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A l'encontre de cet idéalisme dont la plupart des documents officiels aux États-Unis portent l'empreinte depuis la Constitution de 1791 jusqu’à nos jours, on a objecté que la masse du peuple américain, formée d’ailleurs des éléments les plus disparates, était absorbée par des préoccupations matérielles et que la civilisation américaine elle-même, orientée dans le sens utilitariste avait une tendance à donner un caractère réaliste et pratique, non seulement aux inventions de la science mais encore à la solution de questions artistiques ou religieuses qui sont considérées d’ailleurs comme appartenant au domaine privé ou spéculatif.
Il y a lieu de considérer, tout d’abord, que l’Améri- Cain, pas plus que l’Anglo-saxon, ne pratique l’intellectualisme au sens purement spéculatif : chez lui, l'intensité de l’action ne nuit nullement à la vigueur et à l'élévation de la pensée, qu’elle accompagne comme une de ses conséquences naturelles et qu'elle tend à faire passer dans le domaine des réalités. Cette sorte de synthèse de l’idée et du fait est à la base de toute l’œuvre de Roosevelt et transparaît au cours des nombreuses publications dans lesquelles il prêche la vie intense, la vie d’efforts et de lutte en assignant un haut idéal au peuple américain.
«Un homme est sans valeur, dit-il dans la Vie intense, s'il n’a pas en lui une haute dévotion à un idéal » et dans l’Idéal américain il voue au mépris des bons citoyens le matérialiste, qui «est, par dessus tout, un homme à courtes vues ».
De même que l'individu, la nation n’a pas qu’un vie matérielle, mais une vie morale d'autant plus
importante qu’elle lui doit sa grandeur et sa place dans le monde (1).
Mais le culte de l'idéal ne doit point nuire à l’action et il écrit encore dans l’Idéal américain : «Le caractère est bien plus important que l'intelligence pour la nation comme pour l'individu. Nous avons certes besoin de l'intelligence, et il n’y a pas de raison pour que nous ne la possédions pas en même temps que le caractère : mais, s’il faut choisir entre les deux, sans hésitation, nous choisissons le caractère ».
Ainsi l’idéalisme n’est nullement incompatible avec le développement des forces matérielles qui est à la base de la richesse et de la puissance des nations comme des individus. Mais ces tendances réalisatrices qui sont dans le fond du tempérament anglo-saxon, ont encore été accentuées par les conditions économiques dans lesquelles s’est effectué le développement américain, devant lequel s’ouvraient, comme le dit M. J. Roz, «les possibilités indéfinies de la nature et celles de la destinée.
« Dans le cadre géant de la neuve Amérique s’épanouissent la poésie de l'aventure et de l’action, le rêve des conquêtes futures du labeur de l’homme (2) ». Dans ce cadre s’est formée une race volontaire et hardie qui, ne trouvant dévant elle aucune résistance,
(1) Roosevelt rappelle l’œuvre de Washington et de Lincoln dans le premier chapitre de l’Zdéal américain et il écrit : « Quelque incalculable que soit envers ces hommes la dette de la nation pour le bonheur matériel qu’elle leur doit, cette dette ne se borne pas là. Au-dessus du fait que nous sommes un peuple uni et indépendant, ayant reçu en héritage la moitié d’un continent, il demeure l’autre fait que chaque Américain a beaucoup gagné par le legs de nobles actions et de nobles paroles qui lui vient de Washington et de Lincoln « Voir l’article sur «l’idéal américain » par Bernard de Lacombe dans Le Correspondant du 10 octobre 1903.
(2) FE Ro0Z: 0p. cit; p.159:
«dans une atmosphère nettoyée de traditions et d'obstacles est en train de créer une société complètement originale, dont la ressemblance avec la nôtre tend à n'être plus que superficielle (1) ».
Cette société, ajoute M. A. Siegfried, est une société de rendement, presque une théocratie de rendement, qui vise à produire des choses plus que des hommes et fait converger dans ce but toutes les énergies, y compris celles de l’idéal et de la religion.
Ce dynamisme puissant qui a engendré des résultats si remarquables dans l’ordre économique et social, ne pouvait manquer d’avoir une répercussion au point de vue politique.
Pendant presque tout le xix® siècle, les États-Unis s’en sont tenus officiellement, à ce point de vue, à la doctrine de Monroë dans sa forme initiale, qui comporte, à l’égard de l'Europe, la double interdiction de créer des colonies ou d'intervenir politiquement en Amérique, et, comme contre-partie, à l’égard de l’Amérique des interdictions symétriques vis-à-vis de l’ancien continent.
