CHAPITRE PREMIER
La formation de la nationalité américaine
Ainsi que nous venons de le voir, le nationalisme et l'impérialisme ne sont pas de formation spontanée, mais constituent de véritables « états psychologiques » qui sont dus à l’action persistante des collectivités et ont des racines profondes dans les éléments de la nationalité elle-même (1). On constate les caractères de cette dernière dans tous les impérialismes.
C’est ainsi qu’on retrouve dans l’impérialisme anglais les caractères de la race anglo-saxonne : pratique et conservateur, parce qu'il n’a plus lieu d’être expansionniste, cet impérialisme cherche simplement par un libre-échange restreint à ses colonies à resserrer les liens d’un Empire de composition trop disparate, qui paraît en cours de dissociation.
On découvrirait de même dans le pangermanisme une prédilection particulière pour l'emploi de la force armée et l’utilisation méthodique de procédés scientifiques ; dans l’impérialisme russe, des traces du mysticisme slave et de cruauté asiatique ; dans l’impérialisme japonais, des éléments de force subtile et de patriotique abnégation, etc.
Quant à l'impérialisme américain, il se distingue des précédents par des carac- tères particuliers qui
(1) Voir Patouillet, p. 27, 78 et 94.
sont, sous des apparences de mysticisme humanitaire, l'énergie tenace et l’âpreté au gain de la race anglo-saxonne, un goût spécial pour les grandes luttes économiques, l’envergure démesurée des ambitions, et un dédain des formes et des traditions qui est très naturel de la part d’un peuple «qu'irritent les lenteurs inhérentes au temps, aux lieux et à la gestation normale des choses humaines, et dont la volonté, l’âpreté surtout, n'admettent pas d'obstacles (1) ». Ces caractères dérivent évidemment de ceux de la nationalité américaine elle-même ; mais cette dernière est, comme l’estime M. Brunetière, l’une des plus difficiles à définir, des plus complexes et des plus instables qu'il y ait dans notre monde contemporain (2). «Supposé, dit-il, qu'il existe une «âme américaine », quelle est dans sa lente formation, la part des circonstances, mais surtout quelle est la part, ou, pour mieux dire, quel est l’apport de chacun des éléments
(1) Octave Noël, Le péril américain (Correspondant du 10 avril 1899).
(2) « Qu'est-ce en effet qu’un Américain, ou, à vrai dire, l'Amérique elle-même. Et tout d’abord, pourquoi, dans le livre classique d’Alexis de Tocqueville, La démocratie en Amérique, ou dans celui de M. James Bryce, American Commonwealth, n'est-il question ni du Pérou, par exemple, ni du Chili, ri du Mexique ? Il n’y est point parlé non plus, du Canada. Le Canada, le Mexique, le Chili ne sont cependant point
enAfrique... S’il n’y a point de «race américaine », il n’y a pas non plus de «langue américaine » et peut-on dire seulement qu'il y ait une «histoire américaine ? » Il y a «une histoire d'Amérique » ; il n’y a point d'histoire américaine, s’il n’y a point, à proprement parler, de tradition ni même de civilisation « américaine ». Existe-t-il seulement une «littérature américaine ? » Quelques Américains le prétendent ; mais les Anglais n’y veulent voir qu’un prolongement de la littérature anglaise. Comment peut-on, dans ces conditions, parler de « l’âme américaine » ? et, quand il est si difficile à un Français de définir « l’âme française », ou à un Italien «l’âme italienne », comment un étranger se flatterait-il de ramener à quelques caractères essentiels ce qu’il est sans doute permis d’appeler la bigarrure du phénomène américain », Brunetière, L'âme américaine (Revue des Deux Mondes
du 1er déc. 1900).
ethniques qui sont entrés dans sa composition ?. Les Américains se considèrent volontiers eux-mêmes comme des Anglo-Saxons et, natureliement, ce ne sont pas les Anglais d’aujourd’hui qui les détourneront de cette croyance : ils y ont trop d'intérêt. Mais les uns et les autres ne se tromperaient-ils pas ? (1) »
Effectivement, la population des États-Unis est composée d'éléments empruntés aux races les plus dissemblables et les Anglo-Saxons n’y sont qu'en minorité. C’est ainsi que sur 80 millions d'habitants existant au commencement du xix® siècle, on ne trouve pas moins de 15 à 20 millions d’Américains d’origine irlandaise, 20 à 25 millions d’origine allemande et 12 millions de nègres qui descendent des 500.000 noirs habitant les États-Unis du Sud au moment de l'Indépendance.
Si on défalque du restant, les Canadiens de la Nouvelle-Angleterre, les descendants des Français de Louisiane, des Espagnols de Floride ou de Californie, et des contingents de toutes nationalités immigrés au xixe siècle à la suite de la création des chemins de fer, de la découverte des mines d’oret de la colonisation de l'Ouest, on voit qu'il ne reste qu’une petite minorité d’Anglo-Saxons de race pure. Il est vrai que ces derniers rachètent la faiblesse de leur nombre par des qualités exceptionnelles qui leur permettent d'imposer à l’ensemble leurs caractères dominants.
D’après M. Edmond Demolins, c’est l'influence de la race anglo-saxonne qui donne à l'Angleterre et
(1) Brunetière, L'âme américaine (Revue des Deux Mondes du 1er décembre 1900, p. 665).
aux États-Unis leur originalité et leur supériorité sociale, par suite de la prépondérance que cette race a acquise sur les éléments celte et normand. Tandis que ces derniers relèvent de formations communaulaires qui affaiblissent l’organisme social en poussant l'individu à rechercher, dans tous les cas, l’appui de la collectivité, la force de l’Anglo-Saxon réside dans ce qu'il ne compte que sur lui-même (1).
L'amour de l'indépendance exalte son individualité et l’incite à rechercher les domaines dans lesquels son: activité peut s'exercer iibrement, comme l’industrie, le commerce, l’agriculture, pour fuir ceux où elle est tenue en lisière par des préoccupations politiques ou des règlements administratifs. L’Anglo-Saxon agit en homme d’affaires et renonce volontiers à l'exercice du pouvoir, pourvu qu'on lui garantisse l’indépendance de la vie et qu’on assure la paix publique.
C’est ainsi qu'aujourd'hui encore, aux États-Unis et en Australie, ils ont tendance à laisser aux Irlandais, aux Allemands et aux Écossais, les situations politiques pour exercer les fonctions usuelles (2). Mal-
(1) M. Demolins explique comme il suit la supériorité de la formation particulariste sur les formations communautaires. « Les sociétés modernes et les sociétés de l'Occident ont dû leur supériorité sociale uniquement à l’accroissement de l’action individuelle sur l’action collective.
«À mesure qu’on avance du passé vers le présent, ou de l’Orient vers l’Occident la personnalité de l’individu se dégagc de plus en plus, de même que l’action privée l’emporte de plus en plus sur l’action publique, du particulier sur l'État.
« En un mot, le progrès suit exactement l’évolution sociale dans le sens de la prédominance de l’individu sur le groupe, du particulier sur l’État. Et, aujourd’hui, à ne considérer que les races de l'Occident ce sont précisément les plus progressives, les plus entreprenantes, les plus riches, les plus expansives qui devancent les autres dans cette évolution ». (A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons, p. 326).
(2) Demolins, op. cit., p, xXVIII.
gré cet éloignement instinctif pour les fonctions publiques, l’Anglo-Saxon exerce par la puissance de sa personnalité une influence décisive sur le milieu social et politique. C’est ainsi que son individualisme se manifeste dans l’ordre social par l’absence d’aristocratie de naissance (1) ainsi que par une tendance nettement réfractaire au socialisme (2), dans la vie politique par le caractère électif et temporaire des fonctions politiques et judiciaires. C’est ainsi également que l'institution du jury est d’origine essentiellement saxonne et qu’on retrouve dans les assemblées populaires saxonnes le principe du self governement, qui n’est lui-même que la transposition dans l’ordre collectif du self help, principe de la vie privée.
Cette forte individualité a toujours permis jusqu'à ce jour à l’Anglo-Saxon d'imposer sa domination aux races beaucoup plus nombreuses avec lesquelles il
(1) D’après Demolins, l’aristocratie héréditaire anglaise est due aux Normands, qui appartiennent à la formation communautaire d’État ; cette formation a institué en Angleterre le droit d’aînesse et trouvé sa représentation politique à la chambre des Lords, tandis que la formation particulariste anglo-saxonne faisait, dès 1215, reconnaître la sienne à la chambre des Communes, concurremment avec son droit au self gouvernement, à une époque où toutes les autres monarchies d'Europe évoluaient vers le pouvoir absolu et personnel.
Depuis, l'influence anglo-saxonne a continué de s'exercer sur l'aristocratie ang'aise en détournant ses cadets des fonctions administratives et militaires pour les dériver vers les carrières usuelles : industrie, commerce et agriculture.
