‹ Nationalisme et impérialisme économiquesChapitre 30 sur 37 · AT CARE · texte numérisé non relu

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qu'ils auront des salaires plus élevés et pourront, par suite consacrer des sommes plus considérables à l’amélioration de leur standard.

Comme l’ouvrier qui est le mieux payé est, par principe, celui qui donne le meilleur rendement, ce système se conjugue avec la rationalisation qu'il renforce et inversement, conformément au principe de l’«accélération » qui est à la base de tout le système américain.

Bien que la hausse des salaires ait pour conséquence une hausse des prix des marchandises, «celie-ci peut, dans beaucoup de cas, ne pas raréfier les demandes émanant des revenus moyens et élevés, et avoir seulement pour conséquence de réduire la fraction de ces revenus consacrés à l’épargne. Or, cette restriction est plutôt salutaire à un moment où les moyens de production sont trop développés (1) ».

Mais, plutôt que de favoriser ainsi par une hausse systématique des salaires une catégorie de consommateurs particulièrement avantagés par rapport à l’ensemble des acheteurs, ne semble-t-il pas préférable, si l’on veut augmenter la demande du marché intérieur et favoriser l’exportation, de faire bénéficier la masse des consommateurs de la réduction totale du prix de revient qui résulte de la rationalisation ?

«La réduction du prix de revient doit profiter au consommateur, se traduire dans les prix de détail. C'est à cette seule condition qu’elle pourra stimuler les demandes et élargir le marché. D'où la nécessité

(1) Albert Despaux, article sur la baisse des salaires publié dans l'Information, nov. 1930,

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de perfectionner l’organisation commerciale à l’intérieur du pays et pour l'exportation (1) ».

Quoiqu'il en soit, la condition indispensable des hauts salaires, tels qu’ils sont conçus en Amérique est l'accroissement intensif de la production combiné avec l'augmentation du rendement individuel du travailleur.

Suivant M. A. Siegfried « voilà le phénomène spécifiquement américain, sur lequel il faut avant tout mettre l’accent si l’on veut comprendre l’extraordinaire prospérité des États-Unis (2) ».

La contre-partie de ce principe est vérifiée par le fait que les pays qui, comme l’Angleterre, augmentent le salaire nominal et réel sans accroître la production, s’exposent à des crises dangereuses.

Dans certains pays on procède à l'augmentation du salaire nominal, combiné avec une diminution de la duréedu travail journalier ou hebdomadaire ce qui peut être considéré aussi comme un procédé indirect de débauchage, ou un remède contre le chômage.

Quant à la baisse du salaire même simplement nominal, si cette baisse coïncide avec une déflation, elle ne peut être adoptée sans difficulté par les gou-

(1) L. Delanney, Méthodes industrielles modernes (Gapital du 21 juillet 1930).

La théorie des bas salaires adoptée en Europe est ainsi formulée par l’économiste Cassel dans le Berliner Bœrsen Courrier : « La question des salaires est essentiellement une question économique et le niveau des salaires est déterminé décisivement par ce que les consommateurs sont disposés à payer pour les produits du travail qu’ils demandent...

« Si les niveaux sont poussés de force au-dessus de niveaux économiquement prévus, le chômage en est la conséquence fatale : de même un fabricant reste avec ses marchandises sur les bras, s’il tient les prix plus hauts que ne le permet l’état du marché... ». Cité par M. A. Despaux dans l’Znformation.

(2) A. Siegfried, op. cit., p. 154.

vernements d'Europe qui sont plus ou moins tributaires des éléments populaires.

Malgré ces difficultés et certains mouvements de grève, cette baisse a été poursuivie énergiquement en Allemagne au cours des derniers mois de l’année 1930, pendant que le gouvernement allemand cherchait simultanément à obtenir des commerçants une baisse des prix de détail (1).

Indépendamment de la question de savoir si un pays a avantage à adopter la politique des hauts salaires, on peut aussi se demander quels peuvent être les inconvénients de la rationalisation industrielle qui en est la condition indispensable.

