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CHAPITRE III

Le nationalisme et l'impérialisme économiques

au XIX® siècle

Les procédés les plus connus, qui ont été mis en avant par les économistes du x1ix® siècle pour réaliser le nationalisme économique, sont l’autarchie fermée de Fichte et la théorie des droits éducateurs de Frédéric List ; quant à l’impérialisme économique, deux essais ont été tentés dans les premières années du xxe siècle, l’un pour former une union douanière des colonies et possessions britanniques sous l'égide de Chamberlain ef l’autre pour constituer un empire allemand sur le modèle des grandes unités économiques imaginées par les auteurs pangermanistes.

Nous nous proposons d'examiner rapidement les caractères essentiels de ces conceptions ainsi que les causes des échecs qu’elles ont subies.

L'idée d’un Etat fermé a été réalisé par les réductions du Paraguay que les Jésuites avaient isolé du reste du monde, en supprimant toute circulation monétaire à l’intérieur et en faisant effectuer tout le commerce extérieur par l'intermédiaire de missionnaires (1). Mais ce qui était possible avec de dociles peuplades n'ayant qu’une civilisation rudimentaire, devenait irréalisable avec des pays à civilisation normale et les

(1) Voir l’article de M. Louis Baudin sur le Nationalisme économique, paru dans l’/nformation du 21 septembre 1929,

conceptions d'États fermés sont ainsi restées dans le domaine théorique.

La plus connue de ces conceptions est celle du philosophe allemand Fichte qui, dans le but d'assurer une meilleure répartition des biens entre les citoyens, proposa, en 1801, la formation d’un État commercial fermé dans lequel les monnaies d’or et d'argent seraient remplacées par une monnaie conventionnelle.

Selon Fichte, un État dont l’industrie travaille pour l'étranger se place sous sa dépendance et, pour éviter cette subordination, tous les achats à l'extérieur doivent être effectués par le gouvernement. Aucun individu, aucun produit en dehors de cette exception, ne doit être admis à passer la frontière.

La théorie des droits éducateurs de Frédéric List n’envisage que la protection temporaire d’une industrie en cours de développement, afin de lui permettre d'atteindre un degré suffisant de puissance pour affronter la lutte avec ses rivales.

Le régime normal est l’état de libre concurrence et le procédé de List n’est qu'un moyen de croissance, une sorte de «corset de soutien » destiné à disparaître à complète maturité. Cette théorie procède de l’école libérale et n’est elle-même que le développement d’une des exceptions admises par Smith au principe de la liberté commerciale.

«Dans quelques dizaines d'années, disait List, les nations civilisées du monde, par le perfectionnement des moyens de transport, seront sous le rapport matériel et intellectuel, unies aussi ou même plus intimement que les comtés de l'Angleterre il y a un siècle (1) ».

(1) List, Système national d'économie politique, Paris 1857, p. 230. Cité par Laurent Dechesne,

Mais indépendamment de ses origines libérales, la théorie de List s’inspirait du plus pur nationalisme et l’auteur n’envisageait l'institution de droits de douane protecteurs que pour empêcher la nouvelle industrie allemande de succomber sous une invasion de produits industriels anglais et, en énonçant son idéal de nation normale, il prévoyait la création d’une plus grande Allemagne.

L'idée de List n’a germé qu'après sa mort et s’est développée sous la double forme du protectionnisme et de l'impérialisme allemands. Mais List écrivait pour une époque voisine du libre-échange : le milieu économique subit ultérieurement de profondes modifications et bientôt l’aggravation de la concurrence internationale provoquait un revirement général dans la politique libre-échangiste suivie jusque là par les États européens.

Dans le dernier quart du xix® siècle, tous ces États et, même l'Angleterre, qui avait été l’instigatrice du libre-échange, finissent par adopter une politique protectionniste qui ressemble étrangement au mercantilisme.

