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ET LA PEAU DU LIOIN
les Juifs fourniront l'argent, pour être remboursés, à gros intérêts, après la restauration impériale. *
Voilà ce qui se disait dans les rues et dans les cafés de Porto-Ferraio, dans les casernes et dans les corps de garde, ce qui se criait dans le brouhaha des voix et la fumée des pipes, avec des tapes sur les épaules et des coups de poing sur les tables. On discutait ces plans. On en proposait de plus extravagants encore. Un caporal marseillais de la Garde, qui était appelé « le lettré », expliquait à ses camarades que l'Empereur les embarquerait pour Malte, afin de gagner l'Egypte, de s'y ravitailler, et de revenir aborder en Europe, à l'embouchure du Danube : « Les Hongrois nous attendent pour s'insurger contre les Autrichiens. Gar, Autriche et Hongrie, c'est comme l'eau et le feu. G'est bon. Notre armée a grossi et nous remontons le Danube. Une armée polonaise s'est mise en route de Varsovie, et arrive à notre rencontre. Gette armée est sœur de notre armée, vous savez. Nous nous trouvons ensemble sous les murs de Vienne. G'est bon. Vienne est cernée et elle est encore à nous. G'est bon. De la capitale de l'Autriche à notre capitale, nous connaissons le chemin. Nous le faisons, les yeux bandés. G'est bon. Nous sommes de retour à Paris. Geux des Tuileries ont filé et les Parisiens crient : « Vive (( l'Empereur! » G'est bon. » Le départ ! Toutes les conversations en revenaient là. Ghaque jour de retard était un désappointement. ^
Le départ ? Il n'y avait que le principal intéressé qui n'en parlait point. Rien dans la conduite, rien dans les
* Marchand d'H., p. m, 112, 118, 120, 128, i3o, 182, i83, i35, i36, i44, i46, 147, i48, 149, i55, 159, 161.
■^ Pons de l'H., p. 869; Marchand d'H,, p. i45.
(ai.)
LA PEAU DU RENARD
paroles, rien dans les ordres de l'Empereur, qui, tous, avaient trait à des précautions de défense et non à des plans de sortie de l'île et d'attaque, ne permettait de supposer qu'il y songeât. Bien au contraire, de toutes ses forces, il se défendait d'y penser, et répétait: « L'Empereur est mort. Je suis un homme mort. Je ne suis plus rien. » — « On peut chercher, disait-il à Campbell, intercepter ma correspondance, arrêter et interroger ceux que l'on soupçonne, on ne trouvera rien contre moi. Pour ce qui est de Murât, il n'agit que d'accord avec l'Autriche. Ce serait d'un sot de se conduire autrement, car il courrait infailliblement à sa perte. On peut m'assassiner. Je découvrirai ma poitrine pour recevoir le poignard. » Aux patriotes italiens qui le pressentent, il répond ou fait répondre (( qu'il ne veut pas d'intrigues )). Il les amène à San Martino, admirer ses six vaches laitières et ses deux veaux, et leur lit l'inscription de la Salle des Pyramides: « Napoléon est partout heureux ». A Porto-Longone, il leur montre son belvédère suspendu sur les flots, semblable à une cellule d'ermite, et que les gens du pays ont baptisé: (( Le réduit de Socrate ». Que lui veulent les Français .^^ — « Ils ont un autre souverain. Leur devoir est de ne plus penser qu'à celui-là. » Et, s'il reçoit des lettres lui exposant la situation du royaume, le désir de ses anciens sujets de retourner sous son gouvernement, il les lit devant tous et s'exclame : « S'ils m'aiment tant, qu'ils viennent me chercher. » *
Le printemps est proche. Il a ordonné de reprendre les travaux des routes de l'île et ceux de San Martino, inter-
* Campbell, p. 98, i5i, 172, i84 et 209; Larabit, p. 64; Peyrusse (Appendice), p. i^A; G^^ Durand, p 253; Fleury de Ghaboulon, p. io5; Marchand d'H , p. i34 ; Pons de l'H., p. 35i.
rompus par l'hiver. Devant les casernes il fait tracer des parterres de gazon, et, sur les bords de la route de San Martino et de celle du fort du Faucon, planter 600 mûriers « qui, dans quelques années, serviront à l'élève des vers à soie ». Il étudie la botanique, son herbier sous le bras, et se passionne pour les ouvrages d'agronomie. Il a pour livre de chevet la Maison Rustique. Joignant la pratique à la théorie, il parcourt l'île avec son escorte, à califourchon sur un mulet, en parlant aux paysans (( choux, raves et oignons ». Il leur enseigne « comment ils doivent s'y prendre pour avoir de bons radis et de bonne salade ». Il ne dédaigne point de mettre la main à la charrue et s'exerce à tracer un sillon. Dans les chaumières 011 il entre, il prône un légume inconnu dans l'île, des espèces de tubercules qu'il appelle « des parmentières » et que nous appelons des pommes de terre. ^
Maintenant que la Pianosa est en situation de se défendre, il revient à ses grands projets sur cet îlot de cinq lieues de tour. Le plan de colonisation comprend :
(( La reconstitution d'un vignoble et de la culture de l'olivier.
(( Le mûrier partout où on pourra en planter, et obligation aux propriétaires de s'en servir pour marquer les bornes de leurs propriétés.
1 Registre de l'I. d'E., n. i63; Marchand d'H., p. i52; Ile d'Elbe ET Cent Jours, p. 12; Pons de l'H., p. 280, 290 et 291. — On lit sur la villa de Mario Foresi, à l'Acona, non loin du cap Stella, cette inscription: