DE PORTO-FERRAIO
LE retour de l'île d'Elbe était prévu dès Fontainebleau, devait plus tard, à Sainte-Hélène, déclarer l'Empereur.* Parmi tant d'autres assertions, enregistrées par le Mémorial, sujettes à caution et destinées à étonner davantage la postérité, celle-ci paraît vraie.
Pas plus qu'un énergique lutteur, encore invaincu, n'est couché sur l'arène et terrassé du premier coup, pas plus que la première atteinte du mal n'abat et ne tue un homme de santé puissante, il ne pouvait non plus, dès la première chute, s'avouer vaincu à tout jamais et considérer d'avance son rôle comme terminé. Son retour fut le phénomène du ressort,
^ Mémorial df Ste-H., 17 Avril 1816.
APRÈS LE DÉPART
violemment pressé, qui se détend, de la balle qui, jetée sur le sol, en rebondira avant d'y retomber.
Qu'à ce retour il ait songé dès Fontainebleau, on ne saurait le nier. A peine avait-il quitté la France et s'était-il repris, après sa fuite tragique dans le Midi, à peine TUndaunted qui l'emportait avait levé l'ancre, qu'il trahissait malgré lui, à bord du navire, ses secrets sentiments. (( En vain, écrivait alors Campbell, répète-t-il qu'il n'aspire plus qu'à finir ses jours à l'île d'Elbe, dans le culte des arts et des sciences. Il laisse fréquemment percer les signes de son besoin d'activité et son espérance intime qu'une occasion s'offrira à lui, d'exercer son ambition. Il se montre persuadé que la plus grande partie de la France lui est demeurée favorable. Les Bourbons, dit-il, et les grands seigneurs ne songent qu'à la joie d'avoir retrouvé leurs terres et leurs châteaux. Mais si le peuple est mécontent d'eux, il les chassera avant six mois. » Et il n'était pas à l'île d'Elbe depuis huit jours qu'il reprenait : (( Les Français ne pourront pas se tenir tranquilles. Je ne leur donne pas six mois de patience après que les Alliés auront repassé la frontière. » ^ Alors cela ne semblait, à ceux qui l'entendaient, que rodomontades bien misérables.
Une autre preuve de la pensée préconçue qu'il reviendrait, fut ce choix même que, lors de l'abdication, il fit de l'île d'Elbe.
Cette mauvaise « petite bicoque », comme il appelait l'île d'Elbe dans ses moments d'humeur ou de sincérité, on ne la lui avait pas imposée. On lui avait offert la Corse. Il l'a toujours dit et ce n'est point invraisemblable. Il était naturel que l'on rendît l'ogre à son antre, le Minotaure au pays qui l'avait produit. C'est lui qui l'avait refusée.
^ Campbell, p. 44j 5o et 73.
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Pourquoi cela ? Pourquoi, au lieu de demander l'étroit îlot, n'avait-il pas accepté avec bonheur sa vieille patrie, qu'il allait contempler du haut du Monte Giove, ce vaste territoire aux villes nombreuses, véritable morceau de continent, et où il aurait été vraiment roi d'un vrai peuple ? Là, plus rien à craindre de ses ennemis. Il devenait imprenable. Tout enlèvement par surprise y était impossible et, si l'on avait voulu l'en arracher les armes à la main, reprenant la tactique séculaire des anciens chefs corses et se faisant (( bandit )), il y pouvait, dans ses gorges inaccessibles et ses forêts profondes, résister à cinquante mille hommes. Gela, il le savait si bien, que c'était en Gorse qu'il avait, en quittant l'île d'Elbe, compté se réfugier s'il ne réussissait pas à atteindre la France ; que c'est en Gorse encore, qu'il rêvera de s'enfuir après Waterloo. ^
Quelle cause l'avait donc poussé à agir différemment .^^ — La honte de rentrer vaincu aux lieux qui l'avaient vu naître, de revenir, comme aboutissement final, à son point de départ .^^ Mais les acclamations de ses compatriotes, qui l'eussent porté sur le pavois, lui auraient fait vite oublier cette blessure de son orgueil, et le souvenir des heures de gloire, en un séjour acceptable, l'eût consolé. Si des adversaires irréductibles de sa famille et de sa race s'étaient déclarés contre lui, refusant de le reconnaître pour leur souverain, la distraction d'une petite guerre, de temps à autre, était plutôt pour le séduire.
