CHAPITRE III
La doctrine américaine de la production
L'objet des hauts salaires est de développer le pouvoir de consommation de la population et particulièrement des salariés, de manière à servir de stimulant à la production ; mais comme ils grèvent lourdement le prix de revient, le problème à résoudre au point de vue industriel consiste, grâce au machinisme et à l’uti- Hsation méthodique du personnel, à diminuer suffisamment ce prix de revient de manière à pouvoir sans inconvénient, transférer à l’ouvrier sous forme de salaires accrus une fraction de l’économie réalisée.
Or, l’immensité et les facilités que procure un énorme marché intérieur de 120 millions d'habitants, :dans lequel règne un libre-échange absolu, permettent de donner à la production standardisée ou mécanique un développement qu’elle trouverait difficilement en Europe.
Le marché extérieur joue un rôle secondaire par rapport à cet immense vase clos que les Américains s’appliquent à entourer d’une barrière douanière presque infranchissable : le pourcentage exporté de la production (8,5 p. 100 en 1923) n'est pas plus élevé que le pourcentage importé de la consommation (7,9 p. 100), «ce qui signifie que les États-Unis absorbent
éux-mêmes la presque totalité de ce qu’ils produisent (1) ».
Indépendamment du volume de la consommation à satisfaire, la simplification des méthodes industrielles a pu être accentuée par la standardisation, ou réduction à un petit nombre de types des objets à fabriquer. Il est certain que seule l’uniformité des goûts et des besoins des populations américaines à permis une simplification qui est rendue impossible dans les pays de vieille civilisation par les différences qu'entraînent dans les goûts de la population les coutumes locales ou le raffinement d’une ancienne culture (2).
Cette uniformité a encore été accrue par l'emploi rationnel de la publicité, qui s’est appliquée à «éduquer » le public, pour l’accoutumer à un petit nombre de marques réputées ou de types déterminés, de manière à faciliter la fabrication en masse, à moindre prix.
Ainsi la «fordisation » du public est le complément de la standardisation industrielle, de même que la «tavlorisation » de l’ouvrier est la conséquence de la rationalisation et de l’abus du machinisme.
(1) A. Siegfried, op. cil., p. 188. — M. Siegfried ajoute : «Si l’on songe qu'avant la guerre l'Angleterre importait 35 p. 100 de sa consommation alimentaire et 64 p. 100 de ses matières premières, on saisit de suite une différence essentielle : l'Angleterre est solidaire du monde, l'Amérique ne l’est pas : d’un côté l'inquiétude est instinctive et chronique, de l’autre règne une superbe sécurité ».
(2) Comme exemple de cette standardisation, M. Siegfried cite le cas d’une usine lyonnaise de soie qui fabrique 81 articles avec 200 métiers alors que l’usine américaine correspondante avec 800 métiers, se limite à 14 articles. « Dans nos industries les plus françaises, en effet, c’est la perfection, l'originalité de l’article créé qui constituent l'essentiel de sa valeur ; et le meilleur moven de le mettre à l'abri des concurrences éventuelles, ce n’est pas de le standardiser, mais de le spécialiser dans les qualités supérieures, en accroissant le nombre de types au lieu de le réduire ». A. Siegfried, op. cit., p. 179,
To
Alors que l’ancien continent moins bien doué en matières premières, les ménage précieusement et gaspille la main-d'œuvre, les États-Unis. comblés par la nature de la plupart des richesses, en ont organisé l'exploitation intensive par un formidable développement de la force motrice et une utilisation de la maind'œuvre poussée à un degré de perfection incomparable (1). L’efficiency a été ainsi portée au maximum, conformément à un des principes directeurs de l’économie américaine, et les salaires des ouvriers, même non spécialistes, ont pu être augmentés dans des proportions inconnues jusque là.
