triple rang de forts érigé la ceinture, Et, fièrement assis derrière ces remparts. Son camp semble braver tous les efforts de Mars.
7â NAPOLEON. \£ataille
Mais un génie actif, en ressources fertile, Aura bientôt rendu cette digue inutile : Des voiles de la nuit nos bataillons couverts Ont couronné les monts, pris les forts à revers ; Ils battent de leurs feux la longueur de la chaîne : Les Germains effrayés se jettent dans la plaine. Une marche savante a trompé leur espoir, Refuser le combat n'est plus en leur pouvoir : Ce mouvement a mis les deux chefs en présence ; Nombre, valeur, génie, entr'eux tout se balance ; La Fortune au succès aura la moindre part, Chacun va, sur ce champ, déployer tout son art.
Quelle voix formidable a fait trembler la terre ? C'est la voix du Dieu Mars, c'est l'éclat du tonnerre : De ses longs roulements les monts ont résonné, Et jusque dans ses murs Vienne en a frissonné. A travers les torrents d'une fumée ardente. Vole de toutes parts la foudre mugissante. Un nuage enflammé roule sur tous les rangs ; Les éclairs qu'il vomit sont des feux dévorants : Il entraîne à la fois, dans ses vagues rapides, Les soldats et leurs chefs, les coursiers et leurs guides, Et, remplissant les airs d'une sombre clarté, Semble couvrir le ciel d'un voile ensanglanté.
A-t-on vu, dans l'Afrique, en longs amas de sable^,
de Wdgramr^ CHANT IV. 73
S'élever du désert la ti'ombé redoutable ? Elle ojbéit aux vents, tourbillonne avec eu^f , Siffle, bouillonne, gronde, en roulant dans les cieux. Le lion se retire au fond de son repaire ; ,
Les oiseaux effrayés^ s'abattent vers la terre ; Tout le désert frémit, les voyageurs tremblants Pressent de l'aigUillon leurs chameaux chancelants. Tandis que chacun fuit l'épouvantable nue, Ce crêpe de la mort qui voile l'étendue. Le vent cesse, et la trombe, en perdant son appui, Se divise, se rompt, baisse et tombe avec lui ; Hommes, coursiers, chameaux, à la fois tout suc-
• combe, Tout reste enseveli sous cette vaste tombe.
Tels roulaient de nos feux les brûlants tourbillons, Traçant de tous côtés d'effroyables sillons. Les ennemis montraient, sous un chef énergique, Et toute la valeur et tout l'art germanique. En vain leurs compagnons tombent de toute part : De morts amoncelés il se font un rempart; La crainte a fui du cœur même pusillanime: Le devoir, le serment, l'honneur, tout les anime ; Chacun, sur ce théâtre et de gloire et d'horreur. Veut mourir en héros, ou marcher en vainqueur.
74 NAPOLEON. {^BataiUe
La victoire sourit aux deux grands capitaines. Leur promet tour-à-tour ses faveurs incertaines, Et, la palme à la main, plane sur les deux camps. Qu'elle fait retentir de ses mâles accents. \.
Mais quelle est cette troupe à la démarche altière. Qui vers le champ d'honneur dirige sa bannière ? A voir cet air paisible et ces fronts radieux, Vous croiriez qu'il s'agit de célébrer des jeux : Ce sont les fils de Mars, c'est la Garde immortelle. Qui va trancher d'un coup cette longue querelle. Quel silence profond î — L'instrument du trépaSy Immobile et muet repose sur leurs bras. — D'un pas lent, mesuré, vers le corps de bataille Ils s'avancent, formant une épaisse muraille. Les voilà sous les feux.— Leur visage est serein j La mort ouvre leurs rangs, qu'ils referment soudain. Et toute la valeur d'une puissante armée Dans le cœur de chacun semble être renfermée. Mars arrête son char et ses coursiers poudreux ; Ce spectacle a fixé ses regards curieux. Ni le plomb meurtrier, ni le bronze homicide. Ne peuvent désunir la colonne intrépide ; Impassible, elle suit son premier mouvement, Et parmi les Germains jette l'étonnement. Qu'il est majestueux, ce repos du courage î
Je Wagram,'] CHANT IV* 75
Mais c'est le calme, hélas, précurseur de l'orage !... Ils ont atteint la scène où l'afFreuse Erynnis Rugit, souffle la rage au sein des deux partis ; ris s'arrêtent — chacun balance son tonnerre, Chacun, d'un regard sûr, mesure un adversaire....
