‹ Napoléon, roi de l'île d'ElbeChapitre 9 sur 16 · MÉDAILLE DE l'AULiAE lîORfiHKSK. (Faco et l'evers · texte numérisé non relu

MÉDAILLE DE l'AULiAE lîORfiHKSK. (Faco et l'evers

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stant où la pendule sonnait, il se levait, s'approchait du piano, et battait sur les touches, avec son index, les notes suivantes :

ut, ut, sol, sol, la, la, sol, fa, fa, mi, mi, ré, ré, ut.

Ce concert terminé, il saluait et disparaissait.

Certains soirs, il secouait la léthargie de ces réunions et se mettait à parler d'un fait de son histoire, d'une bataille livrée, de la campagne de France. Il exposait pourquoi il avait été vaincu, à la suite de quelles fautes et de quelles erreurs. Il faisait revivre les événements, il s'animait, s'entraînait, en appelait au jugement des siècles à venir, et concluait : (( C'était écrit I » Pendant qu'il parlait, chacun frissonnait. Campbell croyait le revoir sur les champs de bataille, distribuant ses ordres à ses généraux, poussant ses soldats et remettant en jeu la victoire, ou, réunissant à Boulogne ses vaisseaux, réussir à traverser le détroit et envahir l'Angleterre. Parfois l'Empereur paraissait vouloir discuter, mais si quelqu'un le contredisait, il s'emportait, et allait tout de suite aux paroles blessantes. Un silence général s'établissait alors, au milieu duquel il se calmait peu à peu, et, avant de se retirer, il tendait la main à celui qu'il avait querellé, en disant : (( Nous avons fait comme les amoureux ; nous nous sommes fâchés. Mais les amoureux se raccommodent et s'en aiment davantage. Bonne nuit I et sans rancune. » Les uns acceptaient cette réparation des dures paroles qu'il leur avait dites ; d'autres lui pardonnaient moins, et en gardaient un secret ressentiment.^

En dehors de ces éclats passagers, les soirs se suivaient

* Campbell, p. 67, 77 et iSg; Pons de l'H , p. Bg, 128 et 192.

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glacials et monotones. Pauline vint les dérider et, malgré les restrictions impériales, faire rejaillir sur eux sa belle joie de vivre. Comme toutes les natures nerveuses, elle passait, en santé, d'un extrême à l'autre, s'abattant et se relevant aussi vite, portée un jour sur un fauteuil, debout le lendemain, et se brisant de plaisir jusqu'à ce qu'elle tombât. Un bal fut, à l'occasion de son retour, donné par l'Empereur, pendant lequel la musique de la Garde joua La Marseillaise, et, comme Pauline aimait follement la danse, d'autres réceptions suivirent.

L'Empereur exigea qu'elle évitât de s'y consteller de pierreries et de diamants, afin que les dames de la bourgeoisie elboise ne parussent point trop piteuses à côté d'elle. Le peu dont elle se para fut suffisant pour éblouir les regards.* Elle organisa des comédies de société, qui furent représentées dans cette grande salle du rez-de-chaussée des Mulini, coupée en deux par une cloison pliante, et destinée à servir de salle de spectacle, de salle de billard, et de salle à manger. Les officiers et sous-offîciers de bonne volonté, choisis parmi les plus facétieux, fournirent les acteurs. Pauline qui aimait à s'entourer de jolies femmes, et qui en comptait plusieurs parmi ses dames de compagnie, trouva en elles des actrices. Elle joua elle-même. Ce fut le Théâtre du Palais. On y monta, entre autres pièces. Les Fausses Infidélités et Les Folies Amoureuses, et les rires sonores de la Princesse Borghèse, entraînant les autres, s'égrenèrent dans la triste demeure.^

Alors, par esprit d'imitation, Porto-Ferraio voulut avoir

■^ Labadie, p. 54; Pons de l'H., p. 26a; Laborde, p. l\i- '^ MoNiER, p. 56; Pons de l'H., p. 289; Gorrks. imp., ai. 578; Registre DE l'I. d'E., n. 27 et ii3.

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son théâtre. Une pétition fut adressée au Souverain, le priant de doter sa capitale d'un édifice à cet usage. L'Empereur, qui ne se souciait pas de grever ses finances, donna une ancienne église, désaffectée, et qui était utilisée comme magasin militaire. Pour payer ce que coûterait la transformation de cette église, le théâtre fut mis en actions. Les plus riches familles de Porto-Ferraio achetèrent les loges, qui furent jalousement disputées, et dont les acquéreurs devinrent propriétaires à vie. « Il n'y en eut pas pour tous ceux qui en voulurent. » Les membres de la Société prirent le nom d'Académiciens, avec cette devise : « A noi la sorte Î (A NOUS LA FAVEUR DU SORT I) )) Maçous, charpcnticrs, menuisiers, décorateurs, serruriers, s'attelèrent à l'œuvre, afin que le monument fût terminé dans les premiers jours de i8i5.' L'Empereur, absorbé par la situation politique, ne tarda pas à abandonner à Pauline la surintendance de tous ces plaisirs.

Le Congrès de Vienne s'était ouvert, le i" Novembre. Talleyrand n'avait pas attendu qu'il siégeât, pour entreprendre, individuellement, chacun de ses membres, sur une mesure qu'il estimait urgente entre toutes, l'enlèvement de l'Empereur et sa déportation en un lieu plus sûr que l'île d'Elbe.

L'idée était dans l'air. Talleyrand rendit service en la formulant. Il y avait, pour des étrangers, quelque pudeur à l'émettre. Venant d'un Français, il était naturel que l'on

^ Pons de l'H., p. a44.

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s'y ralliât. Talleyrand proposa les Açores, dans FAtlantique. (( C'est, disait-il, à cinq cents lieues d'aucune terre. Les Portugais, possesseurs de ces îles, pourraient être amenés k se prêter à cet arrangement. » Il fut aussi question des Antilles américaines, de Sainte-Lucie ou de la Trinité, de Sainte-Marguerite, ou, mieux encore, de Sainte-Hélène. La moins salubre de ces îles serait la meilleure, celle dont le climat meurtrier aurait le plus de chances de délivrer les peuples de l'hôte qu'on lui enverrait.*

Les avis en parvinrent à l'île d'Elbe par des lettres, par des visiteurs d'occasion, et par des messagers secrets que reçut l'Empereur. Il affecta de n'y pas croire. A ceux qui lui demandaient avec émotion si la nouvelle était vraie, il répondait: (( L'Europe ne le fera pas. Au point de vue de l'Angleterre, Sainte-Hélène surtout est impossible. J'y serais trop près des Indes. D'ailleurs nous pouvons nous défendre ici pendant deux ans. » Le danger qui résulterait, pour l'Angleterre et pour les Indes, de sa réclusion dans un cabanon de Sainte-Hélène ne paraissait pas évident, et c'était une de ces phrases qui lui servaient à fermer la bouche à ses interlocuteurs quand il ne savait que répondre. Peutêtre doutait-il, lorsque, dans les premiers jours de Décembre, un inconnu débarqua, qui fut mystérieusement introduit près de lui. Ils causèrent ensemble, une heure ou deux, et l'in-

* GoRREsp. DE Tall. ET DE Louis XVIII, i3et 21 Oct.,et 7 Dec. i8i4. — La Prusse et l'Angleterre approuvaient avec chaleur ; l'Autriche faisait des objections; le czar ne disait rien. Louis XVIII trouvait l'idée « excellente », mais des scrupules de conscience gâtaient sa satisfaction : « Entre nous, répondait-il à Talleyrand, je dépasserai les stipulations du Traité de Fontainebleau si le projet est mis à exécution. »

Sao Miguel, la plus proche des Açores, est à 36o lieues de Lisbonne.

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connu, regagnant son bord, remit à la voile. « De ce jour, (lit Peyrusse, le caractère de Sa Majesté s'était modifié. Sa parole était brève, son humeur visible. L'arrivée de ce personnage, et ce changement moral, donnaient aux suppositions en cours une consistance alarmante. » *

L'Empereur se plaignit à Campbell, avec véhémence, de la perfidie qui se préparait. Mais il avait bien perdu ses dernières illusions sur le rôle que Campbell jouait à l'île d'Elbe, et l'espoir qu'en échange de son espionnage, qu'il supportait, il en pourrait tirer, dans des circonstances vraiment graves, le moindre secours. Les rapports s'étaient aigris. Campbell avait essayé de débaucher, l'un après l'autre, tous les serviteurs de l'Empereur, Bertrand, Drouot, l'incorruptible Pons lui-même, qu'il avait engagé à rentrer en France, promettant d'entremettre ses bons offices et ceux du Gouvernement anglais pour lui obtenir une place. ^ Aux grenadiers de la Garde il conseillait de déserter. De faux mécontents, pris parmi ces derniers, lui furent envoyés, et il tomba dans le piège. ^L'Empereur avait été vite instruit que ses allées et venues entre l'île et le continent, ses absences, sous prétexte de repos, de santé, de visites aux beautés artistiques de l'Italie et de distractions galantes à Lucques et à Florence, n'avaient d'autre but que de resserrer toutes les organisations et toutes les ententes hostiles qui l'entouraient. Alors, craignant que le mal certain accompli

* Pons de l'H., p. 871; Peyrusse, p. 262; Campbell, p. 172 et 209.