D’après Henry Ford, le salaire doit être tenu aussi haut que possible pour que l’ouvrier ait de l’argent à dépenser, c’est-à-dire puisse alimenter l’activité des industries (2). «Le plus difficile, dit-il, n’est pas de
(1) D’après les chifires du « National Industrial Conference Board » les progrès réalisés en vingt cinq ans dans l’utilisation des moyens ie production peuvent être figurés dans le tableau d'indices suivant :
1899 1923 FOrcemotricer ne. LOMME AR 336 PrOdUCUONR ee ne LODDEEN ere 285 NOMPrÉOMeLS Sr LOUER. 190
Ce tarleau montre qu'une utilisation intense de la force motrice a permis de réduire la proportion de main d'œuvre employée pour obteair une augmentation de rendement sensiblement plus grande que celle de la main-d'œuvre. Cité par A. Siegfried, op. cut, p. 170.
(2) Si l'on compare les niveaux d'existence respectifs de l’ouvrier rfançais et de l’ouvrier américain en 1930, d'apres l’indice officiel du coùt de la vie pour une famille ouvrière de quatre personnes, établi en France par le ministère du Travail et aux États-Unis par le «Monthly Labour Review», bulletin oflicies du ministère du Travail américain, on trouve que les principales catégories de dépenses absorbent les proportions du salaire consignées dans le tableau ci-dessous :
Ouv. français Quy. américain Dépenses d'alimentation ............ 60% 32,3% POSéemMentEer er ce ER ARE ITA 22,6% PA LITE ER Error mere uens 10 1252806 DIVETS ARE CR Ge Pr nn MAS See 190 33/0
Ainsi, tandis que l’ouvrier français ne dispose que de 13 p. 100,
payer des salaires élevés, mais de trouver des ouvriers qui les gagnent réellement : son principe est d’augmenter les salaires constamment, mais aussi lorsque l’on constate que l’ouvrier ne gagne plus le salaire qui lui est attribué, de le congédier pour l’embaucher de nouveau à un salaire inférieur (1) ».
En résumé, ainsi que le dit M. Siegfried :
«Par le concours du gouvernement, des industriels, des ouvriers, des consommateurs, de lopinion publique elle-même, unis dans un impressionnant accord, ees États-Unis ont su mettre sur pied, au lendemain de la guerre, une doctrine de la production adaptée aux exigences économiques du temps (2) ».
Cette doctrine tout entière oriente le peuple américain vers une accélération de la consommation, qui permet à la société de reprendre sous une autre forme, les majorations de salaires qu’elle octroye si libéralement à l'individu. D'autre part, ce dernier ne s’inquièa nullement de l'augmentation de ses dépenses qui seront récupérées à l’aide de celles du salaire (3).
il reste éncore 33 p. 100 au budget de i’ouvrier américain pour être employés aux dépenses diverses : culte, cinéma, journaux, tabac, automobile etc.
Pour un salaire moyen de $ 1.712 (43.000 fr.) par an perçu par les ouvriers des suines Ford, on a constaté que sur 100 familles de 4 à 5 personnes, 37 seulement faisaient des économies ($ 134 en movenne) et 47 familles possédaient une automobile. Suns /il du 17 octobre 1930 (Les niveaux d'existence de l’ouvrier américain et de l’ouvrier européen).
(1) Ce système qui est préconisé pour assurer le rendement effectif du salaire, pourrait également constituer un moyen détourné pour abaisser les salaires, tout en les maintenant en apparence au plus haut A. de Tarlé, La crise américaine et le système des hauts salaires (Capital, 1931).
(2) A. Siegfried, op. cit., p. 177.
(3) «Ce pouvoir d’achat du salaire apparaît si l’on examine le graphique des prix de gros et détail de 1913 à 1925, établi d’après les renseignements donnés par le «Dép. of labor », comparé avec
Cependant au cours des années consécutives à la guerre, on a pu observer une modification à ce défaut de goût pour l’épargne qui caractérise l’ouvrier américain.
En raison des disponibilités laissées par un salaire qui grandissait plus vite que les dépenses, une classe épargnante s’est formée et de 1914 à 1924 les dépôts en banque et les assurances contractées pour le compte de la classe ouvrière se sont accrus de manière impressionnante. Il en a été de même pour les souscriptions aux emprunts de guerre, aux actions et obligations de divers ordres et ce développement de l’épargne, coïncidant avec l'inflation de crédit et l'esprit de spéculation, a contribué dans une certaine mesure à provoquer les crises financières de 1920 et 1930.