(2) D’après Demolins, ce sont les Celtes et les Irlandais, races qui relèvent de la formation communautaire de clan, qui recrutent en Angleterre les carrières administratives et libérales et fournissent un important contingent au socialisme et au paupérisme.
La formation communautaire fait de l’ouvrier «un homme incapable de toute initiative, de loute action personnelle, forte et continue C’est un pur instrument. Tel est l’ouvrier de l'antiquité ; tel est actuellement l’ouvrier de l'Orient ; tel est même quelque peu l’ouvrier allemand. Ce dernier n’est qu’un instrument passif entre les mains des meneurs qui l’embrigadent avec une incroyable facilité... », Demolins, op. cil., p. 286.
s'est trouvé en contact et on en retrouve les caractères essentiels dans le peuple américain, savoir «amour du gain, l'esprit pratique d’entreprise, la curiosité des faits, l’exclusivisme dédaigneux, le mépris de l'étranger (1) ».
M. Demolins nous dit que c’est aux États-Unis que le type anglo-saxon se reconstitue dans toute sa pureté et dans sa puissance (2) et les conditions dans lesquelles s’est formée la nation américaine accentuent les caractères originaux de la race. L’esprit de domination se transforme en un désir démesuré de puissance (3), l'esprit pratique d'entreprise en un certain mépris des idées abstraites, des notions de droit absolu ou simplement des formes susceptibles d’entraver la réalisation de ses ambitions (4).
(1) D’après Demolins «toute l'histoire d'Angleterre est dominée et expliquée par Ja lente et incessante ascension du Saxon à travers l’épaisse carapace celtique et normande... L’Angleterre, longtemps recouverte ef quelque peu étouffée par les traditions et par les insti tutions qu’v avaient importées les envahisseurs normands, tend de plus en plus à s’en dégager, à se ressaisir pour revenir à sa constitution sociale anglo-saxonne, à sa formation particulæriste ». Voir op. cil., préface p. xxXI, et p. 182.
De même aux États-Unis, l'influence anglo-saxonne prépondérante an début du xixe siècle, et suhmergée ultérieurement par l’immigration d’éléments les plus divers, tend nettement à reprendre le dessus à la fin du xixe siècle, en particulier sur les éléments irlandais et germanique, les plus importants.
(2) Demolins, op. cil., p. 182.
(3) Les États-Unis sont, a dit M. Blondel, le pays des possibilités illimitées et le citoven américain subit l’influence de ce qui entoure. «Chez lui, écrit M. Lair, tout est énorme, parfois démesuré. Les lacs sont des mers et les cités des États. Les terres fertiles sont presque sans bornes, les gisements miniers et métallurgiques offrent des ressources presque indéfinies, etc... ». Lair, L’impérialisme allemand, D-Al0> ï
(4) « Si quelque traité les lie, les États-Unis chercheront à s’en dégager en prétendant qu’il n’est plus en rapport avec leur situation actuelle... » écrivait M. Patouillet en 1905, op. cit., p. 47. — En 1918, le président Wilson imposa certaines clauses du traité de paix aux
SATA
Le patriotisme américain lui-même renforce, dan une certaine mesure, ces tendances réalisatrices car, loin d’être, comme en Europe le produit d’une longue solidarité héréditaire, il est le fruit d’une tradition plus récente et s’identifie avec le souci du développement présent des ressources nationales.
Ainsi que le fait remarquer Octave Homberg (1), alors qu’en France, au cours de longs siècles de domination catholique, nous nous sommes habitués à distinguer nettement le spirituel du temporel, aux États- Unis, la population composée en grande partie de protestants et d’israélites, et surtout les milieux dirigeants, considèrent que loin de séparer les soucis de la vie matérielle de la vie spirituelle, c’est un devoir véritable, «de mettre en œuvre et de développer le plus possible ses facultés et ses talents » pour acquérir le gain légitime le plus élevé.
Ces expressions qui sont celles de Richard Baxter quand il définit le principe de rendement maximum (efficiency), ne font que reproduire sous une autre forme la fameuse maxime de Franklin :
«Le temps est de l’argent. Ne gaspille ni temps, ni argent ; fais de l’un et de l’autre le meilleur emploi ».
Il s’est ainsi formé, sous l'influence du facteur religieux une sorte de Covenant mystique érigeant la fonction économique au niveau du devoir religieux et constituant la rêgle idéale «de ce businessman qui se condamne volontairement lui-même au «hard la-
nations belligérentes, mais le Sénat américain se déroba à l'obligation de garantie en refusant de ratifier ledit traité, ce qui n’empêcha pas, par la suite, les Etats-Unis d'imposer des révisions sucessives (plans Daw et Young) et de présider aux négociations en tant que principal créancier des ex-puissances belligérantes.
(1) Octave Homberg, L’impérialisme américain, p. 5 et sq.
os
bour », aux travaux forcés à perpétuité, renonçant aux loisirs qui permettent à l'esprit de goûter tant de plaisirs.., etse permettant seulement quelques parties de golf, quelques excursions en automobile ou quelques promenades en forêt, joies d'ordre purement mécanique ou physique, et où l'esprit n’a aucune part (1) ».
Ainsi l’homme d’affaires américain est, dans sa recherche du profit, non seulement conditionné par le régime de concentration et de production intense dont nous avons examiné les effets au cours du chapitre IV de la première partie, mais il obéit aux voix secrètes de l’atavisme et il subit la double influence du sentiment national et de la religion (2) en dévelop-
{1) Octave Homberg, op. cil., p. 6. — C’est ce qu’expriment soudes formes différentes Werner Sombart et Carnegie.
« Tout le temps de la journée, de l’année, de la vie est consacré au travail. Et pendant ce temps, les forces sont tendues jusqu’à l’extrémité ». W. Sombart, Der Bourgeois, p. 11. Cité par Hovikian, p. 122.
«: Nous espérons toujours de n’avoir plus besoin de nous étendre, mais nous trouvons toujours que la remise d’une extension ultérieure signifierait un recul ». Carnegie, Autobiographie (1905).
M. Octave Homberg ajoute au sujet de cette influence du facteur religieux sur l’activité de l'individu. « Il serait aisé et très curieux de rechercher dans l’œuvre de Calvin et de ses disciples du seizième et du dix-septième siècle un certain nombre de préceptes qui, réunis, formeraient cette sorte de « guide moral du businessman » que suivent en plein vingtième siècle les hommes d’affaires les plus modernes des États-Unis ».
« Ainsi les relations spirituelles entre l’homme et Dieu tendent à devenir pour l'Américain une sorte de convention, de covenant, qu’il importe d'exécuter exactement à la lettre, de tenir comme un 3rand livre. Les puritains du Mav flower avaient passé entre eux un covenant de ce genre... Franklin, le grand Franklin, tenait chaque jour un carnet de ce genre ». O. Homberg, op. cit., p. 7 et 8.
(2) D’après M. Octave Homberg, c'est l'application de celte mystique religieuse à l’idée d’efficiency, ou rendement maximum à obtenir, qui a amené l’ouvrier à se plier à la spécialisation à outrance du système Taylor, qui !+ forne à accomplir toute sa vie le même geste devant la même machine, et le consommateur à accepter la standardisation ou réduction ordonnée par le ministre du Commerce, sur cinquante articles divers, de 70 p. 100 des types de fabrication.
« Pas un consommateur ne s’est plaint ! De telles mesures seraient impossibles en France. Notre individualisme s’y opposerait farouchement ». Octave Homberg; op. cii. p. 8.
pant systématiquement un genre d’activité économique qu'Aristote avait déjà condamné, dans sa chrématistique, comme allant à l'encontre des lois naturelles.
Ces tendances, favorisées par une prospérité matérielle restée sans exemple, ont incité les Américains à mettre en œuvre une fechnique inconnue des vieilles nations européennes, celle d’une production toujours croissante et conjuguée avec des hauts salaires destinés à développer harmoniquement la consommation. Nous examinerons ultérieurement cette technique dont l’application suppose le développement indéfini de la prospérité économique et donne une physionomie spéciale au nationalisme américain : mais auparavant il convient de revenir à la formation de la nationalité américaine sur laquelle l'élément anglosaxon à eu une influence prépondérante pendant la première moitié du x1Ixe siècle.
Les guerres européennes ayant momentanément tari l’émigration continentale, «il sembla, dit M. Brunetière, que le Yankee dût incarner «l’âme américaine ». On en pourrait donner bien des raisons, dont la principale est celle-ci, qu'il était à peu près le seul, dans cette république désormais constituée, qui eut l’orgueil de sa race ; le seul qui la préservât du mélange comme d’une contamination ; et le seul enfin qui, dans le fond de son cœur, gardât plus de fierté d’être sorti jadis du «vieux pays » que de rancune ou de ressentiment d’en avoir été chassé par la persécution ».
