‹ Napoléon, roi de l'île d'ElbeChapitre 8 sur 16 · PORTO-FERRAIO. || LE DÉPART · texte numérisé non relu

PORTO-FERRAIO. || LE DÉPART

APRÈS le départ de la comtesse Walewska, l'Empereur abandonna le Monte Giove et vint habiter Porto- Longone, où il était le 6 Septembre. Il s'installa dans la citadelle espagnole qui avait été, elle aussi, décrétée (( palais », et où les plans, en suspens, d'un appartement de six pièces attendaient Marie-Louise depuis le mois de Juin. Le maire de Porto-Longone avait été nommé (( Commandant » du dit palais (( où il remplirait également les fonctions de concierge, de conservateur du garde-meuble, et de surveillant des jardins » avec un jardinier et un portier sous ses ordres, et moyennant un traitement annuel de 600 francs.

(( Conservateur du garde-meuble » était une façon de parler,

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car cette vieille et vaste casemate était entièrement démeublée. L'Empereur y apporta de Marciana ses trois lits de fer, se fit envoyer de Porto-Ferraio deux tapis et deux vases d'albâtre, et ordonna d'acheter à Pise, sur le continent, des chaises « du modèle le plus agréable, à 5 francs l'une » ainsi que des fauteuils et canapés «d'un prix proportionné». Des meubles plus beaux, expédiés par un marchand de Livourne, lui furent retournés parce qu'ils coûtaient trop cher.

L'appartement de Marie-Louise demeura à l'état de projet; 8.277 francs furent dépensés pour les aménagements généraux et pour l'appartement de l'Empereur, /197 francs pour celui de Madame Mère, 876 francs pour celui du Grand Maréchal, et 260 francs pour les écuries. Au total : g./ioo francs, pour l'ensemble du palais. ^

L'Empereur enclava dans son logement une petite tourelle vitrée surplombant la mer, oii il se tenait, des heures entières, à regarder le clapotis des flots. Il apercevait, dans le lointain, la côte d'Italie, fuyant vers Ostie et Rome. ^

La fête de la chapelle de Monserrat, 011 l'on venait en pèlerinage, chaque année, de toutes les communes de l'île, et même d'Italie, lui fut une distraction durant son séjour à Porto-Longone, qu'il quitta entre le 20 et le 25 Septembre.

La saison s'avançait, et, la température redevenant plus clémente, il revint habiter sa capitale, non sans avoir envoyé les maçons lui préparer à Rio un cinquième «palais ». Ce

* GoRUEs. iMP., 21.575, 21.584, 21.617, 2i.63o, 21.633, 21.635, 21.648; Registre de l'I. d'E., n. 75 ; G'*^ Durand, p. 253.

2 II ne reste rien à Porto-Longone des aménagements impériaux. La tourelle où se tenait l'Empereur était une de celles qui subsistent aux angles de la citadelle. Celte citadelle, avons-nous dit, renferme un bagne dans son enceinte.

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fut la maison de l'Administration des Mines, la plus confortable du pays, que, pour simplifier les frais, il choisit et s'attribua, et Pons en fut nommé Gouverneur. ((Gouverneur de ma propre maison I » s'exclame l'infortuné, dépossédé de son domicile. L'Empereur lui assura qu'il pouvait y demeurer tant qu'il n'aurait pas trouvé un autre abri, et que son déménagement ne pressait pas. Mais, un beau matin, après quelques retardements, une armée d'ouvriers arriva pour remanier la maison de la cave au grenier, changer les portes, abattre des cloisons, et Pons dut déguerpir avec sa famille, au milieu des décombres.*

D'autres soucis allaient occuper l'esprit de l'Empereur et de graves inquiétudes assombrir l'horizon.

Tout d'abord c'était la pension de deux millions que le Gouvernement français ne payait pas. Les 35o.ooo francs de recettes des biens du Domaine étaient incapables d'alimenter le budget, tel qu'il avait été établi. Il avait déjà été dépensé 109.600 francs, rien que pour les Mulini et pour San Martino, auxquels on travaillait toujours, et, pour l'année en cours, le budget de la guerre menaçait de dépasser, de 200.000 francs, le demi-million.^ Afin de solder ses dépenses, celles de ses routes, de ses fonctionnaires, de ses frais de représentation et de décorum, bref tout ce que coûtait un train de vie qui était finalement fort dispendieux, l'Empereur était obligé de mordre sur ses réserves. Pour peu que la situation se prolongeât, la caisse serait bientôt vide. Il réclama, mais en vain. Sur ce point, pas plus que l'Autriche au sujet de Marie-Louise, la France ne répondait.

* Pons de l'H., p. 253 et 275.

2 CoRREs. iMP., 2i.63i, 21.648; Registre de l'I. d'E., n. 33 et 139.

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Puis, de sourdes et sinistres rumeurs commençaient à se répandre. L'Europe, disait-on, après avoir rétabli de l'ordre dans ses propres affaires, s'occupait de lui à nouveau, et regrettait de ne pas l'avoir mis plus sûrement hors d'état de nuire. Elbe était trop proche et pouvait lui permettre un retour offensif. Il fallait « l'enlever » et le transporter plus loin. Ce n'étaient que des bruits qui couraient, invraisemblables sans doute, mais peu rassurants pour l'avenir.