Mais, au point de vue social : « Il n’en reste pas moins, dit M. Siegfried, qu'une démocralie de capitaliste, populaire et conservatrice parce que satisfaite, est en train de se constituer...
«L’ouvrier américain, qui sait que la société présente lui assure une vie confortable, une large aisance, accepte de plus en plus comme un fait, le cadre de l’organisation industrielle : 1l s’y fait sa place, qui est excellente, au lieu de chercher à détruire révolutionnairement l’armature sociale qui l’abrite (1) ».
celui des salaires eux-mêmes pendant la même période tels qu'ils ressortent des taux horaires des unions du travail.
« Alors qu’en 1920, le salaire arrivait à peine à égaler les prix de gros et de détail, il ne cesse de s’élever de 1920 à 1925, pendant que les prix de gros et de détail subissent une forte baïsse, puis s'arrêtent à un taux inférieur ». Voir A. Siegfried, op. cit., p. 151 et sq.
(1) A. Siegfried, op. cit., p. 161. — M. Siegfried ajoute : « Lord Randolph Churchill disait ii ÿ a quarante ans : «Si vous vouiez rendre la démocratie conservatrice, donnez-lui quelque chose à conserver ». Ce que le peuple américain a à conserver c’estun niveau de vie, acquisition qu’il considère comme sacrée, sur laquelle il n’ad-
Après avoir ainsi examiné les avantages d’une méthode industrielle qui est conçue et appliquée avec tant de logique et d'esprit de suite, nous devons rechercher aussi succinctement que possible les inconvénients que cette méthode est susceptible de comporter, tant au point de vue de l’avenir économique du pays que de la situation qui est faite à l'individu dans la société, indépendamment de l'élévation du niveau de son existence matérielle.
«Réduire le prix de revient par la fabrication en séries, transférer à l’ouvrier sous forme de salaires accrus une fraction de l’économie réalisée, la lui reprendre sous forme de clientèle, c’est un circuit fermé qui n’a rien de malsain tant que le pays vivant indépendant sur ses propres ressources naturelles développe normalement ses ressources par leur exploitation ».
Ainsi que nous l’avons vu plus haut, les États-Unis consomment actuellement à peu près autant qu'ils produisent et leur commerce extérieur n’a que peu d'importance par rapport à leur commerce intérieur.
On peut donc dire qu'ils jouissent d’une indépendance économique à laquelle n’ont jamais pu préten-
mettra en aucun cas de revenir et qu’il défendra sans concessions aucune contre la concurrence ou l'invasion subreptrice des autres continents.
Cette manière de voir est tellement ceile des orgaaisations syndicales aux Etats-Unis, que lorsque Mac Donald, venu en Amérique en 1929 pour préparer la Conférence navale, voulut pressentir la Fédération américaine du travail pour se constituer en parti politique à l'exemple du Labour Party anglais, les dirigeants de l’american of Labour exposèrent leur point de vue tout opposé au point de vue anglais et montrèrent quelle était la siluation réelle d’un travailliste américain et quels avantages lui avait assurés la méthode de l’American Fédération, en égard aux piètres résultats que la conquête du pouvoir allait procurer au Labour Party britannique. Fortunat Strowski, Matin du 24 mai 1930. ;
dre les nations de l'Europe occidentale, restées engagées dans les liens d’une solidarité de plus en plus étroite.
Leur protectionnisme outrancier n’a d’ailleurs pas d'autre objet, dans son ensemble que de préserver de toute atteinte une situation que rend chaque jour plus privilégiée le développement des relations économiques internationales.
Or, ce résultat a été obtenu en quelque sorte grâce à leur isolement et par le seul effet du développement de leurs immenses ressources naturelles, causes auxquelles on peut ajouter l’action stimulante de la guerre, qui, en hâtant leur industrialisation et les rendant créanciers de l’Europe, les a affranchis de toute obligation envers l’ancien continent.
Ainsi, par suite de conditions très spéciales, ils ont échappé à cette loi qui veut que, lorsque les pays sont parvenus à un certain point de leur industrialisation, ils sont contraints de se soumettre aux règles de la division internationale du travail et de rechercher au sein de pays moins évolués, des débouchés, ainsi que des quantités croissantes de matières premières.