Cette fierté native explique l'extraordinaire facilité avec laquelle l’Anglo-Saxon peut s'élever dans l'échelle sociale, sans porter la tare d’une modeste
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extraction, et, parmi les hommes d'État ou grands industriels américains, on en compte un nombre surprenant ayant une humble origine. Mais, s'il n’y a pas de classe privilégiée aux États-Unis, l’Anglo-Saxon constitue par lui-même une aristocratie de race et, quand l'immigration européenne reprit, elle se heurta à la résistance opposée par les associations (1) formées dans le but d'empêcher les étrangers de se saisir des fonctions publiques ou de prendre la direction des affaires.
«Nous, citoyens des États-Unis..., publiaient certains journaux en 1893, nous sommes la noblesse, le sang royal d'Amérique. Les étrangers ne doivent être employés qu'aux travaux manuels, et c’est le devoir et le droit du peuple américain de les maintenir dans cette carrière qui seule leur convient (2) ».
L'’absorption des éléments étrangers était en effet une question de vie ou de mort pour la nation américaine ; mais, en outre, ces immigrés paraissaient d’autant plus menaçants pour les Anglo-Saxons installés aux États-Unis, qu'ils étaient en grand nombre des Irlandais et appartenaient à une race et à une reli-
(1) Ces associations avaient pour objet, comme la know nothing formée en 1854, «de combattre les artifices du papisme» ou de maintenir le régime politique que l’on croyait menacé par l’immigration. « Dans trente-cinq ans, disait un journal en 1845, nous aurons une accumulation de 38 millions d’étrangers…
«Et cette puissante inondation d’outre-mer aura, alors, et probablement longtemps auparavant, emporté les derniers vestiges des libertés américaines ». Brunetière, op. cit.
(2) Brunetière, L'âme américaine (Revue des Deux Mondes du 1°" déc. 1900, p. 682). Citation de M. de Nevers, auteur de l’ouvrage de même nom, dont M. Brunetière fait la critique et dans lequel l’auteur examine si les Canadiens pourraient, sous le drapeau étoilé, grandir et se développer «en restant fidèles à leurs traditions française et catholique ».
gion auxquelles ils étaient foncièrement hostiles (2).
«L'Anglo-Saxon se sentait de nouveau menacé par le Celte ». Mais quelle que fut sa puissance d’assimilation ou de réaction, il devait être entraîné par les événements : la guerre de Sécession ne devait pas tarder à diviser l’élément anglo-saxon contre lui-même et à donner droit de cité aux Irlandais en leur permettant de s’enrôler et mourir en foule pour la cause de l'Union, pendant que le flot de l’émigration entraînait la colonisation vers l'Ouest, constituant finalement un État d’une envergure autrement vaste et puissante que celui qu’auraient monopolisé à leur profit les Anglo-Saxons.
Peut-on dire, comme l’exprimait la presse américaine de 1845, que l'intrusion de ces immigrants européens sur le sol de l'Union devait porter atteinte aux libertés publiques”?
Mais si, comme l’atteste M. Brunetière : « Le fait le plus éclatant de l’histoire de l'Amérique au x1x® siècle est le progrès continu de l'idée démocratique et son effort ininterrompu pour se réaliser dans les faits », n'était-il pas plus conforme aux principes de la Constitution des États-Unis de rendre la nationalité américaine accessible aux immigrants de toutes races et de toutes religions, que d’instituer un privilège en faveur du seul élément anglo-saxon d'Amérique ?
La disparition de ce privilège restituait, en quelque sorte, à la nation américaine le caractère d’universalité que les auteurs de la Constitution de 1793 avaient voulu lui donner en se fondant, dans l’ordre constitutionnel, sur des principes analogues à ceux qui avaient
(2) Brunetière, op. cit, p. 682.
inspiré le législateur français de 1789 quand il avait rédigé la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1) ; d'autre part, si l'immigration de contingents de diverses nations européennes était susceptible de réaliser ce caractère, il faut reconnaître que l'apport du contingent irlandais constituait, en raison de son origine celtique et de sa religion catholique, le correctif le plus efficace à l’égard d’une civilisation du pur type anglo-saxon.
D’après M. Edmond de Nevers, ce sont effectivement les Irlandais qui ont le plus contribué à modifier le fond politique et social de la société américaine et à accentuer les progrès de l’idée démocratique par la généralisation d’un type de confort étendu à toutes les catégories de travailleurs, par l’uniformité d'aspect donnée aux nouvelles cités américaines (2), l'emploi de procédés outranciers de réclame inconnus des Anglo-Saxons, la popularité tapageuse dont jouissent les fortunes réalisées par les
(1) «La Révolution française, dit quelque part M. Edmond de Nevers, pour laquelle tant de sang, tant d’énergie, LanL d’eftorts de tous genres, ont été prodigués, a aflirmé les droits de l’homme, proclamé l’avènement du règne de la liberté, de l'égalité, de la fraternité : qu’en est-il résulté ? »
M. Brunetière répond : «Il en est résulté le monde moderne qui ne serait pas ce qu'il est sans la Révolution franraise, et pour préciser davantage, il en est résulté cette conception laïque de l’homme universel et moyen pour lequel nos Constituants ont rédigé la Déclaration des droits de l’homme et les Américains de 1783, la Constitution des États-Unis ». Brunetière, op. cit., p. 692.
(1) M. James Brice consacre un chapitre spécial de son livre American Commonwealth, à décrire l’«uniformité de vie américaine ». Personne en Amérique ne traverse Ja rue dans le costume de sa condition : on ne voit point de blouse ni de tablier ; tous les hommes y sont habillés en gentleman et toutes les femmes en dame. Les voitures y sont rares et chères, mais les cars s’y succèdent de minute en minute. Ce sont autant de manifestations de l’esprit utilitaire et démocratique. Brunetière, op. cit., p. 684.
grands industriels, « Fils de leurs œuvres », comme les Astor, Van der Bilt, Rockefeller et Carnegie, etc. (1). Que ces progrès de l’idée démocratique soient une conséquence des tendances égalitaires inhérentes aux races relevant de formations communautaires, comme les races celte et germanique ; qu'ils soient dus, comme le dit M. Brunetière, à une vertu spéciale au catholicisme, « vertu démocratique et sociale, que le protestantisme en a comme éliminée dans la mesure où il fait de la religion une affaire individuelle (2) », ou qu'ils ne constituent qu'un cas particulier « du phénomène universel qu’on pourrait appeler la transformation des aristocraties du passé en démocraties de l’avenir », ils ont eu ce résultat inappréciable pour la nation américaine de favoriser la formation d’une «àme américaine » distincte et séparée désormais de l’«âme anglo-saxonne », que la guerre de Sécession venait d’ailleurs de diviser contre elle-même en opposant les planteurs du Sud et les puritains de l'Est. Contrairement aux pronostics égoïstes des promoteurs de «l’american native movement » de 1854, loin «d’emporter les derniers vestiges des libertés américaines », le flot des immigrants européens en invoquant les principes de la Constitution de 1783, donnait à ces principes une portée universelle et obéissait aux in-
(1) «Leur politique instinctive (des Irlandais), dit M. Brunetière, n’a pu manquer de travailler à détruire tout ce qu’ils trouvaient de traces d’inégalité dans la structure de la société américaine. Le suffrage universel leur en a fourni le moyen. Ils ont dégagé de l’idée démocratique ce ,qui en fait proprement l'essence et qui ne consiste point du tout, comme on l’a dit, dans la haine des supériorités, mais uniquement à empêcher que ces supériorités deviennent jamais héréditaires ». Op. cit., p. 683.
(2) Brunetière, op. cit., p. 689.
tentions même des auteurs de la Constitution (1). D'autre part, les progrès du catholicisme aux États- Unis montraient qu'il n'y avait aucune incompatibilité entre cette religion et les exigences de la civilisation américaine : au contraire, les évêques du Nouveau Monde qui s’opposèrent en 1892 aux tentatives des Allemands pour constituer des Églises spéciales à chaque catégorie d’immigrants, montrèrent le plus grand sens des libertés américaines et on ne saurait passer sous silence le nationalisme du clergé irlandais dont certains membres participèrent activement à la campagne impérialiste (2).
En résumé, cet aperçu sur la formation de la nationalité américaine nous montre, en même temps que les échecs subis par les particularismes de race et de religion, la constitution de groupements ethniques d’origine européenne, ayant une culture intellectuelle et morale suffisamment avancée (3). C’est avec ces
(1) Nous citons à nouveau les paroles prononcées par Franklin en 1771 : «C’est ici un commun dicton que notre cause est la cause du genre humain et que nous allons combattre pour la liberté de l’Europe en combattant pour la nôtre ». — En fait, ce sont les populations d'Europe les plus déshéritées ou persécutées qui ont bénéficié ultérieurement de la protection qu’elles ont trouvé sur le territoire de l’Union.
L'’historien Bancroff dit justement à ce sujet : «La tyrannie et l'injustice ont peuplé l'Amérique d'hommes nourris dans la souffrance et dans l’adversité. L'histoire de notre colonisation, c’est l’histoire des crimes de l’Europe ».