Bismarck, en 1878, a recours à la théorie de List pour désarmer l’opposition et obtenir la création de droits de douane qui ont surtout pour objet de remplir les caisses de l'État.

Les nationalistes français, notamment Cauwés et Edmond Théry, invoquent la théorie de List, la transforment en un protectionnisme qui n’est plus éducateur et temporaire mais devient conservateur et permanent.

Cette politique de défense était, en effet, justifiée par la nécessité de préserver les pays à richesse an-

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cienne comme la France et l'Angleterre, de l’ambition croissante de pays récemment industrialisés : Allemaone, États-Unis, Japon.

C’est le moment où s’élabore en Allemagne la théorie des grandes unités économiques. Désormais, seuls quelques empires mondiaux seront susceptibles de soutenir la concurrence internationale et entraîneront fatalement dans leur orbite les pays de moindre importance, dénommés pays intercalaires.

Schmoller voit la formation de trois empires dans la. Grande-Bretagne, la Russie et les États-Unis, et Naumann (1) affirme que l’Allemagne doit constituer un quatrième bloc en Europe centrale.

La formation de ce bloc germanique doit s'effectuer dans des conditions analogues à celles où ont été réalisés jadis le Zollverein et l'Empire allemand luimême (2).

D'après la conception de ces auteurs le nouvel empire ne sera pas, comme List l’eut peut-être imaginé, un grand État usant des échanges internationaux suivant les principes de liberté commerciale.

Ce sera une autarchie fermée, où ne pénétreront

(1) Naumann écrit à ce suiet : « Des trois empires mondiaux qui sont la résultante de la période antérieure à la guerre, l’État russe est avant tout basé sur la force ; l'État américain sur la liberté et l'État anglais est dans une position intermédiaire entre ces deux extrémes..…

« La fondalion de l’empire allemand est un exemple classique du développement accompli par l'économie d'État... » Naumann, Mittel Europa, publié en 1915, p. 165. Cité par Danos dans l’Zdée de l’autarchie économique et les statistiques du commerce extérieur. Thèse Paris 1921.

(2) Le député Mäller disait au Reichstag, en décembre 1891 «De même que la Prusse a unifié économiquement l'Allemagne, de même l'Allemagne doit former l’union économique de l'Europe centrale afin de pouvoir résister à la pression des puissants colosses économiques », Cité par Danos,.

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que les articles ou produits indispensablement tirés de l'étranger et qui, pour se procurer des débouchés, pratiquera indifféremment l’annexion ou l'expansion coloniale (2).

Cette idée d'un empire mondial encombre la littérature allemande et le souci de sa réalisation conduit les Allemands à la guerre.

La théorie des grandes unités économiques s’inspire manifestement de Fichte et transpose dans le nouveau milieu économique l’idée d’autarchie en l’amplifiant suffisamment pour pouvoir englober et détourner au profit de la nation intéressée les immenses ressources de l’économie mondiale, savoir : industries concentrées populations triplées, ressources financières accrues, etc.

La nécessité d'ouvrir des débouchés et de fournir des matières premières à cet organisme ne pouvait que conduire à l'impérialisme.

Quoi qu'il en soit de ces diverses conceptions de l’autarchie et, qu’elles soient de nature purement défensive ou à tendances impérialistes, on trouve en elles cette commune opinion que l’évolution économi-. que des peuples avançant dans la carrière industrielle doit avoir pour effet, en développant leurs forces productives, de les rendre indépendants de l'étranger. Ce raisonnement est nettement démenti par l’observation des faits.

{2) «Des droits de douane élevés protègeront l’agriculture de la Confédération et de l’Union douanière. Celle-ci formera un domaine économique fermé, de dimensions suffisantes, qui pourra subsister indépendamment des autres domaines économiques, pourvu qu’il ait sur d’autres continents des territoires de colonisation et de culture », La grande Allemagne et l’Europe centrale vers 1950, 1895, Andler, II, p. 196. Cité par Danos, Introduction, p. x11I.

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