‹ Napoléon, roi de l'île d'ElbeChapitre 7 sur 16 · U.Mi l)i:S (JUATRK (JIAMBIIKS ])K l'kKMITAGE · texte numérisé non relu

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dirige, au lieu de venir aborder à quai, vers le fond du golfe, où il jette l'ancre à San Giovanni. '

Sur le pont du bâtiment étaient une dame et un enfant, accompagnés d'une autre jeune femme et d'un grand monsieur à lunettes d'or, en uniforme. La dame s'enquiert de l'Empereur. Le maréchal Bertrand survient, et s'entretient avec elle, tête découverte. Aux écuries impériales, l'ordre a été donné d'atteler une calèche, de harnacher deux chevaux de selle et deux mulets, et d'envoyer le tout. L'inconnue, sa compagne, le grand monsieur à lunettes d'or et l'enfant, prennent place dans la calèche, que suivront les deux chevaux de selle et les deux mulets, pour être montés et chargés des bagages quand cessera la route carrossable de Marciana.

Le lendemain, il n'était bruit dans Porto-Ferraio que de cette mystérieuse arrivée, et la nouvelle se répandait comme une traînée de poudre, que cette femme était Marie-Louise.

Les matelots du navire avaient parlé. Ils avaient narré que, durant la traversée, la dame, embarquée sur la côte d'Italie, appelait l'enfant tantôt : « mon fils » et tantôt : le (( fils de l'Empereur ». D'où il était facile de déduire qu'elle était l'Impératrice. Les palefreniers, le piqueur et le cocher, qui avaient vécu aux Tuileries, affirmaient avoir reconnu la toilette de l'enfant, un petit costume militaire que portait souvent le Roi de Rome. Peut-être cette femme leur avait-elle paru un peu moins haute que Marie-Louise, mais ils ne l'avaient vue qu'au clair de lune. Elle avait eu soin d'ailleurs, tant à terre que sur le bateau, de faire répéter à son fils quelques-unes des paroles que la renommée attribuait à Fillustre marmot. Enfin c'était la selle destinée à l'Impératrice,

* San Giovanni est une petite chapelle, près des ruines romaines.

disaient les gens de l'écurie, que le sellier Vincent avait fournie pour le cheval de l'inconnue. Sa compagne était une dame d'honneur, et le grand monsieur à lunettes d'or le prince Eugène de Beauharnais. L'île était dans l'enthousiasme. Ce n'était pas Marie-Louise, cependant. C'était une autre, la comtesse Walewska. *

Les rares confidents de cet amour l'appelaient la (( La Vallière » de l'Empereur. Blonde avec des yeux bleus, la peau blanche, petite mais bien faite, tout ensemble mélancolique et rieuse, l'on sait comment il l'avait connue à Varsovie, dans les premiers jours de 1807, ayant à peine vingt ans, mariée à un vieux Don Ruy Gomez, à l'habit blasonné, au cœur encore chaud, à l'humeur sévère. L'Empereur s'éprit d'elle, le lui déclara, et, selon sa coutume, lui demanda un rendez-vous immédiat. Entraînée vers celui qui était alors à l'apogée de sa gloire et entrait en Pologne comme un sauveur, après avoir fait reculer la Russie et écrasé la Prusse, elle résista quatre jours, ce qui fut considéré comme un acte inouï par tous ceux qui étaient au courant de l'aventure. L'Empereurà qui, d'ordinaire, les mères, pourpres d'orgueil, envoyaient leurs filles, parées de leurs propres mains, dès qu'il avait daigné les remarquer, en fut stupéfait. Elle reculait devant l'avenir inconnu oii elle se jetait, devant

* FoREsi, 61; Pons de l'H., p. 3i3 et 878; Sellier Vincent, p. 869; Peyrusse, p. 269; Gamil>bell, p. i56; G'^ Durand, p. 100; Constant, TU, p. 267 et suiv , et VI, p. 92.

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la honte de l'abandon de demain, torturée par ses scrupules religieux, intenses chez elle, et par l'idée de perdre non pas le mari qu'elle subissait, mais l'enfant qu'elle avait déjà de lui. Enfin, par un de ces compromis oii se plaît volontiers l'esprit des femmes, accommodant son amour avec l'intérêt de son pays et le relèvement de sa patrie dont chacun lui répétait qu'elle allait être l'instrument, elle céda à l'homme en même temps qu'au libérateur.

Après quoi, le vieux comte ayant peu prisé l'honneur du partage impérial, elle avait suivi son amant, qui, loin de se lasser d'elle, s'attachait à ses charmes chaque jour davantage.