(2) D’après M. Bernard de Lacombe, «le pape Léon XIII, dans sa sagesse politique, jugea » également qu’il n’y avait pas lieu de constituer des Églises spéciales ; il ajoute, «pour le plus grand bien du catholicisme en Amérique, les prétentions des Allemands furent rejetées ». L'idéal américain (Correspondant du 16 oct. 1893, p. 166).
(3) Nous ne considérons pas comme susceptible l’élément nègre d'entrer dans cette formation, du moins dans l’état actuel. Au commencement du xx® siècle, il comprenait déjà 12 millions de nègres se répartissant dans six États limitrophes pour les 3/4 de ce chifire, et ES dans trois de ces États la majorité sur les blancs. Si l’on
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éléments que va être formée la société américaine, dans laquelle le facteur anglo-saxon reprendra, en son temps, le rôle.de premier plan qu’il a si remarquablement tenu dans l’histoire de la nation britannique, mais qu'il abdique pour-l'instant.
Ceci posé, on peut se demander si, dans l'intérêt même de la nationalité future, il est préférable, ainsi que le suggère M. E. de Nevers à la fin de son livre (1), d'inciter ces groupements ethniques «à ne rien abandonner de leur héritage ancestral » et à cultiver «leurs aptitudes héréditaires », ou à adopter sans arrièrepensée le drapeau de leur nouvelle patrie.
Tout d’abord, ainsi que le fait ressortir M. Brunetière, ce serait se méprendre étrangement que de «eroire que les États-Unis d'Amérique puissent jamais se proposer, comme idéal, de briser une union qui fait leur force » et de rendre à leur atavisme européen les groupements d’Irlandais, Allemands, Polonais, Canadiens, Italiens qui peuplent le sol américain. « Nous tendons, dit Roosevelt, librement et en bons camarades, une main bienveillante à tout homme qu; arrive chez nous avec l'intention droite d’être un bon citoyen des États-Unis. Nous ne nous préoccupons ni de ses croyances, ni de son pays natal. Mais nous avons le droit et le devoir d’exiger de lui qu'il soit un bon citoyen.
QIT lui faut en touchant notre sol, abdiquer cer-
songe au caractère prolifique de cette race qui ne comprenait que 4 millions de représentants au moment de la guerre de Sécession et 500.000 seulement à la proclamation de l'Indépendance, on se rendra compte du danger que cette situation fait courir à la civilisation américaine.
(U) Edmond de Nevers, op. cit. (Revue des Deux Mondes du 1er déc. 1900, p. 690).
taines idées... Il doit savoir que nous exigeons une tolérance religieuse absolue et la complète séparation de l’Église et de l'État.
«11 doit aimer notre commune patrie et s’enorgueiilir de ses succès. Il doit révérer notre drapeau, ne le considérant pas comme le premier, mais comme le seul. Il doit célébrer la fête de Washington, et non celle de la reine ou de l’empereur, le 4 juillet et non le jour de saint Patrick... Par-dessus tout, l’immigrant doit apprendre à parler, penser et agir à l’américaine... (1)»
Cette fière déclaration constitue, en quelque sorte, l’acte de foi de l’« âme américaine » parvenue au dernier stade de son développement : elle s'inspire du principe de tolérance en matière religieuse et de l’éclectsime des races.
Mais une nation n'est pas un simple assemblage de facteurs ethniques, linguistiques ou religieux comme tout être vivant, elle a son originalité propre, ses caractères distincts de ceux des éléments qui la composent.
Le problème n’est pas encore résolu si l’on arrive à déterminer les caractères spécifiques de la nationalité : il faudrait encore définir le principe qui a donné à l’ensemble une vie distincte de celle de chacun de ses éléments et allumé la flamme de ce patriotisme assez puissant pour dénationaliser à son profit, comme l'exige impérieus ement Roosevelt, tous les patriotismes élémentaires.
« Notre nation, déclare M. Wharton, a commencé
(1) Roosevelt, L'idéal américain. Voir l’article de M. Bernard de Lacombe, Correspondant du 16 octobre 1903, p. 165.
comme une sorte de masse protoplasmique, non un organisme, mais une agrégation vaguement cohérente d'individus, pressés ensemble par des forces extérieures hostiles autant que conduits par une attraction interne th)
L'action concordante de ces forces, tant extérieures qu'intérieures, a conditionné si énergiquement la formation de la nouvelle république qu’en cent ans, les occupants originaires qui n'étaient que trois millions dans les treize colonies, au moment de l'Indépendance, sont devenus un peuple de plus de 100 millions d’individus, occupant un continent aussi vaste que l’Europe et possédant d'immenses richesses naturelles.
L'armée des occupants s’est mise en marche des rivages de l'Atlantique et a progressé dans le sens classique de toutes les grandes civilisations, savoir de l'Est vers l’Ouest, sans cesse renforcée par des contingents de toute origine qu'attiraient le goût des aventures, l'amour de l’indépendance et l’appât de richesses inexplorées (2). Cette dynamique rapide de l’évolution américaine a imprimé fatalement son sceau sur la mentalité du nouveau peuple qui se caractérise spécialement par une extrême confiance en soi (self reliance), le matérialisme de ses conceptions et la hardiesse dans l’action. «La nationalité améri-
(1) Wharton, Annales, juillet 1903, p. 195. Cité par Patouillet.
(2) L'existence d’une grande quantité de biens sans maître en Amérique fut un agent d'autant plus-puissant de la colonisation que, d’après M. Brunetière, «le souci constant de la démocratie américaine a été de faciliter, de favoriser cette appropriation, et avec elle et du même coup la réalisation de son idéal égalitaire ».
Henry George dit également : «Le domaine public a été le grand fait qui depuis le jour où les premiers colons débarquèrent sur ler côtes de l'Atlantique, a formé notre caractère national et coloré notre pensée nationale... » Brunetière, op. cit., p. 693.
caine, dit M. Oppel, se résume en ces traits : un effort sans repos et sans limite pour aller de l’avant, joint à un optimisme indestructible... (1) »
Si maintenant l'on compare l’essor américain aux vieilles civilisations européennes, qui ont mis des siècles à se former, on ‘est frappé de l’envergure des résultats obtenus et de l'extrême rapidité avec laquelle ils ont été atteints en Amérique. Les conditions sont très différentes en Europe.
Alors que les États européens se sont développés dans un espace restreint et ont, par la force des choses, des frontières souvent plus politiques que naturelles, des ressources insuffisantes et des aspirations rivales, les États-Unis ont offert aux immigrants de l’ancien continent un vaste champ d'exploitation protégé par son éloignement de toute dangereuse compétition.
Ces circonstances expliquent que «par le fait même de sa formation, la nation américaine n’ait connu ni l’enfance ni les phases successives qu'ont traversées les nations du vieux monde... (2) »
Quel que hâtif que soit le développement du nouvel organisme, sa force vitale n’est pas douteuse, car nous dit Weiller : « L'Amérique a une telle puissance d’absorption, c’est un creuset tellement puissant que l’Eu-
(1) Oppel, Amérique et Américains (Ann. de Géog.). Cité par Patoul Patouillet, p. 86.
(2) Octave Noël, Le péril américain (Correspondant du 10 avril 1899, p. 116). — M. Octave Noël ajoute : « Produite d’alluvions successifs, elle en a les poussées violentes et les floraisons hâtives, et, pour réaliser ses aspirations, elle ne se sent et ne se croit retenue par aucune tradition, par aucun de ces liens visibles ou invisibles, d'origines et de dates diverses, qui pèsent plus ou moins sur l’organisme des vieux peuples et en dirigent ou en paralysent le fonction-
nement »,
ropéen, à quelque nationalité qu’il appartienne, s’il y entre avec ses préjugés nationaux, en sort avec une âme américaine identique à l’âme de ses nouveaux concitoyens (1) ».
Cette force extraordinaire d'absorption et d’expansion constitue un fait entièrement nouveau dans l’histoire de la civilisation ; mais on peut se demander si sa puissance était une vertu propre à la nationalité américaine, ou si, au contraire, elle n’était pas, en grande partie du moins, un simple effet des circonstances extérieures ayant influé sur la formation de cette nationalité.
Pour donner à l’essor américain toute sa véritable signification, il paraît indispensable d’en rattacher les manifestations aux grands événements économiques qui ont modifié au xix® siècle la face de l’ancien continent et provoqué la formation d’une économie mondiale (2).
Malgré sa puissance actuelle et l'originalité de sa formation, l'Amérique est, comme le dit M. Delaisi, fille de l’Europe, et, si elle se trouve aujourd’hui à l'avant-garde du progrès économique par le perfectionnement de ses méthodes et la hardiesse de ses conceptions, c’est parce que son organisation entière procède ,dans une certaine mesure, du mouvement intellectuel qui détermina en Europe la double révolution économique et politique.