2 Pons, que ces avances « firent frémir », les repoussa sans doute avec sa rudesse habituelle, car, sur la liste des personnes parties avec l'Empereur, dressée par Campbell après le 96 Février 181 5, il qualifie Pons : « Homme violent, intrigant, un mauvais drôle. » (Campbell, p. 882, éd. anglaise.)

^ Ile d'Elbe et Cent Jours, p. 27; Pons de l'H., 162.

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par Campbell ne fût supérieur au bien qu'il en attendait, il avait tenté de s'en débarrasser, de le pousser dehors peu à peu. Barrière de l'étiquette, froideur, attente dans l'antichambre, impolitesses ingénieuses, rares audiences, exclusion systématique des réceptions aux Mulini, même lorsque d'autres Anglais, de passage dans Fîle, y étaient priés, rien ne fut épargné, sous des apparences toujours aimables, pour lui faire comprendre que sa présence avait cessé de plaire, pour le blesser dans sa dignité personnelle et le contraindre à s'en aller. *

Campbell comprit, mais ne broncha pas, « résolu de continuer à sacrifier ses sentiments au devoir qui lui incombait » et espérant que le Congrès de Vienne, en statuant, d'une façon ou d'une autre, sur le sort définitif de Napoléon, le libérerait des insultes qu'il subissait. Chaque fois qu'il avait été question de supprimer le navire de guerre anglais en station à l'île d'Elbe, il s'y était opposé, et avait obtenu gain de cause, en remontrant que c'était, lui présent ou absent, la seule garantie efficace contre une évasion de l'Empereur.

A I'Undaunted, venu de Fréjus, avaient succédé la frégate Curaçoa, le brick Swallow (F Hirondelle), puis la corvette Partridge (la Perdrix), dont Campbell présenta le capitaine (capitaine Adye) aux Mulini, le 5 Décembre. ^ Car, officiellement, c'était aussi pour être agréable à l'Empereur que l'Angleterre entretenait un bâtiment à Porto- Ferraio.

* Campbell, p. ii3, ii4» i35, i68, aoa et 3o5; Gorres imp., 21.608 et ai. 64a ; Poks de l'H., p. aia.

2 Campbell, p. 85, 89, 99, 198, 197, 199.

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Cet enlèvement, dont l'imagination s'exagérait l'imminence et le danger, comment et par qui s'accomplirait-il ? Se trouverait-il une puissance européenne pour l'oser?

Ne serait-ce pas plutôt les Barbaresques qui se chargeraient de l'entreprise, ces Barbaresques dont on voyait les navires légers, sur lesquels flottait l'étendard du Prophète, rôder sans cesse autour de l'île ? Les forbans n'avaient-ils pas médité de capturer l'Empereur pendant la traversée de Fréjus à l'île d'Elbe, afin de l'amener, la corde au cou, au Dey d'Alger, dont l'orgueil eût été grand d'envoyer un chrétien de cette importance ramer sur ses galères ou ratisser ses jardins? N'avaient-ils pas, aux mois de Juin et de Juillet, empêché Madame Mère de s'embarquer à Ostie, et ne fallaitil pas, pour protéger les bateaux de commerce et les caboteurs elbois, leur faire donner la chasse par I'Inconstant, que l'on garnissait, en l'occurrence, d'une cinquantaine de soldats n'ayant pas le mal de mer ? *

A la vérité, l'Empereur les avait trouvés à propos, lors de la signature du Traité de Fontainebleau, pour exiger que l'île d'Elbe lui fût livrée avec ses canons, ses munitions de guerre et ses forts, que le Gouvernement français prétendait désarmer. Mais si, cependant, ces histoires de brigands étaient réelles? S'ils allaient fondre sur lui, durant une de

* Registre DE l'I. d'E.,n, 43; Gorres. imp,, ai.SgS et 21.632 ; Pons de l'H.» p. 3ii; Campbell, p. i6, i8, 149; Lettre a Mme d'Arbouville. (Archives Etrangères.)

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ses promenades au bord de la mer, l'enlever dans un de ses voyages à la Pianosa, ou le cueillir aux Mulini, en escaladant la falaise, à la faveur de quelque nuit sans lune?

Un événement imprévu avait paru réhabiliter ces coquins. Un chebec tunisien avait mouillé à Porto-Longone, se plaçant de lui-même sous le canon de la citadelle, et son reis, ou capitaine, vêtu en cérémonie et coiffé de son plus magnifique turban, s'était enquis, avec deux renégats pour interprètes (( si le grand Dieu de la terre était là » , afin qu'il se prosternât devant lui. Et il aA^ait aussitôt acheté un drapeau elbois, qu'il paya sans marchander, et qu'il hissa à son antenne, le saluant de trois salves d'artillerie. L'officier du port fit avertir l'Empereur, qui était dans la citadelle. Il fat répondu au Barbaresque que le règlement sanitaire, imposé à tous les bâtiments du Levant, lui interdisait d'approcher de Sa Majesté, mais que l'Empereur sortirait tout à l'heure, pour se promener, et qu'alors il pourrait le voir de loin. L'on se méfiait de quelque sournoiserie de sa part.

L'Empereur, étant sorti avec son escorte, s'arrêta et salua amicalement, de la main, le reis qui se prosterna, les bras croisés sur sa poitrine. Avant qu'il se rembarquât, les assistants, qui étaient accourus fort nombreux, lui demandèrent ce qu'il pensait du héros qu'il avait eu le bonheur de contempler, et il répondit: « Ses yeux reflètent comme le cristal. » On lui demanda encore s'il n'avait point l'intention de lui faire la guerre. Il répondit : (( Je ne fais pas la guerre à Dieu. » Et il ajouta: (( Ce ne sont pas les petits qui trahissent, mais les grands. » L'Empereur lui expédia à son bateau quelques victuailles et divers cadeaux, et le Barbaresque se retira, en souhaitant le bon-

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soir à tout le monde, avec de multiples : « Addio I Addio, moussiou I )) ^

L'Empereur aurait désiré « qu'on lui arrachât d'autres paroles », car sa démarche pouvait être toute personnelle, et un autre, plus gros seigneur que lui, penser et agir différemment, ainsi que sa dernière phrase le laissait craindre. Les trois régences de Tunis, d'Alger et de Tripoli n'étaient point d'ailleurs solidaires l'une de l'autre, et cette visite, en somme, ne prouvait rien. L'Empereur en profita cependant pour rassurer son entourage : « Voilà une épine de moins dans le pied », dit-il avec contentement. Mais il continua à se précautionner. ^

Lorsque la visite du reis fut connue à Gênes, à Livourne, à Piombino, à Givita-Vecchia et à Naples, les navires marchands de ces ports sollicitèrent de l'Empereur la permission de se couvrir du pavillon elbois, et la renommée du souverain de l'île d'Elbe s'en accrut.

Le plus amusant de l'aventure fut que Campbell, instruit de cet incident, se mit dans le cerveau que ces mêmes pirates barbaresques, accusés à l'île d'Elbe d'être à la solde du Gongrès de Vienne ou de Louis XVIII, étaient de connivence avec Napoléon, qu'ils lui apportaient des messages secrets, et transmettaient les siens à Gênes, en Gorse, et à Naples, pour Murât ; ils lui permettaient de communiquer avec des conspirateurs ignorés, et l'île de Pianosa servait de lieu de rendez-vous. Il prescrivit à ses agents de l'île d'Elbe une enquête « sur la nature et l'étendue de Fintelligence qui existait entre les Barbaresques et l'Empereur » et, comme il

^ Campbell, p. 178; Pons de l'H , p. 3i2; Labordf, p. ^2; Chautard, p. 88 ; Marchand d'Huiles, p. i4o. - Registre de l'L d'E., n. 187.

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ne réussissait pas à tirer au clair ses soupçons, il vint à Livourne, interroger le consul de France, Mariotti, et sa police. Mariotti était aussi inquiet que lui ; il se préparait à écrire à Talleyrand que « les Tunisiens étaient très bien reçus à Porto-Ferraio, et qu'au moyen de cet asile, un de ces Barbaresques maintenait une croisière qui faisait trembler toute la côte. )) Campbell poursuit jusqu'à Florence, afin d'entretenir le Gouverneur autrichien. Il rencontre dans cette ville le baron Hyde de Neuville, arrivé de Paris, en mission secrète, pour recueillir des renseignements précis sur Bonaparte et sur ses agissements dans son île. La conversation qu'eurent les deux hommes accrut leurs peurs mutuelles, et ils conclurent à la possibilité d'un complot, d'après lequel les Barbaresques transporteraient l'Empereur à Toulon, où une trahison lui livrerait la flotte de la Méditerranée, l'arsenal et la place. Hyde de Neuville s'en retourna à Paris, annoncer au Roi cette effroyable découverte/ Les Barbaresques avaient bon dos.