A son quartier général de Finkenstein, il l'avait installée à ses côtés. (( Ils prenaient leurs rejoas ensemble, dit Constant. Lorsque l'Empereur n'était point auprès d'elle, elle lisait, ou regardait, à travers les jalousies des fenêtres, les parades et les évolutions qu'il faisait exécuter dans la cour d'honneur du château, et que souvent il commandait en personne. C'était une femme angélique. »

Depuis lors, et malgré l'hypocrisie de l'histoire qui se tait sur elle, elle n'avait jamais cessé de marcher dans l'ombre de sa vie. Venue à Paris avec lui, elle le suit en Autriche, en 1809. Après Wagram, elle habite, dans les faubourgs de Vienne, une petite maison isolée oii, tous les soirs, Constant allait la chercher en voiture, afin de l'amener à l'Empereur qui logeait dans le palais de Schœnbrunn. Les chemins étaient défoncés par les canons, et, lorsqu'il pleuvait, devenaient des fondrières. (( Prenez garde. Constant, répétait l'Empereur à son valet de chambre. Etes-vous sûr de votre cocher et la voiture est-elle solide ? » Un soir, en effet, la voiture versa. Walewska, heureusement, ne fut pas blessée. Enceinte de lui, cette même année, elle contribua plus que

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personne à le décider au divorce, en lui prouvant qu'il était capable d'être père, sans nul doute possible, car il la savait à lui seul.

Marie-Louise ne les avait pas séparés. Walewska continuait à recevoir cliez elle les visites de son amant, qui lui donna le même médecin qu'à l'Impératrice, ou à se glisser furtivement aux Tuileries. L'escalier noir s'ouvrait devant elle et l'amenait à l'Empereur, à l'heure où la femme officielle s'était retirée dans ses appartements. « Mes pensées, mes inspirations viennent de lui et retournent à lui, disait-elle. Il est mon bien, mon avenir, ma vie. » Et l'on raconte qu'elle lui avait donné une bague d'or creuse, à secret, dans laquelle s'enroulait une mèche de ses cheveux, et oii ces mots étaient gravés : (( Quand tu cesseras de m'aimer, n'oublie pas que je t'aime. »

Lors de la débâcle, elle avait couru à Fontainebleau, et, pendant une des nuits qui avaient suivi l'abdication, s'était présentée pour être reçue. Il était environ dix heures. Elle était arrivée jusqu'à la porte de la chambre impériale et avait trouvé Constant qui veillait. Il entra prévenir son maître. Mais l'Empereur, plongé dans un marasme insensible, n'avait pas paru l'entendre. Elle avait attendu. Au bout de quelque temps Constant était rentré, sans obtenir encore de réponse. A travers la cloison, on entendait l'Empereur se lever et marcher. Dans le morne silence du palais endormi, enlinceulé de deuil, ses pas résonnaient sourdement. Puis il s'arrêtait, sifflotait un air, et se parlait à lui-même. Elle demeura, espérant toujours qu'il allait la demander, envahie peu à peu par le froid de la nuit, immobile et grelottante dans son manteau, jusqu'à ce que l'aube blafarde du jour naissant eût commencé à blanchir les fenêtres, traversée par le chant strident des

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coqs. Bientôt le palais allait se réveiller et les événements reprendre leur marche foudroyante. Il n'y avait plus là place pour elle, et elle partit sans avoir revu celui qui s'en allait.

Mais elle n'avait pas oublié, et la pensée ne l'avait pas quittée de retrouver l'homme que, selon son serment, elle continuait à aimer.

Elle n'ignorait pas combien la volonté de l'Empereur était peu maniable, et elle avait jugé bon de se tenir d'abord en observation. Elle avait vu Marie-Louise partir pour Vienne, ajourner sans fin son voyage à l'île d'Elbe, et, se rapprochant, elle avait gagné l'Italie, s'était arrêtée à Gênes, puis à Florence, d'où elle avait écrit à l'Empereur, qui lui répondit, en lui demandant de ses nouvelles, le 27 Juillet.*

Après avoir, un temps suffisant, laissé le champ libre à l'ex-impératrice, pensant que le cœur de l'exilé était mûr pour être repris par elle, elle avait, prétextant la nécessité de régler sa situation pécuniaire et l'avenir de son enfant, sollicité la permission de venir. L'Empereur avait dit oui, et elle arrivait. ^

Elle arrivait triomphante en son orgueil de femme et

* Registre de l'I. d'E., n. 38.