Le principe de surproduction introduit par le machinisme n’a-t-il pas trouvé sa plus forte expression dans ses méthodes industrielles actuelles et le déve-
(1) L. Weiller, op. cit, p. 365.
(2) Voir l'exposé de cette formation au chapitre II de la 1'e partie.
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loppement du commerce international provoqué son rigoureux protectionnisme ?
Dans le domaine politique, la Constitution des États-Unis ne s’inspire-t-elle pas du même idéal égalHitaire que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, de sorte que les bannis et les déclassés de tous les pays qui se réfugiaient en Amérique, recevaient en débarquant le statut de citoyen, en même temps que le réalisme organisateur des Anglo-Saxons mettait à leur disposition les moyens les mieux appropriés pour parvenir à l’aisance ou à la fortune.
Cette double tendance, savoir : poursuite du succès matériel sous l’égide de l’idéal démocratique le plus élevé, a marqué son empreinte profonde sur la nation américaine.
La continuité de l'idéal américain avec celui de nos législateurs révolutionnaires est attesté par sir Charles Dilke (1) qui disait vers 1870 à Ja suite d’une visite de l'État de New-York : «La démocratie de l’État Empire est du type français, non du type anglais ou américain ».
Quant au caractère réalisateur de l’effort américain, il résulte non seulement de l'influence prise par l’élément anglo-saxon, mais encore du fait que le facteur économique ne cesse de jouer un rôle de premier plan dans le développement et dans la fortune du peuple américain. Ainsi que nous le faisions ressortir au début de cette deuxième partie, l’histoire des États-Unis est commandée par des intérêts économiques, depuis la guerre de l’Indépendance qui fut un épisode de la
(1) Cité par M. Brunetière, L’âme américaine (Revue des Deux Mondes, 1° déc. 1900, p. 673).
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réaction libérale contre la vieille politique coloniale des nations mercantilistes, jusqu’à l'intervention américaine dans la grande guerre, qui répondait, en ce qui concerne les intérêts matériels, à l’impérieuse nécessité de jouer un rôle approprié dans la nouvelle économie mondiale.
Tant que la nationalité américaine n’est pas parvenue au dernier stade de sa formation et n'a pas atteint, dans son expansion, ses butoirs de l'Ouest et du Sud, c’est l’Europe qui lui sert de réservoir et l’alimente non seulement en hommes, mais encore en outillage et en capitaux.
Dans la première moitié du xix® siècle, ce sont les pays industriels, Angleterre, Allemagne, Hollande qui fournissent les émigrants : l'influence anglo-saxonne domine tous ces éléments et semble devoir confisquer à son profit la formation de la nation ou de l’« âme américaine ».
Puis, quand l’industrialisation de cette Europe s’intensifie (1), ce sont les contingents bigarrés de l’Europe agricole qui déferlent à leur tour sur le continent américain et semblent devoir submerger les Anglo-Saxons. j
Comme le dit M. Delaisi, une troisième Europe, fille des deux autres, a surgi par delà les mers, «agricole comme la seconde, mais outillée mécaniquement comme la première, semblable à toutes deux et pourtant différente, qui les prolonge et les complète, l’Europe d'outre-mer ».
Mais cette Europe d'outre-mer n’est pas une simple
(1) Voir chapitre IT de la 1'° partie, l’aperçu sur l'ouvrage de M. Delaisi, Les deux Europes.
colonie des deux autres : elle s'est muée en une grande nation, consciente d'elle-même, tellement vivace et indépendante qu'après avoir essaimé sur un continent aussi vaste que l’Europe elle-même, elle a paru prétendre à l’hégémonie.
Comment ce phénomène s'est-il produit ? Sans doute l'essor américain est un fait presque contemporain de l’époque actuelle et nous pouvons à peu près déterminer les facteurs qui ont agi sur son développement (1); mais nous ignorons, malgré tout, comment «l’âme américaine » a pris conscience d’ellemême. Nous avons, en quelque sorte, une connaissance extérieure des faits. Ces derniers gardent le secret du principe mystérieux qui a donné naissance à l'être vivant que constitue une nation.
Pouvons-nous, tout au moins, déterminer les caractères spécifiques de cette nationalité nouvelle d’après la connaissance des facteurs qui ont présidé à sa formation, et voir, par exemple, dans quelle mesure les éléments irlandais et anglo-saxon ont marqué leur empreinte respective sur la nouvelle nationalité ?
Otto Bauer dit que : « Le caractère national est la condensation (Niederschlag) du développement historique de la nation ».
L'histoire est la cause qui agit et imprime le caractère national à des populations de races ou de langues
(1) «C’est la première grande société et même la première race que nous voyons naître et grandir, les autres s’étant formées dans des replis d'histoire où nos regards n’atteignent pas. Une Rome de l'extrême Occident commence-t-elle ? Ou sommes-nous en présence d’une immense boursoufflure ? Nous apportera-t-elle un modèle inédit ou versera-t-elle tout à fait dans des types déjà réalisés ? » Pertinax, Où vont les Etats-Unis (Echo de Paris du 6 juillet 1930).
plus ou moins variées, grâce à la communauté de sort et de culture.
La culture nationale est donc la partie essentielle, l’âme de la nationalité et elle est transmise de génération en génération par la classe intellectuelle qui représente le cerveau de la nation, Lorsque cette culture disparaît, la conscience nationale est anéantie ou sommeille (1).
Elle peut revivre lorsque les causes perturbatrices cessent d'exercer leur action. j
Quelque valeur que l'étude des faits historiques puisse donner à cette théorie, en aucun pays plus qu'aux États-Unis, dont l’histoire est cependant récente, on n’a cru avec plus de foi à ce rôle qu'Otto Bauer attribue à la classe intellectuelle dans la formation ou la conservation de l’esprit national et déduit les conséquences qu'il comporte au point de vue éducatif.
Suivant les principes formulés par Roosevelt, la formation de l'individu est la base de celle de la nation : c’est sans doute la raison pour laquelle le zèle social de l'élite américaine s’est manifesté par une organisation aussi grandiose qu'originale d'œuvres éducatives du corps et de l'esprit, en même temps que d’inculquer aux jeunes Américains un sentiment national très élevé (2).
(1) Hovikian, op. cit., p. 107. — Otto Bauer cite l'exemple du peuple slovène qui avait une littérature jusqu’en 820 puis a cessé d’être une nation «historique » pendant un millier d’années pour se réveiller au xixe siècle.
I en a été de même des Serbes après la conquête turque, des Polonais après le partage de la Pologne.
(2) Un exemple de l’importance que les Américains attachent au développement de l’esprit national, réside dans le fait cité par Roosevelt dans la Vie intense, que les travaux des écoliers doivent commencer et se Lerminer obligatoirement par le salut au drapeau étoilé.
En ce qui concerne l’importance des œuvres éducatives créées
Indépendamment de la formation de la jeunesse, on s’est préoccupé de poursuivre l’éducation de l’individu dans la société et des mesures ont été prises pour sélectionner et fondre dans la nation les masses hétoroclites d’immigrants que l’Europe a continué à déverser sur le so] américain.
«Porter le nom d’Américain, dit Roosevelt dans l’Idéal américain, c'est porter le plus honorable des titres : quiconque ne l’entend point ainsi, n’a pas à prendre ce titre et, s’il vient d'Europe, plus vite il y retournera, mieux cela vaudra. Il est urgent de réglementer et modérer l'immigration par des lois beaucoup plus énergiques que celles en vigueur, cela dans le double but d’écarter les travailleurs qui déprécient le marché et de se tenir à l’abri des races qui ne s’assimilent pas à la nôtre ».
Cette nécessité de sélectionner de plus en plus sévèrement l’immigration s'explique par le fait que cette dernière n’est plus indispensable à la colonisation du sol.
Désormais la période de formation hâtive qui caractérise le xix® siècle est terminée et les 120 millions de citoyens américains qui se sont appropriés le sol de l’Union trouvent en eux des éléments suffisants pour en entretenir et accroître la prospérité.
Le fond de la population est stabilisé et solidement constitué par un heureux mélange des races européennes les plus avancées en civilisation ; quant à la
en’ Amérique, M. F. Roz écrit dans l’A mérique nouvelle, p. 160 : « De généreuses subventions, des dotations princières créent ou entretiennent une multitude d'institutions, depuis les écoles primaires jusqu’à ces Universités, véritables cités de l'étude, républiques- idéales, paternellement gouvernées par des savants et des sages, où la jeunsees des deux sexes, partagée entre ses travaux et ses jeux, retrouve en notre âge de fer, et au sein même de la civilisation la plus moderne qu’il ait produite, quelque chose de l’atmosphère platonicienne »,
question de savoir dans quelle mesure chacune de ces races doit influer sur les caractères de la nationalité nouvelle, le problème ne paraît pas comporter une solution positive.