Quel que fût le mode d'exécution adopté pour enlever l'Empereur, il était certain que l'entreprise serait malaisée, et la défense désespérée. Il en avait prévenu Campbell, afin qu'il le répétât à qui de droit. ^

* Campbell, p. 174 et 176; Lettre de Mariotti a Talleyrand, du iSNovem. 181 4 (Correspondance de Talleyrand, p. 172); Hyde de Neuville, II, chap. I.

- Campbell, p. 309; Flfury de Ghaboulou, I, p. 106.

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Un moyen plus pratique de se débarrasser de lui était l'assassinat.

Déjà, lors de son séjour à Marciana « des voix amies lui avaient conseillé de ne pas s'isoler sous les châtaigniers touffus )) et, plus d'une fois, durant ses rêveries du Monte Giove, il avait regardé machinalement autour de lui si quelque fusil braqué n'allait pas surgir d'un taillis. Gomme il aurait fallu là, pour le garder, qu'un détachement de soldats le suivît partout, l'arme au bras, il avait préféré être libre de ses pas et de sa pensée, et risquer le coup de feu. ^ Mais, dès son retour à Porto-Longone, les vagues rumeurs qui circulaient, d'un attentat, avaient pris forme, et l'Empereur désormais ne sortit plus seul : « Toute ma cavalerie, Polonais, chasseurs, mamelucks, sera sous les ordres de mon premier officier d'ordonnance. Il m'accompagnera constamment à cheval, et il lui sera donné un cheval de mon écurie, avec deux pistolets ; il commandera mes escortes et prendra les mesures de sûreté convenables ; il se concertera avec le commandant de gendarmerie pour le placement des gendarmes sur mon passage. Il y aura tous les jours, pour suivre ma voiture, cinq hommes de service, à cheval, avec leurs carabines et leurs pistolets chargés. » ^

Les avertissements étaient nombreux, nombreux les « sicaires » qui, assurait-on, aiguisaient dans l'ombre leurs poignards, et avaient fait vœu de purger le monde du monstre qui respirait encore.

Avertissement de l'ex-roi Joseph, qui, retiré en Suisse, à Prangins, reçoit avis, par Mme de Staël, que deux hommes,

^ Pons de l'H., p. 211.

^ Registre de l'L d'E,, n. 73.

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soldés par les royalistes de Fraace, sont sur le point de se rendre à l'îled'Elbe, afm d'assassiner l'Empereur. Mme de Staël, dans un noble oubli des injures passées, et Talma, qui déjeunait avec Joseph lorsque la lettre est arrivée, s'étaient offerts pour partir en personne a Porto-Ferraio, tellement il était urgent de conjurer le péril, d'en prévenir celui qu'il menaçait. Un ancien serviteur de la famille se chargea de cette mission.* Avertissement d'un visiteur prussien qui, admis à présenter ses respects à l'Empereur, lui annonce que la Société allemande des Vertueux, après avoir contribué à sa chute, s'occupe maintenant de le faire tuer, et que, « dans ce but, elle expédiera dans l'île trois sicaires bien déguisés )). La bienveillance de ce Prussien paraît suspecte. N'est-il point membre de cette Société, et ne serait-il pas un des trois assassins ? Jusqu'à son départ de l'île, la police prend des mesures de sûreté exceptionnelles. ^ A Rome, ce sont des moines fanatiques, qui méditent, dans leur couvent, le même forfait, et, tout près de l'île d'Elbe, c'est Bruslart, Gouverneur de la Corse, dont les instructions officielles portent (( de se défaire à tout prix de Buonaparte ». On lui adresse les meurtriers, et il les fait passer à l'île d'Elbe. '

La vindicte publique se compliquait avec Bruslart d'une rancune personnelle qui remontait à l'époque du Consulat.

^ Mémoires de Joseph, X, p. 309 et 3i5.

^ Marchand d'H., p. i45.

'^ Ii.E d'Elbe et Cent Jours, p. 2G; Fleury de Ghaboulon, 1, p. iii; PoxNS DE l'H., p. 160; Laborde, p. 43; Lettre du Comte de C. au Comte d'Artois, dans Misgellanea Napoleonjca, II, p. i6o: « Il faut, pour le bien public, que le monstre n'existe plus, et je crois qu'on peut en venir à bout. M

1. l'ORTO-FERRAIO KT SON UOLl-K VUS DKS JARDINS UK SAN MARTINO. 2. LA MAISON DE SAN MARTINO EN SON ETAT ACTUEL.

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d'un malentendu qui avait coûté la vie à l'un de ses amis, ancien émigré comme lui, fusillé malgré un pardon promis, et dont le sang depuis ce temps criait vengeance.

Une nuit, la sentinelle découvre, dans les taillis de San Martino, un individu à mine patibulaire. Il est arrêté, fouillé. Ses papiers ne sont pas en règle et il a sur lui un poignard. Nul doute qu'il ne soit un émissaire de Bruslart. On rétablit son identité. C'est un Corse coupable de plusieurs crimes. Une barque l'aura amené, et déposé en un coin désert du rivage. L'arrestation s'est ébruitée et chacun s'attend à ce que l'homme soit livré à la justice, ou passé par les armes, sans procès. Mais il nie, et il n'y a contre lui que des preuves morales, c'est-à-dire point de preuves. L'Empereur craignit, s'il l'exécutait (( pour l'exemple », comme on le lui conseillait, d'être accusé d'assassinat, ce qui serait un prétexte à représailles. Il ordonna qu'on le rembarquât, et qu'on le rejetât en Corse.

Les imaginations alarmées s'abandonnent aux conceptions les plus romanesques. Aujourd'hui c'est le maréchal Soult qui a envoyé une note confidentielle à l'Empereur, pour le mettre en garde contre un officier supérieur, nommément désigné, qui, depuis le rétablissement des Bourbons, déverse sur lui des torrents d'injures. Le lendemain c'est un triple avis (( de trois endroits différents, et de personnes sûres, qu'un Juif borgne, vendeur de livres à Leipsig, a consenti, moyennant une somme considérable, à venir frapper l'Empereur en lui offrant sa marchandise ». L'assassin eut-il vent que son signalement était donné dans tous les ports de l'île, ou n'avait-il jamais existé ? On ne sait. Mais, à partir de ce moment, aucun borgne n'est plus toléré dans l'île. Le vieux colonel Tavelle, celui qui a eu ses épaulettes par er-

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reur, et qui tient à les mériter, entre en fureur dès qu'il en aperçoit un. Il a été placé en faction à Rio Marina. Le maire de Rio Montagne avait un passé déplorable, et, de plus, était borgne. L'ayant rencontré à Rio Marina, le colonell accoste, furibond : « Que faites-vous ici, signor ? Ce n'est pas votre place, et je vous ordonne de vous retirer. » Le maire proteste. Il est citoyen, maire, chambellan de Sa Majesté I Tavelle ne veut rien entendre : « Vous êtes marqué, dit-il, comme le fds maudit de ceux qui vendirent Notre-Seigneur, comme celui qui veut tuer l'Empereur. C'est un mauvais signe. » Le maire de Rio Montagne fut obligé de se retirer, quoiqu'il eût appelé le maire de Rio Marina à son secours. « Je l'aurais traité, racontait ensuite le brave colonel, à l'instar du Juif, ni plus ni moins. » Pour un peu, il eût apporté son lit au bord de la mer, afin de pouvoir, en dormant, surveiller l'horizon.^

Chacun dans l'armée lui ressemble et ne voit que fantômes ensanglantés. Les sabres qui entourent l'Empereur s'exaspèrent de cette perpétuelle menace, de ce danger inconnu et insaisissable. Cambronne est enragé. Le dogue montre ses crocs, et hurle après les chausses de tous ceux qu'il soupçonne. Il soupçonne tout le monde.

Un vaisseau de guerre napolitain se présente en rade de Porto-Ferraio, arbore le pavillon elbois, salue des vingt et un coups de canon réglementaires, et lance trois hourras de (( Vive l'Empereur Napoléon ! » Le canot se détache du bord, monté par l'état-major du navire. Le commandant, un contre-amiral, demande la permission de descendre à terre, et s'il peut aller aux Mulini, faire agréer ses hommages à

* Pons de l'H., p. i64, i65 et 180.