Les Américains ont trouvé sur leur propre territoire, ces matières premières en abondance et dans leur marché intérieur, des débouchés qu'ils se sont efforcés de développer par une technique originale de la production.
Mais le perfectionnement continu de cette technique qui ne cesse de réduire la participation de l'individu isolé à la production. risque de mener à la surproduction et d'ouvrir des crises de chômage.
C’est bien effectivement ce qui s’est produit et la consommation, surexcitée par la surindustrialisation
alor
et l'élévation du niveau d'existence, a pris une telle allure que l’alimentation du système en matières premières a paru compromise en dépit de réserves qui paraissaient illimitées (1).
A la suite de la crise économique de 1920-1921, fait nouveau dans l’histoire des États-Unis, le gouvernement recommande l'épargne et l’économie des matières premières ; puis, une Commission de la Conférence du chômage fut réunie en 1921, sous la présidence de M. Hoover, pour étudier les causes de l’évolution économique.
Les travaux de la Commission qui interprètent les nombreux renseignements recueillis par le Bureau national des Etudes économiques, aboutissent à la conclusion que la caractéristique de l’évolution économique américaine est « dans une accélération plutôt que dans un changement de structure». Donc, le système des hauts salaires, conjugué avec l’augmentation de la consommation, doit être maintenu et intensifié malgré la diminution des prix, et la réduction du prix de revient est recherché dans une rationalisation plus poussée que jamais de la production, en
(:) Nous ne pouvons entrer dans des détails en raison. du sujet trop vaste que constitue l'économie américaine ; mais nous reproduirons sur cet accroissement de la consommation amérieaire, les chitres ci-après donnés par M. Siegfried (op. cit., p. 191) : « En 1925, par rapport à 1510-1914, le poids importé a doublé pour le sucre et le bois, presque triplé pour la soie, triplé pour la pâte de bois, augmenté 8 fois pour la caoutchouc, près de 9 fois pour le pétrole brut, 12 fois pour le papier de journal, 41 fois pour les huiles minérales, etc. ».
L’optimisme du peuple américain est justifié par le fait qu’il possède sur son territoire un pourcentage exceptionnellement favorable de richesses naturelles (38 % du charbon mondial et des forces équipées, 70 % du pétrole, 54 % du cuivre, 25 %, du blé, 55 ©, du colon, etc.). Mais leur consommation absorbe plus de laine, de bois, de sucre et de pétrole qu'ils n’en produisent et ils manquent de plantes tropicales comme le caoutchouc, de produits spéciaux comme la soie, ou coloniaux comme le thé, le café, le cacao.
particulier dans les éléments suivants : amélioration de l'outillage, standardisation des matériaux et des types, «scientific management », etc. (1).
La réorganisation industrielle de 1921 fut le coup de fouet qui porta à son degré maximum la productivité des usines américaines : ses résultats ont grisé les Américains et ont consolidé le situation du parti républicain qui avait mis son avenir dans la réussite de cette doctrine des hauts salaires alimentés par la rationalisation et gardés par le protectionnisme traditionnel du parti.
En 1927, la valeur de la production industrielle atteignait près de 63 milliards de dollars, représentant 45 milliards de dollars en dollars de 1914 ; en treize années, elle avait presque doublé, alors que la population n’augmentait que de 25 pour cent (2).
Pour absorber cette production formidable, il paraissait possible d’augmenter la capacité d’achat du marché intérieur par un système inédit de ventes à crédit et d'éviter les perturbations causées par les
(4) «Le « scientific management», c’est-à-dire l’étude constante des movens propres à développer le rendement à tous les degrés de l: production, est devenu l'Évangile des industriels et des ingénieurs américains ». Acbille Viallate, Conférences faites à l'Institut des Études américaines du Comité lrance-Amérique sur l’évolution de la vie économique aux États-Unis depuis la guerre.