Or, il est évident que les perfectionnements techniques qui augmentent la capacité productive des industries nécessitent l’immobilisation de capitaux considérables et conduisent fatalement à la surcapilalisation dans le cas où l’activité économique viendrait à se ralentir (2).

(1) La commission d’arbitrage, présidée par le ministre du travail Braun et chargée d’arbitrer le différend relatif aux salaires des ouvriers métallurgistes de la banlieue d’Essen. décida le 8 novembre 1930 deux abaissements sucessifs de salaires de 5 p. 100 à partir du 17 novembre et du 19 janvier.

La, commission estimait que le maintien des salaires en vigueur était incompatible avec la chute des matières premières et le resserrement des bénéfices sociaux : mais elle subordonnait cet abaissement de salaires à la condition que les économies de main-d'œuvre réalisées par les employeurs seraient utilisées intégralement à diminuer les prix de vente à la consommation.

C’étail ainsi lier la diminution du salaire nominal à celle des prix de vente et poser le principe du maintien du salaire réel que le gouvernement allemand chercha à réaliser en demandant une certaine diminution des prix de détail.

(2) Suivant M. Maquenne, Les mammouths épuisés (Capital du 9 avril 1930), il y a quelque chose de plus grave que la baisse des prix : «C’est l’écart qui apparaît aujourd’hui entre la capacité de production des industries et les besoins normaux de la consomma- Lion... qui ne permet pas de retrouver la justification des énormes capitaux investis »,

D'autre part, les inconvénients ne sont pas moindres au point de vue social et «on a la mémoire pleine d'exemples d’hostilité ouvrière au progrès industriel, représenté par le machinisme ou par les méthodes rationnelles de travail (1) ».

C'est justement pour prévenir ou détruire cette hostilité traditionnelle que des hauts salaires sont attribués à la classe ouvrière.

Mais, comme le principe même du machinisme est de reculer indéfiniment la limite de raréfaction de la main-d'œuvre, il se trouve que le nombre des heureux bénéficiaires de ces salaires est de plus en plus réduit par rapport à la masse de ceux qui sont susceptibles d’être atteints par le chômage ou la misère.

Il est fréquent de dire que la fraction de main-d’œuvre ainsi libérée par le progrès industriel ne tarde pas à être absorbée par de nouvelles formes de l’activité économique ; mais en période de dépression, le problème du reclassement se complique et l'importance du nombre des chômeurs se trouve, comme il paraît à l'heure actuelle, en relation directe avec le degré de rationalisation (2).

Or, comme les moyens qui ont été envisagés aux États-Unis pour remédier à la crise du chômage, ne sont guère différents de ceux employés dans les autres pays et ne paraissent, d’ailleurs, pas comporter beau-

(1) Maurice Kellersohn, Technicité et chômage (Information de septembre 1930).

(2) Au début de l’année 1931, il y avait 7.200.000 chômeurs aux États-Unis, 3.300.000 en Allemagne, 2.300.000 en Angleterre, 1/2 million en Italie, ce qui paraît approximativement correspondre au degré de rationalisation atteint par l’industrie dans ces différents pays.

coup plus d’efficacité (1), on peut se demander si, en dehors des périodes d'accélération pendant lesquelles il est possible d'appliquer intégralement le principe des hauts salaires, ces derniers peuvent être maintenus en période plus ou moins prolongée de moindre activité. |

Pour éclaircir cette difficile question, il nous semble utile de revenir succinctement sur la formation de l’économie internationale. Ainsi que nous l'avons dit plus haut (2), l’internationalisation de l’économie qui a commencé au xix® siècle, comporte, indépendamment de la libre circulation des marchandises, celle des différents facteurs de la production, capitaux, main-d'œuvre, etc.

Toute nation qui envisage sa transformation en autarchie, a donc pour objectif de se suflire dans la mesure du possible en s’entourant « d’une triple barrière destinée à arrêter les mouvements des hommes, des capitaux et des marchandises (3) ».