Cette politique n’avait pas d’autre objet, dans son ensembie, que de protéger l’essor américain, alors en plein développement, contre des interventions ou des empiètements de l’Europe que l’on considérait comme
(1) André Siegfried, Civilisalion européenne et américaine. Noir article paru dans La marche de France, 128 année, vol. VII.
M. André Siegfried ajoute : «La civilisation européenne, il faut s’en rendre compte, n’a pas traversé l'Atlantique. Le renouvellement américain n’est pas seulement, comme on le eroit d'ordinaire, dans le degré des dimensions, mais dans la nature des conceptions. Quelques-uns des progrès matériels n’y sont obtenus qu’au prix d’un sacrifice, celui de certains privilèges de l'individu, que le vieux monde comptait justement parmi les conquêtes les plus essentielles de son effort civilisateur ».
une rivale redoutable par suite de son expansion économique et coloniale, par la puissance de ses capitaux, de toutes les forces et influences acquises par des siècles de civilisation et de travail.
Mais, vers fin du xix® siècle, l'agression dont l’Espagne fut l’objet en 1898 (1) marque la rupture de cette ligne de conduite strictement défensive et inaugure une politique impérialiste qui débute en spoliant les colonies que l'Espagne possédait dans la mer des Antilles, mer que les États-Unis considèrent comme une Méditerranée américaine, en implantant les Américains en Extrême-Orient et en leur permettant d’intervenir dans le monde entier sous les prétextes les plus divers.
Quant à l’origine de cet impérialisme, dont la guerre d’Espagne n’avait été que la cause occasionnelle, il est certain qu'elle remonte à une période antérieure et que ce changement dans la politique suivie jusqu’à ce jour par les États-Unis était dû à un accroissement extraordinaire de leur puissance.
On retrouve fréquemment dans l’histoire politique ou économique des nations de premier plan la succession de ces deux phases, dont l’une, à caractère défensif, correspond à la formation des éléments constitutifs de la nationalité, et dont l’autre, mar-
(4) «L’écrasement de l'Espagne fut une révélation : la soudaine irruption des États-Unis dans la politique universelle fut comme une usurpation. Il paraissait entendu que l'équilibre du monde était une question à débattre entre cinq ou six principales puissances d'Europe : une inconnue s’introduit dans le problème. Cela change singulièrement l'équation. En vérité, il n’y a pas dans l'histoire des dernières arnées d'événement plus considérable que la victoire des États-Unis sur l'Espagne ». Driault, Les problèmes politiques et sociaux à la fin du xrx® siècle, p. 221. Cité par Patouillet dans L’Impérialisme américain, p. 49 (thèse, Dijon, 1904).
quant la fin de la période de croissance, correspond à leur utilisation en dehors des frontières. Comme le dit M. Brunetière :
«Impérialisme et nationalisme se touchent ou se tiennent (1)». Le mercantilisme commercial de Colbert succède, après des siècles, à l’autarchie défensive de Montchrétien, le pangermanisme aux droits éducateurs de Frédéric List, l'impérialisme américain à la pratique de la doctrine de Monroë.
«Si nous voulons tenir rang dans la lutte pour la suprématie navale et commerciale, dit Roosevelt, nous devons construire notre puissance en dehors de nos propres frontières ». |
Ainsi, l'impérialisme met en œuvre pour l'expansion en dehors des frontières nationales, les forces prudemment constituées à l’intérieur par le nationalisme. Tous les deux travaillent dans un même but qui est l’exaltation de la puissance économique ôu politique du pays.
Quant aux moyens d’action utilisés par ces deux modes, ils ne semblent même pas comporter de différence essentielle, car Bancroft nous dit que, dès l’Indépendance, les colonies manifestèrent leur tendance à l'expansion (1) et l’histoire entière des États-Unis au xixe siècle se résume dans une extension ininterrompue vers les rivages de l'Ouest et du Sud. La similitude des fins poursuivies entraîne celle des moyens employés pour y parvenir et le nationalisme comme l'impérialisme ont une commune origine dans le sentiment national.
(1) Brunctière, L'âme américaine (Revue des deux Deux Mondes du 1°' déc. 1900, p. 702). Cité par Patouillet, p. 95. (1) Cité par Patouillet, p. 68.
Aussi, après avoir recherché, en ce qui concerne les États-Unis d'Amérique, quels caractères particuliers la formation de la nationalité a été susceptible de leur imprimer, nous exposerons succinctement les phases pendant lesquelles ces deux modes d'activité se sont développés au point de vue économique et terminons par une esquisse des moyens employés par les États-Unis pour réaliser, au profit de leur industrie, l'expansion de leurs capitaux.