Suivant M. Brunetière, la formation du caractère national comporte, en premier lieu, un processus d’unificalion qui n’est suivi que postérieurement du processus de différenciation Ce n’est que lorsque l'unification est terminée et que les caractères essentiels de la nationalité nouvelle sont à peu près fixés, que les hérédités anciennes se réveillent pour marquer de traits originaux cette nationalité.
«De même, ou à peu près, qu’autrefois la romanisation du monde n’a empêché ni la Gaule de devenir la France, ni l’Ibérie de devenir l'Espagne, ainsi l’anglicisation du Continent nord-américain n‘empêchera pas cette âme américaine d'emprunter aux éléments hétérogènes dont elle se sera formée ce qu'elle en trouvera d’assimilable à sa propre substance ».
Aux étrangers qui viennent s'établir chez nous, ajoute M. Brunetière, nous n'avons pas besoin de leur imposer nos lois ou nos coutumes : ils les subissent, ou s’y résignent. «Et, d’ailleurs, ce n’est pas en y résistant, mais au contraire en les subissant qu'ils les modifient...»
Et, par une remarquable coïncidence, M. Branetière conclut en formulant un conseil identique à celui que Roosevelt devait émettre trois ans plus tard dans l’Idéal américain (1), savoir :
(1) L'ouvrage de Roosevelt sur l’/déai americain fut publié à New-York, en 1903, alors que l’article cité de M. Brunetière sur L'âme américaine avait paru dans la Revue des Deux Mondes du 1er décembre 1900.
«Après tout, on ne se rend maître en politique, et ailleurs, que de ce que l’on accepte ; et si je me suis fait comprendre, on ne verra point, je l’espère, de paradoxe dans cette formule à laquelle j’aboutirai si vous voulez, Français ou Italiens, Allemands ou Hongrois, avoir votre influence dans le développement de l’âme américaine, commencez par être vous-mêmes Américains (1) ».
(1) Brunetière, op. eil.. p. 697.
CÉLAP RARE
La formation de l’économie américaine
Frédéric List rappelle que Smith et son école avaient prédit que «les États-Unis étaient voués à l’agriculture comme la Pologne (1) ».
Mais les Américains paraissent avoir pressenti depuis les origines de la colonisation, le rôle complexe qui doit incomber au régime économique d’un État pourvu de grandes richesses naturelles, et, après l'Indépendance, l’évolution économique fut poursuivie par eux avec une continuité de vues tout aussi remarquable que celle qui présidait à la direction de la politique américaine.
La logique consciente de cette double évolution économique et politique peut-elle être attribuée au fait que «la société américaine née tout entière d'idées claires et distinctes, d'efforts constants et de volontés réfléchies » avait, suivant M. Firmin Roz, longtemps avant la guerre de l'Indépendance «réalisé la plus vaste expérience qui ait jamais été faite pour organiser la démocratie (2) ».
Ou bien la compréhension des besoins économiques
(1) Frédéric List, Système national d'économie politique, livreler, chap. IX. Cité par Laurent Dechesne.
(2) Firmin Roz, L'Amérique nouvelle, p. 161 et 261.
ne découlait-elle pas tout simplement des conditions dans lesquelles s’effectuait une colonisation qui imposait aux descendants des expatriés du May Flower le souci d'assurer la prospérité matérielle de leur nouvelle patrie en même temps que d’assurer son indépendance politique.
Quoiqu'il en soit, cette double préoccupation que l’on retrouve parmi les mobiles de la guerre de l’Indépendance et qui va constituer les deux pôles entre lesquels oscillera la politique américaine, semble avoir inspiré une tradition économique très ancienne.
La première préoccupation des colons américains fut, suivant le processus habituel de toute colonisation nouvelle, de développer l’agriculture qui fournit les matières nécessaires à l’alimentation de l’homme ainsi que celles que transforme son activité.
«Par un travail opiniâtre, fruit d’une volonté qui ne connaît pas d'obstacles, des plantes et des espèces inconnues ou étrangères à la région américaine s’y sont acclimatées et donnent des résultats importants. Le territoire de la République est si vaste qu'il s’étend sous des zones diverses, offrant des climats variés que la population a su approprier à tous les genres de cultures, et d’où elle tire des récoltes qui défient l’imagination (1) ».
Mais, en raison même de leur origine, les colons du nouveau continent ne pouvaient rester indifférents au développement de l’industrie et du commerce extérieur.
Dès 1621, le premier cotonnier fut planté aux États-
(1) Octave Noël, Le péril américain (Correspondant du 25 mars 1899, p. 1085).
Unis, et malgré des essais qui ne réussirent tout d'a bord que médiocrement, cette culture fut acclimatée après de persévérants efforts et, en 1784, les premières balles exportées d'Amérique étaient dirigées sur le marché de Liverpool, où elles provoquèrent l’étonnement du continent (1).
En 1786, l’industrie de l’acier fut introduite en Pensylvanie avec l’aide du gouvernement qui donna alors à un certain Humphreys trois cents livres pour cinq ans, afin de lui permettre de convertir le fer en barre en acier «aussi bon qu’en Angleterre (2) ».
En 1789, les États-Unis adoptaient définitivement le protectionnisme, après un court essai de libreéchange, et Alexandre Hamilton, ami et collaborateur de Washington pendant la guerre de l'Indépendance, devenu secrétaire de cabinet, défendait en 1791, à la chambre des représentants une politique commerciale dont le but avoué était de développer l’industrie nationale tout en assurant à l’agriculture du pays un grand débouché intérieur.
On invoquait aussi devant le Congrès la nécessité de restaurer les finances du nouvel État en annulant ses dettes ; mais en proposant de protéger l’industrie nationale, Hamilton préludait, un quart de siècle avant Frédéric List, à la théorie des droits éducateurs et affirmait un siècle avant Simon Patten que les États-Unis devaient mettre à profit l'abondance de leurs ressources naturelles pour développer les productions les plus variées, les industries en particulier,
(1) Octave Noël, op. cit., p. 1087.
(2) Carnegie, Empire des affaires, p. 273. Cité par Laurent Dechesne, p. 81.
et fournir ainsi aux agriculteurs un débouché intérieur remplaçant avantageusement celui du dehors (1).
Suivant l’expression de Jefferson «pour asseoir sur une base solide la prospérité du pays, le manufacturier devait s'établir à côté de l’agriculteur ». Sans cette solidarité dans la production nationale, le littoral de l’Atlantique ne serait jamais devenu manufacturier, et les pays de l'Ouest, essentiellement agricoles, auraient toujours végété (2).
Ce sont les idées que préconisèrent, en 1926, l’AIlemand Frédéric List, réfugié aux États-Unis en qualité de rédacteur de journal, et, quelques années avant la guerre de Sécession, Henri Carey.
(1) Le colonel Alexandre Hamillon, qu’'Henri Carev considère comme le Colbert des États-Unis, avait beaucoup souffert pendant la guerre de l’Indépendance de l’indiscipline des États : il poursuivit avec une largeur de vues remarquable pendant la paix la restauraration des finances, le développement économique et la constitution d’un État fédéral basé, suivant la conception anglaise sur «la prédominance et même sur la dénomination d'ordre et d'intérêts privilégiés ». F. Ro7, op. cit., p. 96.
A cette conception d’Hamilton. s’opposait celle de Thomas .lejjerson, chef du parti «républicain démocrate », qui défendait les intérêts particuliers des États et qui voulait faire reposer l’organisation nationale américain: sur l’ensemble de la démocratie américaine. Th. Jel'erson avait représenté son pays en France pendant la guerre de l’Indépendance ; il rentra en 1789 et fut nommé secrétaire des añaires étrangères dans le cabinet où Hamilton dirigeait les finances. 1 put ainsi étudier à loisir les mesures préconisées par son adversaire, qu’il accusait même de vouloir rétablir la monarchie. Quant à ilamilton, il traçait comme il suit le programme à remplir par le gouvernement du nouvel État :
«Mériter et conserver la confiance des 4mis les plus éclairés d’un bon gouvernement, accroître le respect attaché au nom de l'Amérique, ne pas rester sourd aux appels de la justice, restituer à la propriété foncière sa valeur légitime, procurer de nouvelles ressources à l’agriculture et au commerce, cimenter plus étroitement l’union des Etats, les mettre à l’abri des attaques extérieures, assurer l’ordre public à l’aide d’une législetion juste et libérale, voici les résultats inestima- - bles qu’il faut atteindre à force de prévoyance avisée, par des mesures
. appropriées et immédiates pour consolicer le crédit public ». Histoire universelle de Quiilet, t. VIL, p. 217 et sq.
(2) F. List, op. cit. Cité par Laurent Dechesne.
Mais les États du Sud restaient indifférents à une propagande qui paraissait surtout destinée à favoriser les intérêts des industriels du Nord, et se préoccupaient de conserver la liberté de leurs échanges avec l'Europe.