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l'Empereur. Cambronne accourt. A la vue de l'uniforme napolitain et des sujets du roi Murât, de Murât qui a trahi, et qui est capable d'un nouveau guet-apens , son sang ne fait qu'un tour. Tandis que le commandant répète sa requête avec urbanité, il commence à le traiter, lui et ses officiers, de bandits et de scélérats, qu'il va faire fusiller s'ils ne déguerpissent au plus vite. Il ordonne aux soldats du port de charger leurs armes, et aurait ouvert le feu si le canot n'avait promptement poussé au large. Ce fut un coup de théâtre. Le commandant, croyant que la forteresse allait tirer sur lui, amène la bannière elboise, oriente ses voiles, et, en un clin d'œil, cingle vers la pleine mer. Toute la ville en fut ébaubie.*

Pas un arrivant n'échappe à son regard. Un jour, tandis qu'il passe la Garde en revue, il distingue, dans la foule des curieux, un étranger dont l'attention particulière, et une sorte d'émotion empreinte sur son visage, ne lui disent rien qui vaille. Il fonce sur l'étranger, et, d'une voix de tonnerre, lui demande qui il est et ce qu'il veut. Celui qu'il interpelle est saisi de terreur. Il en perd la faculté de parler, et balbutie d'incompréhensibles explications. Plus il se trouble, plus s'accroît la suspicion de Cambronne. Le populaire s'amasse autour d'eux. L'étranger finit par obtenir d'être conduit à Bertrand, entre deux soldats, et le Grand Maréchal le reconnaît pour un ancien commissaire à la Guerre, qu'il a eu sous ses ordres. C'est un bon Français, dévoué à l'Empereur, et qui, révoqué par la réaction bourbonnienne, est venu quérir un emploi à l'île d'Elbe. Bertrand lui fit excuse, et l'assura de sa protection. Cela ne le guérit point de la peur qu'il avait eue et il quitta l'île par le premier navire. *

* Pons de l'H., p. 167.

- Fleury de Ghaboulou, p. io3; Pons de i.'H., p. 170.

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Enfin un ex-Chouan, qui se rendait en Corse prendre du service près de Bruslart, avec une grosse cocarde blanche à son chapeau et un habit brodé d'une avalanche de fleurs de lys, ayant été obligé, par les vents contraires, de s'abriter à Porto-Ferraio, souleva, en osant se promener dans la ville ainsi affublé, un tel scandale, qu'il fallut que Drouot lui donnât un officier pour le garder. Toute la garnison voulait le souffleter et le provoquer en duel. Chaque matin, le vieux Vendéen voyait la Garde défiler à la parade, aux sons de La Marseillaise, et il disait à l'officier qui l'accompagnait : (( Vous êtes donc ici en gS? Porto-Ferraio est une ville terrible. » Il se rembarqua dès que les vents le lui permirent, et promit de ne plus revenir. '

L'Empereur, quand il apprenait ces incidents, dont quelques-uns, comme l'algarade au vaisseau napolitain, mettaient les torts de son côté, feignait de se fâcher. Mais il ne pouvait en vouloir sérieusement à ces dévouements farouches qui veillaient sur lui.

Ce n'était pas cela seulement qui le sauvait.

Plus que son budget de la guerre, plus que les canons de ses forts et que l'amour héroïque de ses derniers fidèles, l'annonce de sa décrépitude morale, de l'affaissement prématuré de ce fier génie, suspendait, momentanément du moins, la haine hâtive de ses ennemis.

* Il E d'Elbe et Cent Jours, p. 25 ; Pons de l'H , p. 169 et 3-5.

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Était-ce le résultat de la chute immense qu'il avait faite ? Était-ce l'usure d'un cerveau trop longtemps surmené? Était-ce le tourment de toutes ces rumeurs d'enlèvement et d'assassinat? Etait-ce encore cette cruelle séparation d'avec sa femme et son enfant, et leur disparition désormais sans terme? Toujours est-il que plus d'un fait, observé avec soin, trahissait la dépression générale qu'il subissait, le rétrécissement de son intelligence et de son esprit, sa décadence en un mot.

Sans parler ni de cette Cour ridicule qu'il s'était constituée, ni de cette parodie de Gouvernement dans l'enfantillage duquel cet ancien Roi des Rois semblait maintenant se complaire, inscrivant sans rire en tête de ses décrets : « Napoléon, Empereur, Souverain de l'île d'Elbe, ordonne ce qui suit... y)^ \ ni de ce lieutenant de vaisseau Taillade qui ne pouvait mettre le pied sur un navire sans expectorer son repas, et qu'il avait promu amiral de sa flotte ; ni de ce joujou d'armée, dont les marches et contre-marches à travers l'île oii elle était prisonnière ressemblaient aux pirouettes d'un cheval de cirque dans un manège ; ni de ce médecin qui semblait échappé d'une comédie de Molière, ni de ce chambellan borgne, ni de tous ces hauts dignitaires qui n'avaient jamais pu entrer dans une paire de gants leurs mains calleuses ; ni de cette habitude de quitter, tous les soirs, la société, à neuf heures sonnantes, pour s'en aller coucher comme un enfant, en tapant avec un doigt, sur le piano, les quatorze notes qui annonçaient son départ ; ni de cette manie de tricher au jeu,

^ Df.grets de nomination de Cambronne au Commandement militaire de Porto-Ferraio, du capitaine Combes comme Capitaine de la Garde, du sieur Gatalani comme Lieutenant de port, à Porto- Longone. (Pi^yrusse (Appendice), pièces 20, 28, 34 )

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de ne pas vouloir perdre, alors qu'il perdait, et de se sauver en emportant l'argent des autres, il y avait bien pis, et bien autrement étrange.

C'était d'abord sa bizarre et répulsive horreur pour le noir (que ses intimes lui avaient toujours connue, sans en pénétrer la cause), qui s'irritait de plus en plus. La Princesse Paule s'étant montrée au bal dans une robe de velours noir, qu'elle avait eu soin cependant de couvrir de bouffants roses, car la couleur rose était chère à l'Empereur, il lui avait, sitôt qu'elle parut, signifié l'ordre, en public, de faire demi-tour, et de revêtir un autre costume. Une autre fois, s'étant trouvé, à dîner, à côté de la femme d'un fonctionnaire, qui, ignorant cette faiblesse mentale, était venue habillée de deuil, l'Empereur était, à l'aspect de ces vêtements noirs, « soudain devenu sombre, sans se dérider un moment pendant la durée du repas. Ce n'était pas de la mauvaise humeur. C'était une pensée douloureuse qui l'oppressait. » Il avait dû, assurait Drouot, (( s'imposer un grand effort pour demeurer près de cette dame, une heure entière )).^

Cette horreur du noir se doublait de l'horreur du blanc. (( Pauline ayant reçu de Paris une robe blanche, l'Empereur lui avait dit, lorsqu'elle était entrée dans le salon : « Ah, madame I Vous voilà habillée à la victime I » Ce qui avait, cette fois encore, obligé la Princesse à rentrer chez elle et à se vêtir différemment. ))^

(( Son esprit troublé avait perdu, disait Campbell, toute

1 Pons de l'H., p. a6o et 361; Campbell, p. iio.

2 Les robes dites « à la victime », ainsi que la coiffure de ce nom, inventée par Duplan, coiffeur de Talma, avaient été à la mode après Thermidor. La coiffure, relevée à la nuque, et la robe, simple et tombante, rappelaient la tenue des condamnées à la guillotine.

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habitude de travail et d étude sédentaire. L'Empereur a quatre résidences, et son unique occupation consiste à y faire des changements et des améhorations. Mais les agitations et les incertitudes de son esprit ne lui permettent pas d'y porter le même intérêt quand a disparu le charme de la nouveauté. Il tombe alors dans un état d'inactivité complète. » ^ Pendant une de ces périodes de dépression, on l'avait vu « habillé en colonel de la Garde Nationale, s'asseoir au fond d'un fossé, avec de l'eau jusqu'à mi-corps ». Après ce bain, il était remonté à cheval, tout mouillé, et s'était ensuite promené en barque. Au bout de quelques heures, il avait dit: « Je vais revenir au palais, afin de me changer, car je sens aux pieds un peu d'humidité. » " Puis c'étaient des accès de rage folle, pour les motifs les plus futiles. Pauline, dans un de ses voyages à Livourne, était entrée chez le libraire chargé de relier les livres de l'Empereur. Trouvant les reliures déplaisantes, elle avait pris sur elle de les faire modifier. Lorsque les livres arrivèrent à Porto-Ferraio, l'Empereur fut saisi d'une telle colère, qu'il avait appelé les soldats du corps de garde et leur avait ordonné de lacérer le maroquin à coups de baïonnettes. ^

Et ce que l'on racontait, plus secrètement, de l'affreuse agitation de ses nuits! Pendant une nuit de Novembre, aux Mulini, son mameluck étant entré dans la chambre, pour entretenir la lampe qui devait demeurer allumée jusqu'au

* GA.iMPBELL, p. l6l.

■2 Ra.pports d'espions du consulat de Livourne, cités par M. Pellet, p. 54. — C'est du costume de colonel de chasseurs de la Garde que veut parler l'agent qui a rédigé cette ineptie.

3 Tradition locale, citée par M. Pellet, p. 44- — Pauline, bien entendu, pendant son séjour à l'île d'Elbe, ne se rendit pas une seule fois à Livourne.

