‹ Napoléon, poème en dix chantsChapitre 7 sur 12 · CHANT CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHANT CINQUIEME

Napoléon Empereur. — Guerre d^ Espagne et de Russie. — Incendie de Moscow. — Retraite désastreuse de V armée française. — Bataille de la Bérézina. — Départ de Napoléon pour la France.

Ce chef que Mars guidait au milieu des combats, Inspiré par Minerve au sein de ses états, Aux lauriers du héros veut joindre une autre gloire, Celle qui des bons rois fait bénir la mémoire. Quel est d'un prince actif le magique ascendant ! Sur le grand corps qu'il meut son âme se répand. Et communique au loin cette mâle énergie, Et ce feu dont elle est elle-même nourrie. France, sous un tel chef, quel sera ton bonheur, Si tu peux des destins conserver la faveur !

Mais des bornes d'Alcide aux glaces boréales Erys a secoué ses torches infernales.

En vain, contre la France, Albion jusqu'alors Avait prodigué l'art, la force et les trésors. Tandis qu'elle voyait sa rivale agrandie

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A ses vastes états joindre encor l'Ibérie. De tant d'efforts trompés la reine de la mer Conservait dans son cœur le souvenir amer. Exclu du Continent et relégué sur l'onde, Son commerce éprouvait une langueur profonde : Pour lui rendre la vie, il fallait lui rouvrir Les ports d'où le vainqueur avait su le bannir. Albion, dont il faut admirer la constance, Habile à renouer ses plans contre la France, Sut nous créer encor de nouveaux ennemis Chez ces fiers Espagnols, vaincus, mais non soumis, A qui Napoléon devait laisser peut-être Leurs lois, leurs libertés, et le choix de leur maître. La fureur, la révolte ont partout éclaté, Et de ce peuple altier la forte volonté. Que de tout son pouvoir l'Angleterre seconde. Devient de nos revers la source trop féconde. Tandis que vers le Sud on lutte avec effort, Des désastres affreux nous menacent au Nord. Reste, Napoléon, crains ces guerres lointaines : Crois-tu fixer du sort les chances incertaines ? Peux-tu voir des amis dans ces peuples divers Qui, pour fondre sur toi, n'attendent qu'un revers ? Modère sagement ton amour pour la gloire : Reste — ah ! garde-toi bien de lasser la victoire î

de Russie.'] CHANT V. -89

Il part, il va braver ces dangereux climats Défendus par un ciel chargé de noirs frimas. Il veut punir le Czar, dont la voix solennelle Lui jurait à Tilsit alliance fidèle, Et qui bientôt après, oubliant son serment. Aux vaisseaux d'Albion rouvrait le Gontinent. II veut des Polonnais rétablir la puissance. L'opposer pour barrière à ce colosse imniense Qui, toujours vers le Sud s'avaneant pas à pas, Peut enfin de l'Europe engloutir les états. La fortune d'abord sourit à l'entreprise : Déjà la Sarmatie est à demi-conquise j Smolensk, Borodino, témoins de nos hauts-faits. Ont vu fuir vers Moscow les Sarmates défaits.

Mais pourquoi dans les airs ces clartés si funèbres.

Ce mélange effrayant du jour et des ténèbres ? D'où s'élèvent ces voix, ces lamentables voix, Qui semblent aux Français reprocher leurs exploits t Pourquoi de toutes parts ces bandes effarées. Ces enfants gémissants, ces femmes éplorées. Et ces spectres hideux, dans les plaines épars. Poussant des hurlements, roulant des yeux hagards, Qui, pour se délivrer du fardeau de la vie, Viennent sur nos soldats se jeter en furie t M

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Français, éloigne-toi de ces scènes d'horreur : Ces présages afFreux menacent le vainqueur. Le Sarmate a détruit, dans sa douleur sauvage, La cité que n'a pu défendre son courage, Cette cité, jadis le siège du pouvoir ; Garde-toi de braver l'arme du désespoir ; Crains que de l'ennemi la rage incendiaire N'ait allumé pour toi le flambeau funéraire î—