La guerre de Sécession mit fin à cet état de choses et consacra la domination économique des États du Nord. Désormais, le protectionnisme règne définitivement en Amérique et c’est en vain que, quelques années après, le président Grant déclare que la pratique du protectionnisme est une préparation plus ou moins lointaine au libre-échange (1).
Le but poursuivi par la politique commerciale américaine est de s’opposer de plus en plus à l'entrée des produits étrangers pour favoriser la création ou le développement d'industries nationales qui soient capables d’assurer intégralement la satisfaction des besoins du marché intérieur et d'exporter à l'étranger. L’immensité des ressources du territoire de l'Union et une formation économique tout à fait originale, doivent permettre à l'Amérique de n'être plus tributaire de l’Europe et de lui assurer dans le domaine économique l’indépendance que lui garantit déjà dans le domaine politique l'application des principes de Monroë.
Cette préoccupation, jointe à l’idée fédéraliste léguée par Hamilton, sont les deux parties essentielles du programme républicain.
La victoire fédéraliste et la longue éclipse du parti
(:) Le président Grant déélarait à une députatien de Manchester venue pour se plaindre de sa politique douanière : « L’Angleterre 2 mis deux cents ans à passer de la protection la plus étroite au libre échange ; soyez convaincus que nous y mettrons autant de temps si c’est nécessaire ». Octave Noël, op. cit., p. 128.
démocrate, vont permettre au parti républicain de mettre à exécution la partie économique de son programme, en poursuivant simultanément la colonisation de l’Ouest et l'assimilation des immigrants à la nationalité américaine.
Désormais l’économie américaine est isolée par des tarifs douaniers de plus en plus élevés et dans ce milieu, l’industrialisme moderne servi par «une volonté qui ne connaît pas d’obstacles », arrivera à créer un organisme « sans égal chez aucun peuple et à aucune époque de l’histoire.
«Aller vite (time is money), faire beaucoup, telle est sa devise. Servies par des capitaux sans cesse renaissants, par la houille, par les minerais qui affleurent dans toutes les parties du territoire, par des matières premières que le sol indigène se charge de produire en abondance et à des prix sans cesse abaissés, des entreprises gigantesques se fondent presque sans interruption, enrichissant les hardis capitalistes qui les font éclore, et donnant naissance, à leur tour, à de nouvelles et non moins colossales industries. Et pour donner à celles-ci le maximum d'intensité et de productivité, on voit subitement surgir de terre des villes immenses armées pour la lutte, pour le travail sans relâche, pour la course échevelée vers le négoce, vers le confort, vers la conquête de la richesse (1) ».
Si, nous reportant maintenant à l’objet de la présente étude, nous cherchons à discerner dans cette immense ruche en travail la manifestation des tendances de l’impérialisme économique telles qu’elles ont été définies au chapitre IV de la première partie,
(1) Oct. Noël, op. cit., p. 1092.
nous voyons que les phénomènes de concentration et de centralisation industrielles se sont multipliées avec une fréquence et une ampleur inconnues à l’ancien continent au cours du développement économique américain.
Aux initiatives individuelles du début a succédé, notamment après la guerre de Sécession, l’action de groupements de plus en plus puissants, sociétés anonymes où la dissociation s’accentue entre l’entrepreneur et le capitaliste, avec la grandeur de l’entreprise, cartels et surtout trusts, qui sont des instruments de monopole, accaparant à leur profit le marché intérieur, ou cherchant à dominer les marchés extérieurs à l’aide des procédés du dumping ou de l'impérialisme.
Des phénomènes identiques se reproduisent dans l’ordre bancaire et l’interdépendance avec le milieu industriel ne cesse de s’accentuer par suite de l’action de plus en plus pénétrante du capital financier (1).
Durant cette période de formation intense, le principe moteur de toute cette activité économique paraît bien être la recherche du profit, telle que l’ont définie Sombart et Hilderfing, et ce désir du lucre qui souvent dégénère en spéculation, est encore surexcité par l’accroissement incessant de la production et les condi-
(1) En Amérique, deux banques, la «National City Bank » (groupe Rockefeller) et la « National Bank of Commerce » (groupe Morgan ), détenaient avant la guerre le contrôle d’une multitude d’entreprises industrielles et de banques. —- Le fait'suivant est caractéristique. [1 ressort de la liste présentée au Sénat, en 1908, lors de l: äiscussion du biil sur l’amélioration des opérations de hanque (commission La Folette) que 89 personnes occupent plus de 2.000 places de directeurs dans diverses entreprises industrielles, compagnies de transport, etc. et que d'autre part, Morgan et Rockefeller ont sous leur contrüle direct ou indirect la quasi totalité de ces entreprises », Boukbharine, ep. ‘cit, p. 55 et 65.
tions aventureuses dans lesquelles s’effectue la colonisation de l'Ouest.
«Dans toute la société américaine et, d’autant plus qu'on avance vers l’ouest, l'objectif est de gagner le plus d'argent possible dans le moindre temps possible : on est pressé, c'est la note, avec une mentalité de nomade qui ira, demain, planter sa tente plus loin.
L’ardeur déchaînée, l’appétit du gain, l'acceptation du risque inspirent toute cette période, que caractérise, même dans les affaires sérieuses, une intense spéculation (1) ».
L'esprit de spéculation provoque durant cette croissance hâtive et fiévreuse, des crises financières et économiques qui succèdent à des périodes de grande prospérité, pendant que la rivalité des trusts provoque de graves désordres.
« L'esprit civique, la moralité économique des dirigeants de la production n’ont pas progressé du même pas rapide que leur succès matériel. Par bien de aspects, leur ambition déchaînée évoque une transposition industrielle de l’âge des conquistadors.
FT Il y a déséquilibre entre la méthode déjà savant et la passion encore erratique (2) ».
Mais l’activité des trusts ne se confine pas dans le seul domaine de la concurrence privée et leur intérêt
(1) A. Siegfried, Aux Elats-Unis d’ Amerique (extrait de la Marche de France, 12° année, vol. IV).
(2} A. Siegfried, art. cité ci-dessus. La Marche de France, 12° ännée, p. 229. — Il y a eu, dans la période qui a précédé la guerre de 1914, deux crises financières aux États- Unis, en 1873 et 1893, et une crise économique en 1907.
Quant aux désordres occasionnés par l’activité des trusts américains, ils sont relatés dans un certain nombre d’ouvrages cités par Boukharine, et notamment : Lafargue, JLes trusts américains ; Gustave Mavyers, {History of the great american fortunes. Boukha-
rine, op. €it.; p.122.
propre les incite à s’ingérer de plus en plus dans la politique générale de l'État.
En effet, la politique protectionniste, qui procure des excédents budgétaires à l’État, est également la source de bénéfices pour l’industrie qui voit dans la protection un moyen particulièrement efficace pour affirmer son monopole. C’est ainsi qu’elle cherche par ce moyen à obtenir la fermeture du marché national aux produits étrangers et ensuite à envahir les marchés extérieurs.
Dans ces conditions l'intérêt personnel des manufacturiers peut arriver à concorder fortuitement avec l'intérêt fiscal, si toutefois l’exagération des droits ne fait pas disparaître la matière imposable, c’est-à-dire les importations.
Mais, dans la plupart des cas, l'intérêt général de la nation paraît appelé à souffrir de l'élévation continue des tarifs douaniers, en raison de la cherté des prix qu’elle provoque et des perturbations qu’elle entraîne dans les transactions.
Quoiqu'il en soit de ces inconvénients qui sont d’ordre général, l'influence des trusts paraît bien s'être exercée aux États-Unis sur la politique générale pour accentuer les tendances protectionnistes ou impérialistes (1), mais à aucun moment il n’a été donné de
(1) L'influence des trusts s’est exercée plus particulièrement pendant la présidence de M. Mac Kinley et est intervenue à l’occasion du vote des tarifs Mac Kinley en 1890 et du bill Dinglev en 1897, ainsi que dans les interventions américaines à Cuba et aux Antilles.
M. Octave Noël dépeint comme il suit le caractère pris par cette influence : «Le trust est actuellement le roi de la politique américaine : il a ses représentants au Congrès, dans la sccrétairerie d'État, à la Maison Blanche, et, après être sorti vainqueur des dernières élections présidentielles, il poursuit son œuvre aux Antilles espagrnoles avec l’appoint et sur linionction des spéculateurs en sucre el café qui en font partie ». Octave Noël, op. cit., p. 128.
constater qu'il y ait eu confusion des deux organismes, identification de l'intérêt de l'État avec celui des industriels et par suite constitution du «trust capitaliste national » au sens donné par la théorie socialiste à cette expression.
Or, les États-Unis d'Amérique ont été la terre d’élection des trusts qui y ont pris des proportions fantastiques et s’y sont livrés à des agissements dans lesquels on devrait trouver une confirmation de la théorie socialiste.
Ce n’est point précisément ce que paraît révéler l’observation des faits et il est intéressant d'examiner comment le parti politique qui porte la responsabilité des exagérations du protectionnisme, a cru devoir réagir contre ces tentatives de déviation de l'intérêt national au profit de l’intérêt particulier des trusts.