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jour, l'Empereur, réveillé en sursaut, s'était dressé sur son séant, et lui avait brûlé la cervelle, d'un coup de pistolet, le prenant pour un voleur ou pour un assassin/ Et ces trois lits de fer, qu'il traînait avec lui sur tous les points de l'île, cherchant partout un repos qui le fuyait! C'était le vautour du remords qui lui rongeait le cœur. Tout le sang versé par (( Attila )) remontait en fleuve autour de lui. C'étaient les crânes, avec lesquels « le moderne Tamerlan » s'était entassé un trône, dont il voyait les orbites vides ricaner dans la nuit. Et c'est pourquoi le noir, qui la lui rappelait, lui faisait peur. Juste châtiment des boucheries d'hommes auxquelles il s'était complu î L'on ne s'est pas fait impunément « le Commandant en chef des Squelettes », « le Premier Fossoyeur du monde » . ^

Telle est l'idée qui commençait à se former, au dehors, de la mentalité de l'Empereur à l'île d'Elbe. Tous ces faits étaient connus par l'intermédiaire de la nuée d'espions qui pullulaient dans l'île et le long de la côte italienne, à la solde de l'Angleterre ou de l'Autriche, et principalement au compte de Mariotti, consul de France à Livourne, dont le poste avait été rétabli tout exprès par Talleyrand pour centraliser, sur le continent, ces rapports, comme Campbell les centralisait à l'île d'Elbe. Ces policiers étaient si nombreux, et il y en avait d'envoyés directement de Paris, de Vienne ou de Londres,

* Rapports d'espions des archives d'Etat, a Florence, publiés par G. Livi, Milan, 1888. — On sait qu'Ali suivit l'Empereur à Sainte-Hélène. Il vivait encore, à Sens, en i847-

2 COCHEMARE DE BuONAPARTE A l'iLE d'ElBE OU l'ApPARITION DU PeTIT

Homme Rouge, Paris, i8i/i; Estampes françaises et allemandes, collection de la BiBLio. Nationale, i8i/i-i8i5; Parallèle de S^ Louis et de Gencis-KAN, Paris, i8i4- — « Bonaparte est descendu comme Genséric, là où l'attendait la colère de Dieu » écrivait Chateaubriand après le retour de l'île d'Elbe.

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qu'ils se filaient souvent les uns les autres, se prenant mutuellement pour des agents de Napoléon. Ceux qui opéraient à Elbe même empruntaient des déguisements divers, anciens militaires venant offrir leur dévouement et quêter un secours, commerçants, artisans, marchands de beurre ou d'huile, tantôt pistés par la contre-police impériale et expulsés dès leur débarquement à Porto-Ferraio, tantôt plus habiles, trouvant des répondants honorables, réussissant à se faire passer pour des admirateurs de l'Empereur, et captant la confiance de Gambronne, qui leur servait de cicérone. Il s'en trouvait parmi les domestiques et les palefreniers des Mulini. Une des femmes de chambre de Pauline était affiliée à la Préfecture de Police de Paris, et plus d'une Aspasie interlope, maîtresse d'officiers ou de soldats, avait pour mission de faire parler ses amants et de rapporter contre récompense, à Florence ou à Livourne, ce qu'elle avait vu elle-même ou appris par eux.* Ces espions toutefois, gens faméliques, d'ordinaire peu recommandables et à qui le mensonge ne coûte guère, pouvaient être suspectés d'inventer, ou du moins d'exagérer ce qu'ils rapportaient, afin de remplir leur papier et dans l'espoir d'un salaire meilleur. Lors de la visite de Walewska à

' Marchand d'Huiles, p. ii8, 120, 127, 128, 129, 182, iS^eti-ig. — Les liasses des rapports (il en est d'illisibles, d'autres sont chiffrés, d'autres écrits à l'encre sympathique et brûlés par les réactifs) qui existent au Consulat de France, à Livourne, ont été en partie dépouillés par M. Pellet. C'est parmi eux que se trouve le journal du « Marchand d'Huiles » qui, sauf deux lacunes, va, jour par jour, du 3o Novembre 181 4 jusqu'au départ de l'Empereur. Cet agent de Mariotti ne semble pas d'une intelligence supérieure à celle de ses confrères. Il rapporte comme eux, sans choix, tout ce qui lui tombe sous la plume. Il ne devient intéressant que lorsqu'il inscrit sur ses cahiers, non plus les renseignements qu'il s'est censément procurés, mais les faits dont son séjour dans l'île le force d'être témoin, et dont il finit par devenir acteur.

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l'Empereur, ils n'avaient point manqué d'avertir leurs chefs de file (qui savaient fort bien qu'il n'en était rien) que Marie- Louise était venue voir son mari, malgré la défense qui lui en avait été faite, et, quatre mois après, ils revenaient sur ce sujet, en ajoutant, pour préciser le renseignement, que l'Impératrice était repartie enceinte I * Ce qui prouvait le peu de confiance que, souvent, il y avait lieu d'ajouter à la légèreté de leurs informations.

La voix publique se chargeait, dans le cas présent, de justifier leurs rapports, de confirmer ce qu'ils racontaient du détraquement impérial.

Une foule de visiteurs débarquaient journellement à l'île d'Elbe. Il en venait de tous les pays d'Europe, d'Italie, d'Allemage, de Norwège. Des mères françaises arrivaient avec leur enfant, pour lui montrer « le héros des héros », sans connaître personne à l'île d'Elbe, presque sans ressources. A force de persévérance elles parvenaient jusqu'à l'Empereur, et en obtenaient par leurs touchantes supplications, une petite place. De vieilles dames exaltées, ne pouvant supporter le bannissement « de la Gloire de la France », quittaient, à soixante ans, leur famille, leur foyer, leur existence coutumière, et, affrontant levoyageavec l'argent tout juste nécessaire pour en payer les frais, se mettaient, sous ce ciel lointain , à la merci des événements.^

Mais les visiteurs les plus nombreux étaient les Anglais. C'était déjà le peuple errant, et ils professaient (ils la professent encore), pour leur ancien adversaire, une admiration d'autant plus sincère qu'ils l'avaient finalement vaincu.

* Marchand d'H., p. 137.

2 Campbell, p. 307; Pons de l'H., p. 221 et 333.

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Les uns venaient en simples touristes, souvent inconvenants et sans gêne ; les autres, personnages importants, des lords, des hommes politiques, des miss aristocratiques et à demi amoureuses, se faisaient présenter selon les règles du protocole, et postulaient l'honneur, qui leur était d'ordinaire accordé, d'être invités aux Mulini et de s'asseoir une fois à la table impériale. Les officiers des vaisseaux de guerre anglais de la Méditerranée s'absentaient de leurs navires afin de se rendre à l'île d'Elbe, et le commandant de l'escadre fut obligé d'intervenir, pour interdire ces allées et venues illégales. Le capitaine Usher, qui avait amené l'Empereur surl'UNDAUNTED, avait proclamé que ce voyage « immortaliserait son navire »/

L'Empereur n'était pas en reste avec eux de compliments et de politesses. Il leur disait (( que leur nation était la plus puissante et la plus généreuse de toutes, la plus estimée par lui, supérieure même à la nation française. Personne, aucun peuple, n'étaient en état de lutter contre elle. Il avait été le plus implacable ennemi de l'Angleterre, mais il ne l'était plus. N'était-il pas à Elbe sous sa protection, presque sujet anglais ? Toutes les îles appartiennent de droit à l'Angleterre. Et si, un jour, il quittait l'île d'Elbe, ce serait pour se retirer sur les rives de la Tamise. » Lorsque le colonel Campbell venait présenter aux Mulini un de ses compatriotes, le fonctionnaire s'écriait : (( Ah I c'est vous, colonel ! Quelle considération l'Empereur a pour vous, et combien il honore la nation anglaise I » ^ Après avoir fait distribuer aux marins de I'Undaunted un millier de bouteilles de vin et 4- aoo francs

* Pons de l'H., p. i49 et 276; Marchand d'H., p. i35, i5i, i55, i56; Campbell, p. 69 et i44.

^ G^e Durand, p. ao4; G^l Vincent, p. 198; Campbell, p. i5, 78, 98, i36 et 827.

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de gratification, l'Empereur avait offert une tabatière en or, avec son portrait enrichi de vingt gros brillants, au capitaine Usher, qui en refusait ensuite iio.ooo francs, et, lors de la fête anniversaire de la naissance du roi Georges III, il avait accepté de présider le bal qui se donnait en rade de Porto- Ferraio, sur la frégate Guraçoa. Les canons avaient été remisés dans la cale du navire pour permettre de danser sur le pont, à l'extrémité duquel le capitaine Tower avait préparé à l'Empereur un trône orné de drapeaux elbois et de drapeaux anglais enlacés. *

Quelques-uns de ces Anglais usaient d'une façon exagérée de l'amitié témoignée à tout sujet britannique, et profitaient de la permission qui leur était concédée, de circuler dans l'île, pour relever le tracé des routes, les plans des forts, la topographie de la côte et celle des points stratégiques. On les surveillait, ou on les priait de repasser sur le continent, sans aggraver l'affaire.^

Tous les arrivants commençaient par satisfaire à la visite sanitaire et par se présenter à Cambronne, nantis de leur passeport, qui était visé, et ils recevaient une carte de séjour. A l'unique auberge de Mlle Sauvage s'était ajoutée une hôtellerie (Hôtel Bouroux), mais les lits y étaient serrés comme dans un hôpital, car l'afïluence était considérable et I'Inconstant débarquait jusqu'à cent passagers d'un seul

^ Campbkll, p, g/^etgg; Peyrusse (^Appendice), p. 33; G'® Durand, p. 254; Pons de l'H., p. 233 ; G»! Vincent, p. 2o3. — Les tabatières, les bagues et les montres étaient les cadeaux ordinaires de l'Empereur. Nous lisons dans les comptes de Peyrusse: « Carnet de Sa Majesté (Mai 1812 à Avril i8i4): 22 tabatières à portrait, de 5. 600 à io.3oo francs, et ko avec chiffre, de 635 à 4.600 francs; 28 bagues et 21 montres avec chiffre, de 53o à 4.6oo francs. » (Peyrusse {Appendice), p. iig.)