(2) Achille Viallate, Conférences à l’fnstitut des Études américaines. D’après M. Viallate, «cette dernière étape de la surindustrialisation a modifié profondément le régime économique des Etats-Unis : en 1910, Ja population rurale comptait encore pour 50 p. 100 dans la population totale, en 1920, elle n’y comptait plus que pour 48,5 p. 109 et l’on estime que de 1920 à 1927 la population agricole diminuait encore de 3 millions d’indiviaus ». Cette diminution de maind'œuvre de l’agriculture était compensée par l’amélioration des moyens de culture et le développement de l’outillage (770.000 tracteurs en:1928 au lieu de 380.000 en 1922 et 80.000 en 1918) qui permettaient néanmoins d’accroître ia productivité agricole.
mouvements de prix au moyen d’un autre système de monnaie dirigée, également nouveau.
Mais tous les moyens employés pour exalter le pouvoir d'absorption d’un marché intérieur, qui avait paru déjà plusieurs fois prês d’être saturé (1), se montraient insuffisants et la crise financière de la fin de 1929 vint accentuer le fléchissement économique.
A vrai dire, ce fléchissement avait commencé de se dessiner dès le milieu de 1929 ; mais ce ne fut qu'après les premiers mois de 1930 qu'apparurent des signes certains du ralentissement de l’activité industrielle et on n’eut conscience de la gravité de la situation qu'avec la diminution des recettes des chemins de fer pendant le premier semestre. En même temps on signalait une diminution corrélative des importations et des exportations ainsi qu’une baisse des ressources fiscales (2).
Il serait en dehors de notre sujet de nous étendre sur les répercussions qu'a eu la crise mondiale sur les États-Unis ou inversement. Mais du fait même que cette crise a atteint gravement l’économie américaine au lendemain d'une période de prospérité sans précédente, nous tirerons cette double conclusion, savoir : que malgré leur politique traditionnelle d’isolement, les États-Unis n’ont pas réussi à se désolidariser du reste de l’économie mondiale, de l’Europe en parti-
(1) Voir A. Siegfried, op. cit., p. 198.
(2) Ces constatations sont tirées d’une $tude de M. Albert Milhaud sur les statistiques des six premiers mois de 1930 aux États-t'nis parue sous le titre Le /léchissement économique aux Etats-Unis, dans le Capital du 17 sept. 1930,
culier (1), et ensuite que l’application de leur doctrine économique qui visait essentiellement à les mettre à l'abri des crises, n’a pas rempli un but qu’on peut estimer quelque peu chimérique.
La puissance financière et économique américaine est toujours immense (2) ; il n’en est pas moins vrai qu'on à poussé jusqu’à leurs pires conséquences les principes essentiels de la doctrine. Les participants de la Commission réunie en 1921 n’ont pas tenu compte des enseignements de la crise de 1920, qui avait laissé des stocks importants à résorber et la surproduction s’est produite dans tous les domaines.
Les techniciens, emportés par leur ardeur de produire, ont perdu de vue «les autres aspects du problème de la satisfaction des besoins humains : rému-
{1) Conclusion formulée par M. Milhaud dans l'article susvisé et confirmée par M. Achille Viallate au cours de ses conférerces à l'Ins titut américain. « Les États-Unis sont étroitement liés à présent à la vie et à la politique internationales. Quelque soit le désir des Américains pour limiter leur activité à leur continent, pour perpétuer cette politique d'indépendance à l’égard de l’Europe qu'ils ont si obstinément suivie jusqu'ici, 1l leur sera impossible de persévérer ».
{2) Au cours de l’année 1930, les États-Unis qui auraient eu besoin d’accroître leurs exportations vient baisser leur commerce extérieur d'environ 27 p. 100. Les produits non exportés augmentèrent les stocks à l’intérieur, la baisse des prix engendra des faillites nombreuses parmi les sociétés nouvelles et le chômage fit son apparition sur une plus vaste échelle.