En ce qui concerne les capitaux, les États-Unis qui pratiquent indiscutablement en matière économique une politique d'isolement, n’ont pas eu à prendre de dispositions restrictives car, après avoir été commandités par l’Europe avant la guerre, ils se sont vus,

(1) Les moyens envisagés à la fin de l’année 1930 par le gouvernement américain comportent l'établissement d’un programme de travaux publics analogue au projet d'équipement national français. Mais l’étendue du territoire paraît être un obstacle sérieux au déplacement des contingents d'ouvriers inemployés. Quant au reclassement de la main-d'œuvre libérée par le progrès industriel, M. Hoover comme M. H. Ford, considère que ce progrès ouvre de nouveaux emplois pour lesquels il faut moins de manœuvres et plus d'ingénieurs ou de spécialistes.

(2) Voir 1'e partie, chap. II et III.

(3) M. Louis Baudin, Le nationalisme économique (Information du 21 septembre 1929).

du fait même de la guerre, transférer les réserves accumulées par l’Europe au cours de nombreuses années et sont devenus les dispensateurs de capitaux du monde entier (1).

En ce qui concerne la main-d'œuvre, les mesures restrictives de l'immigration qui sélectionnent de plus en plus, en qualité et en quantité, les spécialistes par rapport aux manœuvres, peuvent être considérées comme des mesures de protection nationale à l’égard du facteur humain, corrélatives de celles qui, élevant sans cesse les tarifs douaniers, augmentent la protection donnée aux produits matériels.

De même que le protectionnisme douanier a pour conséquence le renchérissement de ces produits, les difficultés opposées à l’immigration entraînent le renchérissement de la main-d'œuvre ; mais l'inconvénient importe peu, car l'essentiel est d’avoir une maind'œuvre suffisamment qualifiée pour gagner les hauts salaires distribués par l’industrie américaine et porter le rendement à son maximum.

L'ensemble de ces dispositions forme un système complet dont le fonctionnement régulier exige, indépendamment de la main-d'œuvre, un approvisionnement de matières premières suffisant pour alimenter une production massive et un marché intérieur assez vaste pour absorber cette dernière.

On se soustrait ainsi volontairement aux lois qui règlent sur le marché international le prix de la maind'œuvre ou des marchandises et on compte sur l’effi-

(1) Suivant M. Octave Homberg, L’impérialisme américain, p. 78. Cité, 1re partie, chap. III.

cacité des barrières opposées aux efforts de pénétration des autres économies nationales.

L’isolement peut être maintenu tant que le marché intérieur est capable d'alimenter et d’absorber la production ; mais comme la pratique des hauts salaires est liée à la réduction du prix de revient qui ellemême est basée quel’augmentation continue du volume des ventes, en cas de régression ou de simple stationnement de ces ventes, c’est tout le dynamisme du système qui est menacé et, avec lui, tout l’édifice social auquel il sert de support.

«C’est le côté vulnérable de la production massive Les prix de revient bondissent vite dès que les ventes diminuent ou cessent de s’accroître : leur bond est d'autant plus haut que le volume des ventes était plus large.

«Et puis au moral, comme au physique, toute la société américaine est fondée sur un accroissement continu du bien-être. C’est là qu'elle trouve santé, harmonie et fusion : c’est de là qu'elle tire l’antidote du socialisme... (1) »

Aïnsi les moyens conçus et mis en œuvre par le nationalisme américain n'ont pas seulement pour objet d'assurer le niveau d'existence du travailleur, mais encore de garantir la stabilité à toute la hiérarchie industrielle qui se superpose à l’ouvrier isolé, devenu dans une certaine mesure l'instrument passif du machinisme. Cette hiérarchie ne constitue cependant pas un corps fermé comme nos corporations du moyen âge et l’ouvrier américain a, au contraire, la

(1) Pertinax, La crise économique et financière aux Etats-Unis (Echo de Paris du 28 juin 1930).

possibilité d'accéder par ses propres moyens aux situations les plus élevées, ainsi que l’atteste la fortune devenue légendaire de certains milliardaires américains.