- Marchand d'H., p. 122; Mémoire aux Puiss. ALL.,p. 112.

coup. On se logeait où l'on pouvait, chez les restaurateurs, chez les habitants, qui louaient ou sous-louaient en meublé, à des prix exorbitants, la majeure partie de leur maison. ^

Les visiteurs de marque voyaient l'Empereur en audience, et l'une de ses voitures était exclusivement réservée à leur service. Les autres tâchaient de l'apercevoir quand il sortait. Ils l'attendaient, cinq ou six heures de suite, autour des Mulini, ou le long du chemin de San Martino. En quittant l'île, beaucoup se faisaient transporter à Ajaccio, oii ils allaient en pèlerinage à la maison Bonaparte, dont ils emportaient des fragments de pierre et des moellons. A l'île d'Elbe, ils se chargeaient de bibelots-souvenirs, bustes de l'Empereur, colonnettes, presse-papiers de marbre, provenant des carrières de l'île, et dont la fabrication avait fini par constituer pour les sculpteurs un commerce des plus lucratifs.^

Tous, ils avaient passé les flots, haletants de voir cette gloire qui avait empli le monde, ce demi-dieu tombé, qu'ils s'imaginaient trouver solitaire et sublime, en une auréole éblouissante, le poing sous le menton, les yeux dardant des éclairs, et prononçant de temps à autre quelque fatidique parole.

Au lieu de cela, que trouvaient-ils .^^ Un petit homme courtaud et ventru, à profil de polichinelle italien, le nez barbouillé de tabac, en train de manger sur la grève, avec des pêcheurs de thon, une bouillabaisse cuite dans leur marmite, dont il paraissait se régaler. On l'apercevait dans son jardinet pelé de San Martino, très affairé à une partie de

* Registre de l'L d*E,, n. a; Marchand d'H., p. n8 et 129; Gorres. iMp., 31.644; Peyrusse (^Appendice), p. 66; Labadie, p. 383.

■2 Registre de l'L d'E., n. 5 ; Labadie, p. ^9 ; Moînier, p. 68 ; Pons de l'H., p. i44; Mém. aux Puiss. All., p. 70.

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palets avec quelques bonnes dames de la bourgeoisie elboise, provinciales et mal habillées, pauvres d'esprit, ses maîtresses sans aucun doute, dont il écoutait l'étourdissant caquetage. Les lorgnettes braquées des touristes ahuris le découvraient poursuivant ses poules échappées dans les vignes, ou se divertissant, dans une prairie, aux Jeux Innocents, avec ces mêmes bonnes dames et avec leurs filles, au « Corbillon qu'y met-on? », à la Main Chaude, au Chevalier Cornard, des cornets de papier pointus dans les oreilles, au Baiser Deviné, au Colin-Maillard, courant, les yeux bandés, embrasser celle qu'il saisissait, ou se jeter dans un obstacle, au milieu des minauderies de ce folâtre gynécée. Enfin on l'avait vu, en présence de toute la Cour, ramasser, au bord de la mer, une poignée de petits poissons que les filets avaient laissés sur le sable, les insinuer avec habileté dans la poche de Bertrand, et lui demander ensuite de lui prêter son mouchoir. Bertrand, ayant aussitôt mis la main à sa poche, l'en avait retirée plus vite encore, en y rencontrant ce fretin mouillé et gluant, tout frétillant, aux nageoires duquel il se piquait les doigts. L'Empereur, enchanté de cette mauvaise farce, s'était tordu de rire, tandis que le Grand Maréchal, éternelle tête de Turc de ses plaisanteries, vidait sa poche, en grommelant, et épongeait son uniforme souillé d'eau de mer.

Après de tels spectacles succédant à ceux de la Cour des Mulini, à la réception, par le chambellan borgne, dans les salons de ce « palais » où des cloisons mobiles cachaient des baignoires, oii de pitoyables amateurs s'exhibaient sur des tréteaux branlants, les lords demeuraient stupides, les passants riaient, et plus d'un s'en retournait sur le continent avec un sourire de pitié pour cette déchéance pire que

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celle de Fontainebleau, pour cet abaissement moral, si pénibles à voir, de l'homme d'Austerlitz, qui, sous le poids du malheur et de l'ennui, en était descendu là. *

Mais c'était cela aussi qui, en se colportant dans les cercles officiels, retenait suspendue sur sa tête cette épée de Damoclès de la déportation lointaine. Car à quoi bon, dès lors, se donner l'ignominie de cette violation des traités et du droit des gens et risquer les périls sanglants de cet enlèvement, pour quelqu'un qui tombait en démence, et dont la destruction, par lui-même, n'était plus qu'une affaire de temps?

Le i" Janvier i8i5, il y eut, comme jadis aux Tuileries, réception aux Mulini.

Si l'heure qui sonne la mort d'une année et la naissance d'une autre a toujours une minute de troublante émotion, combien plus impressionnante cette heure devait-elle être ici pour le petit cercle impérial. Derrière, c'était la première année de l'exil qui s'achevait, l'année de l'écroulement, aux ruines entassées. Devant, c'était l'inquiétude d'un lendemain que l'on sentait chargé d'orages. L'on était à Elbe aujourd'hui. Oii serait-on dans un an.^

L'Empereur, sur qui, plus que sur tout autre, semblait

* Ponsdel'H., p. 2/48 suiv.; et Mémoire aux Puiss. All., p. 55; Laborde, p. 46; Marchand d'H., p. i55; Archives Etrangères. (Lettre ouverte à la poste de Paris: « Vu un Anglais qui dit que Napoléon pourrait rentrer et qu'il ne serait plus dangereux. Il est trop avili. ») Fleury de Chaboulon, p. io6.

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devoir peser cette pensée, reçut les vœux de tous, et les rendit, la sérénité sur le front et le sourire aux lèvres. 11 se proclama, une fois de plus, content de son sort et prêt à s'adonner, comme par le passé, au bonheur de son peuple elbois. Il reparla de l'arrivée possible de Marie-Louise, qui reprendrait à Pauline l'appartement du premier étage des Mulini. Chacun composa son visage sur le sien, et, soit indifférence chez les uns, soit confiance chez les autres, se montra gai et léger, à son image. *

Jamais la situation n'avait apparu aussi menaçante.

Ce i^"" Janvier, deux navires de guerre français, un brick et une frégate, s'étaient montrés, croisant autour de l'île, puis, le lendemain, un troisième. Tout le jour, du haut des forts, on les voyait louvoyer et tirer des bordées. Les habitants s'inquiètent, et l'Empereur, dont le souci n'est pas moindre, ordonne à Drouot de s'informer, avec vigilance, de ces bâtiments et de leur dessein : (( Partout dans l'île vous saurez ce qui se passe. Des patrouilles de gendarmerie interrogeront les habitants des maisons situées au bord de la mer pour connaître si personne de suspect n'est débarqué. Parcourir toute la côte, caps, rochers et les lieux inhabités. Feindre d'aller vendre du sel dans les îles voisines afin d'observer les navires français et de passer près d'eux sans être soupçonné. Etablir des signaux entre les forts. Donner aux guetteurs de bonnes lunettes et ne pas perdre ces navires

* Peyrusse, p. 263 ; Laba-die, p. 53; Marchand d'H., p. iSg, i4i et i43; Goures, imp., 21.661. — L'Empereur se raccrocha pendant quelques jours, à la fin de Décembre, à un vague espoir d'une venue de Marie-Louise, et s'enquit du prix de location « de la maison Lafargue », où il ferait transporter Pauline et ses meubles.

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de vue. Personne ne quittera son poste ni jour, ni nuit.» Était-ce l'enlèvement qui se préparait ? ^

A Porto-Ferraio, l'état de siège est prêt, s'il le faut, à être décrété du jour au lendemain. Les forts ont été mis, par de nouveaux travaux, à l'abri d'une surprise; les maisons trop proches et qui en gêneraient le tir, ont été payées à leurs propriétaires et rasées. L'artillerie s'exerce à boulets rouges. Vingt canons de campagne sont remontés sur leurs affûts, afin de pouvoir se porter sur les points menacés. On charge des bombes et les garnisons des plus petits fortins sont doublées. ^

Si ce n'est pas une descente offensive et un enlèvement que préparent ces navires, leur présence indique une surveillance plus active, l'intention d'enfermer définitivement l'Empereur dans son île. Cette seconde alternative n'allait pas valoir beaucoup mieux, car, l'impitoyable question d'argent resserrant son étreinte, le roi de l'île d'Elbe était pris chez lui par la famine.