Le mérite de cette réaction revient au président Roosevelt qui, rompant avec la tactique que Mac Kinley avait fait adopter à son parti à l’égard des trusts, entreprit de mener une campagne contre leurs agissements et, dès son arrivée au pouvoir en 1901, proposa au Congrès des mesures spéciales de surveillance contre les trusts.
Mais loin de déroger à la doctrine traditionnelle du parti républicain, Roosevelt, en adoptant cette ligne de conduite, s’inspirait, au contraire, d’un ardent nationalisme pour opérer une rénovation de la politique de son parti. « Américain éminemment représentatif, en communication avec son temps et son pays, il a lui-même senti l’action des causes qui allaient produire cette réaction (1) ». ‘
(DA EMRo7E0p. cit, p499
Ces causes c'était, en dehors de l'influence corruptrice des trusts, la nécessité de soustraire l’action du gouvernement fédéral aux préoccupations d'ordre fiscal qui faussaient sa politique de haut protectionnisme, et, au point de vue social, de remédier au mouvement de désintégration que la rivalité croissante des trusts et des unions du travail était susceptible de provoquer dans la société américaine.
L'objet de cette politique que Roosevelt a qualifié lui-même de nouveau nationalisme, « New Nationalism », était «de transformer d'élargir, d'adapter son parti à la situation nouvelle, en intégrant à la doctrine républicaine tout ce qu’elle lui semble pouvoir et devoir s’assimiler de la doctrine démocrate, si elle veut arriver à correspondre vraiment aux besoins d'aujourd'hui (1) ».
Cette politique de Roosevelt fut l’origine d’une importante scission dans le parti républicain et, en mécontentant la haute industrie, contribua à l’échec que subit ce parti aux élections de 1910.
Mais, indépendamment des conséquences qu’a pu avoir au point de vue politique la tentative de Roosevelt, l’intérêt qu’elle présente au point de vue économique, c’est qu'elle procède de l’idée d’une distinction complète entre l'intérêt de l’État et l'intérêt spécial des trusts.
(AY F. Roz, op. cit, p. 100 et sq. — M. Firmin Roz estime que les deux partis, républicain et démocrate, avaient, par suite de leur évolution, préparé la voie à un troisième parti dont le programme était de mettre la force de l'État au service de la démocratie. « Qu'en serait-il advenu, dit-il, si le parti avait eu le temps de s’organiser. si l'opinion américaine avait eu le temps de se ressaisir et de voir clair, dans ses réflexes spontanés ? C’est un chapitre nouveau de l’histoire politique des États-Unis que nous avons commencé de lire :
il a été brusquement interrompu par des événements qui en ont ouvert un autre et remis tout en question ».
Ce n’est que par une série de compromissions qu’on a pu arriver à un certain moment à les confondre et ce principe qui inspire toute la campagne de Roosevelt, va à l'encontre de la théorie socialiste qui prétend que, dans les sociétés capitalistes, la réalisation des trusts est nécessairement suivie de l’absorption des intérêts de l'État ou de ceux de la collectivité.
Un simple aperçu sur l’histoire des trusts aux États- Unis ne manquerait pas de faire ressortir des conclusions contraires et la structure économique américaine, qui n’est pas basée spécialement sur l’organisation des trusts, repose plutôt sur celle d’une société imbue de l'esprit calviniste, différent d’ailleurs profondément de nos sociétés européennes.
Suivant M. A. Siegfried, dans une société de ce type, l'État ne doit pas être considérée comme une entité supérieure à l’ensemble des citoyens, mais comme une véritable «émanation de la volonté générale » et un «agent de moralisation sociale (1) ».
Or, si l'expression de cette volonté générale s’est traduite par l'institution de lois interdisant la création de monopoles au profit des trusts, « l'État, instruit par l’expérience, accepte l’idée que la production doit être désormais, sinon concentrée entre quelques mains, du moins organisée selon une vue d'ensemble, pour le plus grand bien de la collectivité (2) ».
De cette idée de collaboration et même d’une certaine subordination des organes économiques aux services publics, subordination que l’expérience de la grande guerre n’a fait qu’accentuer, est née cette
(1) A. Siegfried, op. cit., p. 236. La Marche de France, 12° année, (2) A. Siegfried, L'Amérique d'aujourd'hui, p. 175.
fameuse doctrine du «service » d’après laquelle le service rendu à la collectivité légitime le bénéfice que l'industriel ou le commerçant retirent de leurs opérations (1).
Indépendamment de cette action régulatrice de l'État sur l’activité économique, nous devons revenir sur l'influence prépondérante qu'a joué la politique des partis, et en particulier celle du parti républicain, sur la formation des méthodes de production ou d'échange propres aux États-Unis.
Alors que la tradition démocrate réside dans la défense des minorités et s’inspire d’un esprit d’opposition systématique qui lui enlève toute unité dans un principe constructif, le parti républicain est, par essence, celui de la richesse organisée et de la grande production capitaliste.
Sa raison d’être est « d’appuyer la production organisée, de la défendre contre l'étranger par la production douanière massive dont il s’est fait la spécialité, de considérer sans fausse honte «les affaires » comme servant l’intérêt général de la nation (2) ».
Sa politique est, comme on l’a dit bien des fois, celle de la prospérité et il est nécessairement imbu de l'esprit conservateur, puisque dans un pays où les
.(D «I y a là un véritable substitut de la morale sociale fait de civisme protestant, d’utilitarisme benthamien, de dévotion au progrès. Le «service » en effet n’est pas une notion catholique : il ne fleurit pas dans l'Europe latine, mais on en trouve des traces en Angleterre, en Suisse, en Scandinavie. Ce n’est pas non plus une conception d’intellectuels ou d'artistes, accoutumés au travail individuel mais de marchands ayant le sens du crédit : c’est par un service consciencieux qu’on retient le consommateur, qui demain renouvel lera ses achats... » A, Siegfried, op. cit., p. 176.
(2) A. Siegfried, op. cit, p. 252 et 278,
affaires vont bien, pourquoi rien changer au régime politique ?
Cette conception politique, non moins que la mentalité anglo-saxonne qui persiste chez les dirigeants s'oppose à l’idée socialiste (1).
Alors qu’en Europe le problème à été posé sous la forme d’un idéal égalitaire qui s'oppose à l'effort productif, il a été résolu en Amérique en assurant au travailleur un genre d’existence qu'il ne trouve dans aucun autre pays et qui, par l'élévation même de son niveau, contribue à un plus large développement de la consommation.
«Là où l’Europe, l’Asie surtout comptent et ménagent, l'Amérique consomme sans compter : de son gaspillage, de ses restes on ferait vivre, dans les vieux continents, des peuples entiers... (2) »
Mais cette élévation du niveau de l'existence, ce standard of living unique au monde du travailleur américain, n’est obtenu qu’au moyen d’une politique de hauts salaires dont le parti républicain, en la personne de M. Hoover, a fait la partie essentielle de son programme, et ces hauts salaires eux-mêmes, n’ont pu être réalisés qu’à l’aide de méthodes industrielles dont le protagoniste le plus réputé a été M. Henri Ford.
L'originalité de cette méthode réside dans ce que suivant la conception de l’économiste américain Simon
(1) «Dans une société neuve, où les efforts individuels sont susceptibles des plus belles moissons, le problème social ne peut se poser comme dans les milieux économiques usés où le travail ne donne plus qu’un rendement diminué ; ce n’est pas en partageant la richesse déjà constituée qu’on a le plus de chance de s'enrichir : il est plus facile vraiment de créer soi-même ». A. Siegfried, op. cit., p. 279,
(2) A. Siegfried, op, cit., p. 156.
Patten, l'équilibre économique est basé sur l’adaptation de la consommation à la production au lieu de l'être sur celle de la production à la consommation.
C’est parce qu’on veut payer des hauts salaires qui assurent à toutes les classes laborieuses un pouvoir de consommation particulièrement élevé et parce qu'on veut mettre à l’abri de toute perturbation l’ordre social qui s’édifie sur ce régime de prospérité qu'on développe de manière intense la production.
Mais pour atteindre le but visé et réaliser ce maximum de prospérité, il est indispensable d'employer des méthodes spéciales qui permettront de développer la production et la consommation en fonction l’une de l’autre : c’est cet ensemble de procédés qu'on peut considérer, semble-t-il, comme constituant le fond de la doctrine économique américaine qui sera exposé au cours du chapitre suivant.
Ensuite, comme il ne servirait de rien d’avoir édifié une théorie aussi originale de la production, si l’on ne prenait des dispositions efficaces pour lui ménager des débouchés appropriés, il paraît indispensable, après avoir assuré la protection du marché intérieur, de poursuivre la conquête progressive des marchés extérieurs par la voie de l’expansion commerciale et celle de l'exportation des capitaux. Ce sera l’objet de nos deux derniers chapitres.