Ge choix fût -il, comme Las Gases le lui fait dire, le résultat (( de l'humeur du moment »? — Allons donc ! Get homme qui raisonnait tout, jusqu'à ses gestes, et n'avait jamais livré
* Peyrusse, p. aSo; Campbell, p. i8 ; Meneval, II, p. i64 ; Mémorial de ,Sf«-H., i8 Novembre i8i5 et 29 Mai t8i6.
APRÈS LE DÉPART
au hasard la plus minime de ses actions, se serait laissé conduire par un caprice, à cette heure d'où dépendait son avenir I
Non. S'il avait choisi l'île d'Elbe, c'était justement parce que cette Corse plus vaste lui était inutile. Souveraineté réelle, elle représentait cette stabilité définitive à laquelle il ne voulait pas songer. Elle était l'acceptation du fait accompli, l'engloutissement moral de l'avenir, la séparation d'avec le monde, dans le fouillis de ses maquis, dans son enserrement plus lointain des flots. Elbe, au contraire, représentait une étape passagère, où rien ne le détournait de son but, un pied à terre transitoire d'où il voyait le continent par sa fenêtre, d'où, comme il l'a avoué avec plus de franchise, (( il pouvait surveiller la France et les Bourbons » et, pour ce retour si plein d'aléas, connaître et saisir l'heure propice. ^
Car ce retour, qu'il désirait, ne dépendait pas de lui, mais des événements. 11 s'en rendait compte et ne s'aveuglait point sur la situation : « Les Bourbons, a-t-il mieux dit que personne, ont eu ma conduite à leur disposition. S'ils comprenaient qu'il fallait recommencer une nouvelle dynastie et non pas continuer l'ancienne, je n'avais plus rien à faire, ma mission politique était terminée. Je demeurais à l'île d'Elbe. Mais leur entourage, une fausse marche, m'ont rendu désirable. Ce sont eux qui ont réhabilité ma popularité, et prononcé mon départ. On m'objectera que le Congrès de Vienne m'aurait enlevé de mon île et je conviens que cette circonstance a hâté mon retour. Mais, si la France eût été bien gouvernée, mon influence était finie et l'on n'eût point songé à me déplacer. C'est ce qui se passait à Paris qui a fait songer à mon éloignement et qui a tout entraîné. » ^
1 Fleury de Chaboulon, I, p. IIO.
^ Mkmorial de Sfe-H., 17 Avril 1816.
ET JUSjQU'A NOS JOURS
La situation, d'ailleurs, conduisait aussi Louis XVIII plus qu'il ne la conduisait lui-même. Tout ce qu'il faisait, de bon ou de mauvais, tournait contre lui.
L'on s'est demandé qui renseignait l'Empereur à l'île d'Elbe.
Qui le renseignait .f^ Mais tout, et tous. Il semble que les historiens s'imaginent encore, comme on le croyait alors en France, qu'il était perdu là au bout des mers.