2 La jeune femme qui l'accompagnait était sa sœur, et le grand monsieur à lunettes d'or un de ses frères. Ce dernier s'arrêta à Marciana Marina. La sœur continua, à cheval, avec elle et l'enfant, jusqu'à l'ermitage, sous la conduite d'un officier d'ordonnance de l'Empereur. L'Empereur vint à mi-route, au-devant des deux femmes.

ao

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d'amante. Lorsque l'épouse légitime se dérobait à ses devoirs, elle se proclamait fidèle, et non seulement elle apparaissait moralement supérieure à sa rivale couronnée, mais le dernier mot de l'amour lui restait.

Ce ne fut pas sans irritation que l'Empereur apprit, le lendemain matin, par des messages de Porto-Ferraio, l'erreur dont elle était cause, et qu'on la croyait Marie-Louise. Il avait désiré cacher ce voyage, et, rendu plus susceptible par le malheur, ce quiproquo qu'elle s'était amusée à nourrir pouvait lui sembler une raillerie de ses déboires conjugaux. Elle avait joué surtout avec ce qui était intangible, la majesté impériale.

Sa colère de César offensé une fois passée, l'homme avait dépouillé l'Empereur, et était tombé dans les bras qu'on lui tendait. Alors elle lui avait reproché à son tour de l'avoir repoussée à Fontainebleau, d'avoir refusé la consolation de sa tendresse, et il lui avait répondu, en se touchant le front : (( J'avais tant de choses là I »

Ils étaient restés deux jours sous sa tente, d'oii le regard buvait au gouffre bleu de l'infini, bercés par la brise, entre les murs de toile, et par la lointaine rumeur de la mer. Il lui montrait la Corse, sa patrie à lui, oii elle aurait voulu aller. Ils jouaient avec l'enfant, dont la sœur de Walewska prenait soin. Elle le leur amenait de la maisonnette de l'ermite, où tous quatre ils couchèrent le soir. L'Empereur (( s'était mis en grande quarantaine » et, durant ces deux jours, ne reçut personne. Sans doute aussi ils causaient de choses graves. Walewska lui disait ce qui se passait sur le continent, elle le renseignait peut-être sur Marie-Louise, sur ce qu'on racontait d'elle du moins.

Le soir du second jour, il lui avait déclaré qu'il fallait se

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séparer. Les temps étaient changés. Tout puissant, et occupant le monde de sa gloire et de ses exploits, il lui avait été permis d'imposer, toujours discrètement d'ailleurs, ses maîtresses et ses favorites aux deux impératrices qui avaient partagé sa couche. Maintenant, déchu et honni, servant, sur son île, de point de mire au regard haineux de l'Europe, il ne pouvait plus risquer de se les voir jeter à la face, lorsqu'il réclamerait Marie-Louise. Devant ses sujets elbois euxmêmes il répondait de ses actions, percées à jour dans le cercle étroit oii il vivait. Porto-Ferraio était une maison de verre, oii nul ne faisait un pas, ni un geste, qui ne fussent vus et connus. Et lui, le représentant de la morale publique, si difficile à maintenir dans un pays oii ses soldats séduisaient toutes les filles, lui qui refusait l'entrée des Mulini aux faux ménages de ses officiers, à toutes les situations supposées irrégulières, il devait donner l'exemple d'une vie privée irréprochable. Sur ce point comme sur bien d'autres, il rentrait dans la loi commune.

Et ce qu'il avait décidé ne souffrait ni discussion, ni retard ; le navire qui devait la remmener était à l'ancre en bas de la montagne. Car il ne fallait pas qu'elle se rembarquât à Porto-Ferraio, oii des manifestations étaient annoncées (( en faveur de l'Impératrice », oii le peuple et la Garde tenteraient de s'opposer à son départ. Il la reconduirait, la moitié du chemin, et l'officier d'ordonnance, qui l'avait amenée, l'escorterait jusqu'à la plage. Les chevaux étaient sellés.

Elle avait songé qu'elle venait pour plus longtemps, pour toujours peut-être. Et, pour l'Empereur, dans l'incertitude de l'avenir, c'était encore quelque chose qui se dénouait, c'était l'amour qui s'en allait, avec le reste.

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Gomme pour assombrir cet adieu, la nature sembla se bouleverser et présager par son trouble une catastrophe prochaine. Une lourde chaleur pesait dans l'air. L'île disparaissait dans une brume de plomb. Puis des vapeurs blanchâtres s'étaient accumulées autour de la cime du Monte Giove, chargées d'effluves menaçantes, et couvrant d'un voile le soleil. Des paquets de vent secouèrent la tente impériale. G'était l'ouragan qui se préparait.