Napoléon pénètre en ce vaste foyer : (1) Vers les torrents de feu s'élançant le premier. Il tente de soustraire à son destin funeste La ville infortunée, ou du moins ce qui reste : EiForts peu fructueux ! Le cruel Rostopchin Avait trop bien ourdi son barbare dessein — Dessein tout à la fois monstrueux et sublime ! L'excès de la vertu touche souvent au crime— Soit crime, soit vertu, ce trait plein de fierté Accrut encor l'ardeur du Sarmate irrité.

Tandis que le Français, sur des cendres fumantes, S'arrête, retenu par de fausses attentes, Et que de Pétersbourg le langage trompeur, Comme un pavot fatal, assoupit le vainqueur, Le Soleil pâlissant s'est éloigné de l'Ourse,

(1) On dit que Napoléon s'exposa en personne pour éteindre, l'incendie. II entra dans Moscow le 14 Septembre, 1812.

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Et vers le Scorpion précipite sa course ; L'hiver va s'élancer de ses froides prisons. Et déchaîner sur nous ses affreux compagnons.

L'Empereur, vers le Sud forcé de redescendre, Se décide à quitter Moscow réduit en cendre : (1) Dans un pays détruit par la flamme et le fer, Il ne pouvait braver les rigueurs de l'hiver. Ses soldats, aâPaiblis par des travaux extrêmes, Par trois mois de combats, par leurs triomphes mêmes, A peine avaient joui d'un instant de repos. Qu'il s'ouvrit derrière eux un abime de maux. Il fallut fuir soudain la fatale contrée Dont s'emparaient déjà les enfants de Borée.

Toi, qui de nos guerriers as chanté les succès, Muse, quitte les fleurs, couvre-toi de cyprès ! Répands sur tes tableaux les teintes les plus sombres; Mêle des pleurs de sang à la noirceur des ombres: Ne crains pas cette fois de charger tes couleurs ; Interroge la tombe, évoque les douleurs j Et rassemble, en un mot, pour former ta peinture. Tous les fléaux produits par l'homme et la nature.

L'airain vient de donner le signal du départ ! Vers les murs de Smolensk on marche, hélas, trop tard !

(1) Du 15 au 19 Octobre, 1812.

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De nos derniers succès on sent encor l'ivresse ; Un immense attirail cache notre faiblesse ; L'argent, les vêtements, les objets précieux. De l'avide soldat éblouissent les yeux. — Richesse mensongère et ressources futiles ! Bientôt sonnera l'heure où, chancelants, débiles, Ces hommes, aujourd'hui si fiers d'un vain trésor, Pour un vil aliment jetteraient tout leur or.

D'abord, pleins d'une ardeur toujours obéissante, Ils bravent la Russie autour d'eux rugissante : KuTusow, à Borrowsk, trompé dans son espoir, (l) De nos armes encore a senti le pouvoir : Il fuit vers Kalougha, nous croyant sur sa trace ; Instruit de son erreur, il reprend son audace, Il revient, nous harcelle, et, d'instants en instants, Détache contre nous ses escadrons volants j Aux cris tumultueux d'une féroce joie, Le Cosaque enhardi s'élance, se déploie. Frappe, égorge, ravage, et fuit comme l'éclair. Dès-que nos rangs formés lui présentent le fer.

Bientôt d'affreux torrents d'une eau noire et glacée Ont rendu du convoi la marche embarrassée: Notre attrail guerrier reste sans mouvement, Ou sur l'axe engourdi se traîne lentement.

(1) 23, 24 Octobre, 1812.

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Le coursier sans vigueur, presque sans nourriturcj Succombe sous le poids des travaux qu'il endure, Les chemins sont couverts de soldats barrasses, D'animaux haletants et de chars délaissés.