C'est au milieu de ces préoccupations que la vie officielle reprit à Porto-Ferraio.

Pauline Borghèse, revenant de Naples, et au-devant de qui l'Empereur avait envoyé son brick à Civita-Vecchia, était arrivée le i^^ Novembre, apportant à son frère sa caressante tendresse, à tous son clair et luisant sourire.*

Heureuse de rendre heureux quiconque s'approchait d'elle, elle semblait la femme légendaire des poètes, descendue sur la terre pour la séduction de l'humanité, et les esprits les plus rébarbatifs la proclamaient « une pâte humaine de perfection )).^

Demandant pardon à une femme de chambre des accès d'humeur de sa nerveuse nature, généreuse de son argent qu'elle semait aux vents du ciel, elle était prodigue, de même, avec orgueil, de la beauté de sa chair. Devant les

* GoRREs. iMP., a 1.633 ; Peyrusse, p. a6i ; Lettre de Madame Mère a Lucien, citée par Larrey, II, p. 86; Pons de l'H., p. 353. 2 Pons de l'H., p. a^a.

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sculpteurs sa tunique glissait le long d'elle, sans honte, comme celle des courtisanes antiques, et les médailles, frappées en son honneur à la Monnaie de Paris, la symbolisaient sous la figure des trois Grâces, triplement nue, encerclée dans cette inscription : « Pauline, sœur d'AUGUSTE, NOTRE BELLE REINE )) . Elle était la doucc, mais capricieuse Astarté, qui irrite ou calme tous les désirs, qui engendre et console tous les chagrins.

Son affection pour l'Empereur, qu'elle baisait publiquement sur la bouche selon l'usage de Corse, était sans bornes.* Reconnaissante de ce qu'elle lui devait, elle se prêtait avec obéissance à ses moindres caprices, aux plus puérils souvent, et ne songeait point à se plaindre. « S'il avait eu l'habitude de me battre, expliquait- elle, résignée à supporter les coups, j'aurais dit : Il me fait mal, mais laissons-le faire, puisque cela lui est agréable. » ^ Elle était une ambassadrice précieuse, et venait, disait-on, de réconcilier son frère avec Murât.'

Le retour de Pauline et le plaisir d'admirer de près cette illustre beauté consolèrent les Elbois de l'absence de Marie- Louise, dont Pauline prit, au premier étage des Mulini, l'appartement devenu inutile.*

Elle dut se plier ici à une tenue de mœurs plus serrée, qui convenait à la dignité d'une Cour d'exil, à un intérieur familial sur lequel le malheur avait passé.

Les soirées, auxquelles présidait Madame Mère, qui, durant

* C'est encore ainsi qu'en Corse les filles embrassent leur père, sans que cet usage établi scandalise personne.

2 Pons de l'H,, p. 238.

3 CoRREs, iMP., 21.633 ; Pons de l'H., p. 376 ; F. de Ghaboulon, I, p. 128.

* CoRRES. IMP., 21.633; Pons de l'H., p. 137 et 239.

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le jour, s'occupait à des ouvrages de tapisserie, entourée de ses pelotons de laine et des portraits de ses enfants, qu'elle rangeait devant elle sur un guéridon, étaient remplies aux Mulini par des parties d'échecs, de cartes, ou de dominos. L'Empereur avait pour partenaires ordinaires le maréchal Bertrand ou Madame Mère, avec laquelle il échangeait de fréquentes prises de tabac. Parfois les intimes étaient admis au jeu, dont la mise n'était jamais considérable, un ou deux napoléons.*

L'Empereur ne prétendait point perdre. C'était en lui du fatalisme. Perdre au jeu, bataille perdue, cela se tenait. Mauvais présage. Alors il trichait. Personne n'osait se plaindre. Seule, Madame Mère qui ne dédaignait point de recueillir son gain, et qui le voyait s'échapper, se remuait sur sa chaise, en se pinçant les lèvres. L'Empereur, qu'elle amusait, trichait de plus en plus ostensiblement, si bien qu'en dépit de l'étiquette, elle s'écriait, avec cet accent comique dont elle n'avait pu se défaire : « Napoleone I vous vous trompez, je vous assoure. » L'Empereur passait la main sur la table, brouillait les cartes, ramassait l'argent, et rentrait dans sa chambre. Le lendemain, il faisait rendre l'argent aux volés. Madame Mère, assuraient les méchantes langues, n'était pas remboursée, et, si elle réclamait : « Bah ! ma mère, lui répondait-il, vous êtes plus riche que moi. ))^

D'ordinaire l'Empereur se retirait à neuf heures.^ A l'in-

* Peyrusse, p. 289; Campbell, p. 89; Pons de l'H., p. 191 et 207.

2 Elle avait eu la prudence d'économiser, durant les années de prospérité de son fils, une assez grosse fortune, qu'à plusieurs reprises elle mit à sa disposition, aux heures de détresse. Cette fortune était, quand elle mourut, de trois millions environ. (Larrey, II, p. 495.)

^ Nous avons vu (p. 117) qu'il se levait avant le jour.

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