Ainsi que le dit M. A. Siegfried, la formation historique de la main-d'œuvre américaine a subi un perpétuel processus d’ascension et est, comme la colonisation du territoire, une conséquence directe du l'immigration (1). Au cours du siècle dernier, cette dernière n’a cessé d'apporter des contingents de travailleurs d'origines diverses, lesquels étaient, au fur et à mesure de leur arrivée, répartis, suivant leurs aptitudes, dans les diverses branches de l’activite économique, d’où ils s’élevaient aux échelons supérieurs pendant que de nouveaux contingents d’immigrants les remplaçaient dans les échelons inférieurs Aiïnsi la formation de la main-d'œuvre a été intimement liée à celle de la nationalité que nous avons examinée antérieurement (2).

Mais les postes de directeurs et même de spécialistes dans certaines industries, sont restés entre les mains des Américains d’origine et les ouvriers d’origine étrangère ne sont en majorité dans certaines industries que parce qu’elles exigent une proportion considérable de manœuvres comme dans la boulangerie, le bâtiment, la construction des voies ferrées, etc. ou se rapprochant de l'artisanat et de l’agriculture (3).

L’Américain n’a aucune aptitude pour ces professions qu’il abandonne aux races étrangères ou exoti-

(1) A. Siegfried, op. cit., p. 146 et sq.

(2) 2e partie, chapitre Ier.

(3) A. Siegfried, op. cit., p. 147.

ques pour s’adonner personnellement à celles dans lesquelles son esprit scientifique, son activité énergique et son tempérament audacieux lui permettent de développer la grande production capitaliste.

Sans doute il y a une différence incomparable de situation entre le personnel des exécutants soumis aux méthodes du maximum de rendement et celui des dirigeants qui est entouré d’un véritable étatmajor de secrétaires, de spécialistes, statisticiens et collaborateurs de tous ordres (1).

Mais cet ensemble est dominé par l'esprit anglo-saxon, adversaire déclaré de toutes les tendances ou formations qui poussent l'individu à relâcher son effort personnel pour rechercher l’appui de la collectivité (2).

Dans la société américaine, au contraire, tous, individus comme groupements corporatifs, se confinent dans leur point de vue professionnel parce qu'ils ont intérêt à produire et à obtenir le maximum de rendement.

L'intérêt est d'autant plus grand qu'il n’y a pas de classes fermées.

() «Dès l'instant que la production n’est plus envisagée comme une aventure brillante mais comme une science difficile, l’image qu’on se fait du chef se transforme. Chez lui les qualités d’expérience, d’intuition, de décision conservent toute leur valeur, mais elles ne sufisent plus ».

Suivant M. Siegfried, la complexité des problèmes à résoudre exige que le chef soit entouré d’un véritable état-major de spécialistes aÿant à étudier respectivement : les achats de matières premières, l’outillage, le recrutement ouvrier, la tendance des prix, la situation des marchés intérieur et extérieur, etc.

Quant au chef lui-même et à ses collaborateurs, ils doivent recevoir une éducation économique dans des établissements dont l’Université d’'Harward est le type le plus intéressant. A. Siegfried, op. cit., p. 172.

(2) Voir au chapitre 1e de la 2e partie, l'influence du facteur anglo-saxon dans la formation de la nationalité américaine sur les races appartenant à des formations communautaires.

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«Chacun s’évertue à monter et un instant suffit pour précipiter du faîte. L’universelle instabilité exclut toute démarcation tranchée, toute différence radicale et, par suite, tout antagonisme foncier entre ceux qui possèdent et ceux qui aspirent à posséder (1) ».

D'autre part, la richesse elle-même a conscience de ses devoirs et de sa responsabilité.

«Comme les aristocraties de jadis, les millionnaires américains participent à l’action commune... Ils ne se contentent pas d’être généreux : ils ont produit, et leur argent continue de produire. Ils ont travaillé et ils veulent aider les autres à travailler (2) ».

Ainsi le réalisme et l'esprit pratique qui imprègnent cette société, bannissent toute idéologie et l'animent d’une activité dont le but s’objective dans la recherche du bien-être matériel.

(1) Firmin Roz, L'Amérique nouvelle, p. 10.

(2) Firmin, Roz, 9p. cit., p. 11.

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