Les visiteurs d'abord. Ils abondaient dans l'île, leur va-etvient était perpétuel, et nous avons vu que I'Inconstant débarquait, dans un seul de ses voyages, jusqu'à cent passagers. Les entraves que la police autrichienne tentait d'apporter à ce mouvement étaient illusoires. Elle exerçait dans les grands ports, comme Gênes ou Livourne, une surveillance brutale et tyrannique, inutile, car, pour une personne qu'elle retenait, elle en laissait échapper vingt. Dans tous les petits ports de la côte, les marins et les caboteurs se chargeaient de transporter qui voulait, à l'île d'Elbe. En passant par Naples, les difficultés étaient aplanies, surtout si l'on parlait italien et si l'on pouvait se donner pour sujet napolitain. C'est par Naples qu'arriva la comtesse Walewska. Quant à la mer, elle était libre. Une fois embarqué l'on n'avait plus rien à redouter. On entrait à Porto-Ferraio et on en sortait sans éprouver le moindre obstacle. ^
^ Pons de l'H., p. 35i ; Mémoire aux Puiss. All., p. 3i ; Peïrusse,
APRES LE DEPART
Parmi ces visiteurs il n'y avait pas que des badauds . Le frère de Bertrand, venant de France et se rendant à Rome, s'arrête à l'île d'Elbe « avec une ample provision de renseignements». Il y avait tous ces officiers qui arrivaient, et renseignaient sur l'état d'esprit de l'armée ; ces patriotes italiens, occupant souvent une situation sociale élevée, et dont l'Empereur repoussait les avances, mais recueillait les paroles ; les lords anglais, avec lesquels il avait de longues conversations. Pons passait en Toscane et allait, sans embarras, jusqu'à Florence, en mission près du Grand Duc Ferdinand et du ministre italien Fossombroni. Les voyageurs de commerce, embarqués à Gênes ou à Marseille, apportaient l'opinion de la classe moyenne. Il n'était pas de guinguette à Porto-Ferraio où l'on ne s'entretînt du dernier fait-divers de Paris. ^
Après les visiteurs, les lettres. Les tracasseries de la police autrichienne étaient les mêmes pour la correspondance destinée à l'île d'Elbe ou en provenant, que pour les gens, et aussi superflues. En théorie, toute cette correspondance pas-
p. a63 : « La facilité de nos communications inspirait des craintes au Congrès de Vienne. »; Marchand d'H., p. 139 et 137: « J'ai appris qu'un certain Lucquois, qui s'appelle Louis, se charge, moyennant une petite rétribution, de faire partir les étrangers pour l'île, où ils arrivent sans difficulté. » ; Campbell, p. 308 : « Porto-Ferraio est sans cesse rempli de navires provenant de toutes les parties de l'Italie... »; Corres. imp., 21.666 (4 Janvier i8i5): « Monsieur le Comte Bertrand, je vous prie de me donner le nom des bâtiments étrangers qui sont aujourd'hui dans le port de Porto-Ferraio, leur tonnage, la nation dont ils sont, etc. Je crois qu'il n'y en a jamais eu autant. »; Ile d'Elbe et Cent Jours, p. 21 : « Tous les bâtiments venant du littoral génois se faisaient un plaisir de mener à l'île d'Elbe tout individu qui le désirait, même sans papiers et sans autorisation des autorités locales. » ; Fleury de Chabou- LON, p. 85 et 102. (Note.)
* Pons de l'H., p. 177 et suiv., 216 et 35 1 ; Campbell, p. 3i5 ; Corres. IMP., 21.607; Marchand d'H., p. i23, i5i, i55 et ïôg; Laborde, p. 75.