Le Russe a découvert ces marques de détresse : Aussitôt, redoublant d'ardeur et de vitesse. Il veut de Wiasma nous fermer le chemin ; (l) Mais il échoue encor dans ce nouveau dessein : A l'aspect du danger, le Français se ranime, Il sent renaître en lui ce courage sublime Qu'aux efforts de l'Europe il, opposa longtemps, Et qu'on ne vit céder qu'à ceux des éléments.

A travers les périls et les glaces de l'Ourse, Victorieux encore, il a repris sa course ; Mais les fiers Aquilons, partis du fond du Nord, Sur leur aile rapide ont apporté la mort: Armés de tous leurs traits, dans un climat terrible. Ils vont la vaincre enfin, cette armée invincible î— ■ L'hiver, dès son approche, exhale sa fureur ; Tous nos soldats, frappés d'une sombre stupeur, Accablés par le froid, le besoin, l'insomnie. Laissent tomber le fer de leur main engourdie. Sur un miroir glissant le coursier sans appui. Agite en vain ses pieds qui s'échappent sous lui :

(1) 17, 18 Novembre, 1812.

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Il se débat, retombe à chaque pas qu'il tente, Et perd en longs efforts sa vigueur défaillante ; Son guide infortuné, qui veut le secourir, Aussi faible que lui, sent ses genoux fléchir. On ne peut plus mouvoir, pour comble d'infortune, Ces bronzes qui faisaient la sûreté commune, Et l'on perde avec eux ces arsenaux mouvants Qui des foudres de Mars portaient les aliments ! Ce robuste guerrier que, dans son vol agile. On voyait fondre l'air sur un coursier docile. Auprès du fantassin lui-même anéanti.

Traîne languissamment son corps appesanti.

Quelques nuits ont brisé cette vaste machine. Et de tant de grandeur consommé la ruine. Plus d'ordre, plus d'accord, la discipline fuit ; Tout principe de force avec elle est détruit. Et chacun, sans songer aux maux qu'il se prépare^ Ecoute aveuglément la douleur qui l'égaré ; Les chefs découragés, du soldat méconnus. Du soldat, à leur tour, ne s'inquiètent plus.

Exempt de ce désordre, un corps plein d'énergie De ces hommes épars protège encor la vie : La Garde, avec son chef, marche sous ses drapeaux. Et n'a point chancelé sous le poids de ses maux. On suit ses mouvements, on se presse autour d'elle :

de Hussie.} CHANT V. 95

C'est pour toute l'armée une étoile fidèle : Mais hélas ! son courage au-dessus de l'humain, En bravant les périls semés sur son chemin, Ne peut vaincre ce ciel dont la rigueur austère Verse tous ses fléaux sur une horrible terre ; Il ne peut ranimer ces hommes abattus, Qui contre leurs destins ne se roidissent plus. Qui, rejetant tout ordre et tout frein légitime. Courent en insensés au-devant de l'abîme.

Un torrent d'ennemis fond sur nous à Krasnoy : (1) Mesurant le péril sans trouble et sans effroi, La Garde a triomphé de cette multitude.... On s'arrête— 'On attend, avec inquiétude, Ney resté dans Smolensk avec un de nos corps, Et chargé par son chef d'en détruire les forts. Vain espoir !....On poursuit la fatale retraitç. Tandis qu'à l'ennemi la Garde faisait tête, Devant elle passait, sous l'œil de l'Empereur, Le convoi dirigé par ce corps protecteur.

Napoléon, cachant ses douleurs et ses craintes, Loin de s'abandonner à d'inutiles plaintes. Montrait cette âme forte et ce cœur indompté Qui jettent tant d'éclat sur son adversité. Pressés, avec la Garde, autour de sa personne,

(1) 17, 18 Novembre, 1812.

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Nos plus illustres chefs formaient une couronne. Il marchait attentif à maintenir entr'eux Un ordre inaltérable, un esprit généreux. Seul espoir qu'au héros laissât la destinée, Contre son favori tout-à-coup déchaînée.