. «Si l’on admet le chiffre de 350 milliards comme une estimation à peu près correcte de la richesse nationale des États-Unis à leur apogée de 1929, les seules pertes du marché des valeurs représentent une réduction de 15 p. 100 de cette richesse, c’est-à-dire près de quatre fois le montant des dettes politiques réclamées par l’Amériue... »
: « Lorsque, au cours d’une année, les bénéfices industriels baissent de 35 p. 100, les revenus des chemins de fer de 30 p. 100, les prix des produits agricoles de 40 à 50 p. 100 et l’ensemble des marchés des valeurs mobilières de 60 milliards. de dollars (1 trillion 530 milliards de francs), il est remarquable que l’économie offre une semblable résistance et une telle vitalité ». Gerville Reache, 1930 à Wall-Street et l’économie américaine (Information du 6 janvier 1931).
nération du capital engagé, écoulement des produits. L'erreur commise est alors d'ordre économique. Et là est en partie le drame de l’heure présente. Lorsque le financier ne fait pas contrepoids à l’ardeur du technicien, et si l'audace de celui-là va de pair avec la fièvre de celui-ci, l'organisme de la production distend le contact avec la réalité économique (1) ».
Il nous faut enchaîner le nouveau Prométhée, dit M. Joseph Caillaux. L’enchaîner, c’est-à-dire le discipliner, c’est-à-dire régler la production, c’est-à-dire proportionner celle-ci à la consommation (2) ».
Or, c’est l’inverse qui paraît avoir été fait et, après avoir rationalisé l’usine, on a voulu la faire produire dans toute sa puissance, en cherchant simultanément à porter la consommation au niveau de la production par des stimulants tels que l'emploi de la publicité, l'institution de hauts salaires et le développement des ventes à crédit. Ce système de ventes à crédit paraît être un des procédés les plus discutables parmi ceux qui ont été employés pour intensifier la consommation.
«Qu'est-ce à dire, ajoute M. J. Caïllaux, sinon qu’on a escompté, qu’on a dévoré à l’avance la consommation ? A ces fins, l’industrie a naturellement employé ses disponibilités, épuisé sa trésorerie qu'il lui a fallu l'appui des banques pour reconstituer. Et une nouvelle phase s’est ouverte, celle de l’économie dirigée. La finance a reçu mandat des pouvoirs publics, de
(1) Maurice Kellersohn, Techniciens et économistes (Information du 15 octobre 1930).
(2) M. Joseph Caillaux, Le désordre économique (Capital du 9 juil. jet 1930).
l'opinion, de diriger la production — pour parler vrai — de faciliter un essor irréfléchi (1) ».
Ainsi les conséquences d’un emploi exagéré du crédit de consommation ont été, en créant une activité factice, d'engager au delà de leurs facultés, les pouvoirs d’achat de consommateurs dont le budget s’est trouvé chargé de trop lourdes échéances.
Ces échéances absorbant dans une certaine mesure les disponibilités futures de l’épargne, ont privé l’industrie des capitaux dont elle avait besoin pour de nouveaux investissements, l’obligeant ainsi à recourir aux banques pour obtenir ces capitaux supplémentaires ou à faire appel à des capitaux étrangers (2).
(1) Id. L’auteur fait allusion à la politique de la monnaie dirigee qui a été suivie pendant un certain temps par les banques de réserve américaines pour stabiliser les prix, en tant que ceux-ci dépendent du facteur monétaire, et pour développer ou restreindre la quantité de monnaie nécessaire aux transactions. Le procédé employé consiste d vendre des titres sur le marché dans le but de retirer la quantito de monnaie qu’on juge en excédent des besoins, ou d’en acheter pour remettre en circulation celle qu’on juge indispensable aux transactions. Indépendamment de l’opportunité des mesures à prendre, il faut pouvoir diriger la monnatïe, c’est-à-dire être certain que la ponction qu’on va exercer sur la monnaie en circulation (ou la mesure inverse) ne sera pas mise en échec par des banques privées ou des compagnies industrielles disposant de puissants moyens de trésorerie. J1 faut aussi savoir diriger la monnaie, c’est-à-dire ne pas se méprendre sur la cause exacte des fluctuations des cours et ne pas chercher par un artifice monétaire à neutraliser l’effet de facteurs inhérents aux marchandises. Suivant un article de M. E. Allix, La monnaie dirigée (Sans fil du 30 ctobre 1930).
(2) Ces conséquences de l’emploi du crédit qui a été fait dans l’économie américaine paraissent devoir ressortir plus nettement d’une comparaison avec le rôle beaucoup plus restreint qui lui est dévolu dans l’organisation économique française.
