CHAPITRE IV
Théorie socialiste de l'Impérialisme Économique
Cette théorie, qui a déjà été exposée par M. Hovikian, ne donne aucune solution satisfaisante aux problèmes économiques, mais présente une analyse intéressante du mode de formation du capital financier ainsi que des mobiles susceptibles de pousser les nations modernes dans la voie de l'impérialisme économique (1).
Sa conception procède du marxisme, en général, et s'inspire plus spécialement de la théorie du mouvement social pour décrire l’évolution économique qui s'effectue suivant des formes déterminées.
On suppose que le capital se forme suivant l’idée marxiste, c'est-à-dire par accumulations successives des plus-values du travail ouvrier, qui est exploité à son profit par le patronat. L'évolution se déroule en passant par un certain nombre de phases qui correspondent à la formation de types déterminés, savoir : capital commercial, capital financier, impéria-
(1) D’après cette théorie, l’Inpérialisme économique apparaît comme la conséquence inéluctable de l’organisation capitaliste.
Suivant le professeur allemand, M. J. Hashagen (Marxismus und Imperialismus), les meilleurs ouvrages sur la question sont ceux des deux marxistes austro-allemands, M. Otto Bauer et Rudolph Hilferding, Die Nationalitäten frage und die Social demokratie, de M. O. Bauer et Das Finanz Kapital, de M. R. Hilferding. — Artaki Hovikian, L'impérialisme économique d’après les doctrines socialistes contemporaines (thèse, Paris, 1927).
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lisme économique et se termine par l'avènement au pouvoir du prolétariat.
Ces formes historiques constituent, en quelque sorte, les grandes époques de la genèse socialiste ; mais avant de procéder à leur examen, il nous paraît indispensable, pour mieux comprendre le caractère affecté par cette évolution, de saisir l'esprit dans lequel a été effectué le développement récent des forces économiques.
D’après Sombart (1), les forces morales ont eu leur part dans le développement de l'esprit du capitalisme. Mais Sombart envisageait une époque plus ancienne que la période actuelle, époque où «on ne produisait pas encore pour produire » et où, le champ de l’activité économique étant délimité par des règlements corporatifs, l'homme pouvait encore, dans sa sphère, garder une certaine indépendance et conformer sa conduite aux principes moraux.
Depuis ce temps, les barrières corporatives ont disparu, le régime de production a été transformé par le machinisme et l’homme a perdu cette espèce de liberté : de modérée et facultative, son activité est devenue fiévreuse et impérieusement conditionnée par le régime économique (2).
(1) A l’époque du capitalisme primitif nous observons la coexistence de deux circonstances. «1° l’intérêt pour la philosophie pendant la Renaissance jusqu’au xvine siècle ; 20 le faible développement du capitalisme. C’est ainsi que les forces morales ont eu leur part dans le développement de l'esprit du capitalisme.
« Nous observons dans cette époque un parailélisme dans la doctrine morale et l’activité de l’esprit capitaliste, la doctrine morale agissant comme cause et la conduite des sujets économiques en étant l'effet », Sombart, Der bourgeois, p. 354. Cité par Hovikian, p. 116.
(2) «Alors que l'entretien conforme à son état était le but de l’activité du moyen àge, aujourd’hui le profit n’est jamais assez élevé pour qu’on puisse dire, c’est assez », W. Sombart, Der Bourgeois, p. 219. Cité par Hovikian, p. 120,
Les facteurs moraux n’ont plus la même importance qu'autrefois et le champ d'activité étant devenu illimité, «on poursuit le profit là où on croit pouvoir l’atteindre. On empiète sur le champ d'activité de son voisin sans aucun scrupule, pourvu qu’on obtienne ce qu’on poursuit... (1) » Cet état d'esprit n’est cependant pas une chose entièrement nouvelle. Il a été décrit par Aristote dans la Chrématistique non naturelle et le philosophe grec déclare que toute opération dont le but est de recouvrer plus de monnaie en fin d’opération est contre nature.
Or, notre organisation économique ne connaît que la chrématistique non naturelle et ainsi que le dit M. Ch. Gide : « Quoique le profit ait existé depuis les temps mythologiques, il faut reconnaître que c’est de nos jours qu'il a pris toute son ampleur en raison de l’évolution industrielle et de la grande production (2) ».
Hilferding dit également que la recherche intense des profits est le but de la production capitaliste et l’unanimité de ces opinions démontre que le principe moteur de toute l’activité économique s’est modifié avec le régime actuel de la production, impreignant de rationalisme l’industrialisme moderne.
L'influence de ce facteur psychologique, jointe aux possibilités matérielles ouvertes par les perfectionne-
(1) «L'homme moderne n’est autre chose qu’un instrument de production. Il est dominé par les conditions économiques au développement desquelles il a travaillé et par lesquelles il a été asservi...
« L’entrepreneur capitaliste ne met pas d’amour-propre dans la fabrication de ses produits comme l'artisan qui mettait son àme dans son œuvre en vrai artiste, en homme d’amour-propre fier de sa création. L’entrepreneur produit dans un but bien déterminé, dans le but de faire profit », Hovikian, L’impérialisme économique d’après les doctrines socialistes contemporaines, p. 9.
(2) Ch. Gide, La lutte pour le profit, p. 57. Cité par Hovikian,
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ments ininterrompus de la science, a certainement contribué à accélérer l’évolution économique, suivant un double mouvement de concentration et de centralisation.
On confond fréquemment ces deux espèces de mouvements, mais il importe de les distinguer, car ils diffèrent essentiellement l’un de l’autre (1). La concentration est produite par l’accroissement des capitaux particuliers entre les mains de leurs propriétaires et la centralisation par la réunion de plusieurs capitaux particuliers entre les mains d’un unique propriétaire.
Les deux procédés réagissent fatalement l’un sur l’autre, car une forte concentration du capital accélère l’absorption des entreprises plus faibles et inversement la centralisation stimule la concentration par
(1) « Tout capital individuel, dit Karl Marx, est une concentration plus ou moins grande de moyens de production, avec le commandeinent correspondant d’une armée plus ou moins grande d’ouvriers. Toute accumulation devient moyen d’une accumulation nouvelle.
« À mesure qu'augmente la masse de la richesse fonctionnant comme capital, elle en étend la concentration entre les mains de capitalistes individuels : elle élargit donc sur une plus grande échelle la base de la production et des méthodes de production spécifiquement capitalistes.. L’accroissement du capital social s’opère par l’accroissement de beaucoup de capitaux particuliers...
A cette dispersion du capital social en beaucoup de capitaux individuels ou à cette répulsion de beaucoup de capitaux individuels, s'oppose sa force d’attraclion. Ce n’est plus une conception simple identique à l’accumulation. C’est la concentration de capitaux déjà formés, la suppression de leur autonomie particulière, lexpropriation d’un capitaliste par un autre, la transformation de beaucoup de petits en peu de gros capitalistes. Ce processus se distingue du précédent en ce qu’il suppose simplement une répartition différente des capitaux existants et déjà en fonction.
«Le capital s’accumule entre les mains d’un seul parce qu’il échappe aux mains de beaucoup. C’est la centralisation proprement dite par opposition à l’accumulation et à la concentration ». Karl Marx, Le capilal, livre IT, tome IV, p. 8990, 90. Cité par Boukharine dans L’Economie mondiale et l’Impérialisme, p. 115.