Depuis le dernier choc, moins vivement suivi. On atteint vers le soir les murs de Ladovi. Là, de Napoléon l'amitié s'inquiète (l) Sur le sort incertain du brave qu'il regrette. Et, livré, tour-à-tour, à la crainte, à l'espoir. Son œil dans le lointain cherche à l'apercevoir.

Apres deux jours entiers d'une attente inutile, On reprend une marche en désastres fertile. Borée et la famine, ensemble conjurés, Portent l'accablement dans les cœurs ulcérés. Des milliers de soldats sur la neige durcie Traînent d'un pied sanglant la chair noire et meurtrie : Leur supplice redouble à chaque pas qu'ils font ; Une froide sueur ruisselle de leur front. Les jours sont dévorants ; les nuits plus dévorantes. En aiguisant du froid les flèches pénétrantes. De morts et de mourants laissent toujours jonché Le terrain destructeur où l'armée a couché.

(1) Ney qu'on avait déjà attendu à Krasnoy, comme je l'ai dit plus haut.

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Ils partaient, chaque jour, au lever de l'aurore, Ne sachant si le soir les reverrait encore. L'air ne résonnait plus de la voix des clairons : On voyait en désordre errer nos bataillons ; Enjoués autrefois jusqu'à la pétulance, Ils cheminaient alors dans un morne silence. Et l'on n'entendait plus que le souffle du v«nt. Et les accents plaintifs qui s'y mêlaient souvent.

C'est ainsi qu'on parvint aux bords du Boristhène : Là parut tout-à-coup l'illustre capitaine Qu'avec impatience on avait attendu, Ney, que ses compagnons croyaient avoir perdu ». KuTUsow, à Krasnoy, suspendant sa poursuite. Et presque sans espoir d'arrêter notre fuite. Sur ce chef isolé tourna tous ses regards : Il jugeait qu'interdit, pressé de toutes parts, Ney n'oserait lutter contre une armée entière j Mais le brave guerrier sut forcer la barrière. Sa valeur, son grand art, ses hardis mouvements, Sa constance héroïque en de pareils moments, Doivent placer son nom au temple de mémoire : La haine en vain s'efforce à lui ravir sa gloire.... Oui, celui qui sauva des milliers de Français, Peut braver ses bourreaux.... Il ne mourra jamais f

Malgré les maux cruels qui désolent l'armée, N

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La présence de Ney Ta soudain ranimée : Quand on n'espérait plus de revoir ce héros. Il traverse le fleuve et rejoint nos drapeaux, Ayant, par son audace et son expérience, Trompé de Kutusow l'art et la vigilance.

Napoléon craignait, à son départ d'Orscha, De parvenir trop tard sur la Bérézina.

Ce qui pouvait encor s'armer et se défendre, Sous l'Aigle Impériale eut ordre de se rendre. C'est alors qu'il forma cet escadron sacré Qui veillait sur les jours d'un Prince révéré : Assemblage admirable et, dans sa noble essence^ Renfermant tous les chefs les plus chers à la France. Ainsi, dans les horreurs d'un désastre inoui, Et lorsque tout espoir semblait évanoui, L'Empereur conservait ses facultés sublimes : Tel, l'Aigle plane en paix au-dessus des abîmes ; Ou, tel, le chêne altier, sur le penchant des monts, Voit les rocs sourcilleux rouler dans les vallons. Et, toujours appuyé sur ses fortes racines. S'élève fièrement dans le sein des ruines.

Il approche des lieux où le destin jaloux (1) L'attend pour redoubler la fureur de ses coups.

(1) 25 Novembre, 1812.

de Russie. 1 CHANT V. 99

De la Bérézina l*on découvre la rive :

O malheureux Français ! affreuse perspective !

Une forêt de fer étincelle à leurs yeux,

Et KuTUsow les suit, prêt à fondre sur eux !

L'instant est décisif, le péril effroyable,

Le camp de l'ennemi paraît inexpugnable ;

Mais l'Annibal Français va jouer Tschitzhakof :

Il feint d'asseoir son camp non loin de Borisof,

Et lorsque la nuit vient, sous un ciel sans étoiles,

Couvrir sa ruse et lui de ses propices voiles.