La pension de deux millions s'obstinait, depuis bientôt

* GoRREs. iMP., 21.663; Marchand d'H., p. i43 et i44; Campbell (Rapport DU CHEVALIER Garat), p. 25o. — La première frégate était : la Melpo- MÈNE, et le brick : le Zéphyr , qui appartenaient à la station navale de Corse. Hyde de Neuville, rentré à Paris, avait, par ses rapports alarmistes, fait envoyer de Toulon, pour renforcer la croisière, le troisième navire, la frégate la Fleur de Lys, sous le commandement du Chevalier Garat.

^ Corres. iMP., 21.656, 21.660; Registre de l'I. d'E., n. 1^9; Peyrusse, p. 262; Marchand d'H., p. 127, i3i, iSg, i4i, i45, i46, i48; Campbell, p. 209.

ai

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neuf mois, à ne pas venir. L'Empereur ne s'était jamais bercé de l'espoir que les Bourbons lui verseraient, de bon gré, un centime de ce qu'ils lui devaient. Mais il comptait que l'Europe les forcerait à payer. ^

Il avait fait parvenir ses revendications au Congrès de Vienne, appuyé par Campbell, dcA^ant qui il gémissait misère en toute occasion, et à qui Mme Bertrand affirmait (( que l'Empereur avait à peine un shilling dans sa caisse, qu'il ne pouvait donner une bague, que sa situation était effrayante ». ^

Les souverains alliés, qui avaient peur que l'Empereur se prévalût de l'inexécution de cette clause du Traité pour sortir de son île, avaient transmis la réclamation à Talleyrand, qui avait été obligé, bien malgré lui, d'en écrire à Louis XVIII : (( On s'informe souvent autour de moi, et lord Castlereagh m'en a parlé directement, si le Traité du 1 1 Avril reçoit son exécution. Le silence du budget à cet égard a été remarqué par l'Empereur de Russie. En tout, cette affaire se reproduit sous diverses formes, et, presque toujours, d'une manière désagréable. Quelque pénible qu'il soit d'arrêter son esprit sur ce genre d'affaires, je ne puis m'empêcher de dire à Votre Majesté qu'il est à désirer que quelque chose soit fait à cet égard. Une lettre qui me l'apprendrait serait d'un bon effet. » Louis XVIII se rendit à ces observations. Il promit à Talleyrand de lui faire écrire, par son ministre de l'Intérieur, une lettre dont il était entendu qu'il ne penserait pas un mot, mais que Talleyrand pourrait exhiber aux membres du Congrès, et par laquelle le Roi de France assurerait qu'il était honnête homme et

1 Meneval, II, p. i85.

2 Campbell, p. 176, 199 et2o4- — La Comtesse Bertrand était venue rejoindre son mari à l'île d'Elbe dans les premiers jours d'Août.

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n'oubliait point sa dette. C'était tout ce que demandait Talleyrand, qui s'arrangea de cette lettre. Ce fut tout ce que toucha l'Empereur. *

A celui-ci il resterait en caisse, quand les comptes du budget de iSili auraient été soldés, non pas ((un shilling», mais, sur les 3.8ii.6i5 francs apportés, un peu plus de deux millions, c'est-à-dire de quoi marcher un an environ. Après, néant. Il faudrait s'arranger, budgets publics etprivés, avec les 3oo.ooo francs du revenu de la mine et les Bo.ooo francs de la pêche du thon et des salines. Or le seul budget de la Maison impériale, qui avait mangé, en i8i4, 479. 98 7 francs, prévoyait encore, pour i8i5, un minimum de 380.000 francs, et celui de la Guerre i.oiB.ooo francs.^ Il devenait urgent de commencer les économies.

A partir du i^*^ Janvier, suppression du bateau de poste. La recette ne couvre pas les frais, car, la plupart des lettres envoyées via Piombino ou Livourne étant interceptées par la police autrichienne, beaucoup de correspondances s^expédient par des intermédiaires particuliers. Les avisos la Mouche et 1' Abeille feront le service, avec cinq marins de la Garde, soit 4.3oo francs d'économie annuelle. Les facteurs de ville seront remplacés par des ordonnances à pied, les facteurs ruraux par des ordonnances à cheval. Réductions sur les dépenses du génie, de la marine, sur celle des vivres de la Pianosa, sur la masse d'habillement de la troupe et sur divers chapitres du budget de la Guerre. Economie : 47.905 francs. Depuis le i*" Novembre, la table des officiers a été supprimée. Le général Drouot mange avec l'Empereur.

* Correspondance de Talleyrand et de Louis XVIII, i3 et 21 Oct. i8i4.

2 GoRREs. iMP., 21.662; Registre de l'I. d'E., n. m; Peyrusse, p. 265.

LA PEAU DU RENARD

Supprimées la table de l'office, aux Mulini, et toute indemnité aux gens de la maison, de chauffage, d'éclairage et de blanchissage. Economie /Jo.ooo francs. Réduction sur les dépenses de l'écurie. Vente de huit chevaux d'attelage ; diminution de 1 .912 francs sur les frais mensuels de nourriture et de fourrage ; personnel moins nombreux. Les écuries ne devront pas coûter, en 181 5, plus de 76.000 à 80.000 francs, tout compris. Suppression de petits emplois, inutiles ou jugés tels, garde-côtes de la mine de Rio, commis d'administration à Porto-Ferraio, garçons de bureau. Un des deux architectes des bâtiments impériaux, à 3. 000 francs par an, est congédié. Le personnel et les fonctionnaires conservés ne recevront plus en argent que la moitié de leurs traitements. Le reste leur sera payé en bons à valoir sur le trésor français, comptable à l'Empereur de la rente de deux millions. Les officiers perdaient, dans le courant de Janvier, l'indemnité de logement, comme ils avaient déjà perdu celle de la table. Ils logeraient désormais dans les casernes.*

Ces économies navrent l'Empereur. Elles l'humilient, lui mettent la rage au cœur, et sont inutiles. Il redépense d'un côté ce qu'il économise de l'autre. C'est la goutte d'eau dans le gouffi^e. Ce qu'il faudrait, c'est une mesure plus radicale, c'est qu'il renonçât à être une tête couronnée, c'est qu'il admît de ne plus se considérer que comme le gros bourgeois, comme le juge de paix familial, qu'il avait promis d'être à l'île d'Elbe. A cela, à cette humiliation dernière vis-à-vis de ses sujets, il ne peut se résoudre. Y consentiraitil, que subsisterait la question d'entretien de cette armée,

* Registre de l'I. d'E., n. 66, ii6, 117, 119, i42, i43, i44> i5o, 167 et 170; Peyrusse, p. 262 et 268, et (^Appendice), p. 129 et i3o; Pons de l'H., p. 101 ; Marchaîsd d'H., p. i52.

sa seule sauvegarde. C'est d'augmentations nouvelles que son budget de la Guerre a plutôt besoin. A peine lui a-t-il fait subir une réduction, qu'il rétablit le crédit supprimé. *

Alors il s'acharne à des économies de détail. Il gémit sur un de ses mulets qui s'est noyé. Il morigène sa mère et Pauline, qui, pas plus que lui ne touchent les 3oo.ooo francs de rente qu'a reconnu à chacune d'elles le Traité de Fontainebleau (Article VI), mais qui ont conservé de solides débris des fortunes qu'il leur a constituées jadis. Il refuse de payer les menus embellissements qu'elles commandent chez elles : « Il est convenable que les mémoires de dépenses ordonnées par Madame Mère dans la maison Vantini lui soient présentés. C'est le seul moyen qu'elle ne commande plus rien, rien n'étant moins pressant que tous ces travaux. » Pauline a fait établir huit stores dans son salon. Elle a fourni la toile. Confection et pose ont coûté 62 fr. 5o c. . Le maréchal Bertrand présente la note à l'Empereur, qui écrit en marge : (( N'ayant pas ordonné cette dépense, qui n'est pas portée au budget, la Princesse payera. » Ce n'est point pour la somme, qui est minime. C'est une leçon qu'il veut lui donner, à elle et à Madame Mère. Il faut qu'elles comprennent que la source, à laquelle elles ont si longtemps puisé, est tarie. Pauline ne s'en fâche point, et l'aide secrètement de son argent et de ses bijoux. Pour les six bals de la saison annoncés aux Mulini, il prescrit des restrictions de crédit qui rappellent Harpagon : « Le coût total pour chaque bal ne dépassera pas i .000 francs. Il y aura des rafraîchissements, sans glaces, vu la difficulté de s'en procurer. Les invitations