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sait par le cabinet noir deLivourne, qui la lisait et l'interceptait s'il y avait lieu. L'Empereur s'était plaint, et, comme il continuait à recevoir des cachets rompus ou à ne rien recevoir, comme les lettres expédiées n'arrivaient point à destination, il organisa à Piombino des courriers spéciaux auxquels, deux fois par semaine, le bateau de l'île d'Elbe remettait directement ses sacs. D'autres stations postales furent installées à Givita-Vecchia, à Gênes ou à Naples, et c'était le brick I'Inconstant qui se chargeait alors du transit. Les lettres adressées à l'île d'Elbe y parvenaient par le même chemin et les mêmes agents, ou par les navires qui relâchaient à Porto-Ferraio, avec marchandises et passagers. Les occasions ne manquaient point. «Jamais, dit Peyrusse, nos rapports avec la France et nos familles ne furent interrompus. )) Jamais Mené val, lorsque Marie-Louise eut cessé d'écrire à l'Empereur, ne discontinua de lui donner des nouvelles de sa femme et de son fils : « Malgré, dit-il, la surveillance rigoureuse qui s'exerçait autour de moi, je lui en envoyai, par toutes les voies possibles. Je trouvai des facilités dans le commerce de Vienne. De bons négociants, dont la politique n'avait pas endurci le cœur, se prêtèrent avec bienveillance à la transmission de mes lettres au général Bertrand, par Livourne et Florence. » Partout en Italie et en France, des fictions commerciales semblables cachaient le trafic des correspondances de l'île d'Elbe. La police autrichienne ouvrait bien, de temps à autre, quelques lettres, qu'on livrait en pâture à sa curiosité. Mais Stahremberg se désolait, car, comme par un fait exprès, dans aucune de celles-là, il ne se trouvait rien d'intéressant. *
* GoRRES. iMP., 21.595, 21.602 et 21.629; Hyde de Neuville, II, p. 29;
APRÈS LE DÉPART
Il en était d'intéressantes cependant et après la lecture desquelles (d'Empereur était tellement content, qu'il se promenait dans son salon en se frottant les mains et en riant tout seul)). Sur 5.ooo lettres, qu'il reçut d'officiers ou de soldats, de différentes nations, lui écrivant pour lui demander du service, 5oo venaient de France. Les neuf dixièmes de celles-ci étaient rédigées par de simples soldats rentrés dans leurs foyers, soit qu'ils eussent été licenciés, soit qu'ils revinssent des prisons d'Angleterre, d'Allemagne ou de Russie. Avant d'arriver chez eux, ils avaient souvent traversé plusieurs provinces et ils rendaient compte « de l'esprit du soldat et du paysan )). Lorsque des grenadiers partaient en congé pour la France, l'Empereur avait ordonné au commandant Mallet (( que des mesures fussent prises afin qu'ils écrivissent à leurs camarades les différentes nouvelles )). Les grognards restés à l'île d'Elbe en recevaient aussi par leurs familles. La mère de l'un d'eux lui adressait, de Verdun, cette missive : (( Je t'aimons plus depuis
Marchand d'H., p. i36 et 189; Registre de i/I. d'E., n, 38 et 56; Peyrusse, p. 255 et 268; Pons de l'H., p. 352 et 353; Meneval, II, p. 3i5; Larabit, p. 6^; Campbell, p. ii5 et i45. — Cf. p. i48. — Les relations commerciales entre l'île d'Elbe et le continent étaient nombreuses, et leur liberté absolue. L'Empereur achetait à Gênes ou en Toscane tous ses arbres fruitiers. Il commandait à Gênes pour 20 à 3o.ooo francs d'habillements de troupes. Il était en affaires constantes avec son oncle, le Cardinal Fesch, et avec Rome, principalement pour ses achats d'avoine et pour le ravitaillement de l'île en blé. Chacun faisait venir de Paris les objets dont il avait besoin. Pauline y commandait ses robes, ou à Naples, et, lorsque le sellier Vincent, sur l'ordre de l'Empereur, confectionnait une bride de soie bleue pour le cheval de Marie-Louise, il se faisait envoyer de Lyon les fournitures nécessaires. (Corres. imp., 31.587, 21.588, 21.603, 21.671; Registre de l'I. d'E., n. 21, 68, 78; Peyrusse, p. 263; Pons de l'H., p. a6i; Sellier Vincent, p. 366 et 368; Ile d'Elbe ET Cent Jours, p. 97.)