«A l’inverse de l’organisation économique américaine qui repose sur l'emploi du crédit, l’organisation économique française est à base d’épargne. Elle est, par suite, plus limitée dans le développement du marché intérieur. Mais par contre notre production a toujours trouvé facilement jusqu'ici le moyen de satisfaire son besoin de capitaux par les investissements réels que le public prélève sur son
Indépendamment de l'extension exagérée du crédit, on peut se demander si les faits ont apporté une justification suffisante de la théorie des hauts salaires dont la Commission de 1921 avait approuvé le principe en concluant à «une accélération plutôt qu'à un changement de structure » dans l’économie américaine.
La politique des salaires est différentesuivantles pays. La doctrine américaine est favorable aux salaires élevés, mais on a émis, à ce sujet, l'opinion que leurniveau élevé aux États-Unis était plutôt «la conséquence inéluctable d’un état de fait : la rareté de la maind'œuvre dans un pays neuf (1) » et M. A. Siegfried a écrit dans un article récent
«La période de la rareté de la main-d'œuvre appartient, en un certain sens, au passé; et l’on peut se demander si, dans l’avenir, les salaires très élevés qui
pouvoir de consommation. Devons-nous renoncer à ces habitudes qui sont devenues une véritable méthode économique ?
«Il faut avoir le courage de répondre que, du point de vue économique même, nous ne pouvons nous transformer que très lentement, et c’est au fond fort heureux. D'une part, notre marché intérieur est trop petit et d’autre part, nous sommes trop soumis aux prix étrangers pour les matières premières pour envisager un accroissement considérable et rapide de la faculté d'absorption de ce marché intérieur.
«J? élevation du standard of life se produit chez nous lentement sur l’accroissement des revenus du capital épargné. L'automobile, la salle de bain, la maison de campagne, etc., sont réservés à celui qui ajoute quelques rentes à son salaire. L'étranger nous à souvent raillés en disant que nous étions un peuple de rentiers. Mais c’est en cela que réside notre plus grande force d’ expansion dans le monde,
car la condition du fonctionnement satisfaisant de ce système économique et social, c’est que la demande de capitaux de notre production reste inférieure aux moyens de l'épargne. Sur cette marge nous pouvons prêter à l'étranger les capitaux qui lui servent à acheter chez nous son équipement industriel. Peuple épargnant, nous devons être un peuple exportateur ». Le Pour et le Contre du 3 novembre 1929.
(1) L. Delanney, Méthodes industrielles modernes (G apital du 11 juillet 1930.)
dominaient jusqu'ici, pourront toujours se maintenir (1) ».
Il y a lieu de remarquer cependant que la raréfaction de la main-d'œuvre aux États-Unis est opérée systématiquement par les lois restrictives de l’immigration, qui accordent un pourcentage beaucoup plus important aux techniciens de la grande industrie qu'aux simples manœuvres, travailleurs agricoles et qu'à tous les ouvriers dont la profession a le caractère de l'artisanat. L'esprit qui procède à cette sélection indique bien qu’on ne considère comme rare aux États-Unis que la main-d'œuvre hautement qualifiée. Cette déduction paraît d’ailleurs conforme à la doctrine en honneur (2) et la théorie des haut salaires est, en réalité, une des pièces maîtresses du système économique américain, dans lequel elle remplit une double fonction, technique et sociale.
Au point de vue social les hauts salaires ont pour objet de faire à l’ouvrier américain, en particulier à l’ouvrier non qualifié qui est le moins bien traité dans l’échelle sociale, une situation incomparablement supérieure à celle qu'il pourrait avoir dans tout autre pays.
Au point de vue technique la théorie des hauts salaires prétend remédier à la crise de sous-consommation en augmentant le pouvoir d'achat des travailleurs, qui seront d'autant plus disposés à consommer
(1) Cité par M. Delanney dans l’article susvisé.
(2) Suivant M. Henry Ford, plus les machines se perfectionnent et plus il faut de temps à un ouvrier pour son apprentissage. Les usines actuelles, où règne la machine, demandent beaucoup plus d'ouvriers spécialisés qu’autrefois et la conduite d’une de ces machines exige de ces ouvriers des qualités d'intelligence, d’initiative, de précisions supérieures à celles de l'artisan qui travaille de ses mains,