Laissant briller ses feux, il s'éloigne sans bruit ;

Son escadron sacré, sa Garde, tout le suit j

Jusqu'à New-Borisof il longe la rivière :

A l'instant où la nuit fait place à la lumière,

Il approche attentif, il observe les lieux.

Et s'apprête à franchir les flots irtipétueux :

Là, tandis qu'il choisit la place la plus sûre.

Pour y jeter d'un pont la rapide structure,

Il découvre, ô bonheur ! sur la Bérézina,

Les guerriers de Saint-Cyr, venant de la Dwina,

Mais ayant derrière eux Witgenstein qui les

presse, Enhardi par sa force et par notre faiblesse.

On se joint, on s'anime, on hâte les travaux : Le pont, en un moment, s'élève sur les flots j

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Tout s'y jette à l'envi, tout s'élance au rivage ; On ne respire plus que fureur et carnage. L'intrépide Saint-Cyr et ses vaillants soldats Demandent des premiers à voler aux combats ; De la faveur royale ils briguent cette marque, Voulant se signaler sous les yeux du Monarque : " Nous avons peu souffert," criaient-ils, pleins d'ardeur, " On nous doit, avant tous, le poste de l'honneur !"

Saint-Cyr obtient bientôt ce prix de son courage? Du nombre et du terrain méprisant l'avantage, Il joint les ennemis, et, les faisant plier, (l) Sur le centre des leurs les force à s'appuyer.

Sur ce premier effort un juste espoir se fonde : La Garde impatiente accourt et le seconde. L'orgueilleux Tschitzhakof, vainqueur des Otto--

mans.

Croit vaincre sans combat des hommes languissants , Déjà, pour nous tourner, ses cohortes s'agitent j Mais l'art a su prévoir le plan qu'elles méditent. Et ce poids qui semblait devoir tout écraser, Lui-même sur nos flancs est venu se briser : Trahi par les transports de son aveugle rage, Le Sarmate recule et nous ouvre un passage.

(1) 27 Novembre, 1812,

de Russie.'] CHANT V. 101

Tandis que sur ce bord on était triomphant, L'autre offrait un spectacle, hélas, bien différent ! Là WiTGENSTEiN attaque, avec sa ligne entière, Un corps de la Dwina qui restait en arrière, Et qui, pour retarder l'effort des ennemis, A la garde du pont avait été commis.

Le Sarmate montrait une force accablante : Trop faible pour lutter, le Français s'épouvante ; Tout veut à l'autre rive aborder à la fois ; Le pont surchargé tremble et gémit sous le poids j On s'agite, on se mêle, on se pousse, on se presse ; Le feu des ennemis augmente la détresse : j*» Sur un espace étroit le groupe concentré, Présentait à leurs coups un but trop assuré : L'airain vomit la mort sur la foule tremblante. Le fleuve épouvanté roule une onde sanglante j Là, parle plomb fatal, par la foudre abattus, Tombent mille guerriers l'un sur l'autre étendus j L'un se débat, mourant dans d'horribles tortures ; L'autre fuit, tout couvert de mortelles blessures j Ailleurs, les chars brisés, les coursiers bondissants^ Ecrasent à la fois les morts et les vivants. Ce n'est plus que tumulte et massacre et ravage ; La foule sur la foule encombre le passage ; On veut se faire jour à travers les débris j

102 NAPOLEON. [Guerre

Le désespoir, la rage, égarent les esprits: Pour échapper au sort suspendu sur sa tête, Chacun cherche à forcer l'obstacle qui l'arrête: Chacun frappe au hasard....© comble des forfaits ! Le Français tombe mort sous le fer du Français î

Quelques-uns, s'éloignant d'une scène cruelle. Sous les feux meurtriers dont la plage étincelle, Courent, désespérés, sur ces bords désastreux : A travers les glaçons et les flots écumeux. Ils s'élancent, poussés par leur terreur profonde. Et, bientôt engloutis, trouvent la mort dans l'onde,

La nuit vient mettre un terme à cette longue horreur: Tous ceux qui du Sarmate ont trompé la fureur. Marchant enveloppés d'une ombre salutaire. Vont chercher un abri sous l'Aigle tutélaire.