Dans ses tourbillons qui leur ébouriffaient les cheveux et faisaient voler leurs vêtements, dans le sifflement des rafales sur l'herbe rase, l'Empereur et Walewska se séparèrent. Il tourna bride soudain et remonta rapidement vers La Madone. Elle continua à descendre vers la mer.

Son frère et le navire l'attendaient à Marciana Marina. Dans ce port sans abri l'embarquement était impraticable. L'Empereur ayant interdit Porto-Ferraio, il fallait gagner Porto-Longone, à l'autre bout de l'île, le navire en la contournant, Walewska et sa suite, en la traversant par terre.

A peine revenu à l'ermitage, l'Empereur, effrayé de la fureur croissante du vent, avait envoyé son second officier d'ordonnance à Marciana, avec ordre d'empêcher le départ. Lorsque l'officier arriva, Walewska était en route pour Porto- Longone. Il se mit à couvert et n'alla pas plus loin.

Ce que dut être la chevauchée de cette femme et de cet enfant, la nuit, pendant vingt-sept kilomètres, par des crêtes et des ravins que balayait la tempête, on se le figure à peine. Elle parvient à Porto-Longone et y retrouve le navire. Mais les autorités du port lui montrent la mer démontée, et refusent de la faire partir. Elle s'obstine, elle allègue la volonté de l'Empereur. L'on n'osa pas désobéir et se montrer moins brave qu'une femme. Elle embarqua dans une petite anse

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voisine, à Mola, et le navire, repoussé dans les flots, affronta la destinée.

L'Empereur eut des heures d'angoisses. Ses alarmes durèrent jusqu'à ce qu'il eût appris qu'elle était saine et sauve.

Ce n'était pas de ce côté qu'il devait être frappé.

Mais, tandis que, sous latente du Monte Giove, il revivait avec Walewska ces heures d'amour, Marie-Louise qui avait refusé de suivre Hurault de Sorbée parvenu jusqu'à elle, et à qui Mette rnich avait osé écrire lui-même, pour lui interdire, en quittant Aix, de se rendre à Parme, c'est-à-dire de se rapprocher de l'île d'Elbe, se laissait insensiblement glisser dans le lit deNeipperg, et devenait la maîtresse du borgne, qui, pour la distraire, la promenait en Suisse, dans les glaciers de l'Oberland. ^

Et lui, se sentant plus seul que jamais, averti déjà (( qu'un officier autrichien, dont il possédait le signalement, ne quittait point sa femme d'un seul pas », il demandait à Campbell de faire intervenir lord Gastlereagh et l'Angleterre pour qu'on lui rendît cette femme et l'enfant, et, le lo Octobre, écrivait encore au Grand Duc de Toscane, le priant (( qu'il voulût bien l'aider à correspondre avec Marie-Louise, à lui envoyer de ses nouvelles, à en recevoir d'elle, régulièrement, tous les huit jours ». ^

* Meneval, p. 283, 291 et 292.

2 Campbell, p. i52; Gorres. imp., 2i.65i

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Mais Marie-Louise n'écrivait plus. L'Empereur cessa, presque complètement, de parler de l'absente, comprenant qu'il n'avait plus chance de la revoir que le jour où il aurait reconquis sa couronne. ^

Les Elbois connurent leur erreur et se résignèrent à ne pas voir non plus dans leur île la véritable impératrice, tout en demeurant mal persuadés que ce n'était pas elle qui était venue incognito à Marciana. Ce qui restait de feux d'artifice et de verres de couleur de la fête du i5 Août fut conservé pour l'arrivée de la princesse Pauline, et le maire de Marciana qui, trompé comme tout le monde, avait illuminé en signe d'allégresse, après avoir reçu l'ordre de souffler sur-lechamp ses lumignons, essuya une verte semonce, l'avertissant de ne plus se mêler désormais de ce qui ne le regardait pas.

* L'Empereur reçut aussi, à l'île d'Elbe, la visite de la jeune femme brune de Bourg-la-Reine, qui vint à Porto-Ferraio avec sa mère. Il l'y maria, dit Constant, à un officier d'artillerie (Constant, VI, p. 96). Mais l'on manque de preuves qu'il y ait eu entre eux aucun rapport d'amour. Cela, semble-t-il, se serait su à Porto-Ferraio, et personne ne paraît en avoir eu connaissance.

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