La mort vient de pousser d'horribles sifflements, Le spectre s'agrandit, ses hideux ossements Se sont entrefroissés, dans l'ardeur qui l'agite ; Sa faux entre ses mains brille, se précipite. Et d'un bruit aigre et sourd fait frissonner les airs ; De ses longs bras ailés les Germains sont couverts : On la voit qui s'apprête à dévorer sa proie, Et de son vaste sein l'abime se déploie j A l'aspect des guerriers dont la froide valeur De ce monstre aifamé va servir la fureur. Sur sa bouche béante un infernal sourire Redouble encor l'horreur et l'effroi qu'il inspire.
Ils s'arrêtent. ...La foudre a suivi les éclairs. Aucun de ses carreaux n'est perdu dans les airs ; Tout se confond, tout cède à ce choc redoutable : Il rompt tous les anneaux de la chaîne admirable Que tenait les Germains comme unis en un corps. C'est en vain que leur chef fait marcher ses renforts, Et pour déconcerter cette masse ennemie,
76 NAPOLEON. iMariags
Epuise les secours de l'art et du génie : La colonne poursuit les Germains ébranlés, Qu'elle écrase du poids de ses feux redoublés. Tel un fougueux torrent, gêné dans sa carrière, S'enfle, mugit, bouillonne, et brise sa barrière. Tout seconde la Garde et redouble d'effort : Qui pourrait soutenir un si terrible accord ? Charles, découragé, perdant toute espérance, Vient de suspendre enfin sa longue résistance ; Il s'éloigne vaincu, mais, malgré son malheur. Digne d'être admiré même de son vainqueur.
L'Empereur des Germains a vu ce jour funeste : Dans un si grand désastre un seul espoir lui reste. C'est celui d'obtenir des généreux Hongrois Les secours que Thérèse en obtint autrefois ; Mais de Napoléon l'habile prévoyance A trouvé le secret d'enchaîner leur vaillance : D'insinuants avis, répandus à propos.
Tiennent de ces guerriers les glaives en repos.
Napoléon sur Vienne a conduit ses cohortes : (l) Sans craindre pour son sort, la ville ouvre ses portes.
(1) Les Français sont entrés dans Vienne le 21 Mai, 1809, c'està-dire avant la bataille de Wagram ; mais je crois que, dans un ouvrage du genre de celui-ci, un léger anachronisme est fort indiffèrent, pourvu que le fond des événements soit vrai.
de VEmfiereur.'] CHANT IV. 77
Il revoit, mais désert, le palais des Césars :
D'un vainqueur irrité redoutant les regards.
Les grands, à son approche, ont fui loin de la ville :
Dans le sein des Hongrois ils cherchent un asile.
Une jeune Princesse, un objet ravissant,
De son sexe à jamais la gloire et l'ornement,
A dédaigné de fuir dans ces instants d'alarmes :
Un palais près de Vienne a recelé ses charmes, (l)
Napoléon l'apprend, ses ordres sont donnés,
Et de gardes choisis les murs environnés.
Des camps tumultueux l'audace et la licence
N'iront point alarmer la timide innocence :
Le respect vigilant, l'attentive bonté.
Protègent, nuit et jour, cet asile écarté^
Asile du malheur, où la belle Marie
Déplore amèrement les maux de sa patrie,
Mais sans pouvoir haïr, dans le fond de son cœur,
Jj'homme que la fortune en a rendu l'auteur.
Combien elle a gémi sur des guerres iniques,
Ouvrage criminel de ces vains politiques
Qui, dans l'aveuglement d'un déplorable orgueil,
Revenant se briser toujours au même écueil,
(1) On a dit que Marie-Lpuise était restée dans le château de Schoenbruun, lors de l'entrée de Napoléon dans Vienne. Je n'en crois rien ; mais j'ai cru pouvoir uie servir de cette supposition.
78 NAPOLEON. [Mariage
Ont d'un Prince facile égaré la faiblesse,
Et causé de l'état la nouvelle détresse !
Du grand jour d'Austerlitz l'éloquent souvenir
A son esprit charmé souvent venait s'offrir:
Elle admire en secret le guerrier magnanime
Qui fit de la victoire un usage sublime,
A qui tant de succès n'enflèrent point le cœur, fl)
Et qui des rois vaincus respecta la malheur.
De là naît tout l'espoir dont l'auguste Princesse,
Dans ce dernier revers, flatte encor sa tristesse.
Tandis qu'elle gémit au fond de son palais, Agitant dans son cœur les plus chers intérêts, Un guerrier vénérable est député vers elle : Des sentiments du Prince interprète fidèle. Ses traits et ses discours respirent la candeur ; Il donne de la paix l'espoir consolateur.
La Princesse avec joie accueillit le message, Et Napoléon vint présenter son hommage : Il y vint, non couvert de l'éclat emprunté Qui trop souvent d'un roi cache la nullité. Mais le front couronné des mains de la victoire, Riche dé ses vertus, beau de vingt ans de gloire.