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que je te savons auprès de not' Empereur. C'est comme ça que les honnêtes gens font. Je te croyons bien qu'on vient des quatre coins du monde pour le voir, car ici on est venu des quatre coins de la ville pour lire ta lettre, et qu'un chacun disiont que t'es un homme d'honneur. Les Bourbons ne sont pas au bout et nous n'aimons pas ces messieurs. Je n'avons rien à t'apprendre, sinon que je prions Dieu et que je faisions prier ta sœur, pour l'Empereur et Roi. )) Cette lettre (( eut les honneurs de la renommée. Elle fut lue et relue, dans les casernes et hors des casernes. L'Empereur voulut la connaître, et la demanda. Elle valut au grognard quelques napoléons. » Masséna écrit à Pons une lettre de simple amitié, mais qui se termine par ces mots, que suit un point d'exclamation : (( Vous êtes heureux de pouvoir vivre tranquille I » Pons apporte la lettre à l'Empereur, qui la lui rend en disant : (( Voilà qui prouve que le prince d'Essling n'est pas content. » Plus précise, une lettre au même, de Cambon, qui était un adversaire de l'Empire, mais où il parlait « en patriote et avec son âme de feu » , disait: «Nous avions expulsé de France les Bourbons. Maintenant ils s'expulsent eux-mêmes du cœur des Français. Ce sont des esclaves de l'Angleterre. Ils n'ont de vie que par et pour l'Angleterre. Cela ne peut pas durer.» Et, plus clairement encore, le Receveur du Trésor, Scitivaux, faisait répondre à Pons qui, lors de sa querelle avec l'Empereur au sujet du reliquat de la mine, lui avait demandé quelle ligne de conduite il devait suivre: (( Versez à Napoléon ce qu'il vous réclame. La chose n'a point d'importance. Car il y a toute apparence qu'il sera bientôt de retour à Paris. »*
* Marchand d'H., p. i^a; Ile d'Elbe et Cent .Tours, p. ai et 22; Re-
aprf::s le départ
Toutes ces lettres qui finissaient, d'une façon ou d'une autre, par revenir à l'Empereur auquel ceux qui les avaient reçues les apportaient d'ordinaire eux-mêmes, avaient, la plupart du temps, été lues par lui, le premier. Il fouillait dans le sac de la poste, et faisait sauter les cachets, avec d'autant plus de tranquillité que le méfait était mis ensuite au compte de la police française ou autrichienne.
Avec les lettres venaient les journaux, les pamphlets et les brochures politiques, que l'Empereur collectionnait et classait en brochures : pour et en brochures : contre. Il avait fait prendre par Bertrand, sous des noms d'emprunt, des abonnements aux principales gazettes de France, d'Allemagne et d'Autriche, qui étaient adressées à Naples, d'où une estafette les apportait à Piombino, au bateau-poste de l'île d'Elbe. Campbell lui procurait, chaque semaine, un journal anglais, et ceux qui s'imprimaient en Italie s'achetaient dans n'importe quel port de la côte. C'est par les journaux que l'Empereur, alors que les communications postales n'étaient pas encore rétablies, avait suivi tout le détail du voyage de Marie- Louise, après son départ de Provins, connu son passage à Schaffouse, et son arrivée à Vienne. ^
L'Empereur enfin était renseigné par sa police, par les émissaires secrets qu'il expédiait ou recevait, car, pour ce genre de renseignements, la transmission orale était préfé-
GisTRE DE l'I. d'E., n. 1 35 ; PoNs DE l'H. , p. ii/i, 364» 365 et 367. — L'on sait que Masséna fit cependant, avec loyauté, son devoir envers les Bourbons, et que ce fut lui qui adressa, de Marseille, au Ministre de la Guerre la première dépêche annonçant le débarquement de l'Empereur. (Cf. Mémorial de Sainte- Hélène, 23 Mars 1816.)
* GoRRRs. iMP., 21.633; Peyrusse, p. 263; Monier, p. 69; Campbell, p. 139, 319, 332, et cité par M. Pellet, p. ii3; Meneval, II, p. 246, 247, 249 et 4o5.
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rable à la transmission écrite, afin qu'il pût affirmer « qu'il n'entretenait aucune correspondance politique », (( que l'on aurait beau chercher, on ne trouverait rien contre lui ».
Les ordres de dépenses de police secrète sont peu nombreux dans le livre de comptes de Peyrusse et ne dépassent pas quelques milliers de francs. L'on remarque cependant que le chiffre de 5oo francs, porté chaque mois (( pour la Toilette de l'Empereur », monte subitement, en Janvier et en Février, à 2.000 francs, sans autre motif plausible que le besoin de disposer désormais, sans explications, de i.5oo francs de plus par mois. Mais, pour payer ses agents, l'Empereur avait un autre fonds, auquel il pouvait largement avoir recours, celui de l'argent personnel et des bijoux de sa mère et de Pauline. Ce qu'il faisait de cette ressource, que, dans les moments critiques de sa vie, les deux femmes mirent constamment à sa disposition, sauf lui et elles, qui donc le savait .^^ Quant aux émissaires qu'il recevait de France, ils étaient envoyés et soldés par des partisans et des amis demeurés fidèles, et qui espéraient en lui.