* Registre de l'L d'E,, n. i8o,

LA PEAU DU RENARD

seront pour neuf heures. Le buffet ne sera servi qu'à minuit. )) Il y a bien, à Marciana, une glacière où l'on pourrait s'approvisionner de neige, ce qui permettrait de confectionner des glaces et des sorbets, mais l'Empereur l'a louée au signor Senno, le fermier de la pêche du thon. Aux ouvriers de la mine de fer il a prétendu faire distribuer la farine gâtée, provenant des anciens approvisionnements des forts, et dont les soldats ne veulent pas. Pons proteste « que l'estomac d'un ouvrier vaut celui d'un soldat, qu'il n'est pas juste que des malheureux qui ne mangent que du pain, dont les trois quarts ne boivent que de l'eau, soient condamnés à s'empoisonner avec ce pain. » L'Empereur insiste. Une première distribution est faite, puis une seconde, et vingt-quatre heures après, une centaine de mineurs étaient malades. Les farines furent revendues sur le continent. Par économie, l'Empereur voudrait licencier une partie de ces ouvriers, sans que diminuât le rendement du travail. Nouvelles protestations de l'administrateur. Une telle mesure risque de soulever une émeute. Le sort de ces pauvres gens est déjà si misérable ! (( Et moi aussi, je suis pauvre ! » s'écrie l'Empereur. En vain Pons lui représente avec enthousiasme (( que cette pauvreté est un des plus beaux rayons de son auréole » . 11 demeure (( morne et silencieux ». « Je suis plus pauvre que Job )), répète-t-il devant tous ceux qui rapprochent, et qui ne peuvent s'empêcher de voir, là encore, la marque attristante d'un esprit affaibli et profondément frappé. ^

Par surcroît de souci, les impôts municipaux et fonciers ne rentrent pas, ou rentrent mal. Une des illusions les plus

* Registre de l'I. d'E., n. 64; Gorres. imp., 21.622, 21, 665, 21.667, 21,670 Ile d'Elbe et cent Jours, p. i8; Pons de l'H , p. 94, loi, 102 et 256.

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agréables dont s'étaient bercés les Elbois avait été de s'imaginer que, sous le gouvernement de « Napoléon le Grand », ils n'auraient plus rien à verser au fisc. Il avait fallu déchanter. L'arriéré des contributions remontait à Septembre i8i3. L'Empereur invita les percepteurs à le réclamer, en douceur. Les Elbois firent la sourde oreille. Les percepteurs parlèrent avec fermeté. Alors, dans tous les villages où ils se présentaient, ils furent accueillis par des charivaris, des huées, et des sonneries de cors, dont on couvrait leur voix, lorsqu'ils lisaient leurs sommations. Ils menacèrent d'user de contrainte et de revenir avec la force armée. L'Empereur voulut, auparavant, essayer de l'influence du clergé. Au prône du Dimanche, les curés sermonnèrent en chaire leurs paroissiens, les exhortèrent à ne pas chagriner davantage (( le cœur paternel de leur souverain », et à obéir à la loi. Il ne leur était plus accordé, pour s'acquitter, que jusqu'au i*"" Août. Les curés furent conspués en pleine église, et, le 7 Septembre, pas un « paolo » n'était rentré. ^

Il n'était pas de prétexte, pas de subterfuge auxquels les Elbois n'eussent recours pour ne pas payer. Dans cette idée que l'influence anglaise était souveraine aux Mulini, ils s'adressèrent à Campbell, le suppliant d'intercéder en leur faveur. Campbell se récusa. Tous les moyens dilatoires ayant été épuisés, Marciana, Poggio, Campo et Porto-Longone se décidèrent à solder leur arriéré, à verser des acomptes sur l'année courante. A Rio Montagne et à Rio Marina, dont presque tous les habitants étaient des ouvriers de la mine, le fisc se montra satisfait des moindres marques de bonne

* « Paolo », ancienne monnaie toscane qui valait 56 centimes.

La peau du renard

volonté ; des avances furent consenties aux plus pauvres, sur leurs salaires, afin de leur permettre d'apporter quelque chose. L'essentiel était de ne pas laisser croire aux Elbois qu'ils étaient dispensés de passer à la caisse de l'Etat. ^

Restait Gapoliveri. Le percepteur n'y était pas seulement accueilli par des quolibets, mais par des menaces de mort et par des fusils. Il fallait sévir. Deux commissaires impériaux furent envoyés avec douze gendarmes, afin de désigner un certain nombre de contribuables, qui seraient gardés chez eux à vue, jusqu'à ce qu'ils se fussent acquittés. Ce fut un tumulte, une insurrection. Commissaires et gendarmes furent attaqués sous la conduite d'un prêtre, honteusement rossés, et s'enfuirent, à demi assommés. Gapoliveri justifiait une fois de plus sa néfaste renommée.

L'Empereur se fâcha, sa colère gronda, et il fit savoir que Gapoliveri (( pourrait essuyer des malheurs ». Les habitants furent sommés, par l'intermédiaire du maire, délivrer trois des émeutiers, dont le prêtre, et de payer, dans les vingtquatre heures, la totalité de leurs impôts. Le maire assembla le conseil municipal, qui répondit que l'on ne pouvait ni payer, ni livrer personne. Alors Drouot reçut l'ordre de mobiliser deux cents hommes et vingt gendarmes, avec, chacun, trois paquets de cartouches, et de les faire marcher contre la ville rebelle. Gapoliveri eut peur et paya. Les coupables furent emprisonnés, puis graciés quelques jours après. ^

L'effusion du sang avait été évitée, et force était demeurée à la loi. Mais ces tiraillements étaient d'un mauvais augure

1 Peyrusse, p. 28961 255; Registre de l'Ile d'E., n. 660167; Campbell, p. loi, 124, i34 et i4o; Pons de l^H., p. 202,

^ Po.NS DE l'H., p. 201; Registre de l'I. d'E., n. 129; Marchand d'H., p. 122.

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pour la rentrée future de ces mêmes impôts, et, encore plus, pour le succès de ceux que l'Empereur projetait d'établir. Les sommes dues à la mine rentraient aussi avec difficulté. Par suite de la suppression des deux garde-côtes et de leur bateau, des contrebandiers venaient, la nuit, voler le minerai. Déjà l'Empereur pressentait la nécessité d'aliéner, en i8i5, pour 20.000 francs de maisons et de terrains du Domaine, de demander i5o.ooo francs aux ferrailles qui étaient encore dans les forts, 210.000 francs aux vieilles poudres, Bo.ooo francs aux approvisionnements avariés, et de vendre pour 10.000 francs de ses chevaux et de ses voitures. ^

Et, devant la détresse d'argent, devant le monotone ennui de l'exil, il y avait, hélas î ceux dont la fidélité se lassait. Des grenadiers réclamés, disaient-ils, par leur famille, demandaient qu'on les libérât et qu'on leur permît de retourner en France. Ils partaient, comblés de certificats de bravoure et d'attestations sur parchemin. " Combien d'autres les suivraient, quand ils recevraient, en guise de paye, comme le personnel des Mulini, des bons à valoir sur le Trésor des Bourbons ?

De mois en mois, l'Empereur voyait fondre sa petite armée.

* Registre de l'I. d'E., n. 66 et i3/i, d. 76 et 160; Pons de l'H., p. loi et 310; Peyrusse, p. 267.

2 Campbell, p, aofi ; Registre de l'L d'E., n. i35 et 166; Gorres. imp.,

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Pour les grognards de la Garde, c'était l'oisiveté qui les minait. Ces hommes habitués à la vie active des camps, à l'imprévu des marches en campagne, à la vibration tragique des batailles, se mouraient d'ennui dans cette (( tanière à renards », comme ils appelaient l'île d'Elbe. Ils auraient, sans fléchir, continué à verser leur sang; ils fléchissaient à ne rien faire.

Pour vivre et se distraire, ils touchaient, les grenadiers et les chasseurs: i fr. i6 par jour, les caporaux: i fr. 66, et les sergents : 2 fr. 22 ; plus leurs gamelles. Les douceurs à s'offrir pour ce prix étaient minces, et il n'y avait plus ici les pillages, ni les bénéfices de l'existence en pays ennemi. Ils s'amusaient comme ils pouvaient, à boire et à se griser, à danser et à flirter avec les filles. A cela le mal n'était pas grave, ni quand ils escaladaient les clôtures de San Martino et vendangeaient les vignes de l'Empereur. « C'est à papa, disaient-ils. L'Empereur et papa c'est la même chose. Ce qui est à lui est à nous. » Si l'Empereur les rencontrait, il leur tirait les oreilles, et riait. Mais parfois ils causaient du scandale en ville, molestaient les civils, ou se rendaient coupables dans le service d'actes d'indiscipline. Pour les punir, on les envoyait, sans solde, à la Pianosa, travailler à la tâche, pendant un mois ou deux. S'ils ne s'amendaient pas, ils étaient renvoyés sur le continent. Ces mauvaises têtes étaient heureusement l'exception parmi la Garde, et les trente ou quarante vides, que départs ou renvois produisirent dans ses rangs, furent comblés par des admissions de Tyroliens, de Piémontais, de Bohèmes, de Hongrois et de quelques Français, qui étaient venus à l'île d'Elbe en

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