(1) A moins d'être d'une insigne mauvaise foi, il faut convenir qu'au moins jusque-là Napoléon avait montré une grande modération dans sa prospérité.
de l'EmJiereur.2 CHANT IV. . ' 79
Naguère si terrible et semblable au Dieu Mars, Ce guerrier dont à peine on soutient les regards. N'a plus en ce moment cette fierté sévère : Celui qui fait trembler les maîtres de la terre, Sur un timide objet ne porte qu'en tremblant Un regard où se peint le plus doux sentiment. Dans ce premier aspect, sa langue embarrassée Semble avoir perdu l'art d'exprimer Ta pensée ; Mais bientôt il commande à ses sens interdits : Le calme, par degrés, renaît dans ses esprits. Il jure, avec l'accent d'un cœur noble et sincère. Qu'il est prêt à fermer le temple de la guerre, Sans prescrire au vaincu de rigoureuses lois. Déplorant les chagrins de la fille des rois. Il cherche à dissiper ses cruelles alarmes Pour un père chéri qui fait couler ses larmes : *' Vous pouvez tout," dit-il, " pour les deux souve-
rams.
" Et leur sort aujourd'hui repose entre vos mains." Il prononce ces mots d'une voix attendrie ; Son regard expressif a tout dit à Marie, Elle sent augmenter le trouble de son cœur j Son beau front s'est couvert d'une vive rougeur ; Un doux accent trahit son estime profonde, Pour le héros du siècle et le héros du monde.
80 NAPOLEON. [Mariage
Mais de l'orgueil blessé les fiers ressentiments, Cette Maison d'Hasbourg qui, dans la nuit des temps, Cache l'antiquité de sa haute origine, Et croit tenir ses droits d'une source divine. Quel obstacle Marie entrevoit à ses vœux ! L'Empereur n'a ni rois ni princes pour aïeux ; En vain mille hauts faits signalent sa carrière : Il a pour ennemie une Princesse altière. Dont Marie a toujours redouté le pouvoir....
Mais quel heureux aspect ranime son espoir ! Terminer les malheurs dont gémit sa patrie. Entre deux nations rétablir l'harmonie, Devenir le garant d'une solide paix.
Qui sur l'Europe entière étendra ses bienfaits, Et séchera les pleurs d'une auguste famille.... O bonheur que François va devoir à sa fille | Cette image sourit à son cœur vertueux. Napoléon comprend ces tacites aveux, Et voit, avec délice, un trouble qu'il partage.
L'amour sait pénétrer jusqu'à l'âme du sage ; Il atteint de ses traits le superbe guerrier ; Le myrte vient souvent s'enlacer au laurier. Dieu redoutable, Amour, sois fier de ta victoire : Tu l'as vaincu, ce roi qui n'aimait que la gloire ! Il ne sent pas, pourtant, cet attrait corrupteur
de l' Empereur. '] CHANT IV. 81
Qui verse dans notre âme une molle langueur,
Mais ce noble penchant et ces feux énergiques,
Empreints de la grandeur des âmes héroïques.
Qu'il lui tarde déjà de contracter ces nœuds
Qui doivent, avec lui, rendre son peuple heureux !
Un objet respecté, Joséphine l'arrête....
A ce grand sacrifice il la trouvera prête j
Mais lui, peut-il songer à rompre des liens,
Des serments consacrés par la loi des Chrétiens ?
Il le peut, il le doit: un stérile hyménée
Laisse à trop de périls la France abandonnée ;
D'une tige féconde un heureux rejeton
Aux eiforts de l'intrigue et de la trahison
Pourra seul opposer la digue nécessaire :
Le fils affermira l'édifice du père ;
Tel doit être aujourd'hui le vœu de ses sujets,
Et la raison d'état approuve ses projets.
Il part, plein de l'espoir qui flatte sa grande âme, Et, croyant de la guerre éteindre ainsi la flamme. Il députe un héraut vers l'Empereur Germain, Et de l'Archiduchesse il demande la main, (l)
(1) Cette demande n'a été faite qu'au mois de Février, 1810, après la conclusion du traité de paix, et après le retour de Napoléon en France,
8g NAPOLEON. ^Mariage
Soit que de l'équité la voix se fît entendre,
Soit qu'au pouvoir des temps on crût devoir se rendre,
On accueillit les vœux du grand Napoléon,
Et la paix fut le fruit de ce plan d'union, (l)
D'une fausse grandeur sont-ce là les prestiges ? Quel mortel s'illustra par autant de prodiges ? Voilà donc ce tyran, ce fléau destructeur. Que des maux de l'Europe on appelle l'auteur ! Il pouvait se venger de l'Autriche envahie. Punir de son pays l'éternelle ennemie ; Il fait régner, dans Vienne et parmi ses guerriers. Le même ordre qui règne en ses propres foyers ; • Après avoir cinq fois brisé cette puissance (2) Dont la haine s'acharne à poursuivre la France, Il épargne, il respecte un Prince malheureux. Et lui rend les états qu'il tient de ses aïeux. Est-ce donc par ces traits que les fléaux du monde Ont jamais signalé leur course vagabonde? Non, non — Le Temps, vainqueur de l'effort des partis, Verra l'Aigle immortel planer sur leurs débris ! —
En l'élevant encor, la fortune inconstante Lui prépare en secret une chute éclatante.