D'autres informations lui venaient probablement de la Préfecture de Police de Paris.
Pons, toujours à propos « de son déplorable tintamarre financier avec l'Empereur », avait écrit au général Dalesme rentré en France, pour le prier « d'éclairer sa conscience ». Dans sa lettre il se plaignait, à mots couverts, de la rapacité impériale, et « que le berger ne ménageait guère ses moutons ». Sa lettre lui revint, ou plus exactement une copie de sa lettre, accompagnée a d'une mercuriale bien sentie », par laquelle on l'engageait « dans son propre intérêt, à ne plus se plaindre du grand homme et surtout à ne pas confier ses plaintes à la poste » . Lettre et mercuriale « par-
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taient du cabinet du Préfet de Police ». Et quand Pons, ébahi, eut cru ne pouvoir mieux faire que de présenter le tout à l'Empereur, celui-ci, sans le morigéner davantage, lui répondit, avec emphase et force: (( J'ai des partisans partout oii il y a des gens de bien. » Ainsi, de l'île d'Elbe, « il conservait des accointances dans cet antre de Gacus » î
Fouché, de son côté, qui s'ennuyait de son inaction, et (( dont on était sûr de trouver le sale pied dans tous les souliers )), Fouché qui transmettait à Louis XVIII les offres d'assassiner l'Empereur à l'île d'Elbe, tout en écrivant à Vienne que jamais moment ne serait plus favorable pour le rétablissement de la Régence en France, et que, si le fils de l'Empereur, conduit sur un âne, par un paysan, se montrait à Strasbourg, le premier régiment auquel il serait présenté l'amènerait sans obstacle jusqu'à Paris, n'était pas le dernier à ménager l'avenir et à expédier, de temps à autre, à Porto- Ferraio, un émissaire intelligent, porteur de quelque conseil à double entente et d'un avis utile. *
* Peyrusse, p. 262 et {Appendice), p. I23, i32, i33, i34, 1^2 et i43 ; Labadie, p. 5i ; Marchand d'H., p. i54 et 157; Campbell, p. 208; Pons de l'H., p. 44, 364 et 366; Mémorial de Sainte-Hélène, 3 Avril 1816 (Note); Meneval, II, 3i3; Ile d'Elbe et Cent Jours, p. 92; Fouché, II, p. 386 à 3i2. — Fouché avait commencé par faire aux Bourbons des avances qui n'eurent point de succès. Il se tourna alors vers un projet de Régence, avec Marie-Louise, d'où l'Empereur serait exclu, et écrivit à Napoléon une longue lettre, chef-d'œuvre de rouerie et de duplicité, dans laquelle il lui conseillait de quitter l'île d'Elbe et de se retirer en Amérique « dans l'intérêt de la France, disait-il, et pour assurer le repos de l'Europe ». Cette précaution oratoire, si la lettre était interceptée, lui en faisait, en même temps, un mérite auprès de Louis XVIII. Il se rapprocha ensuite des comités bonapartistes qui envoyaient des émissaires à l'île d'Elbe et travaillaient au retour de l'Empereur : « Je jugeai, dit-il, qu'il servirait au moins de point de ralliement à l'armée, sauf à le culbuter ensuite ».
ET JUSQU'A NOS JOURS
Ce qui est, en résumé, certain, c'est que l'Empereur savait à l'île d'Elbe tout ce qu'il avait intérêt à savoir, c'est que tout émissaire et toute lettre, qui voulaient passer, passaient, soit ouvertement, soit à l'aide d'une supercherie quelconque. Il connaissait en Octobre le projet, à peine ébauché à Vienne et à Paris, de le déporter. Dès le i6 Septembre, il savait que Neipperg ne quittait plus Marie-Louise. Il était instruit, peu de temps après, que si l'Empereur d'Autriche reculait devant le scandale d'un divorce, c'était à son corps défendant et malgré ses secrets désirs, et, le 20 Décembre, il entretenait nettement Campbell des craintes qui grandissaient en France, d'une nouvelle Terreur Blanche. ^
Ce fut ainsi que l'idée du retour monta peu à peu dans l'esprit de l'Empereur, régulière et fatale.