On quitte enfin les bords de la Bérézina : On se rassemble, on part, on marche sur Wilna, (l) Laissant, parmi les morts, des victimes vivantes. Qui frappent les déserts de leurs voix gémissantes. Eh ! qui, dans leur malheur, pourrait les secourir? Leurs frères épuisés eux-mêmes vont périr! Par-tout vole la mort avec ses noirs ministres ; Par-tout d'affreux tableaux, par-tout des fronts sinistres ;

(1) 29 Novembre, 1812,

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Où se peint la terreur, le désespoir, la faim. Sur eux de tous les maux plane l'horrible essaim. On croirait voir errer, dans ces déserts arides. Moins des hommes vivants que des ombres livides ; Tout couverts de haillons, pâles, échevelés, La plupart n'offrent plus que des traits mutilés, Où du froid destructeur a triomphé la rage ; L'ami de son ami méconnaît le visage.

D'horreur et de pitié tout mon être frémit. Tout révolte à la fois mon cœur et mon esprit. D'un feu vivifiant si la flamme étincelle. Le faible est repoussé par la foule cruelle : Il s'agite, il s'épuise en efforts superflus, Va tomber à l'écart, et ne se lève plus : Les cris du malheureux, ses larmes, ses prières, N'arrivent plus au cœur de ses malheureux frères.

Rien n'allège le poids de leur calamité : Consolante pitié, tendre fraternité.

Mutuel intérêt que le ciel secourable Inspire aux malheureux qu'un même sort accable, Amitié généreuse et dont la douce main Sur les maux des mortels verse: un baume divin, Tout fuit, tout a péri dans ce commun naufrage. Chaque pas leur présente une lugubre image : Leurs compagnons frappés du glaive de la mort,

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Et dont chacun s'attend à partager le sort.

Ici, ce furieux, à son heure dernière.

Accuse de ses maux et le ciel et la terre, Pousse contre ses chefs des cris injurieux. Et, dans son désespoir, insulte même aux Dieux.

La, ce jeune guerrier, plus touchant dans sa plainte, Tourne vers sa patrie une paupière éteinte : Il murmure des noms chers à son souvenir.... Il les murmure encore à son dernier soupir.

Cet autre, s'étendant près de son frère d'armes, A reposé sur lui son front baigné de larmes, Et, d'une prompte mort invoquant le secours, Attend ainsi la fin de ses malheureux jours.

Celui-ci tient du ciel un cœur plus énergique, Et montre dans ses maux un courage héroïque, L'heure approche, il le voit, mais avec fermeté, Et jusqu'au dernier souffle il a toujours lutté. Il faut céder enfin : le mal est invincible ; Mouvement et repos, tout lui devient pénible. Faible, il avance encore un pied glacé, pesant j La sueur de la mort couvre son corps tremblant ; De soupirs douloureux sa poitrine est gonflée, Et des pleurs du regret sa paupière voilée, Il pâlit, il chancelle, essaie un dernier pas. Et tombe enfin couvert des ombres du trépas.

d€liussie.2 CHANT V. 400

Celui-là de la force offre encor l'apparence ; Mais hëlas ! son esprit est frappé de démence. Plongé dans la torpeur, l'œil effaré, hagard, Fixant sur les objets un stupide regard, Il suit ses compagnons, mais par pure habitude, Et la foule est pour lui comme une solitude. Vous le voyez parfois s'arrêter inquiet: Si vous l'interrogez, il demeure muet, On ne retrouve plus qu'un bisarre langage, Et sa vague pensée erre dans un nuage j Il cherche sa mémoire et ses esprits flottans, Et semble avoir perdu l'usage de ses sens. Rien ne peut le tirer de cette léthargie. Rien n'émeut ni son corps ni son âme assoupie. Près de l'homme abattu par la main du malheur, Ah, qu'il est doux de voir l'homme dans sa grandeur!