(1) La paix fut conclue à Vienne, le 14 Octobre, 1809.
(2) Campo-Formio, Marengo, Ilohenlinden, Austerlitz, "VVagram.
del'Emtiereurr\ CHANT IV. 83
La fille des Césars, de ces fiers souverains,
De la France ravie a touché les confins.
Je vois se préparer la pompe solennelle
Qui doit marquer l'instant d'une union si belle.
D'où s'élèvent ces chants et ce joyeux fracas ?
Elle arrive, on s'élance au-devant de ses pas ;
Hommes, chars et coursiers ont volé dans la plaine s
Chacun aspire à voir la princesse Germaine,
Cette jeune beauté, conquête d'un héros ;
Un peuple entier se lève et suspend ses travaux ;
Malgré le poids des ans, le vieil âge s'empresse,
Et semble retrouYer l'ardeur de la jeunesse ;
L'enfance agile échappe à l'œil sur elle ouvert,
Et va mêler sa voix à ce bruyant concert.
Devançant dans son vol la foule impatiente, L'Empereur joint le char de sa royale amante — Instant délicieux ! ineffable douceur !
Présence de l'objet qui ravit notre cœur ! O charme des mortels qu'un noble amour inspire, L'âme te sent, te voit, mais qui peut te décrire ?
Au milieu du tumulte et des transports joyeux, A roulé vers Paris le couple radieux.
La superbe cité reçoit dans son enceinte , Cette beauté modeste, au cœur noble et sans feinte, Chère au peuple Français comme au peuple Germain,
84 NAPOLEON. [Mariage
Qui nous aimait déjà même au-delà du Rhin. L'image du bonheur, de la vive allégresse, Voltige autour du char de l'illustre Princesse ; Parmi les doux accents de l'amour des Français, Elle arrive en triomphe aux portes du palais.
Le ciel va les unir, la France, avec délice, (l) Demain, va saluer sa jeune Impératrice.
Le jour luit où l'hymen doit être consacré : D'emblèmes, de festons, le temple est décoré. Entouré de guerriers, suivi d'un peuple immense, Le char impérial vers les portes s'avance. Déjà le sanctuaire a reçu les amants ; Le Pontife s'apprête à sceller leurs serments. Au sage qui du culte a rétabli l'empire, La piété sourit d'un céleste sourire.
Le chant sacré succède à l'hymne triomphal. Les époux, prosternés sous le dais nuptial. Devant le Roi des rois courbent leur diadème, Perdu dans les rayons de la grandeur suprême. Dans un recueillement profond, silencieux. Leurs âmes, de concert, s'élèvent vers les cieux. Autour d'eux sont rangés ces enfants de la gloire Qui, des temps d'héroïsme éclipsant la mémoire,
(1) Mariage de l'Empereur, le 1 Avril, 1810.
de l'Emfiereur.'] CHANT IV. S5
Emules de leur Prince, et ses égaux parfois, Ont rempli l'univers du bruit de leurs exploits. Tous invoquent le ciel pour la noble alliance Qui semble garantir la splendeur de la France — Trompeuse illusion ! présages trop flatteurs ! — Mais fuis, triste tableau de nos derniers malheurs ! —
Le Prêtre a consommé son divin ministère : La voix du ciel répond à la voix de la terre ; Napoléon, Marie, ont uni leurs destins : Le bronze avec fracas l'annonce aux souverains.
Détourne, Dieu puissant, détourne les tempêtes Que je vois s'amasser sur ces augustes têtes ! Entends d'un peuple entier les prières, les vce^ix ! Ah ! si tu dois punir des crimes trop affreux. Et de la mort d'un roi poursuivre la vengeance. Est-ce sur le héros, protecteur de la France, Dont la main releva tes temples abattus, Qui fit régner les lois, les mœurs et les vertus ! Mais j'adore, en tremblant, ta sagesse immuable. Qui dérobe aux mortels sa marche impénétrable.