Une première période de lassitude, de stabilité provisoire et d'attente, le conduisit jusqu'à son séjour sur le Monte Giove. Là, il commença à ne plus regarder en arrière. Dès l'automne, il inclinait sur l'autre pente, celle qui le ramenait vers la France, et sur laquelle Louis XVIII, en lui refusant de quoi vivre, l'Autriche, en lui enlevant sa femme et son fils, l'Europe, en le menaçant de le déporter dans l'Atlantique, le poussèrent, l'épée dans les reins. Aux derniers jours de Novembre, on buvait déjà, dans les cabarets de Porto-Ferraio, à son futur débarquement. ^
* Campbell, p. i52, 172, 187 et 2o3.
^ Marchand d'H., p. 118.
APRÈS LE DÉPART
Il laissa passer l'hiver, pour donner au mécontentement populaire le temps de mûrir, pour courir les chances d'une navigation moins tempétueuse, pour permettre à la route des Alpes, qu'il comptait suivre, de redevenir à peu près praticable. Et il partit à l'heure précise où ses ressources s'épuisant chaque jour davantage, où les dangers d'enlèvement et de blocus se resserrant autour de lui « il devenait plus périlleux de rester que de partir ». ^
* Un des derniers émissaires reçus par l'Empereur, avant son départ, fut Fleury de Ghaboulon, ancien sous-préfet de Château-Salins, puis de Reims, qui débarqua à Porto-Ferraio, vers le i5 Février, déguisé en marin, sur une barque de contrebandiers. L'on ignore depuis combien de temps Fleury de Ghaboulon était parti de Paris. L'on sait seulement que son voyage fut long et difficultueux, car il tomba malade en cours de route, et, d'autre part, il ignorait l'italien, ce qui compliquait les obstacles. Il a raconté lui-même dans ses Mémoires, publiés à Londres en 1819, et où il met son récit au nom d'un officier mort à Waterloo, les péripéties de ce voyage, son entente préalable avec Maret, duc de Bassano, un des plus fervents partisans de l'Empereur, son arrivée à l'île d'Elbe, et sa réception aux Mulini. L'Empereur l'interrogea d'abord avec cette brusquerie savante, dont il usait afin d'étourdir les gens et de démêler leur pensée. Puis, dit Fleury de Ghaboulon, s'abandonnant peu à peu à une entière confiance, il fit le procès des Bourbons et de l'Europe, discuta sur l'opportunité et les moyens de son retour, exposa comment il méditait d'accomplir ce grand œuvre, ses doutes, ses hésitations, et finalement, convaincu par l'éloquence de Fleury, lui déclara : « Vous êtes un brave jeune homme. Sans vous j'aurais ignoré que l'heure de mon retour était sonnée, et l'on me laissait remuer la terre de mon jardin. Jamais personne n'aura reçu de moi une preuve de confiance plus honorable et plus éclatante que celle que je vous donne, en me décidant sur votre seule parole à quitter l'île d'Elbe, et en vous chargeant d'aller annoncer à la France ma prochaine arrivée. Mon intention était de ne plus me mêler des affaires politiques. Ce que vous avez dit change ma résolution. Je partirai, d'ici le i^*" Avril, peut-être plus tôt... etc. » Tout ce récit, faut-il l'avouer, est loin de respirer la sincérité, et l'on y sent, d'un bout à l'autre, comme un arrangement après coup. Comment croire que l'Empereur ait été livrer à ce « brave jeune homme » comme il le fait dans les pages qui suivent, dès le i5 Février, un plan de départ et de campagne que Drouot luimême ne connut qu'au dernier moment, avec un itinéraire si précis de sa
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