Des guerriers au-dessus de la trempe commune Luttèrent en héros contre leur infortune. A la faiblesse humaine ils semblaient étrangers. Et ne redoutaient plus ni douleurs ni dangers. Leur force surpassa des malheurs sans mesure ; Ils triomphaient de tout, même de la nature ; Opposant leur constance à tous les traits du sort^ Sans dédaigner la vie, ils méprisaient la mort.

Sans cesse ralliée autour de sa bannière, O

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La Garde conservait son attitude altière. Notre escadron sacré n'avait plus de coursiers, Et marchait confondu parmi nos grenadiers. Leur chef les précédait, montrant sur son visage La fierté du héros et le calme du sage : Vaincu par les frimas, mais vaincu sans affront, Il brave la fortune et lève un noble front.

Vers le murs de Wilna, notre marche moins lente Nous offrait de l'espoir la lueur consolante ! Au sortir d'un pays stérile, inhabité, On venait de reprendre un chemin fréquenté. Mais hélas ! la fortune, en venant nous sourire. Ne reposait ses traits que pour mieux nous détruire. Smorghoni ! lieu terrible et dont le souvenir Jamais ne s'offre à moi sans me faire frémir !.. Redoublant l'âpreté de ses pointes aiguës, L'hiver y déploya des fureurs inconnues : (l) On vit même du Nord le robuste habitant Redouter, comme nous, ce souffle dévorant. Il fallait, avec soin, pour conserver sa vie. Eviter le sommeil, éviter l'inertie ; Malheur à qui, surpris d'une molle langueur. Osait s'abandonner à ce charme trompeur !

(1) 6, T, 8 Décembre, le thermomètre descendit à 29 degrés au-dessous de glace.

de Russie:] CHANT V. 107

Tout son corps éprouvait des pesanteurs soudaines, Et son sang suspendu se glaçait dans ses veines.

Poursuivi par un ciel toujours plus irrité, On approchait, enfin, du terme souhaité. L'Empereur jusqu'alors a lutté sans rélâche, Du guerrier jusqu'alors il, a rempli la tâche ; Mais les devoirs du Roi l'appellent à leur tour : Les dangers de l'Empire augmentent chaque jour ; Instruit que ses revers et sa trop longue absence Ont d'un parti fougueux réveillé l'espérance, Il quitte, en gémissant, ses malheureux soldats, Mais c'est pour les venger, pour sauver ses états. A ce départ, s'élève un violent murmure : On prodigue au héros le reproche et l'injure. Calmez, brave guerriers, un injuste transport : Bientôt vous le verrez, toujours grand, toujours fort, Consoler vos douleurs, effacer vos disgrâces, Et repousser du Nord les hautaines menaces. Que pouvait-il de plus, pour défendre vos jours. Que de vous assurer de rapides secours ? Tant qu'il vit sur vos pas le Sarmate homicide, Il fut votre conseil, votre appui, votre guide ; Tout ce qui dépendait du pouvoir des humains. Ne l'opposa-t-il pas aux rigueurs des destins ? Si les événements ont trompé sa prudence.

108 NAPOLEON. [Guerre de Russie.

Rien n'a pu du héros ébranler la constance :

Vous l'avez vu combattre et souffrir comme vous,

De la terre et du ciel supporter le courroux.

Vous vouliez qu'il restât ; c'était tout perdre ensemble..

Entendez-vous frémir les soldats qu'il rassemble?..

Encor quelques instants. ...Attendez vos vengeurs,

De nos braves détruits généreux successeurs ;

Bientôt Napoléon des rives de la Seine

Va, comme un fier géant, s'élancer dans l'arène,

Etonnant l'univers par sa célérité.

Et refoulant au Nord, le Russe épouvanté.

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